Quelques expériences sur les perceptions spatiales auditives - article ; n°1 ; vol.26, pg 72-78

De
Publié par

L'année psychologique - Année 1925 - Volume 26 - Numéro 1 - Pages 72-78
7 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : jeudi 1 janvier 1925
Lecture(s) : 8
Nombre de pages : 8
Voir plus Voir moins

B. Bourdon
III. Quelques expériences sur les perceptions spatiales auditives
In: L'année psychologique. 1925 vol. 26. pp. 72-78.
Citer ce document / Cite this document :
Bourdon B. III. Quelques expériences sur les perceptions spatiales auditives. In: L'année psychologique. 1925 vol. 26. pp. 72-
78.
doi : 10.3406/psy.1925.6235
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1925_num_26_1_6235Ill
QUSLQUES EXPÉRIENCES SUR DES PERCEPTIONS
SPATIALES AUDITIVES
Par B. Bourdon
Supposons une rangée de points lumineux immobiles, devant
lesquels se meut une fente qui laisse apercevoir successivement
chacun d'eux. Pour une distance déterminée spatiale entre
deux points voisins et des intervalles de temps convenables
entre les apparitions successives des points, nous éprouverons
l'illusion d'un point en mouvement. Que constatera-t-on, si,
au lieu d'opérer avec des points lumineux on emploie des phé
nomènes acoustiques ? C'est ce que je me suis d'abord proposé
de rechercher.
Je me suis servi pour cela des bruits produits par une lame
rigide en mouvement (lame frappante) heurtant d'autres lames
très légères (lames frappées). Celles-ci étaient constituées par
des fragments rectangulaires de parchemin, larges de 1 centi
mètre, serrés dans de petites pinces en bois et dépassant l'e
xtrémité de ces pinces de.l centimètre. La lame frappante était
fixée soit à la périphérie d'une roue (voir la figure schématique
ci-jointe), soit à l'extrémité d'une bande de fer. Cette lame
décrivait un cercle horizontal. Le nombre maximum de lames
frappées employées a été de 15. Ces lames étaient, nécessaire
ment, disposées elles-mêmes en arc de cercle ; la distance entre
deux lames voisines était de 10°. Je désignerai, en allant de
gauche à droite, les diverses lames par les chiffres 1, 2, 3, 4,...
15. Les lames extrêmes 1 et 15 étaient distantes, en ligne droite, -
d'environ 55 centimètres. La roue avait un diamètre de 50 cen
timètres. BOURDON. QUELQUES EXPERIENCES SUR LES PERCEPTIONS, ETC. 73 B.
Le mouvement de la roue (ou de la bande de fer) était obtenu
par le moyen d'un mouvement d'horlogerie ou d'un moteur
électrique.
Le bruit produit par la rencontre de la lame frappante et de
-chacune des lames frappées était extrêmement bref, sans durée
appréciable. Je me suis appliqué, en choisissant parmi une
multiplicité de lames de parchemin préparées à l'avance, à
obtenir, pour toutes les lames utilisées, des bruits identiques ou
du moins très semblables. En fait, dès que le mouvement de la
lame frappante devenait un peu rapide, l'impression causée
par les 15 bruits perçus était celle d'un bruissement uniforme.
Observateur
Les pinces auxquelles étaient fixées les lames frappées
étaient disposées sur une planche horizontale, et chacune était
réglable exactement comme position ; par conséquent, les posi
tions des lames frappées étaient elles-mêmes réglables avec
précision par rapport à la lame frappante.
En général, je me tenais, dans mes observations, à 65 centi
mètres environ de l'axe de la roue (distance mesurée à partir
des oreilles), le visage tourné vers l'axe et dans une position
telle que l'axe et la lame 8 (lame médiane) se trouvassent dans
le plan médian de ma tête. Dans ces conditions, je distinguais
facilement, avec mouvement lent de l'appareil, diverses posi
tions correspondant aux lames successivement frappées ; en
particulier, je distinguais nettement, comme produits à gauche,
en face de moi, à droite, les bruits correspondant aux lames
extrêmes et médiane 1, 8 et 15. J'observais, les yeux fermés.
Les faits que j'ai constatés ont été les suivants : 74 MÉMOIRES ORIGINAUX
Avec mouvement lent de la roue (1 tour en 2 secondes ou un
peu moins), les bruits successivement produits par les 15 lames
frappées provoquent nettement l'illusion d'un mouvement.
L'impression, quant au mouvement, est pour moi à peu près la
même que celle, cinématographique, que j'éprouverais en obser
vant des points lumineux immobiles, vus l'un après l'autre der
rière une fente. La perception a un caractère essentiellement
optique, c'est-à-dire qu'une représentation visuelle de quelque
objet en mouvement tend à prédominer ; tandis que, dans le
cas de points lumineux, je crois voir se mouvoir les points, il me
semble ici que ce ne sont pas les bruits eux-mêmes qui se
meuvent, que le mouvement, d'ailleurs très net, que je perçois,
est celui d'un objet vague, visuel, qui, en se mouvant, provoqua
les bruits que j'entends. Une autre personne, à qui j'ai demandé
de faire l'expérience, après lui avoir bandé les yeux, de sorte
qu'elle ignorât complètement à l'avance à quels phénomènes
elle allait avoir affaire, a éprouvé à peu près les mêmes impres
sions que moi-même ; il lui a semblé qu'elle se trouvait en pré
sence d'un instrument tel que celui qu'on voit dans les foires,
où une lame, en tournant, frappe successivement de petits bar
reaux, pour s'arrêter finalement sur le numéro gagnant.
Avec mouvement rapide (4 tours par seconde ; durée totale
de la série des bruits — 0,1 sec), là perception change complè
tement. L'illusion d'un mouvement disparaît, en général, et je
ne distingue plus que deux bruits, l'un à gauche, l'autre à
droite. Il semble ne se produire aucun bruit médian. L'impression
qui prédomine est celle-ci : des fluctuations de l'attention se
manifestent qui font que celle-ci se porte tantôt sur celui des
deux bruits que je localise à gauche, tantôt sur celui que je loca
lise à droite. L'impression est comparable à celle que j'éprouver
ais en présence de deux hommes frappant à coups de marteau
sur des enclumes, l'un à gauche, l'autre à droite, et en écoutant
frapper tantôt l'un, tantôt l'autre de ces hommes.
La vitesse restant la même, je modifie ma position par rap
port à l'appareil :
Si je tourne fortement la tête vers la droite ou la gauche, je
ne perçois plus qu'un seul bruit.
Si je me déplace un peu vers la droite ou vers la gauche, assez
pour que tous les bruits se produisent en réalité soit à ma
gauche, soit à ma droite, je continue de percevoir deux bruits,
différemment localisés, mais tous deux soit à gauche, soit à BOURDON. QUELQUES EXPERIENCES SUK LKS PKRCEPTIO.NS, ETC. 75» B.
droite, sans avoir l'illusion d'un mouvement. Si le déplacement
est considérable, je ne perçois plus qu'un seul bruit.
Avec vitesse un peu plus grande (6 tours par seconde), je-
constate les mêmes phénomènes. Je remarque, en outre, que,
si je m'éloigne, en arrière, de l'appareil, tout en maintenant
fixe le plan médian de m'a tête, je ne perçois plus, pour un éloi-
gnement suffisant, qu'un seul bruit.
J'ai fait aussi quelques expériences en diminuant le nombre
des lames frappées :
En employant 3 lames seulement, les deux extrêmes et la
médiane, je constate, lorsque le mouvement est rapide (4 tours
par seconde), que la position médiane cesse encore d'être perçue
et qu'il me semble ne se produire que deux bruits, l'un à gauche,
l'autre à droite. L'impression est, en somme, essentiellement la
même que lorsque j'employais toutes les lames.
En me servant de 5 lames (6, 7, 8, 9, 10) et avec vitesse de
6 tours par seconde, je ne perçois qu'un seul bruit, même
lorsque j'approche mon visage à 40 centimètres environ de
l'axe de l'appareil.
En me servant de 7 lames (5, 6, 7, 8, 9, 10, 11), avec la même
vitesse, et me tenant à la même distance de l'appareil, je ne
constate également qu'un bruit. Ce bruit se localise à gauche,
si le mouvement de la lame frappante va de gauche à droite, à
droite, dans le cas contraire ; ce fait peut être rapproché d'un
autre que j'avais remarqué quand, avec 15 lames, j'entendais
deux bruits : le premier produit me paraissait, en général, plus
intense que le second. Avec les 7 lames que j'emploie ici, je
distingue fort bien, en me tenant à 40 centimètres de l'axe de
rotation, et lorsque le mouvement est lent, des localisations
différentes pour les divers bruits produits, du moins pour les
bruits extrêmes ; néanmoins, quand le mouvement est rapide,
le bruit unique perçu ne me paraît nullement s'étendre en lon
gueur, et je traduirais assez exactement mon impression en
disant qu'il m'apparaît comme un point sonore, comme n'oc
cupant qu'un point de l'espace.
On expliquera la plupart des faits qui précèdent en tenant
compte : 1° de la distance qui sépare les lames frappées, en
particulier de celle qui sépare les lames extrêmes ; 2° de la
distance de l'observateur et de l'orientation de ses oreilles par
rapport à l'appareil ; 3° de la vitesse de succession des bruits.
Considérons la première et la deuxième de ces influences. Si
je m'éloigne de l'appareil, tout en maintenant l'axe de l'instru- 76 MEMOIRES ORIGINAUX
ment et la lame médiane dans le plan médian de ma tête, les
lames frappées se rapprochent pour moi angulairement les
unes des autres, et, pour un éloignement suffisant, la distinc
tion d'à droite et d'à gauche doit devenir difficile ou imposs
ible ; si je ne percevais d'abord que deux bruits, ces deux bruits
finissent donc par fusionner; je ne perçois plus qu'un bruit,
durant, par exemple, 0,1 sec, et qu'une position. Si, sans
m'éloigner de l'appareil, je tourne la tête fortement vers la
droite ou la gauche, alors agit la moindre délicatesse auditive
résultant de ce changement d'orientation des oreilles par rap
port aux bruits et il arrive que je ne perçois encore qu'un seul
bruit. Si j'expérimente avec un petit nombre de lames voisines,
par exemple avec les 5 lames 6, 7, 8, 9, 10, la distinction d'à
•droite et d'à gauche doit devenir particulièrement difficile.
Tenons compte maintenant de la vitesse de succession des
bruits. Si le mouvement est lent, il tend à se produire, l'axe de
rotation et la lame 8 se trouvant dans le plan médian, autant
ou à peu près de localisations que de bruits : j'éprouve irrésist
iblement l'illusion d'un mouvement de gauche à- droite ou de
droite à gauche, selon le sens de la rotation ; je distingue fac
ilement, en particulier, le passage du bruit par la position mé
diane. Si le mouvement est rapide, alors la perception se sim
plifie : un certain nombre de bruits se groupent pour former en
apparence un bruit unique localisé à droite ; le reste, de même,
paraît former un seul bruit, à gauche. La netteté avec
laquelle s'observent les deux localisations à droite et à gauche,
tandis qu'il ne se constate aucune localisation médiane, tient
probablement, d'une part, à ce que je remarque plus aisément
le commencement et la fin du bruit qui, l'un et l'autre, con
trastent avec le silence qui précède ou suit, d'autre part, à la
distance considérable qui sépare les lames extrêmes et qui
impose à l'attention la perception de leurs positions. Je puis,
en me déplaçant latéralement, obtenir une localisation médiane
précise de l'un des deux bruits perçus ; il ne peut donc être
question d'une perception plus nette, en général, des positions
à droite ou à gauche que de la position médiane.
L'explication qui précède et qui tient compte de la vitesse de
succession des bruits implique l'hypothèse que des bruits pro
duits en des points différents de l'espace peuvent, s'ils se
suivent assez vite, fusionner sous le rapport de la localisation,
apparaître comme un bruit unique, produit en un lieu unique.
La fusion et la localisation unique de deux sons produits simul- BOURDON. — QUELQUES EXPERIENCES SUR LES PERCEPTIONS, ETC. 77 B.
Ianément en des points différents sont des faits bien connus des
psychologues et qui ont été utilisés dans certaines recherches
expérimentales sur la localisation auditive. J'ai vérifié dire
ctement que deux bruits successifs, s'ils se suivent très rapide
ment, peuvent également, même lorsqu'ils apparaissent pour
l'observateur, considérés isolément, dans des positions très
différentes, déterminer une localisation unique.
Je me suis servi pour cela de la roue plus haut mentionnée,
en y fixant, aux deux extrémités d'un diamètre, 2 lames frap
pantes ; 2 lames frappées étaient disposées, d'autre part, dans
des positions telles qu'elles fussent heurtées presque (ou parf
ois tout à fait) simultanément par les lames frappantes.
Partant de la simultanéité des deux bruits produits, j'ai consi
déré diverses différences, comprises entre 1 <r et 10 <* environ,
des moments de production de ces bruits. J'ai pu constater
ainsi que les deux bruits pouvaient encore s'influencer légèr
ement l'un l'autre, sous le rapport de la localisation, lorsque la
différence entre les moments de leur production atteignait
10 <i. L'influence était souvent très marquée lorsque les diffé
rences ne dépassaient pas quelques millièmes de seconde. Dans
le cas de grandes différences, l'influence exercée sur la localisa
tion était parfois difficile à constater, et il m' arrivait de remar
quer seulement une modification de l'intensité, parfois de la
qualité de l'un des bruits, par V introduction de l'autre. (En
général, j'observais d'abord avec attention l'un des bruits, pro
duit isolément ; deux appareils accessoires, grâce auxquels je
pouvais approcher ou écarter de la roue chacune des deux lames
frappées, me permettaient d'introduire ou de supprimer à
volonté l'un ou l'autre bruit. J'ai employé ainsi, comme appar
eil accessoire, pour l'une des lames, le chariot qu'on associe
d'ordinaire, en France, dans les laboratoires, au cylindre enre
gistreur.)
Si on expérimente avec deux bruits simultanés identiques,
on ne perçoit qu'un bruit et qu'une position, intermédiaire entre
celles de ces bruits. Si, pendant qu'on perçoit l'un des deux
bruits, on introduit lentement et progressivement l'autre, on
perçoit un bruit unique qui se rapproche du plan médian de
l'observateur (supposé ayant l'un des bruits à sa droite, l'autre
à sa gauche). Si on éloigne ensuite l'appareil
qui a servi à produire le second bruit, le bruit perçu retourne à
sa position primitive. On peut ainsi faire voyager alternativ
ement de gauche à droite, puis de droite à gauche, le bruit 78 MÉMOIRES ORIGINAUX
unique entendu. L'explication de l'illusion est celle-ci : lor
squ'on approche lentement une lame frappée, l'intensité du
bruit qu'elle produit, et qui dépend de la longueur frappée, va
croissant, et, en conséquence, le bruit unique perçu paraît se
rapprocher de cette lame. L'expérience peut servir à démont
rer l'influence exercée par les différences d'intensité de l'exci
tation, d'une oreille à l'autre, sur la localisation auditive.
On a vu plus haut qu'en expérimentant avec 15 lames
frappées successivement je ne percevais, lorsque le mouvement
était rapide, que deux bruits. Si la vitesse du avait
été beaucoup plus grande encore, je n'aurais sans doute alors
perçu, comme quand j'ai expérimenté avec 7 lames, qu'un seul
bruit, localisé dans une direction unique.
A ce propos, remarquons, entre la perception auditive et la
perception visuelle, cette différence importante : une série de
bruits identiques, se succédant très rapidement en des points
différents de l'espace, peut apparaître en quelque sorte
comme un point sonore unique ; au contraire, une série de
points lumineux, se succédant en des points de l'espace voi
sins, également avec une grande vitesse, apparaîtra comme une
ligne de points. De même, deux points lumineux simultanés
seront vus distinctement, l'un à droite, l'autre à gauche,
tandis que deux bruits identiques simultanés, produits l'un
à droite, l'autre à gauche, fusionneront et apparaîtront comme
4in seul bruit, à localisation unique.
B. Bourdon.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.