Raisonnement analogique et résolution de problèmes - article ; n°1 ; vol.85, pg 49-72

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L'année psychologique - Année 1985 - Volume 85 - Numéro 1 - Pages 49-72
Summary : Analogical reasoning and problem solving.
Current research in Cognitive Psychology and Artificial Intelligence show that analogy is an important process for problem solving and knowledge acquisitions. Experimental results underline that the basic components of analogical reasoning are encoding, seeking for an analogy, and mapping. These components can be isolated in complex problems — concurrently with other ways of reasoning. In problem solving, subjects use analogical reasoning when two problems have the same schema. An important reasoning step is to build up the problem representation which gives access to the common problem schema. A second important step is to control the solution inferred from analogy.
Moore and Newell, using Merlin's System, have shown that analogy can be the main process of understanding, knowledge acquisition and problem solving. Other systems use analogy in more specific ways : to invent new hypotheses (Chouraqui), or to generate new procedures (McDermott). Analogy is a fruitful concept from a theoretical point of view, but there is still very little experimental data available today.
Key words : analogical reasoning, problem solving, artificial intelligence.
Résumé
Dans cette revue de questions, les travaux cités, tant en psychologie cognitive qu'en Intelligence artificielle, montrent que le raisonnement analogique joue un rôle fondamental dans la résolution de problèmes et dans la construction des connaissances. Parmi les processus élémentaires qui constituent le raisonnement analogique, une place privilégiée est accordée à ceux qui contribuent à l'élaboration d'une représentation du problème à résoudre : codage du problème, et recherche d'une situation analogue. La question théorique soulevée est celle de l'organisation des connaissances en mémoire. Les concepts de « schéma » et de « prototype de problème » apparaissent actuellement comme des concepts clés.
Mots clés : raisonnement analogique, résolution de problème, Intelligence artificielle.
24 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mardi 1 janvier 1985
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Evelyne Cauzinille-Marmèche
Jacques Mathieu
Annick Weil-Barais
Raisonnement analogique et résolution de problèmes
In: L'année psychologique. 1985 vol. 85, n°1. pp. 49-72.
Abstract
Summary : Analogical reasoning and problem solving.
Current research in Cognitive Psychology and Artificial Intelligence show that analogy is an important process for problem solving
and knowledge acquisitions. Experimental results underline that the basic components of analogical reasoning are encoding,
seeking for an analogy, and mapping. These components can be isolated in complex problems — concurrently with other ways of
reasoning. In problem solving, subjects use analogical reasoning when two problems have the same schema. An important
reasoning step is to build up the problem representation which gives access to the common problem schema. A second
step is to control the solution inferred from analogy.
Moore and Newell, using Merlin's System, have shown that analogy can be the main process of understanding, knowledge
acquisition and problem solving. Other systems use analogy in more specific ways : to invent new hypotheses (Chouraqui), or to
generate new procedures (McDermott). Analogy is a fruitful concept from a theoretical point of view, but there is still very little
experimental data available today.
Key words : analogical reasoning, problem solving, artificial intelligence.
Résumé
Dans cette revue de questions, les travaux cités, tant en psychologie cognitive qu'en Intelligence artificielle, montrent que le
raisonnement analogique joue un rôle fondamental dans la résolution de problèmes et dans la construction des connaissances.
Parmi les processus élémentaires qui constituent le raisonnement analogique, une place privilégiée est accordée à ceux qui
contribuent à l'élaboration d'une représentation du problème à résoudre : codage du problème, et recherche d'une situation
analogue. La question théorique soulevée est celle de l'organisation des connaissances en mémoire. Les concepts de « schéma
» et de « prototype de problème » apparaissent actuellement comme des concepts clés.
Mots clés : raisonnement analogique, résolution de problème, Intelligence artificielle.
Citer ce document / Cite this document :
Cauzinille-Marmèche Evelyne, Mathieu Jacques, Weil-Barais Annick. Raisonnement analogique et résolution de problèmes. In:
L'année psychologique. 1985 vol. 85, n°1. pp. 49-72.
doi : 10.3406/psy.1985.29068
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1985_num_85_1_29068L'Année Psychologique, 1985, «5, 49-72
REVUES CRITIQUES
Université Paris V
Laboratoire de Psychologie génétique1
Université de Rouen
Laboratoire de Psychologie2
Université Paris VIII, ERA 2353
RAISONNEMENT ANALOGIQUE
ET RÉSOLUTION DE PROBLÈMES
par Evelyne Cauzinille-Marmèche,
Jacques Mathieu,
Annick Weil-Barais
SUMMARY : Analogical reasoning and problem solving.
Current research in Cognitive Psychology and Artificial Intelligence
show that analogy is an important process for problem solving and knowl
edge acquisitions. Experimental results underline that the basic components
of analogical reasoning are encoding, seeking for an analogy, and mapping.
These components can be isolated in complex problems — concurrently
with other ways of reasoning. In problem solving, subjects use analogical
reasoning when two problems have the same schema. An important reasoning
step is to build up the problem representation which gives access to the
common problem schema. A second important step is to control the solution
inferred from analogy.
Moore and Newell, using Merlin's system, have shown that analogy
can be the main process of understanding, knowledge acquisition and pro
blem solving. Other systems use analogy in more specific ways : to invent
new hypotheses (Chouraqui), or to generate new procedures (McDermott).
Analogy is a fruitful concept from a theoretical point of view, but there is
still very little experimental data available today.
Key words : analogical reasoning, problem solving, artificial intelligence.
L'analyse des raisonnements « non rigoureux » (Ghouraqui, 1982) et
l'étude des heuristiques de résolution (Newell et Simon, 1972) occupent
une place de plus en plus importante en Sciences cognitives, tant en
1. 46, rue Saint-Jacques, 75005 Paris.
2. 76130 Mont-Saint-Aignan.
3. 2, rue de la Liberté, 93526 Saint-Denis Cedex. 50 E. Cauzinille-Marmèche et al.
Psychologie qu'en Intelligence artificielle et en Logique. A côté des
méthodes de preuve, ces formes de raisonnements jouent en effet un
rôle fondamental dans l'élaboration des procédures de résolution et dans
la construction de connaissances nouvelles, ainsi que dans l'argument
ation. Nous nous centrerons ici sur un seul type de raisonnement :
le raisonnement analogique.
Les travaux de Grize (1977, 1979), Borel (1979) et Mieville (1977,
1979) montrent comment le raisonnement analogique est utilisé comme
outil de persuasion dans le discours argumentatif. Ces auteurs ont
décrit les différentes formes de ce mode de raisonnement, ainsi que ses
différentes fonctions dans le discours.
Nous analyserons, dans cette revue de questions, le raisonnement
analogique d'un autre point de vue : son importance dans la résolution
de problèmes. On admettra qu'il y a raisonnement analogique quand,
pour résoudre le problème posé, le sujet se réfère à un autre problème
généralement mieux connu. Autrement dit, l'analogie suppose une
mise en correspondance de deux domaines : le domaine « cible » auquel
appartient le problème posé et un domaine de référence qui est évoqué
par le sujet à l'occasion de la résolution du problème. Cette mise en
correspondance n'est possible que si ces deux domaines présentent
un certain nombre de ressemblances. Celles-ci portent sur des relations
et éventuellement, mais pas toujours, sur des propriétés (à la différence
de ce que Gentner et Gentner, 1982, appellent la « similarité littérale »
où les deux domaines se ressemblent par les caractéristiques des objets
eux-mêmes). C'est sur la base de la reconnaissance d'une structure,
ou d'une sous-structure, commune aux deux domaines, qu'un raisonne
ment analogique pourra être déclenché. Celui-ci conduira à l'application
au domaine « cible » de certaines propriétés et relations du domaine de
référence. Le degré de certitude des conclusions tirées variera évidem
ment selon la nature des ressemblances des structures mises en relation.
Dans le cas limite de problèmes totalement isomorphes, le raisonnement
analogique conduira à une information certaine. A l'autre extrême, si
l'isomorphisme est très partiel, le raisonnement analogique aura de
fortes chances de déboucher sur des informations erronées. Ici apparaît
la faiblesse du raisonnement analogique, raisonnement non rigoureux
par essence, mais aussi sa puissance en tant qu'heuristique de recherche
définissant des hypothèses de travail qui doivent être mises à l'épreuve,
mais qui, corrélativement, permettent d'avancer dans le processus de
résolution.
Les recherches récentes en résolution de problèmes visent d'une part
à élucider les processus élémentaires en jeu dans le raisonnement analo
gique, et d'autre part à étudier ses conditions de mise en œuvre et ses
limites. A côté de travaux de psychologie cognitive, nous présenterons
quelques recherches réalisées dans le cadre de l'Intelligence artificielle.
Plusieurs systèmes ou programmes ont exploré les perspectives offertes Raisonnement analogique 51
par le raisonnement analogique, pour résoudre ou apprendre à résoudre
un problème. Si ces systèmes n'ont pas pour but premier de simuler la
pensée humaine, ils délimitent cependant les possibilités du raisonne
ment par analogie, et le situent par rapport aux autres formes de raison
nement. Ils ont l'avantage d'expliciter des théories possibles de l'orga
nisation des connaissances en mémoire, et de préciser l'ensemble des
mécanismes constitutifs du raisonnement analogique. Ces systèmes
posent ainsi un certain nombre de questions sur les processus nécessaires
et sur les étapes de traitement qui doivent être explicitées pour définir
une conception précise du raisonnement par analogie. Nous considére
rons donc les modèles présentés comme des éventualités possibles, et
discutables, dans le cadre d'une théorie formalisée de la pensée.
I. Les processus élémentaires en jeu
DANS LE RAISONNEMENT ANALOGIQUE
L'étude des problèmes d'analogie est très ancienne. Le raisonnement
analogique est au œur des théories générales de l'intelligence, et en par
ticulier de celle de Spearman (1923). Pour ce dernier, l'analogie met en
œuvre les trois principes fondamentaux de la connaissance :
— V appréhension de l'expérience, il s'agit de la des carac
téristiques des situations auxquelles le sujet est confronté ;
— réduction des relations, il s'agit de la détermination des relations
existant entre les caractéristiques des situations ;
—des corrélats, il s'agit de la découverte des caractéristiques
corrélatives d'une situation par rapport à une autre.
Spearman fonde son argumentation sur des épreuves tests d'analogie
qui sont saturées en facteur G. Ce sont essentiellement des problèmes
où l'analogie entre le premier domaine et le second domaine peut
s'exprimer de la manière suivante : A est à B ce que C est à D.
Ces études fondamentales subiront une éclipse jusqu'à ce que
Sternberg (1977) reprenne cette problématique dans la perspective des
théories du traitement de l'information, sur laquelle repose la théorie
componentielle de l'intelligence proposée par Sternberg. L'hypothèse
majeure est qu'il existe des opérations mentales fondamentales, en
nombre relativement limité, et qu'on peut rendre compte du processus
de résolution d'un problème particulier en faisant appel à un sous-
ensemble de ces opérations mentales. La deuxième hypothèse de
Sternberg consiste à postuler que ces opérations mentales élémentaires
sont mises en oeuvre de manière séquentielle. De ce fait on peut faire
une estimation des opérations en jeu dans des tâches particulières,
à partir de l'analyse des temps de réponse. ■
'
Enoncé du problême : A partir des trois premiers termes de
l'analogie, A, B et C, trouver le 4ème terme : D-^ ou D2
Exemple: A B C D, Dp
Washington : 1 :: Lincoln: 10? 5?
Encodage de A Washington [(président (1er)), (portrait sur billet de banque (dollar)),
(héros de guerre (révolutionnaire))]. i
Encodage de B l_ [(Nombre (1)), (position ordinale (1ère)), (quantité (1 unité))]
i Inference A+B Wash ington->-l[( président (position ordinale (1ère)),
(portrait sur billet de banque (quantité (1 dollar))), (0))]
I
Lincoln [(président (16ème)), (portrait sur billet de banque Encodage de C
(5 dollars)), (héros de guerre (civil))]
Mise en Washington-»- Lincol (portrait n [présidents sur billets (ler,16ème), de banque (1 dollar, 5 dollars)), correspondance
(héros de guerre (révolutionnaire, civil))]
Encodage de D D^ : 10 [(nombre (10)), position ordinale (lOème)),
(quantité (10 unités))]
D2 : 5 [(nombre (5)), (5 position ordinale (5ème)),
Application Lincoln -10 [(0) , (0) , (0)]
C-»- D
Lincoln -» 5 [(0), (portrait sur billet de banque")
(quantité (5 dollars)), (0)]
Réponse D2 ("1 est â Washington, ce que 5 est à Lincoln")
I Préparation!
[mise en correspondance
Schéma 1. — Modèle de résolution d'une analogie à 4 termes (d'après
Sternberg, 1977, p. 138-139). Raisonnement analogique 53
1.1. La perspective de Sternberg
Les différents termes des problèmes analogiques étudiés par Sternberg
sont soit des figures géométriques, soit des dessins, soit encore des
mots. Ce type de matériel se prête bien à l'étude des facteurs qui inter
viennent dans la mise en oeuvre des processus nécessaires à la résolution
de l'analogie, en particulier, la nature et le nombre des relations existant
entre les termes de l'analogie, la connaissance préalable ou non des
descripteurs pertinents des termes de l'analogie, le type de tâche
proposé.
Les deux tâches privilégiées dans ce type d'étude sont d'une part les
tâches de vérification, d'autre part des tâches de sélection. Dans les de on donne aux sujets deux couples de termes et
on leur demande d'indiquer s'ils entretiennent ou non une relation
analogique (réponse vrai ou faux). Dans les tâches de sélection, on pro
pose aux sujets, à la place du quatrième terme, un ensemble de termes
possibles (2 à 4 selon les recherches) et on leur demande de choisir celui
qui complète l'analogie.
Nous donnons quelques détails de la théorie de Sternberg à partir
de laquelle seront discutés les autres travaux.
Les opérations mentales postulées par Sternberg sont les suivantes :
1) Encodage (encoding). — Le sujet code les termes de l'analogie,
c'est-à-dire construit une représentation interne. Cette représentation
est du type liste d'attributs et de propriétés (voir schéma n° 1).
2) Inference (inferring). — Le sujet compare les représentations
internes des deux premiers termes (A et B) et découvre les relations qui
existent entre ces termes.
3) Mise en correspondance (mapping). — Le sujet compare A et C ;
pour ce faire il traduit C dans les termes de A et découvre les relations qui
existent entre A et C.
4) Application (applying). — Le sujet applique à C une règle ana
logue à celle reliant A et B, ce qui lui permet de trouver D.
5) Justification. — C'est une opération optionnelle qui n'intervient
que dans le cas où on propose aux sujets plusieurs réponses possibles,
dont aucune ne correspond à celle qui est définie par l'application à C
de la règle reliant A à B. Le sujet choisit dans ce cas la réponse qui se
rapproche le plus de cette réponse idéale.
A ces cinq opérations s'ajoutent des opérations de contrôle : contrôle
de la recherche de la solution, émission de la réponse.
Le modèle présenté dans le schéma 1 est le modèle de base qui
suppose que les opérations s'effectuent en série et de manière exhaust
ive. Sternberg a testé différents modèles qui correspondent à différentes
hypothèses sur le déroulement du processus (en parallèle ou en série),
et sur le caractère plus ou moins exhaustif des opérations. Le modèle 54 E. Cauzinille-Marmèche et al.
le plus adéquat semble être celui dans lequel les opérations d'encodage
et d'inférence s'effectuent en série et de manière exhaustive, mais où
les processus de mise en correspondance (mapping) et d'application,
également en série, s'arrêtent dès que le sujet a trouvé une solution.
1.2. Généralité des processus élémentaires
Dans la perspective de Sternberg, les processus en jeu dans l'analogie
sont très généraux, et interviennent dans des situations très diverses.
Cette hypothèse a pu être confirmée expérimentalement : les corré
lations entre les temps de traitement observés à des problèmes utilisant
du matériel différent sont très élevées. Gardner et Sterbnerg (1982)
trouvent par exemple une corrélation de .72 entre dessins schématiques
et stimulus verbaux, .81 entre dessins schématiques et figures géomét
riques, .91 entre figures géométriques et stimulus verbaux. On peut
en outre rendre compte de la résolution d'autres types de problèmes en
ayant recours à ces mêmes opérations mentales. Gardner et Sternberg
(1982), Alderton, Goldman et Pellegrino (1982) ont comparé les perfo
rmances de sujets dans des tâches de completion de séries et des tâches
de classification. Les corrélations entre les performances à ces diff
érentes tâches sont élevées (entre .80 et .90) ; mais il faut tenir compte
du fait que les sujets disposent au préalable d'une description exhaust
ive du matériel. L'analyse factorielle des réponses à ces trois tâches
montre qu'un seul facteur rend compte de 91 % de la variance inter
individuelle.
Les opérations d'encodage, d'inférence et d'application seraient
assez précoces. Sternberg et Rifkin (1979) ont pu les mettre en évidence
aussi bien chez des enfants de 8 à 12 ans que chez des adultes. A 8 ans,
l'opération de mise en correspondance est plus problématique. Les
données obtenues par Sternberg et Rifkin (1979) ne permettent pas de
trancher entre les trois hypothèses suivantes : non-exécution de l'opéra
tion, exécution trop rapide pour être mesurée, durée de l'opération
indépendante des caractéristiques de la situation à traiter. Alderton
et al. (1982) montrent par ailleurs que la capacité des sujets à procéder
à une mise en correspondance (mapping) est le processus essentiel qui
permet de différencier les sujets qui réussissent de ceux qui échouent.
Le modèle prédit en outre que la résolution des problèmes d'analogie
prend plus de temps que la résolution des problèmes de completion de
séries, la résolution des tâches de classification étant la plus rapide.
Les résultats obtenus par Gardner et Sternberg (1982) vont dans le
sens de ces prédictions et confirment ainsi l'existence des opérations
mentales d'encodage, d'inférence, de mise en correspondance et
d'application.
Ces opérations qui représentent différentes étapes du traitement
ont été mises en évidence avec des paradigmes expérimentaux différents
de celui utilisé par Sternberg. Raisonnement analogique 55
Whitely et Barnes (1979) utilisent une tâche supposée analogue à la
tâche classique d'analogie à quatre termes, mais infèrent les séquences de
traitement à partir des demandes d'information des sujets sur les st
imulus présentés. Ceux-ci sont des « non-mots » qui correspondent à des
animaux possibles mais inexistants. Le sujet doit demander des info
rmations sur les caractéristiques des animaux pour trouver la solution.
Les opérations mentales sont repérées à partir des demandes des sujets.
Les résultats valident globalement le modèle de Sternberg, excepté sur
certains points. Le codage ne serait pas d'emblée exhaustif, et l'opéra
tion de justification interviendrait beaucoup plus fréquemment que ne
le suppose Sternberg. Cette dernière opération serait assez complexe :
le sujet commencerait à spécifier les attributs de la solution, en les
testant, et se construirait peu à peu une image de la solution. Il choisi
rait ensuite la réponse la plus proche de l'image de cette solution
« idéale ». Le matériel utilisé par Whitely et al. (1979) étant relativement
complexe (18 % seulement des sujets donnent une réponse correcte
immédiatement après connaissance des caractéristiques des animaux),
on n'est pas surpris de constater que les sujets ont tendance à procéder
par approximations successives, heuristique fréquemment observée
dans la résolution de problèmes complexes.
1.3. Indépendance des processus élémentaires par rapport au contexte
L'hypothèse de Sternberg sur l'indépendance vis-à-vis du contexte
de résolution des différents processus a été explorée d'une part dans
le cadre du paradigme de Sternberg, et d'autre part dans des situations
où le raisonnement par analogie est intégré dans une démarche plus
complexe de résolution.
Pour Mulholland, Pellegrino et Glaser (1980), la faiblesse de la
théorie de Sternberg est de postuler que le processus d'encodage est
une activité exhaustive et indépendante du contexte. Il est assez diffi
cile de concevoir que dans un problème d'analogie l'encodage d'un mot
ou d'une figure se fasse sans que le sujet prenne en considération
l'ensemble des termes, afin de déterminer le niveau optimal de repré
sentation des items en mémoire. Dans l'exemple présenté dans le
schéma n° 1, il est clair que l'analyse qui est faite des deux premiers
termes dépend des deux autres termes. Par exemple, si on avait en C
« Californie » au lieu de « Lincoln », le sujet aurait sans doute codé le
premier terme « Washington » comme un état. Cette remarque nous
conduit à souligner l'importance du codage de la situation, lequel
détermine largement les possibilités de solution. Si le sujet ne parvient
pas à trouver une description commune des termes du problème, il
lui est impossible de trouver la solution. L'exemple choisi est intéres
sant à cet égard ; il est en effet souvent difficile pour un sujet français
de trouver une description le conduisant à trouver un sens a l'analogie 56 E. Cauzinille-Marmèche el al.
telle qu'elle est proposée dans le schéma n° 1. Si ces auteurs (et ceux
précédemment cités) s'accordent à penser que le processus d'encodage
est essentiel, cet aspect n'est cependant pas étudié en tant que tel parce
que les recherches portent sur des domaines où, de manière quasi
évidente, le deuxième domaine se décrit, ou est décrit aux sujets, dans
les mêmes termes que le premier domaine. C'est le cas notamment des
travaux d'Evans (1968) et de Klix et Van der Meer (1979) qui proposent
des modèles assez proches de ceux décrits par Sternberg. Ces auteurs
privilégient les activités de découverte de relations, et de comparaison
de relations. Ils supposent qu'il y a au départ encodage des quatre
termes proposés, puis recherche des relations existant entre A et B
d'une part, et C et D d'autre part, et enfin comparaison des relations
jusqu'à découverte de deux relations identiques.
La solution de problèmes analogiques repose donc sur une bonne
description des relations existant entre les termes de l'analogie. Quand
on possède de telles descriptions, la solution du problème devient une
simple question de comparaison de règles et d'évaluation de la simil
itude de ces règles. Lorsque les règles sont connues des sujets, Klix et
Van der Meer (1979) ont pu montrer que le temps de traitement condui
sant à la réponse ne dépend pas du type de relations reliant les termes
de l'analogie. Le temps de traitement est une fonction linéaire du
nombre de relations à tester. Cependant, si le nombre de relations
s'accroît, la relation n'est plus linéaire et les erreurs sont plus nombreuses.
Klix et Van der Meer (1979), Mulholland et al. (1980) invoquent alors
des difficultés de traitement imputables à un dépassement de la capacité
de la mémoire de travail.
Clement (1982, 1983) a cherché à mettre en évidence les processus
élémentaires décrits par Sternberg, et leur indépendance par rapport au
contexte, dans des situations où les sujets font appel au raisonnement
analogique pour résoudre les problèmes posés. Les études sont menées
à partir des protocoles verbaux d'étudiants résolvant un problème de
physique. Le problème est difficile et les étudiants ne disposent pas des
connaissances spécifiques qui leur permettraient de résoudre direct
ement le problème. Les sujets se réfèrent alors spontanément à des
situations qu'ils estiment plus ou moins analogues. Clement a pu retrou
ver, dans son analyse de ces raisonnements analogiques spontanés,
les processus élémentaires décrits par Sternberg. Mais ses résultats
montrent que ceux-ci n'interviennent pas dans un ordre temporel fixe.
Les sujets ayant à rechercher des situations analogues, les processus
élémentaires sont mêlés à d'autres composants du raisonnement.
Clement a identifié plusieurs mécanismes nouveaux par rapport à ceux
décrits par Sternberg.
La phase de recherche d'une situation analogue peut prendre plu
sieurs formes : d'un principe général qui s'appliquerait à la
fois au problème cible et à un problème de référence que l'on sait mieux Raisonnement analogique 57
traiter ; modification de l'un des aspects du problème cible pour générer
un problème plus familier ; suite de transformations (associative leaps)
conduisant à une nouvelle situation distincte sous de nombreux aspects
de la situation cible.
Dans la confirmation de la relation analogique, différents processus
peuvent aussi intervenir : l'opération de mapping déjà évoquée (mise en
correspondance des relations fondamentales de la situation cible et de
la situation analogue), mais aussi la construction d'une situation inter
médiaire entre la situation cible et la situation analogue qui possède
des propriétés communes à ces deux situations ; c'est en quelque sorte
par transitivité que la relation analogique est confirmée.
L'analyse de la situation analogue peut également prendre diffé
rentes formes : application d'un principe, recours à une autre analogie...
Il existe plusieurs niveaux de transfert : transfert de la méthode
d'analyse appliquée à la situation analogue, application d'une prédict
ion, transfert d'une méthode de résolution...
Les études de Clement montrent ainsi que le raisonnement analo
gique prend des formes multiples dès qu'il est utilisé dans la résolution
de problèmes complexes. Chacune des opérations élémentaires, d'enco
dage, d'inférence, de mise en correspondance, d'application est multi
forme et ces opérations peuvent varier d'un sujet à l'autre. Les études
de J. Clement soulignent aussi le rôle heuristique fondamental du
raisonnement analogique dans la résolution des problèmes qui, initi
alement, ne peuvent être décrits- ni complètement, ni de façon
univoque.
L'ensemble des recherches que nous avons mentionnées montrent
que les processus élémentaires décrits par Sternberg interviennent dans
le raisonnement par analogie, aussi bien dans des raisonnements
« simples » que dans des raisonnements plus complexes. Les résultats
expérimentaux ont mis à jour ces processus élémentaires dans des
situations très diverses, depuis les situations types de Sternberg, jusqu'à
des problèmes où le raisonnement analogique n'apparaît que comme un
moment de la résolution. Cependant, ces opérations ne suffisent pas à
prendre en compte le contexte de la résolution, que ce soit au niveau
des opérations d'encodage et de mise en correspondance, ou au
de l'enchaînement des opérations. Le modèle de Sternberg ne précise
pas à quelles conditions ces opérations peuvent être mises en œuvre.
Ce modèle apparaît ainsi à la fois riche et limité. S'il définit vraisem
blablement des opérations élémentaires nécessairement impliquées dans
l'analogie, celles-ci ne sont certainement pas suffisantes pour expliquer
le fonctionnement du raisonnement analogique dans les différents
contextes de résolution.

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