Recherches récentes en psycholinguistique - article ; n°1 ; vol.70, pg 247-293

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L'année psychologique - Année 1970 - Volume 70 - Numéro 1 - Pages 247-293
47 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : jeudi 1 janvier 1970
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C Jakubowicz
Recherches récentes en psycholinguistique
In: L'année psychologique. 1970 vol. 70, n°1. pp. 247-293.
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Jakubowicz C. Recherches récentes en psycholinguistique. In: L'année psychologique. 1970 vol. 70, n°1. pp. 247-293.
doi : 10.3406/psy.1970.27708
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1970_num_70_1_27708RECHERCHES RÉCENTES
EN PSYCHOLINGUISTIQUE
par Celia Jakubowicz
Laboratoire de Psychologie expérimentale et comparée de la Sorbonne
associé au C.N.R.S.
RECHERCHES EN PSYCHOLINGUISTIQUE
ET THÉORIE LINGUISTIQUE
Dans notre travail nous allons nous limiter à présenter certaines
expériences de psycholinguistique qui se sont inspirées de la théorie
transformationnelle de la grammaire generative (Chomsky, 1957 et 1965).
Etant donné que les recherches dont nous allons nous occuper se
définissent par rapport à l'objectif général de la théorie linguistique
qui est à leur base, et par rapport à la description que cette théorie
propose, nous commencerons par exposer brièvement quelques-uns de
ses principes généraux.
LA GRAMMAIRE GENERATIVE : BRÈVE CARACTÉRISATION
Afin de comprendre ce qu'est le langage humain et quelles sont
les capacités psychologiques impliquées, il faut tout d'abord voir
« ce qu'est » le langage, et non pas à « quoi » il sert ou « comment » il
est employé. Une grammaire generative — définie comme l'ensemble
de règles pour former toutes et seulement les phrases constituant des
représentations correctes d'un langage déterminé — permet de dégager
la structure du langage. Elle constitue, en même temps, une hypothèse
à propos du système de règles qu'un locuteur doit posséder, afin d'être
capable de comprendre et d'émettre, à toute occasion, un nombre
indéfini d'énoncés nouveaux (competence).
Quelques conditions que la grammaire generative essaie de satisfaire
(Ruwet, 1967)
a) Une grammaire, ainsi définie, essaie de rendre compte du fait
que des phrases différentes dans leur aspect de signal physique, se
ressemblent, soit du point de vue des « fonctions » (sujet, prédicat, 248 REVUES CRITIQUES
objet, etc.) et des « relations grammaticales » (sujet/prédicat ; verbe
transitif/objet, etc.) qu'elles comportent, soit du point de vue des
« catégories » qui les constituent (syntagme nominal, verbal, etc.).
b) Elle tente de montrer pourquoi des phrases « semblables » dans
leur aspect extérieur, sont en fait comprises différemment ; ainsi, dans :
a) « Ce théorème a été résolu par Paul » et
ß) « Ce a été par déduction »
la grammaire essaie de montrer que par Paul est compris comme étant
le sujet logique dans a), tandis que par déduction est compris comme
étant un circonstanciel de manière dans ß).
c) Elle essaie de rendre compte des ambiguïtés syntaxiques : c'est-à-
dire du fait que l'on peut donner, à une même phrase, deux interpré
tations différentes. Par exemple : « Pierre a reçu le livre de Jean »
peut être interprété comme : « Pierre a reçu le livre appartenant à
Jean » et « Pierre a reçu le livre que Jean lui a donné ».
d) Elle essaie de rendre compte de la notion de « type de phrase »
(au sens où l'on parle de phrases affirmatives, passives, négatives, etc.).
D'une part, il s'agit de montrer que deux phrases, « Rose n'achète
pas de livre » et « Ce garçon ne mange pas la soupe », appartiennent
à un même ensemble ; d'autre part, il s'agit d'expliciter, de façon
systématique, les relations entre des phrases qui apparaissent comme
étant intuitivement liées. Par exemple, les liens entre « Rose n'achète
pas de livre » et « Rose achète un livre », ou entre « Une voiture a renversé
ce piéton » et « Ce piéton a été renversé par une ».
e) Après avoir défini les catégories sous a), la grammaire essaie
de caractériser des sous-catégories et de rendre compte des relations
de sélection entre les formatifs de la phrase.
Forme de la grammaire
Une grammaire capable d'accomplir ces tâches comporte, d'après
Chomsky, trois parties : « Une partie centrale, la syntaxe, qui seule
comprend des processus récursifs, responsables de l'engendrement d'un
ensemble infini de phrases, et deux parties « interprétatives », la phonol
ogie et la sémantique, dont l'une traduit les structures abstraites
engendrées par la syntaxe sous la forme de signaux acoustiques, et
dont l'autre interprète sémantiquement ces mêmes » (Ruwet,
1968, p. 319). La représentation syntaxique d'une phrase comprend
essentiellement — d'après la formulation 1965 de la grammaire gene
rative — une structure profonde, représentée par un ensemble d'indi
cateurs syntagmatiques sous-jacents et de catégories sous-jacentes et
une structure superficielle représentée par l'indicateur syntagmatique
dérivé final. La structure superficielle comporte donc l'organisation de
la phrase en constituants de divers types et elle est directement liée
au signal physique ; la structure profonde, de caractère « plus abstrait »
(Chomsky, 1968), est liée à l'interprétation sémantique de la phrase. C. JAKUBOWICZ 249
RELATIONS ENTRE LA GRAMMAIRE GENERATIVE
ET LES EXPÉRIENCES PSYCHOLOGIQUES DU LANGAGE
Une fois la grammaire caractérisée, nous pouvons maintenant, en
d'autres termes, dire que la connaissance du langage possédée par un
locuteur, implique, de la part de celui-ci, la capacité d'assigner des
structures superficielles et profondes à un ensemble infini de phrases,
et de relier ces structures de façon correcte, en leur attribuant l'inte
rprétation sémantique et phonétique correspondante.
— Comment cette connaissance s'exprime-t-elle dans le comportement
verbal ?
— Quelles sont les contraintes introduites par les variables psycho
logiques considérées ?
Ce sont deux questions que l'on trouve au départ des recherches
que nous exposerons. L'absence d'une théorie psychologique sur la
genèse et le fonctionnement du langage, et le souci d'échapper à une
approximation purement behavioriste constituent, d'après nous, les
raisons les plus importantes qui sont à la base de la méthodologie
adoptée pour ces recherches. En effet, au lieu de continuer à constater
l'influence d'un amas de variables (familiarité, fréquence, longueur du
stimulus), on a choisi de travailler avec un modèle dont la structure
logique est explicite (Jakubowicz, Segui, Peterfalvi, 1969). C'est pour
quoi l'on trouve un lien si étroit entre les situations expérimentales
envisagées et la grammaire generative. En effet, soit au moyen de
jugements de divers types, soit dans des tâches d'apprentissage, de
rappel ou de perception, les expériences de psycholinguistique ont
essayé de mettre en évidence :
— la « réalité » des unités décrites par le linguiste dans la structure
superficielle des phrases (condition a), ci-dessus) ;
— le traitement d'opérations particulières. Par exemple : celles liées
à la notion de « type de phrase » (condition d), ci-dessus) ;
— les relations entre les structures superficielle et profonde (condi
tions b) et c)).
Le travail expérimental réalisé a été et continue à être considérable.
Nous ne rapportons ici que les expériences ayant trait au problème
du fonctionnement du langage, chez un locuteur adulte.
Nous les présentons suivant un critère de classification linguistique.
Nous voulons cependant souligner que cette est arbi
traire par rapport à la théorie linguistique. Elle se justifie d'un point
de vue didactique. Pour cela, nous introduirons des distinctions rela
tives aux variables psychologiques en jeu, chaque fois que nous le
jugerons nécessaire. REVUES CRITIQUES 250
RECHERCHES EXPÉRIMENTALES
ÉTUDE DES STRUCTURES SUPERFICIELLES
Comme nous l'avons dit, on peut représenter la structure superfic
ielle d'une phrase. Cette structure superficielle comporte l'organisation
de la phrase en constituants de divers types. Les travaux que nous
exposerons par la suite essaient de mettre en évidence la « réalité »
de telles unités. En fait, l'importance des variables sémantiques et
syntaxiques sur le rappel et la perception a déjà été montrée dans
les travaux de Epstein (1961, 1962, 1967), Miller (1962), Marks et
Miller (1964), Epstein et Arlinsky (1965), Denner (1966) et Forster (1966).
Le fait nouveau introduit par les expériences dont nous parlerons ici,
est la recherche d'une relation systématique entre une description
linguistique et le comportement.
Boomer (1965) étudie la localisation des hésitations dans le discours
spontané afin de soumettre à l'épreuve l'hypothèse suivante : au niveau
grammatical, le codage de la parole se réalise avec des unités plus
larges que le mot. L'analyse linguistique des enregistrements du discours
spontané de 16 sujets, lui permet de mettre en évidence que les hésita
tions ne se localisent pas au hasard, à l'intérieur d'une « séquence
phonémique »\ mais qu'elles se placent toujours près du début de
celle-ci : en fait, après le premier mot de la séquence. Ces résultats
s'accordent avec ceux de Maclay et Osgood (1959) et renforcent l'hypo
thèse d'une dépendance entre les hésitations et les unités syntagma-
tiques dans la structure superficielle d'une phrase. En accord avec les
idées de Chomsky, Boomer suggère que le choix d'un premier mot
impose au locuteur certaines contraintes vis-à-vis de ce qui va suivre ;
il lui impose une construction particulière ou, au moins, un ensemble
de constructions particulières, lui ôtant la possibilité d'autres construct
ions. C'est pour cela que les hésitations à l'intérieur d'une séquence
phonémique sont plus probables après qu'ait été prise au moins une
première décision à propos de la structure syntaxique, et avant que
se soient produits les choix lexicaux. Toutefois, les données de Boomer
suggèrent qu'un processus n'obéissant pas à des lois probabilistes est
à la base du codage de la parole ; ce processus implique chez le sujet
1. « Une séquence phonémique ou phonétique est un macro-segment qui
est marqué d'un point de vue phonologique et qui, selon Trager et Smith,
admet un et un seul accent primaire et se termine par une des jointures
terminales. En pratique, les exemples considérés, de jointure terminale,
sont déterminés à partir de l'enregistrement et reportés sur la transcription.
Les limites ainsi indiquées déterminent la suite des séquences phonémiques
du corpus » (cf. Boomer, 1965, p. 150). (Les séquences phonémiques corre
spondent aux unités décelées par une analyse de la phrase dans ses consti
tuants immédiats.) C. JAKUBOWICZ 251
une organisation dans laquelle les unités syntaxico-sémantiques (les
syntagmes) jouent un rôle important.
Trois expériences de Johnson (1965, 1966, 1968) montrent l'influence
de la structure superficielle des phrases sur l'apprentissage et la
mémoire immédiate. Dans la première de ces expériences, Johnson (1965)
étudie si les sujets, pour apprendre une phrase, la divisent en sous-
unités fonctionnelles en tenant compte de la connaissance de la gram
maire de leur langue. Pour cela, il considère les unités suivantes :
syntagme nominal, syntagme verbal, syntagme prépositionnel et syn-
tagme de parenthèse. Il construit une tâche dans laquelle les sujets
doivent apprendre 8 phrases associées à 8 chiffres. Pour chaque sujet,
il note la probabilité conditionnelle de donner comme réponse un mot
erroné, quand le mot précédent dans la phrase est correct. Le pré
supposé étant que ces probabilités estiment dans quelle mesure les
mots adjacents peuvent être considérés comme des événements indé
pendants pendant l'apprentissage. Un groupe de sujets apprend des
phrases du type The tall boy saved the dying woman (voir fig. 1), un
autre groupe de sujets apprend des phrases du type The house across
SN
GN
Fig. 1. — Indicateur syntagmatique de The tall boy saved the dying woman
(d'après Johnson, 1965)
GN P : Groupe : Phrase nominal ; SN : ; A Syntagme : Article ; nominal Ad : Adjectif ; SP : ; N Syntagme : Nom ; t predicative : transition. ;
the street burned down1. Si les sujets prennent en considération les consti
tuants immédiats dans leur apprentissage des phrases, alors, pour la
première des phrases citées, il y aura une probabilité d'erreurs de
transition plus élevée dans la troisième transition (boy-saved) que dans
les autres transitions. Pour la deuxième phrase citée, la deuxième et
la cinquième transitions présenteront la probabilité la plus élevée.
1. « Le grand garçon a sauvé la femme mourante » et « la maison d'en
face a brûlé de fond en comble ». 252 REVUES CRITIQUES
Dans la figure 2 nous présentons les résultats expérimentaux corre
spondant à la première phrase. Nous voyons ainsi que la transition
entre le syntagme nominal et le syntagme verbal a une probabilité
d'erreurs de transition plus élevée que la transition à l'intérieur des
syntagmes. Ces résultats indiquent que les probabilités conditionnelles
seraient prédictibles à partir de la structure linguistique des phrases
et que seuls les mots contigus appartenant à une même unité, c'est-à-
dire à un même syntagme, doivent être considérés comme étant mutuel
lement dépendants.
Les données d'une autre expérience de Johnson (1966) confirment
ces mêmes hypothèses. Dans cette expérience, il crée chez les sujets
12
.| 10
I 8
és d'erreurs de transi1 I I I 1
tion pour des phrases du Numéro 2 de 3 la transition 4 5 Fig. 2. — Probabilittype : The lall boy saved
the dying woman (d'après
Johnson, 1965).
(toujours des adultes pour qui l'anglais est la langue maternelle), des
associations entre un adjectif et un nom (Ad - N, par ex. tall boy) et
entre un nom et un verbe (N - V, par ex. boy saved).
Par la suite, il fait apprendre aux sujets 8 phrases dans lesquelles
se trouvent les paires Ad - N et N - V apprises au préalable. Les 8 phrases
associées à 8 chiffres sont présentées 13 fois, la tâche des sujets étant
de les mémoriser. Pour chaque sujet, on prend note des erreurs de
transition comme dans l'expérience précédente. Les résultats corro
borent les prédictions faites, c'est-à-dire que les associations Ad - N
facilitent l'apprentissage de ces transitions dans les phrases, ce qui
n'est pas le cas pour les transitions N - V.
Les données de ces deux expériences mettent en évidence que
les sujets tiennent compte de la structure grammaticale des phrases
dans le rappel. Dans son expérience de 1968, Johnson se propose d'exa
miner si les constituants immédiats agissent également dans l'apprent
issage. Pour cela, il détermine trois groupes de sujets qui apprennent
respectivement : a) Des segments qui correspondent à des constituants
immédiats (par exemple un syntagme prédicatif : hit the small ball) ;
ß) Des segments ne correspondant pas à un constituant immédiat (par
exemple ball hit the small) et y) Des segments dont les mots sont pré
sentés en désordre (exemple ball the hit small) . A l'intérieur de chaque C. JAKUBOWICZ 253
groupe, la moitié des sujets apprend, par la méthode d'association
par paires, des segments constitués par des syntagmes prédicatifs de
quatre mots (hit the poor child) ; l'autre moitié des sujets apprend
des segments constitués par des syntagmes propositionnels de trois
mots (of that story). 120 sujets passent l'épreuve. Les résultats (pour
chaque groupe, on relève le nombre moyen de réponses correctes),
indiquent que les séquences syntagmatiques sont apprises plus rap
idement que les non syntagmatiques, ces dernières étant à
leur tour plus rapidement apprises que les séquences constituées par
des mots en désordre.
Les expériences précédentes mettent en évidence l'influence des
constituants immédiats sur l'apprentissage et le rappel. Dans les
expériences que nous exposerons par la suite, il s'agit de savoir si ce
même type d'unité joue un rôle dans la perception et la production
des phrases. Le principe général de la technique est le suivant : l'expé
rimentateur introduit une interférence (bruit, son) que le sujet doit
localiser dans le stimulus qu'il est en train de percevoir. Les points
sur lesquels les sujets localisent les interférences sont considérés
comme les frontières des unités dans lesquelles l'objet perçu a été
segmenté. Fodor et Bever (1965) reprennent cette technique qui avait
été utilisée auparavant par Ladefoged et Broadbent (1960), pour étudier
la correspondance entre l'analyse linguistique des phrases en consti
tuants immédiats et l'analyse perceptive dans une tâche de reconnais
sance verbale. Afin de tester l'hypothèse selon laquelle l'unité de
perception de la parole correspond au constituant immédiat (dans une
analyse syntagmatique de la structure superficielle de la phrase), ils
conçoivent une situation expérimentale dans laquelle les sujets doivent :
a) Entendre une phrase ; ß) Réécrire la phrase entendue en indiquant
graphiquement les moments où ils estiment avoir entendu un click.
Les stimulus sont présentés biauriculairement (les phrases d'une
part, les clicks d'autre part). Le matériel est constitué par 25 phrases
avec deux constituants immédiats (une seule coupure) et cinq trois (deux coupures). La frontière entre
une paire quelconque de mots adjacents n'appartenant pas au même
constituant est considérée comme une coupure. La force d'une coupure
est définie par le nombre de constituants dont les frontières coincident
dans la coupure. Par exemple, dans la phrase : Thex men2 who3 whistled^
were5 happy, 2 et 4 sont des coupures, 4 étant la coupure la plus forte,
puisqu'elle sert de frontière à cinq constituants : whistled, who whistled,
the men who whistled, were et were happy.
Fodor et Bever ont réalisé 9 copies de chacune des 30 phrases et
ont placé les clicks dans 9 positions différentes pour chaque copie.
Ainsi, une copie avait un click placé dans la coupure la plus forte,
tandis que dans les 8 copies restantes les clicks s'éloignaient progres
sivement de chaque côté de la coupure la plus forte. Pour estimer les
effets de la coupure sur la perception, Fodor et Bever ont relevé le 254 REVUES CRITIQUES
nombre de réponses dans lesquelles la localisation objective du click
avait été déplacée dans la direction de la coupure. Ils ont trouvé pour
les 36 sujets et les 30 phrases, 80 % d'erreurs ; pour les 25 phrases avec
une seule coupure les erreurs étaient localisées dans la direction prévue
dans 78 % des cas, les deux pourcentages étant significatifs à a — .01.
Afin de pouvoir déceler si ces résultats sont dus à un processus
perceptif qui tient compte activement des constituants immédiats, au
lieu d'être dus à d'autres facteurs de caractère plutôt acoustique (effet
des pauses, intonation, emphase, etc.), Garret, Bever et Fodor réalisent
une autre expérience. Ils contrôlent, dans celle-ci, les traits acoustiques
pouvant servir d'indice aux frontières entre les constituants. La tech
nique expérimentale employée est la même que celle de l'expérience
précédente. Le matériel diffère. Il est ici constitué de 6 paires de phrases
(par exemple a - ß) construites de façon telle que chaque paire ait
toujours une suite d'items lexicaux communs. Par exemple :
a) (As a direct result of their new invention's influence) (the company
was given an award) ;
ß) (The retiring chairman whose methods still greatly influence the
company) (was given an award)1.
Les parties communes de chaque paire ont été rendues acousti-
quement identiques en ajoutant la version enregistrée d'une partie
d'un des membres du couple au membre opposé du couple. Ainsi, dans
la phrase présentée ci-dessus, de l'enregistrement de a) la partie souli
gnée (influence... award) a été prise et ajoutée à la suite de ... still
greatly de l'enregistrement de ß). On obtenait ainsi, deux phrases
identiques d'un point de vue acoustique mais différentes dans leur
segmentation en constituants immédiats. Les parenthèses indiquent
les coupures : après influence dans le cas de a), après company dans
le cas de ß). Les clicks furent localisés sur le mot à côté de la coupure
considérée (sur company) et sur la première syllabe du mot succédant
à la seconde coupure forte (sur was). (Dans la figure 3, nous présentons
la localisation des clicks prédite à partir de l'analyse en constituants
immédiats des deux phrases considérées.) Les résultats — 11 des 12 dé
placements possibles ont été observés dans le sens prédit — montrent
que les sujets répondent différemment à deux signaux acoustiques
identiques. Ces différences obéissent, comme prévu, à la structure
linguistique de la phrase.
L'ensemble des expériences exposées met donc en évidence que,
dans le rappel, l'apprentissage et la perception des phrases, le sujet
arrive à établir des segmentations qui correspondent à celles que le
linguiste établit lui-même quand il entreprend la description de la
1. a) « (A la suite de l'influence de ses inventions) (la compagnie s'est
vu attribuer un prix) » et ß) « (Au moment où il prenait sa retraite, le pré
sident dont les méthodes continuent à influencer la compagnie) (s'est vu
attribuer un prix) ». C. JAKUBOWICZ 255
structure superficielle des phrases. Nous ne connaissons pas, pour
l'instant, les stratégies que le sujet suit pour atteindre cette corres
pondance. Néanmoins, l'ensemble de régularités comportementales
mises en évidence dans ce domaine nous permet d'affirmer que, au lieu
de répondre passivement à certains indices acoustiques auxquels il aurait été
conditionné au préalable, le sujet, pour le rappel, l'apprentissage et la percep
tion de phrases, utilise la connaissance qu'il a de la structure de sa langue.
8
6
4
2
^
m t com w gi a a (oc) inventions
pa flu h a ven n ward
(ß) greatly ence e ny
r
d'un Fig. point 3. — de Localisation vue acoustique. des clicks Les colonnes pour un hachurées couple de indiquent phrases appariées la loca
lisation des clicks prédite à partir de l'analyse des deux considérées
(A et B) en leurs constituants immédiats (d'après Garret, Bever et Fodor,
1966).
ÉTUDE DE TRANSFORMATIONS PARTICULIÈRES
Dans ce chapitre nous présenterons des recherches qui essaient
de rendre compte du comportement des sujets dans des tâches de rappel,
apprentissage et perception de phrases comportant des transformations
particulières. La plupart de ces travaux s'inspirent de la formulat
ion 1957 de la théorie de Chomsky et supposent une relation directe
entre la complexité linguistique — d'ordre transformationnel — et
un certain nombre de variables psychologiques. Parmi ces travaux,
nous avons considéré :
Etude des phrases de la « famille interrogative-passive-négative »
Ces recherches ont pour point de départ la notion linguistique de
famille de transformations définie dans la version 1957 de la grammaire
generative. Rappelons brièvement que, dans cette formulation, Chomsky

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