Recherches récentes sur les images mentales : leur rôle dans les processus de traitement perceptif et cognitif - article ; n°2 ; vol.74, pg 533-563

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L'année psychologique - Année 1974 - Volume 74 - Numéro 2 - Pages 533-563
31 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mardi 1 janvier 1974
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Jeanine Blanc-Garin
Recherches récentes sur les images mentales : leur rôle dans
les processus de traitement perceptif et cognitif
In: L'année psychologique. 1974 vol. 74, n°2. pp. 533-563.
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Blanc-Garin Jeanine. Recherches récentes sur les images mentales : leur rôle dans les processus de traitement perceptif et
cognitif. In: L'année psychologique. 1974 vol. 74, n°2. pp. 533-563.
doi : 10.3406/psy.1974.28063
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1974_num_74_2_28063Année psychol.
1974, 74, 533-564
RECHERCHES RÉCENTES
SUR LES IMAGES MENTALES :
LEUR RÔLE DANS LES PROCESSUS
DE TRAITEMENT PERCEPTIF ET COGNITIF
par Jeanine Blanc-Garin
Laboratoire de Psychophysiologie de V Université de Provence1
(E.R.A. au C.N.R.S., »<> 272)
On observe, depuis quelques années, une recrudescence du nombre
de travaux psychologiques consacrés aux images mentales. Si l'intérêt
pour l'image mentale est fort ancien, l'histoire de ce concept, dans la
philosophie et la psychologie, a été « tumultueuse », selon l'expression
de Pylyshyn (1973) ; l'image, depuis le début du développement de la
psychologie scientifique, a été chargée de lourdes significations puis
s'est trouvée être l'objet de réactions violentes. Malgré ces difficultés,
le recours aux représentations imagées semble maintenant nécessaire
pour rendre compte, de façon plus satisfaisante, du fonctionnement
perceptivo-cognitif et ceci, dans des perspectives théoriques très diffé
rentes. Ce renouveau actuel des études expérimentales des images
mentales nous a paru intéressant à analyser. Le rôle de l'imagerie
comme médiateur dans l'apprentissage verbal, son efficacité par rapport
aux médiateurs linguistiques ont fait l'objet de nombreux travaux et
divers ouvrages de synthèse ou revues de question sont disponibles pour
cette approche des problèmes (entre autres : Paivio, 1971 ; Sheehan,
1972 ; Kessel, 1972 ; Pylyshyn, 1973 ; Denis, 1974) ; aussi, nous nous
attarderons moins sur ces aspects des problèmes et décrirons d'autres
recherches qui abordent l'étude des images mentales dans des pers
pectives différentes. On peut en effet se demander si tous les auteurs se
réfèrent, en fait, au même concept et reconnaissent à l'image le même
statut dans les fonctions cognitives. Nous voudrions ici indiquer les
voies multiples dans lesquelles s'engagent les recherches en ce domaine ;
à travers les problèmes posés, les méthodes utilisées, les facteurs explorés,
nous tenterons de discerner le rôle que les chercheurs attribuent aux faits
imagés, la place qu'ils leur assignent dans la chaîne des traitements
perceptivo-cognitifs.
1. 13397 Marseille Cedex 4. 534 REVUES CRITIQUES
I. — HISTORIQUE : ÉVOLUTION DES IDÉES
CONCERNANT LE CONCEPT D'IMAGE
On fait généralement remonter le concept d'image mentale jusqu'à
Platon et l'on rappelle souvent la métaphore représentant l'esprit
comme une tablette de cire sur laquelle les perceptions laissent leurs
traces qui peuvent être évoquées ultérieurement ; dès l'Antiquité,
l'image était considérée comme un élément important de la pensée.
Robert (1957) remarque que « jusqu'au milieu du xvine siècle, on a
utilisé indistinctement les mots « idée » et « image » ».
Au début du xxe siècle, l'image est encore au centre des théories de
l'Associationnisme, envisagée comme la trace résiduelle des sensations,
comme une copie des objets ; l'expression de Taine, décrivant l'esprit un polypier d'images, est restée célèbre. Les débuts de la psychol
ogie scientifique s'effectuent dans ces schémas associationnistes :
Binet (1903), Galton (1883), en particulier s'intéressent aux images.
Les noms de Külpe et de l'école de Würzbourg restent attachés à l'étude
du rôle des images dans la pensée ; leurs difficultés, les différences obte
nues entre auteurs divers, la mise en évidence d'une « pensée sans image »
ont préparé le terrain à la réaction, surgie aux Etats-Unis, avec Watson
(1913), qui rejette radicalement l'image, sur le plan théorique, en tant
que concept et fondement d'un modèle de la pensée, et sur le plan métho
dologique, l'introspection ne pouvant garantir des faits objectifs. C'est
la « révolution américaine », selon l'expression de Hebb (1960), qui
inaugure une période de « bannissement ». Cet état de fait dure jusqu'à la
fin des années 50 en Amérique ; la réaction est moins violente en Europe
et Bartlett (1932) insiste sur le rôle des images dans le processus de
mémoire. Les représentations imagées jouent également un rôle impor
tant dans le système piagétien et sont étudiées plus particulièrement
dans la Formation du symbole chez V enfant (Piaget, 1945) et La repré
sentation de V espace chez V enfant (Piaget et Inhelder, 1947), plus récem
ment dans Vintage mentale chez V enfant (Piaget et Inhelder, 1966).
La révolution américaine n'atteint pas la Russie où l'étude des images
est fortement installée dans la tradition depuis Sechenov et Pavlov
et s'insère tout naturellement dans la théorie léniniste du reflet (voir
en particulier Ananiev, 1961 ; Kabanova-Meller, 1971 ; Leontiev, 1968 ;
Lomov, 1966 ; Wekker, 1961, 1966 ; Zaporozhets, 1961). L'image n'a
jamais été suspecte et l'adjectif « mental » n'a jamais pris le sens péjo
ratif que les behavioristes américains attachent à mentalistic. Au
contraire, « le « mental » est un reflet et il émerge, dans le processus de
développement du monde organique, comme une propriété de la matière
hautement organisée » (Shorokhova, 1966) : dans les processus d'adap
tation des organismes vivants au monde extérieur, c'est l'irritabilité
qui « reflète » les stimulations externes, aux niveaux inférieurs du déve- J. BLANOGARIN 535
loppement phylogénétique ; aux stades supérieurs, le développement
des organes sensoriels spécifiques manifeste une autre forme du reflet :
la perception, l'image sont des réalités mentales, elles constituent les
réponses de l'organisme aux stimulus qui ont une fonction de signal ;
c'est en tant que régulateur de l'action que Pavlov a analysé le rôle
de l'image.
En Amérique, après «l'ostracisme» (Holt, 1964), les images reviennent
dans le champ scientifique, et par plusieurs entrées : dans certains
domaines d'études psychologiques, dans plusieurs disciplines voisines,
différents faits témoignent de la réalité des images ; Holt (1964) cite par
exemple : les hallucinations décrites par des personnes normales dans
certaines situations exceptionnelles en l'absence de stimulations variées
(vols en haute altitude, camps de concentration) et retrouvées lors
d'expériences de privations sensorielles prolongées ; la richesse des
images sensorielles rapportées lors de la prise de certaines drogues
psychotropes ; l'évocation d'images plus ou moins précises par la st
imulation de certaines zones du cerveau dans les interventions chirur
gicales chez l'homme ; la réactivité des ondes de l'E.E.G. à l'évocation
d'images visuelles aussi bien qu'à la stimulation visuelle ; enfin, les
études sur le sommeil et la place accordée aux périodes de rêve.
Ce « retour » des images au niveau des faits expérimentaux a pu
rejoindre des inquiétudes d'ordre théorique, l'insatisfaction éprouvée
par beaucoup de psychologues qui rejettent le schéma behavioriste
trop simple.
Hebb (1968), cependant, replace l'étude des images dans le cadre
néo-behavioriste : c'est une erreur de décrire l'image comme nécessai
rement introspective ; prenant l'exemple des sensations perçues « dans »
le membre fantôme des amputés, il estime que ce n'est pas le « regard
intérieur » qui accède à l'image, mais que celle-ci est une réponse à
l'environnement ; l'image-souvenir, comme la perception, peut être
étudiée sans transgresser les règles de la psychologie objective, qui
considère les processus mentaux par inference et non par observation
directe.
Ainsi, alors que les images s'imposent comme des faits, certains
psychologues s'associent pour chercher à enrichir et assouplir le
schéma S-R par des variables intermédiaires ; par ailleurs, d'autres
auteurs (Burt, 1962 ; Richardson, 1965) réhabilitent le concept de
conscience et réfléchissent sur les méthodes issues de l'introspection.
Les conditions semblent réunies pour des études sérieuses du rôle
des images dans le fonctionnement cognitif ; ces recherches utilisent
évidemment les ressources d'une méthodologie rigoureuse, qui doit
plus au behaviorisme qu'aux travaux sur les images du début du siècle.
Paivio, au Canada, est un des premiers à aborder ce problème, non sans
difficulté au départ : « II s'est battu des années pour que le monde psy
chologique reconnaisse qu'il travaillait avec une variable puissante » REVUES CRITIQUES 536
(Palermo, 1970, p. 416). Néanmoins, en 1969, la Society for Research
in Child Development organise un symposium sur le thème : Imagery
in children learning ; les trois rapporteurs, Paivio, Rowher et Reese
peuvent déjà s'appuyer sur de nombreux travaux expérimentaux et
présenter diverses hypothèses.
Les réactions, cependant, ne manquent pas, dans la littérature anglo-
saxonne, contre cette « variable à la mode » (Brainerd, 1971). Pylyshyn
(1973) reconnaît que les travaux de cette dernière décennie ont permis
de préciser des définitions opérationnelles, de multiplier des résultats
expérimentaux, mais il n'est pas certain que ceci ait résolu les ambi
guïtés conceptuelles majeures qui ont encombré cette notion dans le
passé.
II. — IMAGES ET REPRÉSENTATIONS :
ESSAIS DE DÉFINITION
Holt (1964, p. 255) cite une série de phénomènes que l'on peut
rassembler dans la catégorie des « images », qu'il définit ainsi : « Repré
sentations de caractère sensoriel mais non perceptif ». Il note qu'il
doit cette liste en grande partie à, Boring, celui-ci se référant à Titchener
(1915) qui lui-même l'avait empruntée à Fechner (1860). Nous y trou
vons : « Image mentale, phosphène, synesthésie, image du corps, membre
fantôme, image hypnagogique, image eidétique, hallucination, pseudo
hallucination, image de rêve, conditionnement sensoriel. » Holt exclut
de l'imagerie certains faits tels que les images consécutives, le phéno
mène autocinétique, les effets consécutifs flguraux, les illusions visuelles.
Parmi les phénomènes que l'on peut considérer comme des images
au sens large, nous limiterons ici notre attention aux faits de repré
sentation imagée ou images mentales ; nous ne classerons pas dans cette
catégorie les images eidétiques, comme le font beaucoup d'auteurs
américains. Nous citerons néanmoins brièvement quelques travaux
concernant ces phénomènes afin de préciser comment ils se distinguent
des faits de représentation imagée.
LES IMAGES EIDÉTIQUES
Décrits aux alentours de 1920-1930, en Allemagne surtout (Jaensch,
1930), l'étude de ces phénomènes était tombée en désuétude ; divers
travaux en ont repris l'analyse aux Etats-Unis, au cours de cette der
nière décennie, dans la foulée du renouveau des images. Les images
eidétiques apparaissent en effet comme une forme extrême de l'imagerie
visuelle ; on pouvait donc penser y trouver les lois de fonctionnement de
l'imagerie. On décrit habituellement une image eidétique comme une
image « vue », après que le dessin-stimulus a été retiré ; persistant
après le retrait du stimulus (une minute et parfois plus), elle est localisée J. BLANC-GARIN 537
en face du sujet, positive (en couleur) et, habituellement, à l'endroit où
l'original a été montré. On pensait autrefois qu'elle était fréquente chez
les enfants (de 30 à 90 % selon les estimations). Un travail rigoureux a
été réalisé par Haber et Haber (1964) ; les auteurs ont interrogé une large
population d'enfants et étudié plus particulièrement ceux (8 %) qui
présentaient le phénomène, après avoir établi des critères précis :
l'image eidétique dure au moins 30 s après la fin du stimulus ; elle est
décrite comme projetée à l'extérieur ; les mouvements oculaires d'explo
ration sont spontanés ; enfin la description en est faite au temps pré
sent. Tous ces caractères attachent l'image eidétique à la stimulation
qu'elle semble prolonger, de façon très différente d'ailleurs de l'image
consécutive qui n'a rien de commun avec l'image eidétique, si ce n'est la
persistance. Ces particularités nous paraissent suffisantes pour l'exclure
du cadre des images mentales : le caractère primordial d'une représen
tation imagée nous semble être la possibilité d'évocation sans liaison
directe avec une stimulation présente ou récente. Les résultats expér
imentaux obtenus par Haber et d'autres chercheurs qui ont travaillé
avec les mêmes méthodes permettent de penser qu'il s'agit d'un phéno
mène très particulier, rare, disparaissant avant l'âge adulte et sans utilité
fonctionnelle : capables d'explorer la scène pendant l'image eidétique,
de dénombrer des détails, ces enfants, lorsque l'image a disparu n'ont
pas une meilleure mémorisation. Présentes dans moins de 10 % des
cas dans une population normale de 8 à 12 ans, cette proportion aug
mente chez les débiles et chez les enfants atteints de lésions cérébrales
(Siipola et Hayden, 1965). Il peut donc s'agir d'une manifestation
d'inertie d'un système qui manque de processus d'inhibition lui per
mettant de fonctionner avec la flexibilité nécessaire ; cette persistance
sensorielle pourrait s'apparenter aux effets de persévération motrice
que l'on observe aussi dans certains cas de dysfonctionnement cérébral.
LES REPRÉSENTATIONS IMAGÉES
Nous utiliserons ces termes comme équivalents de nombreux autres,
employés par divers auteurs : images visuelles, auditives, tactiles, kines-
thésiques, images mentales, image-souvenir ou image de mémoire
(memory image), représentation interne. Plus brièvement, le terme
image, sans qualificatif, renvoie à la représentation mentale évoquée,
la prédominance de l'aspect visuel étant sous-entendue. Nous suivrons
cet usage et, afin d'éviter les ambiguïtés, nous traduirons le terme
anglais picture par « dessin », pour désigner les stimulus figuratifs
visuels utilisés dans certains cas pour évoquer des images mentales.
Nous envisageons ici des faits qui peuvent être distingués des autres
catégories d'images par divers critères : ils ont un caractère conscient
(contrairement au processus de mémoire iconique au sens de Neisser) ;
ils peuvent être suscités ou modifiés par l'attitude ou l'intention du sujet REVUES CRITIQUES 538
(contrairement à l'icône et à l'image consécutive qui ne peuvent que
suivre une stimulation) ; ils ne sont liés ni au champ rétinien (comme l'est
l'image consécutive) ni à l'espace visuel (comme l'est l'image eidétique) ;
ils n'ont pas un caractère perceptif aussi accentué, une vividité aussi
intense que l'image consécutive, l'image eidétique, l'image hypnago-
gique et l'image de rêve; enfin, le sujet reconnaît le caractère mental des
images, l'absence de stimulation présente et le rôle qu'il joue dans leur
déclenchement (contrairement à ce qui se passe lors des images de rêve
ou d'hallucinations qui sont vécues comme imposées par une stimulation
extérieure).
Classifications
a) Suivant le contenu sensoriel : si les images mentales n'ont pas la
vividité que peuvent prendre parfois certaines images hypnagogiques,
le caractère perceptif n'est pas absent et peut être déterminé par le
sujet ; on peut en effet susciter des images de diverses modalités. Ainsi,
étudiant les effets des images sur la détection d'un signal visuel, Segal
et Fusella (1971) demandent à leurs sujets de produire des images
visuelles, auditives, olfactives, gustatives, tactiles et kinesthésiques.
Etudiant le « temps mis pour imager », Weber et Castelman (1970)
comparent les images visuelles et les images verbales ; pour cela ils
demandent aux sujets de « traiter l'alphabet, lettre par lettre », dans
différentes tâches et deux conditions expérimentales : 1) Imagerie
verbale (dire l'alphabet silencieusement, en se parlant à soi-même) ;
2) Imagerie visuelle (fermer les yeux et visualiser les lettres en les
faisant passer devant soi comme si elles étaient présentées, success
ivement, au même endroit d'un écran de cinéma ; les lettres devaient
être visualisées noires, en capitales, sur un fond blanc) ; les résultats
montrent que l'imagerie auditivo-verbale est beaucoup plus rapide
(six lettres par seconde) que l'imagerie visuelle (deux lettres par
seconde). Il s'agit donc là de deux modes d'imagerie : visuelle et
auditivo-verbale.
Si quelques travaux analysent ainsi en les comparant les images
d'origines sensorielles diverses, la plupart des travaux s'intéressent
exclusivement, plus ou moins explicitement, aux images visuelles.
Paivio (1969, 1971) oppose les images visuelles concrètes et les processus
associatifs verbaux (qui ne correspondent pas aux images auditivo-
verbales que nous citons plus haut).
b) Classification suivant la structure : c'est celle que retiennent
Piaget et Inhelder (1966) qui écrivent (p. 11-12) : « Un adulte normal
est capable d'imaginer des objets statiques (un hexagone, une table),
des mouvements (le balancement d'un pendule, la descente accélérée
d'un mobile sur un plan incliné), des transformations connues (diviser
un carré en deux rectangles égaux) ou même d'anticiper en images des
transformations nouvelles pour lui (plier deux fois une feuille carrée en J. BLANC-GARIN 539
deux parties égales, enlever d'un coup de ciseaux le point d'intersection
des pliages, et imaginer avant de déplier qu'on verra un seul trou au
centre de la feuille...). » Us distinguent les images reproductrices (qui
peuvent, suivant leur contenu, être statiques, cinétiques ou de trans
formations) et les images anticipatrices (qui peuvent être cinétiques ou
de transformations).
Définitions
De nombreux psychologues, issus des différentes traditions théo
riques, accepteraient cette définition générale de la représentation ima
gée : « Evocation intérieure des qualités perceptives d'un objet en
l'absence de cet objet » ; la représentation doit être à la fois rattachée à la
perception et distinguée d'elle ; c'est sur cette articulation stimulation-
représentation que divergent les points de vue si l'on cherche à préciser
et à nuancer les expressions. Paivio insiste toujours sur le caractère
concret des images et leur origine liée aux expériences perceptives
antérieures.
Pour Piaget et Inhelder, au contraire, l'image n'est pas un prolon
gement de la perception, mais plutôt « l'imitation de la perception, ce
qui n'est pas identique » (1966, p. 8) ; sa structure et sa genèse ne sont
pas à chercher dans les associations antérieures mais plutôt dans le
développement cognitif : « L'image comporte une certaine schématis
ation, moins poussée que celle de la notion, mais s'engageant dans la
même direction » (p. 429).
Nous verrons, dans la suite de cet exposé, l'hétérogénéité des pro
blèmes posés dans des cadres de référence théoriques bien différents.
III. — MÉTHODES
La représentation imagée ne peut être étudiée directement : c'est
une variable interne, non observable. L'accès à l'image en tant que
médiateur du comportement est réalisé à partir des performances
effectuées par les sujets. Il s'agit le plus souvent de tâches où intervient
la mémorisation ; l'image est considérée comme une phase dans la chaîne
de traitement perceptivo-cognitif qui va de la prise d'information à
l'évocation mnémonique des données. Les travaux se situent dans des
contextes généraux très différents et l'intérêt des chercheurs est orienté
vers divers aspects théoriques, par exemple : prouver le rôle réel des
images dans le fonctionnement ou bien plutôt caractériser la structure
et l'évolution des représentations. Ces deux directions nous permettront
d'énumérer les différentes méthodes en les classant très grossièrement
dans deux catégories ; dans la première nous citerons les méthodes qui
mettent en jeu l'évocation des images-souvenirs ; dans la seconde,
celles qui s'intéressent à l'élaboration de nouvelles images et à leur
structure. 540 REVUES CRITIQUES
EVOCATION DES IMAGES
Le but de ces méthodes est de susciter chez les sujets des images
visuelles en liaison avec un mot, lu ou entendu, un dessin présenté.
Il s'agit là d'images-souvenirs, déjà élaborées, stockées, plus ou moins
facilement disponibles, déclenchées par le stimulus. L'existence, la
validité et l'efficacité du facteur expérimental « imagerie » sont démont
rées à partir de différentes méthodes. La variation de ce facteur permet
de mettre en évidence ses effets, le plus souvent recueillis au niveau de
la quantité d'apprentissage dans des tâches de mémorisation verbale.
Valeur d'imagerie des stimulus
Les mots peuvent être évalués sur une dimension d'imagerie, selon la
facilité avec laquelle ils évoquent une image sensorielle. Paivio, Yuille
et Madigan (1968) ont ainsi réalisé une échelle, souvent employée depuis,
pour construire des listes de mots-stimulus avec des caractéristiques pré
cises. Dans cette échelle 925 noms sont classés en fonction de trois carac
tères : concret (C), d'imagerie (I) et de signification (meaningfulness :
m). Les facteurs G et I sont différenciés, mais cependant leur liaison
est très forte et, pratiquement, de nombreux auteurs utilisent le carac
tère concret/abstrait pour manipuler le facteur imagerie. Dans le
prolongement de cette attitude, on utilise souvent des dessins d'objets,
en supposant qu'ils sont plus proches encore de l'image visuelle que
le mot ; l'hypothèse de travail est alors d'attendre un effet de l'imagerie
décroissant avec cet ordre de stimulus : dessins d'objets, mots concrets,
mots abstraits.
Tâches proposées aux sujets
On peut obtenir deux groupes expérimentaux distingués par l'util
isation du processus imagé, en l'explicitant dans les consignes données
aux sujets. Ernest et Paivio (1971) différencient ainsi deux groupes de
sujets par la méthode du temps de réaction ; les sujets devaient, après
la présentation d'un mot-stimulus, appuyer sur une clef, soit dès qu'une
image du mot leur venait à l'esprit (groupe I ; TR moyen : 3,51 s),
soit dès qu'une association verbale était possible (groupe V ; TR moyen '•
1,63 s).
Différences interindividuelles
Elles sont appréciées surtout à partir de questionnaires qui cherchent
à mettre en évidence le type de technique que le sujet utilise spontané
ment et préférentiellement (associations verbales ou images visuelles)
lors de tâches de réflexion, de résolution de problèmes (Ernest et Paivio,
1971 ; Marks, 1973 a).
Dans un questionnaire, réalisé par Sheehan (1966), on propose aux
sujets différentes images, visuelles, sonores, gustatives ; chaque sujet
doit estimer, sur une échelle en sept points si l'image est parfaitement J. BLANC-GARIN 541
claire, aussi « vivide » qu'une perception réelle ou bien, au contraire
vague et faible, ou même si aucune image ne se présente. La somme des
estimations permet d'établir une note de vividité globale (vividness
rating). On utilise aussi souvent des « tests spatiaux », épreuves compos
ées de tâches exigeant, pour leur résolution, de se représenter des
manipulations de relations spatiales (Kuhlman-Hollenberg, 1970).
ÉLABORATION DES REPRÉSENTATIONS
C'est à partir de méthodes différentes que sont inférés les processus
de construction d'une représentation. Elles proposent aux sujets l'explo
ration d'un ensemble de stimulations non verbales, plus ou moins
familier ou chargé de signification et essaient de déterminer le mode
d'organisation des représentations.
Les reconnaissances intramodales et transmodales
La prise d'information se faisant dans une modalité sensorielle, la
reconnaissance a lieu parmi une série de modèles fournis dans la même
ou dans une autre modalité. Cette méthode permet d'éliminer le facteur
langage et donne la possibilité d'étudier des faits de représentation très
élémentaires, chez l'enfant très jeune, ou chez l'animal.
Les reproductions motrices (geste ou graphisme)
Les techniques de reproduction de l'ensemble exploré, intramodale
ou transmodale, ont pour but de découvrir les caractéristiques des
représentations, que l'on suppose transcrites dans les reproductions
exécutées. Essentiellement utilisées en Europe (écoles piagétienne et
russe), ces méthodes sont peu estimées en Amérique : « elles ont un statut
douteux » pense Neisser (1967, p. 138-139), qui note que les réponses de
ce genre peuvent être contaminées par d'autres sources d'information,
telles que des informations codées verbalement, des stéréotypes, des
habitudes motrices. Cette remarque est judicieuse mais pourrait
s'adresser à toutes les méthodes, en ce qui concerne les deux premiers
éléments tout au moins. Le handicap moteur est un point important
qui, d'ailleurs, n'est pas passé inaperçu aux yeux des chercheurs qui
utilisent ce mode d'approche. Moins aisées que d'autres, assurément,
à manipuler et à quantifier, les techniques de reproduction permettent
cependant d'obtenir des informations plus riches, non seulement sur
les indices de différenciation, mais sur la structure des relations spatiales.
D'ailleurs, bien conscients des problèmes causés par l'efficience motrice,
de nombreux auteurs utilisent conjointement ou comparativement, dans
une même expérience, une technique de choix parmi plusieurs dessins
et une technique de reproduction graphique (entre autres : Piaget
et Inhelder, 1947, 1966 ; Laurendeau et Pinard, 1968 ; Janssen et
Michon, 1973 ; Pêcheux, 1974).

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