Recherches sur l'interaction anticipée - article ; n°1 ; vol.75, pg 153-167

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L'année psychologique - Année 1975 - Volume 75 - Numéro 1 - Pages 153-167
Résumé
Les travaux que nous analysons dans cette note traitent de l'effet d'une interaction anticipée sur la perception d'autrui et le processus d'influence. Les résultats les plus fréquents sont que l'image d'autrui est plus favorable et l'effet d'influence plus fort quand le sujet s'attend à avoir une relation ultérieure avec le partenaire. Nous critiquons l'orientation théorique de ces travaux en nous appuyant sur d'autres résultats expérimentaux.
Summary
In this paper, we analyse some research tvork which bears on the effect of anticipated interaction upon person perception and the influence process. The most frequently found results are a more favourable image of the partner and a stronger influence effect when further relation is anticipated. The theoretical orientation of this research work is criticized and conflicting experimental results are presented.
15 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 1975
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A.-M. De La Haye
Recherches sur l'interaction anticipée
In: L'année psychologique. 1975 vol. 75, n°1. pp. 153-167.
Résumé
Les travaux que nous analysons dans cette note traitent de l'effet d'une interaction anticipée sur la perception d'autrui et le
processus d'influence. Les résultats les plus fréquents sont que l'image d'autrui est plus favorable et l'effet d'influence plus fort
quand le sujet s'attend à avoir une relation ultérieure avec le partenaire. Nous critiquons l'orientation théorique de ces travaux en
nous appuyant sur d'autres résultats expérimentaux.
Abstract
Summary
In this paper, we analyse some research tvork which bears on the effect of anticipated interaction upon person perception and
the influence process. The most frequently found results are a more favourable image of the partner and a stronger influence
effect when further relation is anticipated. The theoretical orientation of this research work is criticized and conflicting
experimental results are presented.
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De La Haye A.-M. Recherches sur l'interaction anticipée. In: L'année psychologique. 1975 vol. 75, n°1. pp. 153-167.
doi : 10.3406/psy.1975.28085
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1975_num_75_1_28085Année psychol.
1975, 75, 153-168
RECHERCHES SUR L'INTERACTION ANTICIPÉE
par Anne-Marie de La Haye
Laboratoire de Psychologie sociale1
Université Paris VII
associé au C.N.R.S.
SUMMARY
In this paper, we analyse some research work which bears on the
effect of anticipated interaction upon person perception and the influence
process. The most frequently found results are a more favourable image of
the partner and a stronger influence effect when further relation is anti
cipated. The theoretical orientation of this research work is criticized and
conflicting experimental results are presented.
Toute structure sociale en état de fonctionner exerce, à un degré
plus ou moins marqué, une certaine régulation temporelle sur les actes
des agents sociaux qui sont en rapport avec elle. Définir le mode
d'« emprise » d'un agent — individuel ou collectif — sur son environ
nement matériel et humain implique non seulement qu'on précise le
contenu de ses actes, leur zone d'application et leur condition d'appar
ition, mais aussi qu'on dégage les lois de leur répartition dans le temps
et les répercussions que cette implantation temporelle des actes d'un
agent donné peuvent avoir sur la temporalité des organismes voisins.
Cette idée générale, qui constitue certainement une évidence première
pour un éthologue, et qui n'aurait rien non plus de surprenant pour
un ethnologue, semble plus difficile à mettre en œuvre en psychologie
sociale. Qu'il s'agisse d'une difficulté théorique fondamentale ou d'une
circonstance fortuite propre au développement actuel de la discipline,
le fait est que la temporalité des conduites sociales n'a pas encore fait
l'objet d'un grand nombre d'études.
Consciente d'aborder là un terrain mal exploré, nous ne nous hasar
derons pas à former d'emblée d'ambitieuses considérations théoriques
embrassant la totalité du problème. Il nous a semblé utile de signaler
1. 18 bis, rue de la Sorbonne, 75005 Paris. 154 NOTES
d'abord l'existence de cette très vaste zone d'ombre de la psychologie
sociale, mais la question dont nous voudrions faire ici la revue est
plus restreinte.
Soient deux ou plusieurs personnes en interaction dans des ci
rconstances et selon des modalités définies. Chaque personne se fait
une certaine idée du temps pendant lequel ce type de relation entre
elles est destiné à se prolonger. Il peut exister une certaine marge de
variation entre les individus dans l'estimation qu'ils font de cette
durée future probable ; mais, dans la plupart des cas, il existe quelque
indice objectif ou quelque règle d'usage qui assure un relatif consensus
à ce sujet entre les participants. La marge de variation interindividuelle
étant elle-même en partie la conséquence de facteurs objectivement
déterminables, on peut définir pour toute situation sa durée future
institutionnellement probable et son coefficient objectif d'aléas. Le pro
blème que nous posons ici est le suivant : en quoi l'anticipation, par
les individus en interaction, de la durée des relations qu'ils auront,
influe-t-elle sur leurs comportements réciproques ? Il existe sur ce pro
blème un nombre encore modeste de recherches ; mais, constatant que
chaque auteur qui y travaille semble mal informé des études déjà
parues, il nous a semblé utile d'en faire la revue, qui est ici notre propos.
L'intérêt des auteurs pour la variable « interaction future » s'est
manifesté principalement dans deux domaines : celui de la perception
d'autrui et celui des relations d'influence. (Le seul fait que cette pré
occupation soit apparue dans des chapitres aussi centraux de la psychol
ogie sociale nous semble un indice de plus de l'importance rapidement
croissante qu'elle devrait prendre dans les années à venir.)
Nous passerons en revue ces deux domaines de recherche et nous
nous efforcerons de faire apparaître dans cette collection assez hété
rogène l'expression de courants théoriques divergents.
INTERACTION FUTURE ET PERCEPTION D'AUTRUI
La plupart des expériences dont il va être question dans cette
rubrique suivent le même schéma, à quelques variantes près. A leur
arrivée dans le laboratoire, les sujets sont amenés à croire qu'ils vont
bientôt être mis en présence d'un autre sujet, et que l'expérience consis
tera à faire diverses choses en compagnie de cette autre personne. Par
exemple, deux jeunes filles discuteront librement de leur vie sexuelle
(Darley et Berscheid, 1967) ou devront « coopérer » dans une activité
non précisée (Lerner, Dillehay et Sherer, 1967). Cette attente d'une
rencontre étant bien établie, les sujets font indirectement connaissance
de leur partenaire futur, en consultant divers documents : photographies
(Mills et O'Neal, 1971 ; O'Neal, 1971), notice biographique ou autre
« portrait » établi par un expert (Berscheid, Boye et Darley, 1968 ; A. -M. DE LA HAYE 155
Darley et Berscheid, 1967 ; Stokols et Shopler, 1973), réponses à un
questionnaire (Lerner et Becker, 1962 ; Mirels et Mills, 1964), interview
enregistrée (Jones et Daugherty, 1959 ; Lerner, Dillehay et Sherer, 1967 ;
La Haye, 1972). Puis ils répondent à un questionnaire qui porte sur
leurs sentiments envers leur partenaire et (ou) la représentation qu'ils
en ont. Leurs réponses sont comparées à celles d'un groupe-contrôle
qui juge le même personnage fictif à partir des mêmes documents
mais sans anticipation d'interaction.
Quelles sont les hypothèses des auteurs sur l'effet de cette mani
pulation ? Un bon nombre d'entre eux se réfèrent aux conceptions de
Heider (1958) pour supposer que le sujet éprouve des sentiments plus
positifs et élabore une représentation plus valorisée de la personne
qu'il s'attend à rencontrer. Mais cette référence est souvent purement
verbale, se limitant à la mention du nom et à l'utilisation de la formule
unit relation pour désigner un vaste ensemble de relations possibles
entre P et 0. En voici un exemple, extrait du récent article de Stokols
et Schopler (1973) : « En se fondant sur la théorie de l'équilibre (Heider)
1958) on fait l'hypothèse que (autrui sera perçu plus favorablement)
dans les conditions où l'observateur s'attend à interagir avec lui que des situations comparables mais ne comportant pas la même
attente. C'est-à-dire que l'anticipation d'une relation d'union (unit
relation) suscitera une relation de sentiment positive b1.
Cette référence à Heider laisse dans l'obscurité un point important :
est-ce bien le simple fait de s'attendre à interagir avec autrui, qui
induit une valorisation de l'autre ? Ce phénomène est-il caractéristique
de toute anticipation d'interaction, quelles que soient les modalités de
la relation ? Ou bien la valorisation d'autrui est-elle limitée aux cas
où l'interaction anticipée est susceptible d'apporter au sujet un bénéfice
quelconque ?
Si l'on s'en tient à la lettre des hypothèses avancées par les auteurs,
c'est bien la relation sociale dans toute sa généralité qui est source de
valorisation de l'autre. Ceci est d'ailleurs bien dans la ligne des concept
ions heideriennes. Dans la terminologie de Heider, on dit qu'il y a
« union cognitive » entre deux objets quand le sujet se représente ces
deux objets en relation2 l'un avec l'autre d'une façon quelconque. Les
facteurs les plus fréquents qui déterminent une union cognitive sont
la similitude et la proximité. On dit que le sujet est dans un état équi
libré quand il y a cohérence entre les unions cognitives qu'il perçoit
et les sentiments qu'il éprouve envers les objets. Mais, dira-t-on, il n'y a
là qu'un associationnisme assez simplet et guère de psychologie sociale.
1. Il faut souligner que la citation ci-dessus est, dans l'article concerné,
la seule justification de l'hypothèse avancée.
2. Le mot relation est pris ici en son sens le plus vague, il est synonyme
d' « association d'idées » et ne désigne pas une situation sociale d'interaction. 156 NOTES
En effet, mais nous y arrivons. L'interaction sociale est un cas par
ticulier de la proximité, facteur d'union cognitive. En outre, si le sujet
est lui-même l'un des acteurs de cette interaction qu'il se représente,
on obtient le théorème que nos auteurs cherchent à démontrer : l'inte
raction (simplement anticipée en l'occurrence) tend à faire naître des
sentiments positifs entre les acteurs1, parce que tout être humain tend
à l'équilibre entre ses représentations et ses affects.
A vrai dire la position de Heider n'est pas aussi monolithique que
nous venons de l'indiquer. Il fait notamment remarquer que certaines
interactions prolongées engendrent la haine et se demande en passant
si le seul véritable facteur d'union cognitive n'est pas la similitude,
tandis que la proximité et l'interaction viendraient renforcer l'effet
(positif ou négatif) de la similitude ou de son absence. Néanmoins il
abandonne rapidement cette hypothèse qui mettrait sans doute trop
profondément à mal son système et évacue le contre-exemple gênant
de la façon suivante : « Quand des sentiments négatifs apparaissent
dans une interaction, il en résulte un état de déséquilibre ; la disharmonie
est résolue soit par la rupture soit par un changement de sentiment »2.
Heureux homme qui n'a jamais connu que des haines passagères
et des oppressions vite secouées !
Encouragés par l'exemple de leur maître, les disciples de Heider
s'appliquent à ne prendre en considération que les relations sociales
où l'apparition de sentiments négatifs est relativement peu probable.
Les seuls modes d'interaction que l'on propose aux sujets avec leur
futur partenaire sont, soit une relation dite coopérative dont le contenu
n'est pas précisé, soit une relation d'échange verbal sur des questions
personnelles. L'hypothèse est alors vérifiée. La même personne-stimulus
est jugée plus favorablement par des sujets qui s'attendent à la ren
contrer réellement dans un contexte plus ou moins coopératif, que par
des sujets qui ne doivent avoir aucun rapport avec elle. En particulier,
Mirels et Mills (1964), Lerner, Dillehay et Sherer (1967) montrent qu'un
stimulus objectivement peu attirant acquiert un certain pouvoir d'att
irance pour les sujets qui s'attendent à avoir une relation ultérieure
avec lui. L'expérience de Berscheid, Boye et Darley (1968) tend à prou
ver que ces jugements favorables des sujets envers leur partenaire futur
ne sont pas purement verbaux. En effet, si on donne aux sujets, dans
une seconde phase de l'expérience, la possibilité de choisir leur parte
naire, même ceux qui avaient été appariés avec un individu désagréable
« choisissent » le partenaire qui leur avait été antérieurement assigné.
En ce qui concerne la valorisation du partenaire futur, on trouve
des résultats analogues chez Darley et Berscheid (1967), Stokols et
Schopler (1973) et La Haye (1973).
1. Heider, F., (1958), p. 188.
2.F., op. cit., p. 190. A. -M. DE LA HAYE 157
Toutefois, bien que largement majoritaire, ce résultat n'est pas
absolument constant dans la littérature. Il suffît d'introduire quelques
variantes dans le type d'interaction anticipé pour que le partenaire
futur cesse d'être automatiquement valorisé. Quand l'interaction anti
cipée est compétitive, le sujet se représente son partenaire comme plus
différent de lui que s'il n'y avait pas d'interaction (Lerner, Dillehay
et Sherer, 1967). Lerner et Becker avaient montré auparavant (1962)
que, en vue d'une coopération, les sujets préféraient un partenaire
semblable à eux, mais, en vue d'une compétition, ils préféraient un
partenaire différent d'eux-mêmes.
L'expérience de Kiesler, Kiesler et Pallak (1967) présente également
un cas où l'anticipation d'une relation ultérieure ne produit pas de
sentiments positifs. Mais, contrairement aux travaux que nous venons
de citer, celui-ci met en scène une relation réelle entre un sujet et une
autre personne (en l'occurrence un compère), relation destinée à durer
plus ou moins longtemps (selon qu'on a ou non fait croire au sujet
que l'expérience comportait plusieurs séances confrontant les mêmes
personnes). Les sujets présentent des réactions franchement hostiles à
leur partenaire futur car le compère se comporte de façon « déplacée »
selon les règles de la politesse commune (bâiller, se gratter, parler
familièrement à l'expérimentateur et de façon méprisante de la secrét
aire). Les réactions sont moins négatives de la part des sujets qui
ne s'attendent pas à revoir le compère ultérieurement.
Kiesler et ses collaborateurs se situent eux aussi dans la perspective
de la théorie de la cohérence cognitive, mais apportent un minimum
de raffinement à l'hypothèse grossière selon laquelle toute anticipation
d'interaction provoquerait des sentiments positifs. Pas plus que les
auteurs précédents ils ne cherchent à analyser la diversité des modes possibles. Mais ils tiennent compte de la variabilité du
comportement du partenaire. Les sentiments du sujet envers son par
tenaire futur seront positifs si le comportement de celui-ci est adéquat
aux règles reconnues de l'interaction anticipée, négatifs dans le cas
contraire1.
On trouve chez Crandall (1972) des résultats qui présentent une
certaine convergence avec ce dernier point. Bien que les travaux de
cet auteur soient assez marginaux par rapport à notre problème, nous
les commenterons un peu longuement car leur originalité mérite d'être
soulignée, malgré une certaine naïveté que nous allons relever aussitôt.
Crandall prétend étudier les perceptions réciproques de partenaires en
1. Sans nier la véracité du résultat, nous nous permettons de souligner
le moralisme individualiste qui le sous-tend. On nous démontre en effet
que lorsque des « mauvais sentiments » naissent dans une relation, c'est l'un ou l'autre des partenaires a commis une infraction. On n'envisage
pas l'existence de relations qui, par leur structure même, engendreraient de
« mauvais sentiments » entre des acteurs non déviants. 158 NOTES
interaction, et l'effet du mode d'interaction sur les sentiments et opinions
des personnes l'une envers l'autre. En réalité ses sujets sont des obser
vateurs qui, après avoir écouté l'enregistrement d'une discussion,
accompagné de vues fixes des acteurs, doivent se mettre à la place
de l'un des personnages et imaginer quels sont les sentiments de celui-ci
envers son partenaire. Les données portent donc sur des représentations
au second degré : représentations, chez des observateurs, des sentiments
et opinions de personnes en interaction. Il n'est évidemment pas ques
tion pour nous de considérer, comme le fait très imprudemment l'auteur,
que l'activité représentative des sujets dans cette situation expéri
mentale est une intuition totalement lucide et véridique. Néanmoins,
dans le cadre de notre critique de l'orientation heiderienne, les résultats
de Crandall fournissent un bon argument ad hominem, dans la mesure
où la théorie de Heider considère elle aussi comme homologues la repré
sentation qu'un sujet a de ses propres relations avec autrui et celle
qu'il pourrait avoir de relations entre des tiers.
Or, que disent les sujets de Crandall ? La situation de relation qui
leur est présentée étant une discussion modérément agressive entre
deux collègues de travail, on constate qu'ils imaginent entre les deux
personnages des sentiments nettement plus positifs quand la relation
est destinée à s'interrompre prochainement que lorsqu'elle est durable1.
Ceci est à rapprocher des résultats de Kiesler et al., où l'on voyait
que, si le sujet tire quelque désagrément de la relation, ses sentiments
seront d'autant plus négatifs que la relation est destinée à durer plus
longtemps. Toutefois, il n'y a pas, dans l'expérience de Crandall,
déviance manifeste de l'un des protagonistes. Il apparaît simplement
dans le dialogue présenté (une discussion anodine à propos d'outils
que l'un voudrait emprunter et que l'autre refuse de prêter) que la
relation entre ces deux ouvriers est tendue. Ni l'un ni l'autre n'a rompu
le contrat, mais il semble que le contrat lui-même soit insatisfaisant
pour les deux parties. Dans ce cas, les sujets ne partagent nullement
l'opinion de Heider selon laquelle l'anticipation d'une relation prolongée
devrait amener les belligérants à atténuer leur rancœur.
Il faut en conclure que la notion d'union cognitive (unit relation)
ne s'applique pas universellement à toutes les modalités de relation.
Qu'on nous pardonne d'énoncer une grande évidence : il y a bien des
façons diverses pour les êtres humains d'être en relation, et une théorie
du tout ou rien en la matière est absurde. Ce n'est pas qu'elle dicho
tomise grossièrement un continuum nuancé ; ce ne serait encore qu'un
1. Le plan d'expérience, très complexe, comporte plusieurs autres varia
bles. On trouve notamment des résultats extrêmement intéressants sur les
effets conjugués de la race de l'expérimentateur, du sujet et des personnages.
L'article ne présente qu'une partie des résultats mais Crandall fournit les
données complètes sur demande. A. -M. DE LA HAYE 159
moindre mal, une inexactitude dans la mesure et non une erreur de
conception. Mais elle fusionne un concept unique et fallacieux
une pluralité de structures hétérogènes.
Fortement minoritaires et très isolés les uns des autres, quelques
auteurs ont abordé notre problème d'un point de vue différent. Leur
point commun est d'amorcer une analyse des processus cognitifs en
tenant compte de la signification qu'ils peuvent avoir dans le fonc
tionnement de l'interaction elle-même. L'être humain ne se réduit pas
à une mécanique pensante qui ne tournerait que pour maintenir la
cohésion de ses rouages. C'est un organisme vivant qui a des besoins,
des désirs, des buts, lesquels se manifestent en actes avant que le sujet
ne se les représente consciemment. Et c'est dans la poursuite de ces
buts que la fonction cognitive se met tout d'abord en jeu, afin d'en
assurer dans la mesure du possible la réalisation.
Si on adopte ce point de vue, en quoi l'anticipation d'une relation
ultérieure modifie-t-elle le processus de perception d' autrui ? On peut
supposer que la recherche d'information sur l'autre personne et l'éva
luation de cette information dépendent de son utilité potentielle dans
le contexte particulier de la relation envisagée. Déjà Jones et Daugherty,
en 1959, faisaient l'hypothèse que l'attirance des sujets pour un éventuel
partenaire ne dépendait pas simplement de la personnalité de l'autre
ni de la similitude ou de la complémentarité entre l'autre et lui-même,
mais « des conséquences comportementales les plus probables de chaque
attribut personnel particulier dans différents contextes d'interaction ».
Leur expérience montre que, entre deux personnes-stimulus pro
posées, l'une manifestant des intérêts « esthétiques », l'autre des intérêts
« politiques »x, la première est généralement préférée s'il n'y a pas
d'interaction anticipée (parce que le système de valeur le plus répandu
considère les intérêts esthétiques comme plus élevés), mais lorsqu'il
s'agit de participer à une discussion de groupe, la cote du deuxième
personnage remonte nettement (car il est probablement perçu comme
plus sociable que le personnage « esthétique », plus susceptible de s'inté
resser à la situation de discussion, donc plus intéressant comme par
tenaire dans ce contexte spécifique). Nous avons également recueilli
des indications du même ordre (La Haye, 1972). Des élèves de classe
terminale semblent accorder plus d'importance aux qualités ou défauts
d'ordre relationnel (par opposition aux caractéristiques intellectuelles),
lorsqu'ils ont à juger un adolescent qui doit prochainement faire partie
de leur propre classe.
Ces résultats sont à rapprocher de ceux de Jones et DeCharms (1958)
qui suggèrent que la théorie implicite de la personnalité utilisée par
les sujets varie selon le contexte où les jugements sur autrui sont émis.
Une récente étude de Sherman (1973) confirme ce que l'expérience de
1. Selon le questionnaire d'Allport-Vernon-Lindzey. 160 NOTES
Jones et DeCharms laissait présager. Cette expérience montre que le fait
d'envisager une discussion de groupe soit sur le mode coopératif soit
sur le mode compétitif modifie le poids respectif des critères de caté
gorisation qui constituent le système représentatif des sujets.
Les travaux de Mills et O'Neal (1971) présentent aussi quelque
pertinence pour notre problème. Ces auteurs montrent que la perception
d'autrui subit un plus fort effet de halo si le sujet sait qu'il aura ensuite
à effectuer un choix parmi les personnes qu'il considère. O'Neal (1971)
apporte quelques précisions supplémentaires à ce résultat : il est par
ticulièrement significatif quand le sujet est dans un état de grande
tension (si on lui administre de la caféine à son insu) et si le choix
qu'il doit effectuer est effectivement décisif pour son propre avenir
(s'il a de fortes chances de se retrouver ensuite dans le même groupe
de travail que les personnes choisies et que son avis n'est pas seulement
vaguement consultatif). Il est probable en effet que l'anticipation d'une
relation ultérieure avec la personne perçue augmente chez le sujet le
besoin d'information fiable sur cette personne. En l'absence d'un plus
grand nombre d'informations effectivement disponibles, ce besoin de
certitude peut se traduire par une interprétation plus unilatérale des
faits, permettant de constituer une image d'autrui plus cohérente. Nous
avons nous-même trouvé des indices de ce besoin de certitude (La Haye,
1972).
Il peut être intéressant de rapprocher ces faits des résultats de
Johnson et Evens (1971) sur l'image du partenaire dans le jeu du
« dilemme du prisonnier ». Les sujets sont d'autant plus certains des
opinions qu'ils émettent sur leur partenaire que celui-ci avait plus de
pouvoir sur eux dans le déroulement du jeu. C'est peut-être bien ju
stement parce que des personnes en interaction sont, par définition, à
quelque degré que ce soit, sous le pouvoir l'une de l'autre, que le besoin
de certitude sur autrui se manifeste chez celui qui anticipe une
interaction.
Toutefois, nous ne sommes pas certaine que le besoin de certitude
se traduise toujours par une certitude subjective plus grande et un
effet de halo plus marqué. En effet, il existe d'autres indications qui
permettent de penser que, dans le contexte d'une relation à perspective
longue, le sujet peut profiter du temps dont il dispose pour élaborer
plus lentement sa représentation du partenaire et serait donc en mesure
de tolérer plus longtemps soit un état d'incertitude soit un état d'incohé
rence cognitive. Ainsi, Davis et Jones (1960) montrent que le modèle
de la dissonance cognitive n'est vrai que si l'horizon représentatif des
sujets se trouve artificiellement borné à l'instant présent. Cette expé
rience consiste à faire émettre publiquement au sujet des jugements
très défavorables envers une autre personne qui est en mesure de
l'entendre. S'il n'y a pas interaction future, et pour se justifier à ses
propres yeux, le sujet tend à dévaloriser sa victime. Mais s'il y a inter- A. -M. DE LA HAYE 161
action future, le sujet sait qu'il pourra s'expliquer avec la personne
qu'il a verbalement maltraitée, éventuellement s'excuser auprès d'elle,
ce qui devrait empêcher l'apparition de la dissonance (telle est du
moins l'hypothèse des auteurs) ; or on constate que dans ce cas il n'y
a pas dévalorisation de la victime.
Dans le même ordre d'idées, nous pensons pouvoir interpréter en
termes de plasticité de la perception un phénomène que nous avons
mis en évidence dans une expérience sur l'évaluation de la performance
d'autrui. Cette évaluation présente une plus grande variabilité dans
le temps lorsque la relation anticipée est longue (Ceugniet, 1970).
INTERACTION FUTURE ET INFLUENCE
Dans ce domaine comme dans celui de la perception d'autrui, nous
constatons une forte influence du courant cognitiviste, représenté ici
par la théorie de la dissonance de Festinger, auquel Kiesler (1971)
emprunte la notion de commitment. Dans cet ouvrage, cette notion est
utilisée d'une part dans l'une de ses acceptions classiques d'engagement
d'un locuteur dans des déclarations publiques (nous n'analyserons pas
cette partie de l'ouvrage qui sort de notre sujet), d'autre part dans
le sens plus original d'affectation durable d'un individu à un groupe
d'appartenance. L'auteur fait une analogie entre l'identification du
sujet à ses propres déclarations si ces dernières ont été publiques et
l'identification du sujet à un groupe si son appartenance à ce groupe
est destinée à durer. Dans une série d'expériences très cohérentes, il
montre que le pouvoir d'influence du groupe sur l'un de ses membres
est plus fort si ce dernier est engagé dans le groupe pour plus longtemps.
En particulier, le sujet résistera d'autant plus à une contre-influence
extérieure que son appartenance au groupe est destinée à être plus
durable. Cette tendance plus forte à la conformité s'accompagne d'une
disposition plus marquée à rejeter les personnes qui ne respecteraient
pas les normes (implicites ou explicites) de l'interaction en cours et
à tenter activement de modifier le comportement de ces personnes
déviantes (Kiesler, Kiesler et Pallak, 1960). Il semblerait que l'emprise
qu'une personne acquiert sur une autre du fait de la durée future de
l'interaction soit particulièrement forte, puisque les phénomènes de
reactance décrits par Brehm (1966) peuvent cesser d'apparaître dans
ce type de situation (Pallak et Heller, 1971). Sans perspective d'inter
action future, une personne que l'on soumet à une tentative d'influence
brutale et non déguisée peut ressentir cette comme une
atteinte à son autonomie et réagir en sens inverse de ce que souhaitait
la source d'influence. L'expérience de Pallak et Heller montre que cet
« effet boomerang » ne se produit pas si les deux partenaires sont destinés
A. PSYCHOL. 75 6

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