Recherches sur le genre : temps de classification au masculin et au féminin de substantifs animés - article ; n°2 ; vol.87, pg 217-236

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L'année psychologique - Année 1987 - Volume 87 - Numéro 2 - Pages 217-236
Summary : Gender categorization lime of French nouns.
In two experiments, we measured the lime to categorize common nouns referring to persons or animals of either sex as masculine or feminine. The words represented the three main ways of performing the gender in French : regular gender, ex. : ami-amie (boyfriend-girlfriend) ; gender by lexical change, ex. : homme-femme (man-woman) ; non determined gender at the word level, ex. : libraire (bookseller). The question was whether : 1 / gender categories were equivalent for the three types of words and 2 / one of the genders was marked in relation to the other.
It appeared that the regular gender words required longer classification tirnes than the words in which the gender was represented by lexical variations. This increased tune was due to the operations required to examine the inflectional morphological structure of regular-gender words. The question of whether the feminine was marked in relation to the masculine has not been answered clearly. On the contrary, for the words in e, longer checking limes were found in the masculine. These results reveal the possibility of two operations for the masculine and only one operation for the feminine, each operation requiring about 150 ms.
Key words : gender, nominal classification, lexical rules.
Résumé
Dans deux expériences, on mesure le temps de catégorisation au masculin et au féminin de noms communs désignant des personnes ou des animaux de l'un ou l'autre sexe. Les mots représentent les trois façons principales de réaliser le genre en français : genre régulier, ex. : ami-amie ; genre par changement lexical, ex. : homme-femme ; genre non déterminé au niveau du mot, ex. : libraire. On se demande : 1 / si les catégories de genre sont équivalentes pour ces trois types de mots, et 2 / si l'un des genres est marqué par rapport à l'autre.
Il apparaît que les mots à genre régulier entraînent des temps de classification plus longs que les mots où le genre est représenté par des variations lexicales. Cet allongement du temps est mis au compte d'opérations nécessaires pour l'examen de la structure morphologique inflexionnelle des mots à genre régulier. La question de savoir si le féminin est marqué par rapport au masculin n'a pas pu recevoir de réponse claire. On trouve, au contraire, pour les mots en e, des temps de vérification plus longs au masculin qu'au féminin. Les résultats permettent d'envisager la possibilité de deux opérations dans le cas du masculin et une dans le cas du féminin, chaque opération nécessitant environ 150 ms.
Mots clés : genre, classification nominale, règles lexicales.
20 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : jeudi 1 janvier 1987
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Raymond Champagnol
Recherches sur le genre : temps de classification au masculin et
au féminin de substantifs animés
In: L'année psychologique. 1987 vol. 87, n°2. pp. 217-236.
Citer ce document / Cite this document :
Champagnol Raymond. Recherches sur le genre : temps de classification au masculin et au féminin de substantifs animés. In:
L'année psychologique. 1987 vol. 87, n°2. pp. 217-236.
doi : 10.3406/psy.1987.29200
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1987_num_87_2_29200Abstract
Summary : Gender categorization lime of French nouns.
In two experiments, we measured the lime to categorize common nouns referring to persons or animals
of either sex as masculine or feminine. The words represented the three main ways of performing the
gender in French : regular gender, ex. : ami-amie (boyfriend-girlfriend) ; gender by lexical change, ex. :
homme-femme (man-woman) ; non determined gender at the word level, ex. : libraire (bookseller). The
question was whether : 1 / gender categories were equivalent for the three types of words and 2 / one of
the genders was marked in relation to the other.
It appeared that the regular gender words required longer classification tirnes than the words in which
the gender was represented by lexical variations. This increased tune was due to the operations
required to examine the inflectional morphological structure of regular-gender words. The question of
whether the feminine was marked in relation to the masculine has not been answered clearly. On the
contrary, for the words in e, longer checking limes were found in the masculine. These results reveal the
possibility of two operations for the masculine and only one operation for the feminine, each operation
requiring about 150 ms.
Key words : gender, nominal classification, lexical rules.
Résumé
Dans deux expériences, on mesure le temps de catégorisation au masculin et au féminin de noms
communs désignant des personnes ou des animaux de l'un ou l'autre sexe. Les mots représentent les
trois façons principales de réaliser le genre en français : genre régulier, ex. : ami-amie ; genre par
changement lexical, ex. : homme-femme ; genre non déterminé au niveau du mot, ex. : libraire. On se
demande : 1 / si les catégories de genre sont équivalentes pour ces trois types de mots, et 2 / si l'un
des genres est marqué par rapport à l'autre.
Il apparaît que les mots à genre régulier entraînent des temps de classification plus longs que les mots
où le genre est représenté par des variations lexicales. Cet allongement du temps est mis au compte
d'opérations nécessaires pour l'examen de la structure morphologique inflexionnelle des mots à genre
régulier. La question de savoir si le féminin est marqué par rapport au masculin n'a pas pu recevoir de
réponse claire. On trouve, au contraire, pour les mots en e, des temps de vérification plus longs au
masculin qu'au féminin. Les résultats permettent d'envisager la possibilité de deux opérations dans le
cas du masculin et une dans le cas du féminin, chaque opération nécessitant environ 150 ms.
Mots clés : genre, classification nominale, règles lexicales.L'Année Psychologique, 1987, 87, 217-236
Université de Poitiers
Laboratoire de Psychologie du Langage
UA du CNRS 6661
RECHERCHES SUR LE GENRE :
TEMPS DE CLASSIFICATION
AU MASCULIN ET AU FÉMININ
DE SUBSTANTIFS ANIMÉS
par Raymond Champagnol
SUMMARY : Gender categorization lime of French nouns.
In two experiments, we measured the time to categorize common nouns
referring to persons or animals of either sex as masculine or feminine.
The words represented the three main ways of performing the gender in
French : regular gender, ex. : ami-amie (boyfriend- girlfriend) ; gender
by lexical change, ex. : homme-femme (man-woman) ; non determined
gender at the word level, ex. : libraire (bookseller). The question was
whether : 1 / gender categories were equivalent for the three types of words
and 2 / one of the genders was marked in relation to the other.
It appeared that the regular gender words required longer classification
times than the words in which the was represented by lexical variat
ions. This increased tune was due to the operations required to examine
the inflectional morphological structure of regular- gender words. The
question of whether the feminine was marked in relation to the masculine
has not been answered clearly. On the contrary, for the words in e, longer
checking times were found in the masculine. These results reveal the possib
ility of two operations for the masculine and only one operation for the
feminine, each operation requiring about 150 ms.
Key words : gender, nominal classification, lexical rules.
En. français, les noms communs, même considérés isolément,
sont nécessairement affectés d'un genre, le masculin ou le
féminin. L'attribution du genre paraît obéir à deux détermin
ations. Pour tous les noms d'objets inanimés et d'événements,
tous les noms de végétaux, et pour un grand nombre de noms
1. 95, avenue du Recieur-Pineau, 86022 Poitiers Cedex. ».«.._
O.I3U0THEQUE
H. PIERON
28, rue Serpente j
75006 PARIS 218 Raymond Champagnol
d'animaux, l'attribution d'un genre revêt un caractère purement
formel, sans relation apparente avec une caractéristique propre
décelable de la chose désignée par le nom. Pour certains animaux,
notamment les animaux familiers ou économiquement utiles, et
les humains, l'attribution du genre au nom qui les désigne est
en relation avec le sexe, mâle ou femelle, de l'animal ou la per
sonne désignée. Gomme dans ce cas le genre représente le trait
sexe mâle ou le trait sexe femelle, on dira qu'il revêt un caractère
sémantique. La corrélation entre le genre formel et le sexe de la
personne désignée n'est pas absolue. Ainsi on dit, par exemple,
Madame le professeur. Ceci suggère, à titre d'hypothèse, que le
genre formel et le genre sémantique sont passibles de traitements
différents lors de leur assignation à un nom.
En français, il y a trois façons de marquer le genre sémantique
des noms. On parlera par la suite de types de (ou de types
de mots). Le plus usité est celui où, à partir d'un même radical
(lexeme), le genre sémantique est supporté par un morphème
suffixe. Ce morphème est souvent absent au masculin et toujours
présent au féminin. Dans ce type, le genre est passible de plu
sieurs marques. Le morphème e est la marque habituelle. Cette
marque orthographique s'accompagne (ex. lapin, lapine) ou ne
s'accompagne pas (ex. ami, amie) de variations phonétiques.
L'autre cas de suffixation courant est celui où le morphème
eur caractérise le masculin et sa transformation en euse, rice,
oresse, le féminin (monteur, monteuse ; instituteur, institutrice ;
docteur, doctoresse)2.
Un second type concerne les cas où le genre sémantique, pour
des êtres de la même classe, est marqué par un changement
lexical comme, par exemple, homme, femme ; oncle, tante ;
taureau, vache, etc. Rarement, à chaque couple de mots diff
érenciés en fonction du sexe, correspond un terme générique
neutre eu égard au genre sémantique, par exemple enfant pour
garçon et fille. Le plus souvent, le terme générique est la reprise
d'un des deux mots du couple, le mot masculin dans la majeure
partie des cas (l'homme, les Chinois, le cheval, le tigre...), mais
2. Comme le remarque Desrochers (1985), la productivité des suffixes
de féminisation « ...euse », « ...esse », « ...rice », etc. est contrecarrée par
d'autres facteurs comme la lourdeur des dérivés (ex. doctoresse, qui existe,
est de moins en moins usitée, rninisiresse n'est pas utilisée) ou la polysémie
(une poinçonneuse désignant la machine, le ternie de métier poinçonneur est.
appliqué aux femmes). sur le genre 219 Recherches
avec des exceptions notables, notamment pour les animaux de
la basse-cour (la poule, la dinde, la pintade...).
Le troisième type de genre est représenté par les termes ambi
valents quant au genre sémantique (mais nécessairement classi
fies en masculin ou en féminin quant au genre formel). On trouve
quelques dizaines de noms de ce type, notamment dans les noms
de professions (libraire, antiquaire, pianiste, etc.). Sans exception
apparente, tous ces mots, qui peuvent indifféremment accepter
l'article le ou la selon le sexe de la personne, sont terminés par
un e. Par exemple on dit le ou la denstite, mais non le ou la médecin
(selon la même règle le langage populaire accepte facilement
« la juge », contrairement à l'usage académique).
Les travaux de psychologie relatifs au genre sont peu nomb
reux, et ils s'intéressent principalement à ce que nous avons appelé
le genre formel, la catégorisation grammaticale en masculin ou
féminin sans corrélation, du moins apparente, avec des distinc
tions d'ordre sémantique. Tucker, Lambert, Rigault et Séga-
lowitz (1968) étudient, avec des mots artificiels, l'effet de termi
naisons courantes en français et habituellement associées à des
mots masculins. L'effet des terminaisons est très net. Barbaud,
Ducharme et Valois (1981) montrent, avec des noms commenç
ant par une voyelle, que la féminisation des noms masculin est
plus probable que la masculinisation des noms féminins. Karmi-
lofî-Smith (1979) propose à des enfants de 3 à 12 ans des mots
artificiels présentant des terminaisons de type masculin (ex. -in,
-on) ou féminin (ex. -ette, -ine, -onne). Ces mots sont associés
à des referents inanimés ou animés, ce qui peut correspondre aux
deux sortes de genre, formel et sémantique, distinguées plus
haut. Dès 3 ans, les sujets sont sensibles à la terminaison qui peut,
surtout chez les jeunes, prévaloir sur l'article (un ou une) dans
la détermination du genre. Avec les substantifs animés, la marque
peut être en conflit avec le sexe du réfèrent (par ex. « -on » avec
un réfèrent de sexe féminin ou « -onne » avec un réfèrent de sexe
masculin). De façon assez massive, la marque prévaut. Avec la
terminologie adoptée ici, on peut dire que le genre formel semble
prévaloir sur le genre sémantique.
Dans trois recherches antérieures (Champagnol, 1982, 1984,
1985) nous avons abordé l'étude des inflexions relatives au genre
(et au nombre) dans le cadre d'une conception morphologique
du lexique mental. On trouvera dans Desrochers (1986) une revue
de travaux de linguistique et de psychologie relatifs au genre. 220 Raymond Champagnol
Dans les deux expériences qui suivent, on veut aborder le pro
blème du statut réciproque du masculin et du féminin en français
et des différences qui pourraient résulter des différentes façons
dont le genre sémantique est représenté.
I / Le statut réciproque du masculin et du féminin concerne
la question du marquage éventuel de l'un par rapport à l'autre.
Le concept de catégories non marquées et marquées a d'abord
été développé en phonologie pour rendre compte de ce que cer
tains phonèmes ne pouvaient pas apparaître dans certains
contextes. Il a ensuite été élargi, notamment par Jakobson
(1939), aux catégories grammaticales et à la sémantique. Green-
berg (1966) l'a proposé comme universel du langage avec un haut
degré de généralité puisque applicable à la phonologie, à la
grammaire et au lexique. Sous cette acception générale, une caté
gorie dite marquée présente une certaine propriété A, alors que la
catégorie correspondante, dite non marquée, ne présente pas
cette propriété et est utilisée principalement, mais non exclusive
ment, pour indiquer l'absence de A. Par exemple, en français,
le terme femme est exclusivement employé pour mentionner un
être humain de sexe féminin, alors que le terme homme peut
être employé pour désigner soit un être humain non féminin
(masculin), soit un être humain en général indépendamment
du sexe (« l'homme n'est qu'un roseau... »).
II y a, par ailleurs, une convergence entre le caractère marqué
tel que défini ci-dessus et l'absence ou la présence possible d'une
marque morphologique. Le terme marqué est souvent composé
d'un radical (lexeme) et d'un afïîxe (morphème) qui spécifie la
catégorie, comme par exemple lion (non marqué) et lionne (mar
qué). La présence d'une marque morphologique n'est qu'un,
mais très important, des sept critères énoncés par Greenberg
(1966) concernant l'opposition marqué - non marqué.
Parmi les nombreuses catégories susceptibles de cette oppos
ition, Greenberg cite le genre. Il souligne cependant qu'en ce qui
le concerne l'évidence est moins claire que pour d'autres caté
gories, en ce sens que le genre peut renvoyer à des classifications
nominales ne se correspondant pas d'une langue à l'autre, même
dans le cas du genre « naturel » en relation avec le sexe chez les
êtres animés. Là où la distinction masculin-féminin existe,
le féminin apparaît généralement marqué.
En psychologie, H. Clark (1974) propose « la méthode chrono- Recherches sur le genre 221
métrique » pour étudier les processus mentaux impliqués dans
des tâches de vérification en relation avec des oppositions,
notamment l'opposition positif et négatif à l'égard de phrases,
de verbes (mettre-enlever), d'items lexicaux (présent-absent) et
l'opposition marqué - non marqué avec des adjectifs, par exemple
long et court. Un temps de classification plus court pour long
(non marqué) que pour court (marqué) est attendu, ce que
confirment effectivement les données expérimentales. Par la
suite, la théorie du marquage de Clark a reçu des confirmations
et des critiques, celles-ci surtout dans le domaine de la genèse et
de la compréhension chez l'enfant de couples d'adjectifs opposés
(cf. par ex. Towsend, 1976 ; Bramaud du Boucheron, 1980).
A certains égards, les termes relatifs au genre sémantique,
avec l'opposition masculin-féminin en relation avec le sexe de
l'animal ou de la personne désigné, sont comparables aux couples
d'adjectifs. Deese (1965), à partir de l'étude factorielle des
communautés associatives, relève deux modes généraux d'organi
sation dans le lexique. Les noms sont représentés par des struc
tures de groupements, les adjectifs par deux sortes d'organisation :
l'une relative au contexte d'utilisation, l'autre relative à une
opposition par couples sur une dimension. Les noms représent
atifs du sexe masculin ou féminin dans une catégorie d'êtres
vivants, comme ami-amie, garçon-fille, bouc-chèvre, etc. pré
sentent manifestement une opposition semblable. On peut penser
qu'une asymétrie du type marquage à l'intérieur de couples de
cette sorte va se traduire par une différence dans le temps de
catégorisation de chacun des termes opposés.
2 / Le temps de catégorisation doit être aussi influencé par
les types de genre. Le cas le plus simple est apparemment celui
des mots comme garçon-fille, bouc-chèvre... (que l'on appellera
par la suite mots ^). Pour ces mots, le genre est directement
inclus dans la formule sémantique et sans doute traité avec
l'ensemble des autres traits sémantiques, exemple garçon :
animé, humain, jeune... mâle.
Contrairement aux précédents, les mots comme ami-amie,
parvenu-parvenue... (que l'on appellera par la suite mot + e)
portent une marque distinctive représentée par le morphème
— e du féminin et dont l'absence au masculin peut être considérée
comme un morphème vide. Des travaux convergents, dont
plusieurs ont été cités dans un précédent article (Champagnol, 222 Raymond Champagnol
1982) et par Pavard (1983) indiquent que les constituants mor
phologiques, c'est-à-dire le radical (ou lexeme) et les affixes
(ou morphèmes) sont représentés séparément en mémoire. Taft
et Förster (1975, 1976) ont par ailleurs suggéré que l'entrée des
formes affixées se fait par le radical. Dans le même ordre d'idées,
Selkirk (1982) avance que le lexique comprend deux diction
naires, un pour les mots, un pour les affixes, et des règles de
structuration morphologique. On est ainsi amené à postuler un
traitement plus complexe et un temps de classification plus long
pour les mots affixes.
La caractéristique principale des mots comme libraire, parten
aire... (que l'on appellera par la suite mots =) est qu'ils sont
sémantiquement ambigus selon le genre. Des très nombreux
travaux sur l'ambiguïté lexicale (cf. par ex. Ryder et Walker,
1982 ; Simpson et Burgess, 1985), deux conclusions se dégagent.
La première est que les différents sens des mots sémantiquement
ambigus traités isolément se trouvent activés. Ainsi, pour des
mots ambigenres comme libraire, on peut postuler qu'il n'y a
aucun biais décisif en faveur du masculin ou du féminin, même
si d'autres facteurs, comme la fréquence, peuvent en un deuxième
temps influencer la préférence pour l'un ou l'autre genre. La
deuxième est que les temps de classification sont nettement plus
élevés pour les mots sémantiquement ambigus.
A ces trois types de mots, correspondant à trois types de
genre, on peut postuler que sont associés trois modes, ou trois
niveaux de traitement du genre. Le traitement des mots # peut
être posé comme un niveau de base. Le genre sémantique y est
traité avec l'ensemble des autres traits sémantiques, sans qu'une
opération spécifique lui soit affectée. Les mots -f- e ont une
formule sémantique decomposable en deux parties, des traits
sémantiques généraux portés par le lexeme, et les catégories de
genre portées par le morphème suffixe. Pour ces mots, on peut
donc supposer une opération pour traitement spécifique du
genre, ce qui doit se traduire par un allongement du temps de
catégorisation3. Les mots =, ambigus selon le genre, doivent
3. En supposant que le traitement du genre implique le traitement
sémantique préalable du lexeme, ce qui semble le cas. Dans une recherche
récente (mais avec des affixes de dérivation et non d'inflexion comme ici),
Cole, Beauvillain, Pavard et Ségui (1986) sont conduits à proposer un trait
ement séquence de la forme racine + afïïxe pour les mots suffixes, en rapport
avec l'organisation linéaire des composants morphologiques. Recherches sur le genre 223
nécessiter un traitement encore plus complexe puisque, après
activation des deux genres, des procédures de décision doivent
intervenir pour la classification dans l'un ou l'autre.
EXPÉRIENCE I
MATÉRIEL ET PROCÉDURE
On a établi une liste de 60 noms désignant des animaux et des per
sonnes. Elle comprend 20 items pour chaque type de genre : 4- e (ex.
ami-amie), ^ (ex. oncle-tante), = (ex. libraire). Les mots -feet ^ sont
pour moitié au masculin et pour moitié au féminin.
Du fait que, pour l'établissement de ces listes, il n'a pas été possible
d'utiliser des tables de fréquence, on a proposé à des juges (33 étudiants
en psychologie) 75 mots représentant les deux genres et par tiers les
trois types de genre afin qu'ils estiment leur familiarité sur une échelle
en 5 points. La note moyenne de familiarité des mots est 3,49, a = 1,10.
A 53 autres juges on a demandé de porter sur ces mots un jugement
de masculinité-féminité également sur une échelle en 5 points où le
féminin est du côté de la note 1 et le masculin du côté de la note 5. Les
mots masculins obtiennent une note moyenne de 4,03, a = 0,81 ; les féminins une note de 1,96, n = 0,89 ; les mots
ambigus (ex. libraire) obtiennent une note moyenne de 3,36, a = 0,98.
La corrélation entre l'échelle de familiarité et l'échelle de masculinité-
féminité est nulle.
Les 60 mots retenus pour l'expérience ont été tirés de ces 75 mots.
Ils sont présentés un par un, dans un ordre aléatoire sur l'écran d'un
ordinateur relié à une horloge au millième de seconde. Il est demandé
au sujet de décider le plus vite possible si le mot présenté est masculin
ou féminin. L'affichage d'un mot déclenche la marche de l'horloge qui
est arrêtée par la réponse du sujet à l'aide d'un des deux boutons-
poussoirs dont il dispose, un pour le masculin et un pour le féminin :
la position, gauche ou droite, des boutons-poussoirs est permutée de
façon que chaque moitié des masculins et chaque moitié des féminins
soient traitées dans l'une et l'autre position. La passation est individuelle.
SUJETS
Les sujets sont 29 étudiantes des diverses années du cursus de
psychologie. Ces sujets n'ont pas participé à la préexpérience. Ils ont été
choisis du môme sexe pour éviter d'introduire une variable supplé
mentaire. 224 Raymond Champagnol
PRÉDICTIONS
Concernant les catégories de genre, masculin ou féminin, on
peut s'attendre à des temps de classification plus longs au fémi
nin supposé marqué, au moins dans la plupart des cas, par
rapport au masculin.
Concernant les types de genre (-f- e, ^=, =), on peut s'attendre
à observer les temps les plus courts pour les mots de type # ,
où le genre est porté par une différenciation lexicale, comme pour
homme et femme. Pour ces mots on suppose en effet que le trait
masculin ou féminin est directement inclus dans la liste des traits
sémantiques attachés à chaque item lexical et d'emblée dispo
nible pour la tâche de catégorisation4. Du fait de leur ambival
ence eu égard aux catégories de genre, les mots = (type libraire)
doivent entraîner des temps de classification nettement plus
longs. Les mots -f e (type ami-amie), dont la classification doit
nécessiter une vérification au niveau de leur structure morphol
ogique, doivent entraîner aussi des temps de
relativement longs.
RÉSULTATS
Pour chaque mot, avec chaque sujet, on a noté la catégorie
de réponse fournie, masculin ou féminin, et relevé son temps.
Afin d'éliminer les valeurs aberrantes et de normaliser les distr
ibutions des temps, pour chaque mot on prend la médiane des
temps (le temps du sujet médian). On calcule ensuite la moyenne
des médianes pour chaque catégorie de mots (+ e, #, =) et
chaque catégorie de réponse. De la même façon, pour chaque
sujet, on calcule le temps médian pour chaque catégorie de mot
(masculin, féminin, dans + e, ^ et =). On calcule les moyennes
intersujets. Pour une plus grande fiabilité des résultats, les
données peuvent ainsi être traitées par les analyses de la variance
en prenant comme facteur aléatoire les mots et les sujets.
4. Ceci avec l'idée sous-jacente que tous les trails sémantiques attachés
à un item lexical sont à accès immédiat, ne nécessitant pas une lecture
sérielle qui serait d'autant plus longue que la liste est plus longue. On n'a
jamais montré qu'une plus grande richesse sémantique, comme cela pourrait
être par l'adjonction du trait masculin ou féminin à une liste « normale »,
conduit à des temps plus longs. Au contraire, on sait que les mots fréquents,
habituellement plus riches en significations que des mots moins fréquents
(Guiraud, 1963), entraînent dans beaucoup de tâches des temps plus courts.

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