Redéfinir les traits - article ; n°3 ; vol.98, pg 545-567

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L'année psychologique - Année 1998 - Volume 98 - Numéro 3 - Pages 545-567
Résumé
Dans cette revue critique, la définition classique des traits en tant qu'adjectifs décrivant la personnalité est relativisée par rapport aux présupposés qu'elle recèle. Nous proposons une nouvelle conception mettant l'accent sur l'aspect polysémique des traits. Il s'avère en effet que les traits peuvent aussi bien catégoriser des événements non diagnostiques de la personnalité, tels que les états internes. Cette conception est principalement basée sur l'idée de Allen et Potkay (1981) relative à l'impossibilité de distinguer les traits et les états dans le langage. Nous avançons alors des arguments mettant en évidence que les traits sont considérés comme des adjectifs décrivant la personnalité du fait de leur usage dominant, et non du fait de leur signification référentielle intrinsèque. Enfin, nous suggérons que l'étude des facteurs à l'origine d'un type d'usage des traits au détriment d'un autre constitue un champ d'étude privilégié pour la psychologie sociale.
Mots-clés : traits, polysémie, causalité implicite du langage.
Summary: Redefining traits.
The classic conception of traits as person attributes (i.e. diagnostic descriptions of personality) is criticized. A new conception which emphasizes that traits are also involved in the description of non-diagnostic events, such as inner states is proposed. This approach is based on Allen and Potkay's idea on the arbitrary distinction between states and traits. It is proposed that traits are linked to personality description because of their dominant use and not because of their intrinsic meaning. This dominant use is socially determined and this phenomenon should be investigated. Such a conception raises new social issues based on the study of social determinants in thefunction of traits.
Key words : traits, polysemy, implicit causality in language.
23 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : jeudi 1 janvier 1998
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P. Mollaret
Redéfinir les traits
In: L'année psychologique. 1998 vol. 98, n°3. pp. 545-567.
Résumé
Dans cette revue critique, la définition classique des traits en tant qu'adjectifs décrivant la personnalité est relativisée par rapport
aux présupposés qu'elle recèle. Nous proposons une nouvelle conception mettant l'accent sur l'aspect polysémique des traits. Il
s'avère en effet que les traits peuvent aussi bien catégoriser des événements non diagnostiques de la personnalité, tels que les
états internes. Cette conception est principalement basée sur l'idée de Allen et Potkay (1981) relative à l'impossibilité de
distinguer les traits et les états dans le langage. Nous avançons alors des arguments mettant en évidence que les traits sont
considérés comme des adjectifs décrivant la personnalité du fait de leur usage dominant, et non du fait de leur signification
référentielle intrinsèque. Enfin, nous suggérons que l'étude des facteurs à l'origine d'un type d'usage des traits au détriment d'un
autre constitue un champ d'étude privilégié pour la psychologie sociale.
Mots-clés : traits, polysémie, causalité implicite du langage.
Abstract
Summary: Redefining traits.
The classic conception of traits as person attributes (i.e. diagnostic descriptions of personality) is criticized. A new conception
which emphasizes that traits are also involved in the description of non-diagnostic events, such as inner states is proposed. This
approach is based on Allen and Potkay's idea on the arbitrary distinction between states and traits. It is proposed that traits are
linked to personality description because of their dominant use and not because of their intrinsic meaning. This dominant use is
socially determined and this phenomenon should be investigated. Such a conception raises new social issues based on the study
of social determinants in thefunction of traits.
Key words : traits, polysemy, implicit causality in language.
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Mollaret P. Redéfinir les traits. In: L'année psychologique. 1998 vol. 98, n°3. pp. 545-567.
doi : 10.3406/psy.1998.28582
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1998_num_98_3_28582L'Année psychologique, 1998, 98, 545-567
Département de Psychologie
LPA, Laboratoire de Psychologie Appliquée
Université de Reims1
REDEFINIR LES TRAITS
par Patrick MOLLARET
SUMMARY : Redefining traits.
The classic conception of traits as person attributes (i.e. diagnostic
descriptions of personality) is criticized. A new conception which emphasizes
that traits are also involved in the description of non-diagnostic events, such as
inner states is proposed. This approach is based on Allen and Potkay's idea
on the arbitrary distinction between states and traits. It is proposed that traits
are linked to personality description because of their dominant use and not
because of their intrinsic meaning. This dominant use is socially determined
and this phenomenon should be investigated. Such a conception raises new
social issues based on the study of social determinants in the function of traits.
Key words : traits, polysemy, implicit causality in language.
La psychologie quotidienne, celle que chaque individu utilise dans son
existence sociale pour expliquer les comportements d'autres personnes ou
pour s'en faire une impression, constitue un objet d'étude traditionnel de
la psychologie sociale cognitive (Asch, 1946 ; Heider, 1958). Les traits y
occupent une place centrale parce qu'ils constituent une catégorie impor
tante du vocabulaire courant impliqué dans l'activité quotidienne de des
cription psychologique. Le travail de recensement effectué par Allport et
Odbert (1936) donne une idée de l'étendue de ce lexique : pour la langue
anglaise, 4 504 termes furent identifiés comme des traits. Cependant, les
critères permettant de décider qu'un terme particulier est ou n'est pas un
trait sont peu explicites (Allen et Potkay, 1981). Cette difficulté pose dire
ctement la problématique de la définition des traits.
1 . 57, rue Pierre Taittinger, 51096 Reims Cedex. 546 Patrick Mollaret
Le but de cette contribution est de proposer un exposé critique des dif
férentes options prises pour définir les traits, et d'esquisser une autre
manière de les concevoir. Nous proposerons l'idée que les traits ne sont pas
des adjectifs nécessairement liés à la description de la personnalité, comme
l'expression « trait de personnalité » (se retrouvant tant dans la terminolog
ie scientifique que dans le langage commun) pourrait le laisser croire. Des
arguments seront avancés pour tenter de démontrer que chaque trait fait
potentiellement référence à au moins deux registres d'événements (les
comportements et les états internes) aux implications psychologiques
contrastées, ce qui permettra de les définir comme des adjectifs polysémi
ques. Cette revue de question est développée en trois parties. La première
partie a pour but de rendre compte d'un présupposé commun à de nomb
reuses recherches, sans pourtant y être explicité. Il s'agit d'un postulat
implicite, qui revient à envisager les comportements des acteurs sociaux
comme l'unique catégorie d'événements auxquels les traits font référence.
Ce postulat trouve son équivalent psychologique dans une conception
envisageant l'ensemble des traits comme le résultat des inferences faites à
partir des observables comportementaux. Lors de cette première partie est
ébauchée une analyse des conséquences métathéoriques de cette concep
tion en rendant compte de certains de ses soubassements philosophiques.
La deuxième partie concerne le problème de savoir si ce lien entre les traits
et les observables comportementaux est vraiment le seul possible (il est
alors constitutif de la définition des traits d'un point vue sémantique) ou
s'il en existe d'autres (il ne rend alors compte que d'une partie de la signi
fication referentielle des traits). Les éléments en faveur de la seconde pos
sibilité, sans doute trop négligée, sont nombreux. Il existe en outre des
résultats expérimentaux récents venant à son appui, et mettant direct
ement en évidence l'aspect polysémique des traits. La troisième partie
concerne les implications psychosociales d'une définition des traits comme
adjectifs polysémiques, en particulier du point de vue des perspectives de
recherche qu'elle autorise.
I. LES TRAITS DU POINT DE VUE
DE LA PSYCHOLOGIE SOCIALE COGNITIVE
Dans la typologie classique de Allport et Odbert (1936), les traits sont
envisagés parallèlement à la notion de personnalité, et donc associés à une
notion de stabilité. Ils définissent alors « un mode d'adaptation consistant
et stable de l'individu à son environnement. Les exemples les plus évidents
sont : agressif, introverti, sociable » (Allport et Odbert, 1936, p. 26). Ce
parallélisme est plus explicite encore chez Cattell (1956) : « L'on utilise
généralement les traits pour décrire la personnalité normale et les types
pour décrire la personnalité pathologique » (Cattell, 1956, p. 7). Dans ces Redéfinir les traits 547
optiques, les traits définissent des adjectifs personnologiques dont la fina
lité est de décrire les dispositions comportementales relativement perman
entes des personnes. La conséquence principale de cette conception est de
considérer que les traits peuvent être utilisés comme des facteurs explicat
ifs des comportements. Par exemple, il est possible d'expliquer le compor
tement « battre son enfant » par le trait « violent ». La facilité avec
laquelle une telle inference causale peut être faite a été soulignée par Ross
(1977), qui a décrit une nette propension à surestimer le poids causal de
l'acteur — et de ses dispositions supposées - dans l'explication des comport
ements, au détriment des facteurs situationnels. Les travaux du courant
de la cognition sociale ont envisagé depuis d'autres fonctions des traits que
celle liée à l'explication dispositionnelle des comportements. Elles provien
nent principalement du concept de catégorie cognitive de Rosch (1978),
qui est analysé dans le cadre de cette première partie. Nous chercherons à
déterminer dans quelle mesure ces approches plus récentes se démarquent
de la conception classique, liant les traits à la description de la personnali
té. Nous apporterons une réponse nuancée.
L'APPORT DE LA THEORIE DU PROTOTYPE
La psychologie sociale cognitive doit beaucoup à certaines conceptions
développées dans le cadre de la psychologie cognitive. C'est plus particuli
èrement le cas des travaux de Rosch (pour une synthèse, voir Rosch, 1978)
consacrés à la description des catégories cognitives. Ce concept de catégor
ie cognitive a permis de concevoir que les comportements pouvaient être
liés aux traits selon un autre mode que celui de la relation de causalité : la
relation d'exemplification (cf. Wojciszke et Pienkowski, 1991). En plus
d'être des complexes symboliques explicatifs des comportements, les traits
seraient aussi des catégories cognitives exemplifiées par un ensemble de
comportements, sans présupposé causal. Bassili (1989) a repris cette dis
tinction en isolant ces deux fonctions des traits de la manière suivante : la
première, classique et contingente de la relation de causalité, définit les
traits comme des attributs personnologiques (traits-as-person-attributes) ;
la seconde, liée au concept de catégorie cognitive, définit les traits comme
des catégories comportementales (traits-as-action-categories) . Voici ce que
dit cet auteur à leurs propos : « La distinction fondamentale entre la
notion de trait comme catégorie comportementale et celle de trait comme
attribut personnologique est que dans le premier cas un trait est invoqué
dans la description du comportement, alors que dans le second cas il est
aussi invoqué dans la description de l'acteur » (Bassili, 1989, p. 67). Ainsi,
le fait d'invoquer le trait « violent » à la suite de l'observation du compor
tement « battre son enfant » peut correspondre à une inference sur la per
sonnalité de l'acteur, considéré comme possédant un caractère violent
(traits-as-person-attributes) , mais aussi à une simple identification du com
portement, sans en inférer la caractéristique stable correspondante (traits- 548 Patrick Mollaret
as-action-categories) . En d'autres termes, dire de quelqu'un qu'il a accomp
li un acte catégorisé comme violent, n'équivaut pas à le considérer
comme intrinsèquement violent. L'apport de l'approche roschienne de la
catégorisation par rapport à l'analyse du lexique de trait peut se
ser ainsi :
Personnalité de
l'individu
Structuration '
verticale | Trait 1
(relation d'inclusion). Trait 2
I
Comportement 1 Comportement 2 Comportement 3 Comportement 4
^ — — — — — — ^^^
Structuration horizontale (prototypicalité des
observables comportementaux par rapport à la
catégorie labélisée par un trait)
Fig. 1. — Les traits comme catégories cognitives.
Généralisé à partir de l'exemple fourni par Bassili (1989, p. 62)
Traits as cognitive categories.
A generalization based an example from Bassili (1989, p. 62)
Cette conceptualisation est organisée selon deux dimensions : la dimens
ion verticale et la dimension horizontale. Nous les analyserons successive
ment, en précisant pour chacune d'entre elles leurs retombées dans le
domaine de l'analyse des traits.
La structuration verticale
Elle correspond au rapport d'inclusion qui existe entre les trois dimens
ions que nous avons analysées : la personnalité de l'individu, ou son type
de caractère (niveau superordonné), les traits (niveau de base) et les com
portements subordonné). Chacun de ces niveaux mériterait d'amp
les développements qui ne seront toutefois pas apportés dans cette revue
critique (pour un approfondissement, voir Cantor et Mischel, 1979). Dans
le cadre de ce qui est développé ici, il suffit d'insister sur un aspect central
de cette conception : il est théoriquement possible de catégoriser un com
portement par un trait (niveau de base), sans décrire son acteur (niveau
super ordonné). Mais il s'agirait alors d'inférences incomplètes, ou, comme
le disent Newman et Uleman (1993), à mi-chemin (halfway).
La structure même de ce schéma, en forme de réseau hiérarchique, illustre
le fait qu'une inference complète doit concerner la personnalité de l'acteur. Redéfinir les traits 549
La catégorisation d'un comportement par un trait est alors envisagée
comme une simple étape dans le processus général d'inférence disposition-
nelle (i.e. le processus par lequel une disposition individuelle est inférée à
partir de l'observation des comportements). Cette idée est présente dans
les modèles les plus étudiés actuellement : celui de Gilbert, Pelham et Krull
(1988) et plus encore celui de Trope (1986, voir aussi Trope et Liberman,
1993). Ces modèles ont en commun l'idée d'étapes dans le jugement : il fau
drait dans un premier temps identifier un comportement (premier stade)
avant d'inférer la disposition stable correspondant à cette identification
(second stade).
Lorsqu'ils sont considérés comme des catégories cognitives exempli-
fiées par des comportements, les traits ne semblent donc pas définir une
fonction sociale totalement autonome par rapport à celle de décrire la per
sonnalité. Il ressort plutôt de ces travaux que l'usage des traits demeure
finalisé par la description de la personnalité. Des arguments complément
aires allant dans le même sens seront développés à la fin de cette sous-part
ie, ainsi qu'à l'occasion de l'exposé des travaux relatifs à la causalité
implicite du langage.
La structuration horizontale
La horizontale fait intervenir le concept clef de la théorie
roschienne : le concept de prototypicalité. Elle rend compte du fait que
tous les exemplaires d'une catégorie n'en sont pas représentatifs au même
titre, et que par conséquent les catégories n'ont pas besoin de frontières
parfaitement nettes pour exister. Il est de coutume, à des fins didactiques,
d'illustrer cette idée par l'exemple suivant : si « autruche » et « moineau »
sont deux représentants subordonnés de la catégorie de base « oiseaux »,
« autruche » est moins prototypique de cette que ne l'est « moi
neau ». Il n'est pas indispensable de rapporter ici les arguments expér
imentaux à l'appui de cette conception (voir, par exemple, Rosch, 1977). Il
est plus utile de souligner son influence directe sur l'analyse de la catégorie
sémantique « traits ». Comme le notent Riemann et Angleitner (1993) : « II
a été démontré que les comportements, à savoir les exemplaires d'une caté
gorie labélisée par un trait, variaient en prototypicalité. Par exemple,
l'acte "Marie définit les buts du groupe" est jugé comme très prototypique
du trait "dominant", alors que "Marie insiste pour conduire pendant le
voyage" est jugé comme peu prototypique de ce trait » (Riemann et
Angleitner, 1993, p. 356). Il s'avère donc que ce type de conception est
directement importé de la théorie du prototype. Le nombre important de
publications concernant le degré de prototypicalité des différents exemp
laires comportementaux par rapport aux traits (e.g. Borkenau, 1990 ;
Cantor et Mischel, 1979 ; Buss et Craik, 1983 ; Riemann et Angleitner,
1993 ; Wojciszke et Pienkowski, 1991) donne également une idée de l'im
pact de cette théorie sur les études du vocabulaire personnologique. Cepend
ant, certaines d'entre elles, en tenant compte de la spécificité des traits 550 Patrick Mollaret
par rapport à d'autres catégories cognitives, proposent une conception dif
férente de la nature du lien trait-comportement. Nous les examinerons
brièvement.
Les différences entre traits et la question de l'autonomie
de la fonction de catégorisation comportementale
Reeder (1993) admet la proposition de Bassili (1989) relative aux deux
fonctions des traits, mais considère en revanche qu'elles ne peuvent pas
être isolées : « Si le comportement de la cible est identifié comme hostile,
alors la cible est caractérisée comme possédant le trait hostile » (Reeder,
1993, p. 589). Dans cette optique, un trait inféré à partir d'un ou plusieurs
observables comportementaux est à la fois une catégorisation comporte
mentale et une inference dispositionnelle. Pour étayer cette idée, Reeder
(1993) s'appuie également sur l'approche de Heider (1958), dans laquelle
l'acteur et son acte sont envisagés comme une seule et même unité percep
tive déterminant une première inference qui est déjà personnologique1.
Cette approche permet de concevoir le lien trait-comportement comme
le produit d'une inference liée à la signification implicite du trait en tant
qu'attribut diagnostique de la personnalité, et non comme une simple caté
gorisation, de nature descriptive, des comportements (voir aussi à ce sujet
Wojciszke, Pienkowski, Maroszek, Brycz et Ratajczak, 1993). Les faits
expérimentaux à l'appui de cette conception mettent en évidence des théo
ries implicites différentes selon les traits étudiés. Ainsi, Reeder, Pry or et
Wojciszke (1992, voir aussi Reeder et Brewer, 1979), plutôt que de consi
dérer les traits dans leur globalité, se sont attachés à tirer les conséquences
du fait qu'ils faisaient référence à des domaines différents de la personno-
logie. Selon Wojciszke et Pienkowski (1991), «si la prototypicalité d'un
comportement reflète sa diagnosticité par rapport à un trait, alors, dans le
domaine moral, la prototypicalité d'un comportement négatif devrait être
supérieure à celle d'un comportement positif, et l'opposé devrait être vrai
dans le domaine des aptitudes » (Wojciszke et Pienkowski, 1991, p. 221).
Les traits liés aux valeurs morales (e.g. sur la dimension « honnête-malhon
nête ») ne définissent donc pas la même relation de prototypicalité que
ceux liés aux aptitudes (e.g. sur la dimension «intelligent-inintelligent»).
Il n'est pas attendu d'une personne identifiée comme malhonnête qu'elle se
comporte malhonnêtement dans toutes les circonstances, alors qu'il est
attendu d'une personne honnête un comportement de bonne moralité
1 . Reeder (1993) se base également sur la notion d'inférence spontanée de
traits pour justifier son point de vue. Cette rend compte du fait qu'un
trait peut être inféré spontanément à partir de l'observation des comporte
ments, sans intention de la part des sujets. Cependant, selon les concepteurs
eux-mêmes de cette tradition de recherche, il est difficile de savoir si ces infe
rences correspondent à une identification comportementale ou à une inference
personnologique (cf. Uleman, Moskowitz, Roman et Rhee, 1993). Redéfinir les traits 551
quelles que soient les circonstances. Cela revient à dire que les comporte
ments moralement condamnables sont à la fois plus diagnostiques de la
personnalité et plus prototypiques de cette dimension que les acceptables. C'est la configuration inverse qui apparaît
pour les traits liés aux aptitudes : un comportement catégorisé « intell
igent » (donc positif) est envisagé comme plus prototypique d'une aptitude
qu'un comportement inintelligent, puisque seuls les gens intelligents ont la
possibilité d'effectuer certaines tâches difficiles, et qu'une éventuelle
contre-performance de leur part sur une tâche facile peut s'expliquer par
des facteurs motivationnels.
Il apparaît que ces théories implicites concernant les différentes
dimensions de la personnalité influencent directement la force du lien
trait-comportement. En d'autres termes, la fonction de catégorisation
comportementale d'un trait n'est pas indépendante de la dimension per-
sonnologique qu'il représente. Cette caractéristique est importante car elle
démarque le modèle de Reeder (1993) de ceux de Trope (1986) et de Gil
bert et al. (1988), dans lesquels la fonction de catégorisation des traits
conserve une certaine autonomie. A l'occasion de la présentation des
recherches relatives à la causalité implicite du langage, d'autres arguments
seront fournis à l'appui de ce qui est esquissé chez Reeder : le lien trait-
comportement constitue implicitement une inference sur la personnalité,
même si théoriquement il peut s'agir d'une simple catégorisation. Dans la
sous-partie suivante sont analysés les enjeux sous-jacents à cette définition
moderne des traits comme catégories cognitives, à partir d'une analyse de
la métathéorie qui entoure l'approche prototypique.
LE SENS DES TRAITS :
LIMITES DE LA THÉORIE DU PROTOTYPE
II apparaît important, pour comprendre certains présupposés de l'a
pproche prototypique, d'analyser ses soubassements philosophiques qui
n'apparaissent pas toujours à première vue. Il faut insister sur le fait que
l'approche de Rosch est centrée sur les catégories sémantiques désignant
des objets naturels (animaux, plantes), et par extension sur celles dési
gnant des produits manufacturés (chaises, tables), qui sont autant d'enti
tés qu'un observateur doit connaître pour se repérer dans son environne
ment. D. Dubois (1993), dans une analyse critique des présupposés de la
révolution roschienne, évoque les retombées de cette théorie d'un point de
vue sémantique : « La catégorisation est postérieure, organisatrice d'objets
constitués mais n'est pas supposée intervenir dans le processus même de
construction des objets en tant que formes signifiantes » (Dubois, 1993,
p. 7). L'approche prototypique est donc à l'origine de ce que l'auteur
appelle une sémantique referentielle, ou encore une sémantique de désigna
tion de l'environnement. Plus précisément, elle rend compte d'une sorte de
« cartographie » de l'environnement (ce que Rosch nomme mapping) selon 552 Patrick Mollaret
une structure qui est souvent présente dans l'environnement lui-même (ce
que Rosch appelle la structure corrélationnelle de l'environnement). Pour
ces raisons, D. Dubois et Resche-Rigon (1993) rappellent à juste titre que
les fondements philosophiques de la théorie du prototype se situent dans la
mouvance de l'objectivisme naturaliste.
La sémantique referentielle induite par la théorie du prototype
apporte une réponse à la problématique du sens des traits, et contribue par
conséquent à les définir. En tant que catégories cognitives, les traits
feraient référence à des comportements par le biais d'une relation d'exem-
plification. Avec les travaux concernant la sensibilité des gradients de pro-
totypicalité à des facteurs purement personnologiques (e.g. Reeder, 1993),
la neutralité descriptive supposée de cette relation d'exemplification a déjà
été mise en question. Il a été dit à cette occasion que la catégorisation des
comportements n'était sans doute pas superposable à la des
objets du monde physique objectif, du fait de la composante evaluative
des traits1. Dans les lignes qui suivent, nous chercherons à aller plus loin
dans la mise en évidence que le lien trait-comportement ne saurait définir
une relation d'exemplification, socialement neutre par définition. La défi
nition des traits comme catégories cognitives, étant donné la sémantique
strictement referentielle qu'elle induit, ne permet pas une telle mise en
évidence.
Il se dégage donc de cette approche une relative unité, en ce sens que
les traits y sont définis comme des catégories sémantiques intrinsèquement
liées aux observables comportementaux : la fonction des traits serait de
catégoriser cette partie de la réalité sociale que sont les comportements. Ce
caractère monoréférencé, peu explicité dans la littérature en psychologie
sociale, est analysé en tant que conséquence logique de la version standard
du prototype par Kleiber (1990). Cet auteur l'oppose à une étendue
qui, « plutôt que d'expliquer pourquoi telle ou telle entité particulière
1 . Il est suggéré ici que les comportements ne s'organisent pas eux-mêmes
en catégories que les traits ne feraient que désigner. Une telle métathéorie se
démarque de celle de Rosch (1976, p. 309) dans laquelle les catégories corre
spondent à une structure qui est inhérente à l'environnement lui-même, conçu
comme une réalité objective indépendante de l'individu. En revanche, nous
défendons l'épistémologie qui envisage l'existence du lien trait-comportement
comme un fait social objectif. Nous ne nous situons donc pas dans une perspec
tive constructiviste, insistant sur la construction du sens des traits par les indi
vidus, mais dans une perspective qui voudrait mettre en exergue l'apprentis
sage social du sens des traits. Nous suivons Beauvois (1984) lorsqu'il envisage
la fonction des traits comme des outils permettant la reproduction de l'ordre
social objectif. Dans les lignes qui suivent nous préciserons que ce que Beauvois
appelle une fonction des traits peut correspondre en fait à une fonction domi
nante des traits (cet aspect sera développé dans la dernière partie). Nous
sommes conscients qu'un tel parti pris épistémologique mériterait d'être so
igneusement justifié, mais nous sortirions alors du cadre de ce texte. Avec cette
note, nous tenions simplement à préciser l'esprit qui l'anime. Redéfinir les traits 553
appartient à telle ou telle catégorie, rend compte de ce qu'un même mot
peut regrouper plusieurs sens différents, c'est-à-dire peut renvoyer à plu
sieurs types de referents ou de catégories» (Kleiber, 1990, p. 155). Il
convient de parler de polysémie lorsqu'un mot renvoie à plusieurs signifi
cations. Nous nous attacherons à montrer que les traits sont avant tout
caractérisés par un aspect polysémique, et qu'ils peuvent renvoyer à un
autre registre que celui des comportements.
II. LES TRAITS EN TANT QU'UNITÉS LEXICALES
A MULTIPLES SIGNIFICATIONS
Le but de cette deuxième partie est d'apporter des éléments à l'appui
d'une autre conception des traits qui peut se dessiner à partir de deux pro
blématiques distinctes a priori, mais intégrables. La première (objet de la
première sous-partie), relative à la possibilité de distinguer traits et états
dans le langage, permet d'élaborer une hypothèse relative à la polysémie :
si les mots-traits et les mots-états ne peuvent pas être distingués (Allen et
Potkay, 1981), c'est peut-être parce qu'un même terme peut renvoyer à ces
deux réalités psychologiques différentes, voire opposées dans leurs implicat
ions. La deuxième (objet de la seconde sous-partie), relative à la causalité
implicite du langage, permet de préciser cette hypothèse en l'abordant à
partir d'une autre tradition de recherche. La troisième sous-partie présente
une perspective d'intégration des deux problématiques présentées, ainsi
qu'une mise à l'épreuve expérimentale de l'hypothèse relative à la polysé
mie des traits.
UN INDICE DE POLYSÉMIE :
LA DISTINCTION TRAIT-ÉTAT
Afin de montrer que les traits peuvent avoir plusieurs significations, il
faut réunir des indices qui permettent d'avancer l'idée que la relation trait-
comportement participe à l'émergence d'un sens possible des adjectifs per-
sonnologiques sans que celui-ci soit unique. A ce titre la distinction trait-
état peut être considérée comme un sujet sensible. Ces deux sous-catégories
du vocabulaire interpersonnel sont définies par Allport et Odbert (1936)
comme deux registres parfaitement distincts. Les traits sont considérés des indicateurs stables de la personnalité (cf. supra pour la défini
tion complète), alors que les états sont considérés comme des événements
instables et non liés à la personnalité. Allport et Odbert les définissent
comme « une activité présente, un état temporaire de l'esprit ou de l'hu
meur. Les termes typiques sont : confus, joyeux, frénétique » (Allport et
Odbert, 1936, p. 26). En adoptant une telle définition, il paraît à première
vue aisé de distinguer les états des traits. Les premiers rendraient compte

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