Réflexions autour du concept de mémoire implicite - article ; n°1 ; vol.94, pg 63-79

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L'année psychologique - Année 1994 - Volume 94 - Numéro 1 - Pages 63-79
Résumé
La notion de mémoire implicite est aujourd'hui largement employée dans la littérature psychologique et neuropsychologique. Force est de constater cependant que, d'une part, les chercheurs ne travaillant pas dans ce domaine ont du mal à cerner cette notion et que, d'autre part, son utilisation est souvent ambiguë dans les publications. Il paraissait important ici de rappeler son acception actuelle en ayant le souci de présenter le problème terminologique dans une perspective diachronique. Si aujourd'hui la mémoire implicite renvoie à la récupération non-intentionnelle du matériel, cette définition soulève encore de nombreuses questions dont celle du rôle de la conscience dans les tâches d'amorçage direct.
Mots clefs: mémoire implicite, mémoire explicite, conscience, tests directs, tests indirects.
Summary: Reflexions on the concept of implicit memory.
The notion of implicit memory is today largely employed in psychological and neuropsychological literature. Thus, we are obliged to note, on the one hand, that investigators not working in this field have difficulties to circumscribe this notion and that, on the other hand, its utilisation is often ambiguous in publications. It was important here to explain the meaning of its present acceptation introducing the problem in a diachronic perspective. If today implicit memory refers to non intentional recuperation of the material, this definition still raises numerous questions among which the role of consciousness in implicit memory tasks.
Key-words: implicit memory, explicit memory, consciousness, direct tests, indirect tests.
17 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : samedi 1 janvier 1994
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S. Nicolas
Réflexions autour du concept de mémoire implicite
In: L'année psychologique. 1994 vol. 94, n°1. pp. 63-79.
Résumé
La notion de mémoire implicite est aujourd'hui largement employée dans la littérature psychologique et neuropsychologique.
Force est de constater cependant que, d'une part, les chercheurs ne travaillant pas dans ce domaine ont du mal à cerner cette
notion et que, d'autre part, son utilisation est souvent ambiguë dans les publications. Il paraissait important ici de rappeler son
acception actuelle en ayant le souci de présenter le problème terminologique dans une perspective diachronique. Si aujourd'hui
la mémoire implicite renvoie à la récupération non-intentionnelle du matériel, cette définition soulève encore de nombreuses
questions dont celle du rôle de la conscience dans les tâches d'amorçage direct.
Mots clefs: mémoire implicite, mémoire explicite, conscience, tests directs, tests indirects.
Abstract
Summary: Reflexions on the concept of implicit memory.
The notion of implicit memory is today largely employed in psychological and neuropsychological literature. Thus, we are obliged
to note, on the one hand, that investigators not working in this field have difficulties to circumscribe this notion and that, on the
other hand, its utilisation is often ambiguous in publications. It was important here to explain the meaning of its present
acceptation introducing the problem in a diachronic perspective. If today implicit memory refers to non intentional recuperation of
the material, this definition still raises numerous questions among which the role of consciousness in implicit memory tasks.
Key-words: implicit memory, explicit memory, consciousness, direct tests, indirect tests.
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Nicolas S. Réflexions autour du concept de mémoire implicite. In: L'année psychologique. 1994 vol. 94, n°1. pp. 63-79.
doi : 10.3406/psy.1994.28736
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1994_num_94_1_28736psychologique, 1994, 94, 63-80 L'Année
NOTE THÉORIQUE
Laboratoire de Psychologie Expérimentale, EPHE,
Université René Descartes1
REFLEXIONS AUTOUR DU CONCEPT
DE MÉMOIRE IMPLICITE
par Serge Nicolas
SUMMARY: Reflexions on the concept of implicit memory.
The notion of implicit memory is today largely employed in psychological
and neuropsychological literature. Thus, we are obliged to note, on the one
hand, that investigators not working in this field have difficulties to circums
cribe this notion and that, on the other hand, its utilisation is often ambi
guous in publications. It was important here to explain the meaning of its pre
sent acceptation introducing the problem in a diachronic perspective. If today
implicit memory refers to non intentional recuperation of the material, this
definition still raises numerous questions among which the role of conscious
ness in implicit memory tasks.
Key-words: implicit memory, explicit memory, consciousness, direct
tests, indirect tests.
INTRODUCTION
Le concept de «mémoire implicite» fut employée pour la
première fois2 dans la littérature psychologique par Graf et
1. 28, rue Serpente, 75006 Paris.
2. Le qualificatif implicite a cependant parfois été utilisé épisodique-
ment dans la littérature sur la mémoire dès le début du XXe siècle. Ainsi, le
psychologue Dimitri Katzaroff (1911) qualifiait les manifestations mnésiques
inconscientes des patients amnésiques de «récognitions implicites». Quelques
années plus tard, William McDougall (1924) distinguait la reconnaissance
implicite, qui implique un changement comportemental sans conscience de 64 Serge Nicolas
Schacter (1985) dans un article récent intitulé «Implicit and
explicit memory on new associations in normal and amnesic sub
jects». La distinction utilisée par ces deux auteurs entre
«mémoire explicite» et «mémoire implicite» avait pour objectif
de différencier, d'un point de vue descriptif, deux formes de
mémoire dont l'une était impliquée dans les tâches de mesure du
souvenir comme le rappel et la reconnaissance d'occurrences
(mémoire explicite) et l'autre dans des tâches pouvant démontrer
l'influence préalable d'un événement instigateur comme celles
mesurant les effets de l'amorçage direct (mémoire implicite).
Jusqu'en 1985, de nombreuses dichotomies avaient tenté de cer
ner les formes de mémoire ou de traitement impliquées par ces
deux ensembles de mesures (cf., Squire, 1987). La popularité des
notions de «mémoire implicite» et de «mémoire explicite» vient
probablement du fait qu'elles pouvaient s'appliquer à un large
ensemble de données psychologiques et neuropsychologiques
sans toutefois faire de spéculations sur le problème de l'unité ou
de la multiplicité des mémoires (Nicolas, 19936)3.
Cependant, à la lecture de la littérature sur le sujet (pour
des revues: Nicolas, 1993a; Richardson-Klavehn et Bjork,
1988; Schacter, 1987; Schacter, Chiu et Ochsner, 1993), il ap
paraît que le concept de « mémoire implicite » est souvent pris
dans des acceptions fort différentes d'une publication à l'au
tre. Cette divergence terminologique a semble-t-il surtout pour
origine l'importance que chaque auteur attache à la notion de
conscience dans l'acte de mémoire implicite. Selon que l'on con
sidère la mémoire implicite comme équivalente à la mémoire
inconsciente, à la mémoire sans prise de conscience ou à la
mémoire indirecte, on se trouve inévitablement confronté à
plusieurs problèmes d'ordre conceptuel et opérationnel dire
ctement liés au rôle de la conscience dans la mémoire implicite.
l'influence d'un événement préalable, et la reconnaissance explicite, qui
implique le souvenir conscient de cet événement. À notre connaissance le
seul auteur qui ait employé le concept de «mémoire implicite» avant la
publication de Graf et Schacter (1985) est le philosophe français Émile-
Auguste Chartier, dit Alain (1868-1951), dans son ouvrage de 1917: Quatre-
vingt-un chapitres sur l'esprit et les passions (le chapitre sur la mémoire a
été reproduit par Alain dans ses Éléments de Philosophie publiés en 1941).
3. Si le concept de mémoire implicite est a-théorique, certains auteurs
assimilent parfois la à la mémoire procédurale. Cette ass
imilation est abusive dans la mesure où elle viole le postulat de départ
puisqu'elle se situe résolument à l'intérieur d'un cadre théorique (cf. Nicolas,
19936). Mémoire implicite 65
L'objectif de cette note théorique sera double : d'abord, ten
ter de dissiper ambiguïté conceptuelle en nous plaçant
dans une perspective diachronique puis, ensuite, aborder la
question du rôle et de l'importance des processus conscients
(contrôlés) et inconscients (automatiques) dans l'acte mné-
sique implicite. Cette note théorique ne vise pas à proposer un
éclairage nouveau sur le problème actuel de la mémoire implic
ite mais plus simplement à faire le point sur des questions de
nature conceptuelle, méthodologique et terminologique.
LE PROBLEME DE LA TERMINOLOGIE
1. La mémoire implicite selon Graf et Schacter (1985)
Selon Graf et Schacter (1985, p. 501), «la mémoire implic
ite transparaît lorsque la performance à une tâche est facili
tée en l'absence de souvenir conscient de l'influence d'un évé
nement antérieur instigateur, alors que la mémoire explicite
apparaît quand la performance à une tâche exige le souvenir
conscient des événements préalables». Schacter (1985, p. 353)
ajoute «que contrairement à la mémoire explicite, la mémoire
implicite se manifeste lors d'épreuves qui ne font pas réfé
rence à un épisode préalablement vécu». Ces définitions souli
gnent le rôle central des consignes et des contenus mentaux
des sujets lors de l'exécution de la tâche demandée. Quelles
sont les principales tâches de mémoire explicite et de mémoire
implicite auxquelles les auteurs font référence ?
Les mesures de mémoire explicite regrouperaient donc les
épreuves classiques (rappel libre, rappel indicé, reconnais
sance) ainsi que diverses tâches de jugements (jugements de
fréquence d'apparition du matériel, de modalité ou de format
de présentation...) dont les consignes au moment du test font
référence à un événement dans l'histoire personnelle des sujets.
Cependant, comme Hermann Ebbinghaus l'avait si bien mont
ré (Nicolas, 19926), tester la mémoire en employant seule
ment des tâches explicites, qui interrogent les souvenirs,
revient à sélectionner arbitrairement une forme d'expression
des contenus mentaux et donc à n'étudier qu'une partie des
phénomènes mnésiques. En effet, si ces indicateurs du souven
ir sont des «révélateurs» explicites de la mémoire, il existe 66 Serge Nicolas
de nombreux autres comportements qui expriment implicit
ement la rétention d'un événement vécu antérieurement4.
Les mesures implicites de mémoire regrouperaient en fait
divers types d'épreuves dont le nombre est virtuellement ill
imité (Perruchet, 1988). Les tests implicites aujourd'hui les plus
communément utilisés sont de nature lexicale (ex. complète
ment de débuts de mots ou de mots fragmentés, décision lexi
cale, dénomination), perceptive (ex. identification perceptive)
ou conceptuelle (ex. association libre ou catégorielle)5. Par
exemple, dans l'épreuve de complètement de débuts de mots
(cf. Graf et Mandler, 1984), certainement une des plus con
nues, on présente habituellement aux sujets les trois premiè
res lettres d'un mot (par ex., era) en leur demandant simple
ment de compléter ce trigramme avec le premier mot qui leur
vient à l'esprit sans faire référence au matériel préalablement
étudié. La mémoire implicite apparaît ici quand les sujets comp
lètent les radicaux plus fréquemment lorsque les mots cibles
ont été préalablement étudiés (ex. crabe) (biais de réponse).
Les autres tests implicites généralement utilisés sont des
tâches qui permettent aisément à l'expérimentateur de dé
montrer l'influence d'une expérience antérieure. Cette influen
ce, désignée par Cramer (1966) sous le nom d'effet d'amor
çage direct, est habituellement inférée par une augmentation
de la précision de la performance et/ou par une diminution de
sa latence dans la tâche perceptive, lexicale ou conceptuelle
considérée lorsqu'on a préalablement exposé l'information. Les
performances le plus souvent facilitatrices observées témoi-
4. Les phénomènes implicites de mémoire ont été rapportés par des phi
losophes, des psychologues, des psychiatres, des neurologues et par bien
d'autres érudits depuis le XVIIe siècle (Schacter, 1987; Nicolas, 1992a).
Comme Schacter (1987, p. 502) l'a souligné ils n'ont pourtant jamais utilisé
dans leurs écrits (à part le philosophe Alain!) le terme de «mémoire impli
cite» même s'ils ont décrit et discuté de situations au cours desquelles la
mémoire d'expériences antérieures s'est exprimée en l'absence de souvenir
conscient. Ces observations étaient cependant le plus souvent anecdotiques
et dénuées de fondements scientifiques. Ce n'est que plus récemment que
l'on a pu démontrer l'influence implicite de la mémoire dans de nombreuses
tâches à caractère non mnésique à proprement parler.
5. Il existe bien d'autres formes de tests mesurant la mémoire implicite
(cf. Richardson-Klavehn et Bjork, 1988) avec, entre autres, les diverses
tâches d'évaluation (préférences affectives, jugements cognitifs), d'apprentis
sage (perceptivo-moteur et cognitif), et de conditionnement ainsi que
d'autres épreuves pouvant enregistrer des changements comportementaux
comme la tâche d'économie au réapprentissage utilisée par Ebbinghaus en
1885 (cf. Nicolas, 19926) Mémoire implicite 67
gnent alors indirectement d'une action à plus ou moins long
terme de la présentation initiale.
Contrairement à la mémoire explicite, la mémoire implicite
ne fait donc pas référence à une qualité mentale alliée au pro
duit du processus de récupération: «l'expérience de souvenir»
qui ne peut donc être associée qu'aux épreuves traditionnelles
de rappel, de reconnaissance et de jugement explicite. Lorsque
Graf et Schacter (1985) écrivent que la performance à une
tâche de mémoire implicite peut être facilitée « en l'absence de
souvenir conscient», ceci veut dire que le sujet n'a pas
conscience ou pris conscience que les réponses qu'il a pro
duites sont la conséquence immédiate de sa propre activité
déployée lors d'une phase d'étude précédente. Par conséquent,
le terme de « mémoire implicite » est conceptuellement proche
de celui de «mémoire inconsciente» (Freud et Breuer,
1895/1985) ou de sans prise de conscience» (cf.
Jacoby et Witherspoon, 1982). Selon Schacter (1987), l'adoption
de l'épithète «implicite» s'explique surtout par l'ambiguïté
conceptuelle à laquelle est rattachée la notion d'inconscient.
En effet, le terme «inconscient» est associé à un grand
nombre de significations et d'implications psychologiques dont
beaucoup ne s'appliquent pas au phénomène qui nous inté
resse ici. La principale intention des auteurs, dans les pre
mières publications, était de saisir la différence entre, d'une
part, les tâches de rappel et de reconnaissance qui mesurent
le souvenir, et, d'autre part, les épreuves d'amorçage direct,
en soulignant le rôle central et déterminant de la conscience6.
2. Une querelle d'ordre terminologique
Même si la distinction entre «mémoire implicite» et
«mémoire explicite» est aujourd'hui très largement répandue
dans la littérature psychologique, l'introduction de ces termes
6. La mémoire implicite est parfois à tort assimilée à la mémoire incidente.
Il est important de souligner ici que ces deux concepts n'entretiennent aucun
rapport direct. En adoptant une perspective dynamique, on pourrait dire que la
mémoire incidente concerne l'activité du sujet à la phase d'étude alors la implicite du à la de test. En effet, la
«mémoire incidente» renvoie à la manière dont le matériel est présenté au
sujet (incidemment), en cela on l'oppose à l'intentionnalité de l'apprentissage.
La implicite» renvoie simplement à la manière dont les sujets sont
testés. Serge Nicolas 68
pose des problèmes d'ordre terminologique. Cette distinction
ne fait pas aujourd'hui l'unanimité chez les chercheurs (cf. pour
des discussions: Richardson-Klavehn et Bjork, 1988; Roediger,
1990a; Schacter, 1990; Schacter, Bowers et Booker, 1989).
Richardson-Klavehn et Bjork (1988) ont critiqué les termes de
«mémoire implicite» et de «mémoire explicite» tels qu'ils ont
été définis parce qu'ils renvoyaient à la fois à la tâche et aux
contenus mentaux des sujets. Ils leur ont préféré une distinction
utilisée depuis longtemps mais de manière intermittente dans la
littérature psychologique, et qui oppose les tests directs de mé
moire aux tests indirects de mémoire (cf. Grand et Segal, 1966;
Johnson et Hasher, 1987; Koriat et Feuerstein, 1976; Spear,
1978/1980) parce qu'elle se rapporte seulement aux consignes et
aux méthodes de mesure de la mémoire sans entraîner aucune
hypothèse sur les contenus mentaux associés à la tâche. On ap
pelle mesures directes de mémoire les épreuves classiques (rap
pel, reconnaissance, jugements de fréquence, de modalité, sent
iment de connaître...) qui interrogent directement les souvenirs
de l'individu et dont les consignes font référence à un contexte
spatio-temporel déterminé dans l'histoire personnelle des sujets.
Par opposition, les mesures indirectes de mémoire sont des
tâches susceptibles de révéler l'effet d'une expérience préalable
sans pour autant présenter aux sujets l'épreuve comme un test
de mémoire nécessitant le souvenir préalable d'un événement.
Dans le cadre de la dichotomie proposée par Richardson-Klav-
hen et Bjork (1988) entre les tests directs et indirects de mé
moire, on suppose que les sujets se conforment effectivement
aux consignes qui leur sont administrées, mais rien ne nous dit
qu'ils le font effectivement. Nous reviendrons sur cette impor
tante question ultérieurement.
Récemment, Schacter, Bowers et Booker (1989) ont décidé
de distinguer par un critère d'intentionnalité la mémoire impli
cite de la mémoire explicite afin de répondre aux objections de
Richardson-Klavehn et Bjork (1988), pour qui les tests implicites
ne renvoyaient pas toujours à des contenus mentaux incons
cients lors de la récupération du matériel cible. Selon Schacter
et ses collaborateurs, la mémoire explicite renvoie à l'acte inten
tionnel de récupération d'une information récemment étudiée:
le sujet «pense» délibérément à l'épisode d'étude tout en recher
chant activement l'information cible. Utilisée dans ce sens, la
mémoire explicite renvoie à la manière avec laquelle le proces
sus de récupération est initié, et est synonyme de souvenir déli- Mémoire implicite 69
béré, intentionnel ou volontaire. Par opposition, la mémoire
implicite se rapporte à la récupération non-intentionnelle du
matériel préalablement présenté. Lorsque Graf et Schacter (1985)
disent que la performance à une tâche peut être facilitée «en
l'absence de souvenir conscient» cela veut simplement dire
aujourd'hui que la lors du test peut être influencée
par l'information récemment acquise quand le sujet ne s'engage
pas intentionnellement dans une recherche rétrospective d'él
éments présentés lors de la tâche d'étude.
En résumé, la distinction entre mémoire implicite et mé
moire explicite semble indispensable aujourd'hui pour distin
guer entre deux classes de phénomènes de mémoire. La quer
elle d'ordre terminologique engendrée par la publication de
Graf et Schacter (1985) n'a cependant pas eu de véritables
conséquences sur la classification des tests. Alors que la dis
tinction implicite/explicite est utilisée à la fois pour désigner le
type d'évaluation de la connaissance et les contenus mentaux
des sujets, la distinction direct/indirect se rapporte seulement
aux mesures de la mémoire sans faire de conjectures sur
l'expérience psychologique des sujets testés. Cependant, quelle
que soit la terminologie adoptée, on est toujours renvoyé à la
question du rôle et de l'importance des contenus mentaux des
sujets lors des tests implicites, ou en d'autres termes au rôle
de l'influence de la conscience dans la tâche implicite.
LE PROBLÈME DU RÔLE DE LA CONSCIENCE
1. Les stratégies intentionnelles de récupération sont-elles
utilisées avec les tests de mémoire implicite ?
La question que le lecteur est bien sûr en droit de se poser
maintenant est celle de savoir si, lors des tests implicites de
mémoire, les sujets se conforment réellement aux consignes de
la tâche qui leur sont données sans faire de spéculations sur le
but réel de l'épreuve proposée. Les sujets placés dans des
situations d'amorçage sont-ils ou non conscients que le test
implicite considéré est une tâche destinée à mesurer leur
mémoire du matériel? Il est vrai que cette question a large
ment été éludée dans la littérature surtout parce que les tra
vaux en pathologie montraient que les patterns de perfo
rmances étaient quasi-semblables chez les sujets normaux et 70 Serge Nicolas
chez les patients amnésiques qui éprouvent d'énormes difficul
tés à se souvenir d'événements récemment vécus (pour une
revue: Nicolas, Carbonnel et Tiberghien, 1992). Même si les
amnésiques présentent des effets d'amorçage substantiels
alors qu'ils ne se souviennent pas de la phase d'étude préal
able, on peut tout de même se demander quelle est l'expé
rience subjective des sujets normaux face à la situation de test
implicite. Puisque l'introspection, en tant que psychologie sub
jective, est à nouveau tolérée avec la «révolution» cognitiviste,
quelques travaux se sont penchés sur les phénomènes de
conscience ou de prise de conscience associés lors de l'exécu
tion d'une tâche implicite de mémoire.
Même si la littérature à ce sujet n'est pas très prolixe, on
est forcé de constater que les sujets normaux prennent parfois
conscience que la tâche implicite de mémoire qui leur est pro
posée peut être résolue en utilisant explicitement l'expérience
qu'ils ont acquise à la phase d'étude précédente. Les éléments
que nous possédons aujourd'hui proviennent essentiellement
des interviews post-expérimentales. Ainsi, à la lumière de nos
propres travaux (Nicolas, 1992a) et à la lecture d'un des rares
articles abordant très sommairement ce délicat sujet (Roedi-
ger, 19906), nous pouvons affirmer que cette situation de re
cherche intentionnelle en mémoire se produit très rarement
lors des tâches implicites. La prise de conscience du rapport
entre la situation d'étude et de test, si elle apparaît parfois (il
ne faut surtout pas le nier), ne conduit qu'exceptionnellement
le sujet à adopter une stratégie de recherche effective en
mémoire (critère d'intentionnalité). Les nombreuses dissocia
tions observées entre les performances aux tâches d'amorçage
(implicites) et de mesure du souvenir (explicites) permettent
aussi d'affirmer que les stratégies conscientes de remémora-
tion du matériel lors du test ne sont pas utilisées avec les tests
implicites de mémoire (pour des revues: Nicolas, 1993a;
Richardson-Klavehn et Bjork, 1988; Schacter, 1987; Schacter
et al., 1993). En effet, la manipulation de certains facteurs
expérimentaux comme les niveaux de traitement, l'intention-
nalité, la production du matériel, l'intervalle de rétention, le
format et la modalité de présentation exercent généralement
des effets différents sur ces deux types de mesure. Ainsi, le
traitement sémantique d'un matériel verbal (ex. élaborer une
phrase avec le mot) conduit à des performances beaucoup plus
élevées qu'un traitement de type structural (ex. compter les Mémoire implicite 71
voyelles du mot) lorsqu'on utilise des mesures explicites de
mémoire (rappel et reconnaissance) alors que l'amplitude des
effets d'amorçage n'est pas notablement affectée par une telle
manipulation des consignes à la phase d'étude. Inversement,
l'amplitude des effets d'amorçage est fortement affectée par
des changements de modalité et de format de présentation
entre l'étude et le test alors que des patterns différents de
résultats sont observés avec les tests classiques.
Si les effets d'amorçage ne semblent pas dépendre directe
ment du souvenir pour le matériel cible, le chercheur tra
vaillant surtout avec des sujets «sains» doit se méfier à tout
prix des effets toujours possibles de contamination (c.-a.-d. de
l'influence du souvenir et des stratégies conscientes sur les
performances aux tâches implicites) en prenant de nombreus
es précautions afin de masquer le but réel de sa recherche
(par des consignes appropriées, par des tâches interpolées
entre la phase d'étude et de test...). Cependant, il est parfois
très difficile de masquer le but réel de l'expérience ou même
plus généralement, de rendre le sujet inconscient de la rela
tion entre la phase d'étude et de test. C'est pour cela que
Schacter et al. (1989) ont récemment proposé le «critère d'in-
tentionnalité de la récupération» afin d'établir le caractère
implicite d'un test. Selon ce critère, si une variable affecte les
performances sur des versions de tests explicites mais pas
implicites qui possèdent des indices de récupération identiques
(ex. rappel indicé avec trigrammes versus complètement de
trigrammes), alors on pourra rejeter l'hypothèse de contami
nation des stratégies explicites sur le test implicite. Il est bien
entendu que des effets parallèles sur une variable particulière
ne prouvent en rien l'existence d'effets de contamination. Il
importe dans l'avenir que cette logique soit systématiquement
employée afin d'être en mesure de dégager des conclusions
valides.
2. Quelle est l'influence des processus conscients et incons
cients DANS LES TÂCHES DE MÉMOIRE IMPLICITE ?
L'influence inconsciente de la mémoire chez le sujet normal
peut aisément être démontrée dans des situations où on
l'empêche de traiter consciemment le matériel. L'utilisation
des paradigmes d'attention sélective (ex., Wilson, 1979; Eich,
1984) et de présentation subliminale (pour une revue: Born-

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