Réflexions d'un témoin - article ; n°3 ; vol.48, pg 691-701

De
Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1993 - Volume 48 - Numéro 3 - Pages 691-701
Reflections of Witness.
A survivor of the Auschwitz and Bergen-Belsen camps; the author records the convergence of memories by camp survivors, stresses the opacity of program of extermination that reduced the abilities of the victimes to defend themselves, and call attention to some dangers which still threaten.
11 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1993
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Madame Simone Veil
Réflexions d'un témoin
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 48e année, N. 3, 1993. pp. 691-701.
Abstract
Reflections of Witness.
A survivor of the Auschwitz and Bergen-Belsen camps; the author records the convergence of memories by camp survivors,
stresses the opacity of program of extermination that reduced the abilities of the victimes to defend themselves, and call attention
to some dangers which still threaten.
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Veil Simone. Réflexions d'un témoin. In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 48e année, N. 3, 1993. pp. 691-701.
doi : 10.3406/ahess.1993.279166
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1993_num_48_3_279166DE LA MEMOIRE CONSTRUCTION
REFLEXIONS UN TEMOIN
Simone VEIL*
Je tiens tout abord remercier les organisateurs de ce colloque de
avoir invitée et de avoir ainsi donné le privilège de participer cette
réunion de travail entre historiens Naturellement je ne prétends pas im-
miscer dans vos débats car je me situe sur un plan tout fait différent Ma
réflexion sur le thème de votre rencontre est celle un témoin qui fut victime
des événements en cause et qui des années plus tard reste en permanence
soucieux en connaître et en comprendre la genèse le déroulement et les
conséquences un témoin qui cherche cependant conserver un jugement
objectif autant que cela lui soit possible
Depuis des années attends beaucoup des historiens pour nous aider dans
notre quête obsessionnelle trouver des réponses ce qui demeure largement
inimaginable et incompréhensible Nous sommes en effet passés de époque
des témoins au temps des historiens relativement peu entendus ici Sans
doute pendant longtemps leurs écrits et leurs voix auraient-ils été prématurés
les historiens ne pouvant être les premiers exprimer et porter des juge
ments Ce sont abord les politiques confrontés obligation de prendre des
positions voire des décisions qui ont eu donner leur interprétation néces
sairement soumise opportunité politique et aux pressions du moment Les
journalistes et opinion publique ont eu également leur propre vision non
exempte de subjectivité et émotivité Les historiens ne peuvent eux appré
hender les faits au jour le jour sauf en avoir une vision tronquée et par trop
imparfaite Aussi ne faut-il pas étonner mais au contraire se réjouir de leur
prudence et de la conscience mise ne pas vouloir avancer trop tôt
Mais je le dis nouveau le temps des historiens est venu et nous avons
besoin eux pour édifier ce socle de connaissances constitué par leurs travaux
qui permettront aux chercheurs au cours des siècles venir de poursuivre
cette uvre toujours inachevée est Histoire
Simone Veil ministre tat ministre des Affaires sociales de la Santé et de la Ville
ancien Président du Parlement européen été internée Auschwitz et Bergen-Belsen de
mars 1944 mai 1945
691
Annales ESC mai-juin 1993 pp 691-701 CONSTRUCTION DE LA MEMOIRE
Le point de vue que je serai amenée exprimer pourra diverger sensible
ment des vôtres 11 pas lieu en être surpris le regard et expérience
de la victime sont nécessairement limités un vécu personnel biaisé par sa
spécificité et affectivité Pourtant il ne me paraît pas inutile il en est
encore temps entendre les témoins que nous sommes avec notre propre
perception des événements et des situations selon notre sensibilité Même si
les récits des anciens déportés ne sont pas toujours concordants ne serait-ce
que parce que chacun des survivants connu une histoire personnelle et
parce que les tabous et les arrière-pensées en font partie la plupart se
rejoignent ils évoquent les sentiments ils éprouvaient en déporta
tion et la fa on dont ils appréhendent cinquante ans plus tard tant la dépor
tation que les difficultés du retour
Chaque fois que anciens déportés se rencontrent ils ne peuvent
empêcher de parler indéfiniment des camps et tous les souvenirs
remontent la surface Nous avons notre approche spécifique pour le faire
avec des sentiments où se mêlent la joie des retrouvailles étonnement
avoir survécu et angoisse que nous portons en nous de ce même miracle
est dans le rire et une forme humour noir qui choque souvent les autres
que nous échappons émotion qui nous étreint
Il me faut tout abord revenir rapidement sur quelques faits est le 27
mars 1942 que le premier convoi de Juifs quittait la France Il comprenait
1112 déportés des hommes exclusivement pour moitié des étrangers qui
venaient de Drancy après avoir été arrêtés pour la plupart le 19 août 1941
pour moitié des Fran ais tous arrêtés leur domicile le 12 décembre 1941 et
partis de Compiègne après un bref passage Drancy Parmi ces derniers
beaucoup appartenaient ce que on appelle élite intellectuels ingé
nieurs médecins avocats etc. totalement intégrés dans la société Les
étrangers en revanche dont certains étaient en France que depuis quel
ques années ou même moins vivaient le plus souvent dans des conditions
précaires confrontés des difficultés de toutes sortes absence de ressources
et de relations mauvaise connaissance du fran ais entraînant une méfiance
de la part du voisinage etc De ce convoi plus de 90 sont morts dès les
premiers mois Le Mémorial de Serge Klarsfeld précise peine un mois
après leur arrivée Auschwitz 525 étaient morts En 1945 il avait 20 sur
vivants dont 19 sont rentrés en France
Les témoignages bouleversants de ces quelques survivants ont été récem
ment recueillis par les réalisateurs du film Premier convoi présenté par la
télévision la simplicité presque la sérénité avec lesquelles ils parlent de leur
expérience et de leurs sentiments donnent leur récit une authenticité et
une violence quasi insoutenables Pour tous les anciens déportés même
ils ont fait partie un convoi beaucoup plus tardif et ont donc pas
été soumis des conditions de vie aussi effrayantes ce document traduit très
exactement leurs propres sentiments
Ce premier transport parti de France vers Est était pas la première
déportation de Juifs dans laquelle la France se trouvait impliquée Dès
automne 1940 des Juifs allemands arrêtés en Rhénanie avaient été dépor
tés en France et internés au camp de Gurs dans les Pyrénées-Orientales
camp destiné origine aux républicains espagnols époque excep-
692 VEIL TEMOIGNER
tion organisations humanitaires comme la CIMADE personne ne semble
être soucié du sort de ces Juifs allemands et ces faits sont restés quasi
inconnus Un certain nombre de ces internés sont morts Gurs les autres ont
tous été déportés Auschwitz où sans doute la plupart sont morts En raison
de leur situation particulière il en est pas fait mention dans le livre de
Serge Klarsfeld et ailleurs les éventuels survivants auraient eu aucune
raison de revenir en France en 1945
Les rafles de 1941 étaient que le prélude aux arrestations de masse dont
la rafle du Vel Hiv reste le symbole Bien elle soit uvre de policiers
fran ais agissant sous les ordres des autorités fran aises est Berlin
avait été prise la décision de déporter de France au moins 100 000 Juifs et
la Gestapo escomptait que la rafle du 16 juillet 1942 permettrait en arrêter
30 000 Il en eut environ 15 000 dans cette seule journée beaucoup
avaient été prévenus dès la veille au soir grâce des fuites venant de la police
Dès cette époque en France comme dans toute Europe occupée les
choses sont évidentes extermination des Juifs est devenue pour les auto
rités du Reich un impératif et même une priorité Et pourtant la réalisation
de ce génocide programmé comportait parfois des aspects incohérents et
absurdes voire paradoxaux difficiles encore hui comprendre ou
croire
Ainsi comment expliquer que des Juifs aient pu rester Paris la
Libération en portant étoile agissait-il de tromper la population et les
Juifs eux-mêmes en leur faisant croire que ils étaient en règle ils ne ris
quaient rien Il est vrai que pour ces cas exceptionnels qui ont durant quatre
ans couru le risque permanent être arrêtés et déportés nombreux sont
ceux qui ayant foi en ce soi-disant légalisme ont compris que trop tard le
piège qui leur avait été tendu
Le système concentrationnaire abonde exemples de situations absurdes
qui dérogeaient la logique immédiate extermination est en vain que les
déportés cherchaient en décrypter la signification Pourquoi les femmes
enceintes recevaient-elles un supplément de pain blanc que les SS eux-
mêmes leur enviaient alors que les femmes étaient parfois gazées en même
temps que leur bébé dès que celui-ci était né explication la plus simple
serait absence de coordination entre les responsables du sort des déportés
Mais on peine imaginer tant ensemble du système concentrationnaire
était organisé et efficace pour réaliser son objectif élimination
Aussi peut-on se demander si octroi de telles faveurs ne faisait pas partie
du système visant tromper les déportés ou plutôt éventuelles commis
sions enquête de la Croix-Rouge dont les visites souvent évoquées ont
jamais été envisagées que dans affabulation concentrationnaire égard
des déportés en revanche le fait entretenir un minimum espoir de survie
facilitait le fonctionnement des camps con comme un rouage nécessaire au
système extermination et de récupération des biens des victimes Le souci
des SS assurer un certain ordre grâce aux déportés eux-mêmes explique
sans doute que certains entre eux aient pu survivre des années en exer ant
des responsabilités dans des conditions matériellement supportables Ce qui
pas empêché que beaucoup aient été supprimés dans les derniers mois
parce ils en savaient trop
693 CONSTRUCTION DE LA MEMOIRE
Ceux qui chercheraient trouver une logique dans le système concentra
tionnaire se rallieraient sans doute notre propre conclusion la seule
logique est celle de extermination de acharnement porté sa mise en
uvre du moins vis-à-vis des Juifs Pour parvenir tous les moyens sont
bons dès la première phase celle de arrestation outre le recours aide
des autorités locales et aux dénonciations la Gestapo entretient un climat de
peur et de chantage propre faire hésiter tous ceux qui seraient disposés
aider les Juifs Ainsi laisse-t-on entendre que tous ceux qui cacheraient des
Juifs exposent subir le même sort Même si rares sont ceux qui ont été
poursuivis pour avoir caché des Juifs sauf en cas de filières organisées tout
permettait de croire que le danger était réel
Ceux qui portent des jugement rapides sur la lâcheté des Fran ais sous
Occupation ne devraient pas sous-estimer la gravité des menaces pesant sur
eux et reconnaître que malgré cela nombreux sont ceux qui ont aidé des
Juifs ils ne connaissaient souvent pas en acceptant de prendre des risques
pour eux-mêmes et leurs familles
Du côté allemand acharnement se manifeste également il agit
de la déportation quelles que soient les difficultés ni le débarquement ni la
Libération de Paris ne la ralentissent au contraire Il faut vider Drancy ainsi
que tous les lieux où sont détenus des Juifs en province quitte faire partir
des trains directement de Lyon Toulouse ou Clermont-Ferrand Des catégo
ries jusque-là privilégiées femmes de prisonniers de guerre personnalités
qui avaient échappé la déportation parfois depuis des années sont
envoyées Bergen-Belsen
En dépit du fait que les convois partis dans le courant du mois août
1944 de Drancy ou de province doivent mettre des semaines et ralentir
acheminement vers le front des convois militaires la plupart arrivent
encore Auschwitz pour que uvre de mort soit accomplie Des déportés
eux-mêmes ont jamais compris les raisons de cet acharnement qui conduit
les transférer un camp autre au fur et mesure de avancée des
troupes alliées Ainsi le 18 janvier 1945 alors que les Soviétiques étaient
tout proches Auschwitz la plupart des déportés des différents camps
concentrés dans la région ont été évacués vers Ouest Alors que déjà le
grondement du canon était perceptible et que on voyait la lueur du Front
nous avons été poussés sur les routes enneigées flot ininterrompu épou-
vantails ambulants dont se détachaient ceux qui ne pouvaient pas suivre et
qui étaient exécutés par les SS moins ils ne soient morts avant saisis par
le froid Il fallait marcher toujours marcher pour ne pas être libérés par les
Russes Notre lamentable troupeau côtoyait des troupes allemandes en fuite
mêlées aux populations civiles était la déroute et les SS eux-mêmes
étaient terrifiés idée de tomber entre les mains des Soviétiques
Glaïwitz lieu de rassemblement espoir renaissait de rester sur place
attendre une libération qui ne pouvait tarder La terreur des SS était de
plus en plus marquée Pourtant il eut encore des sélections les victimes
étant alors fusillées faute de chambre gaz Après 48 heures vécues dans
une atmosphère dantesque nous avons été entassés dans des wagons
complètement ouverts pour être emmenés travers la Tchécoslovaquie
Autriche et Allemagne les uns vers Buchenwald les autres vers Dora
694 VEIL TEMOIGNER
Dans un moment si critique pour eux ce est pas leur propre survie ni
évacuation des populations civiles menacées par la foudroyante avancée de
Armée rouge qui ont eu la priorité mais évacuation des déportés Pour
quoi Il aurait certainement pas été difficile de les tuer sur place quel
ques mitrailleuses auraient suffi sans risquer aucune révolte Nous en
avions ni les moyens ni la force Près de la moitié entre nous allait de
toutes fa ons mourir de froid et épuisement dans les wagons simples pla
teaux découverts avant arriver destination
Songeant au périple de ces trains image donnée par ces transports de
moribonds ceux qui habitaient le long de la voie ferrée ainsi aux voya
geurs qui dans les gares voyaient décharger les cadavres on ne comprend
toujours pas quelle logique obéissaient les ordres ainsi donnés Des ques
tions semblables se posent propos de ces dizaines de milliers de déportés et
prisonniers de guerre poussés sur les routes demi-morts épuisement de
faim ou du typhus au fur et mesure de avance des troupes anglo-améri
caines sur le front de Ouest dans les semaines qui ont précédé arrêt des
combats
quoi pensaient alors les responsables Espéraient-ils encore résister
dans un réduit au centre du pays et utiliser les rescapés comme moyen de
chantage Songeaient-ils les tuer comme nous avons souvent pensé
pour ne laisser aucune trace de leurs exactions mais ont-ils en définitive
renoncé Si explication est satisfaisante on ne peut ignorer que
ces ultimes marches de la mort ont fait des milliers de victimes supplémen
taires dans les tout derniers jours de la guerre parfois même après la fin des
combats
Pour ce qui concerne la France le bilan est là plus de 75 000 déportés
au maximum 500 survivants Dans toute Europe objectif et les
méthodes ont été semblables le bilan parfois encore plus tragique soit que
la population juive ait été beaucoup plus nombreuse comme en Pologne soit
que le pourcentage des survivants ait été encore plus faible comme pour les
Grecs ou les Hollandais
Les persécutions avaient pas attendu la déportation Dans tous les
pays les premières mesures de discrimination et humiliation commencent
dès le contrôle du pouvoir par les nazis Les récits des humiliations imposées
aux Juifs de Vienne dès le jour de Anschluss sont exemplaires et ce dans
indifférence voire la complicité de la population Cette indifférence et
cette passivité ne sont pas apanage de Europe occupée Non seulement les
tats-Unis et Angleterre qui dès 1938-1939 ignorent rien des menaces
qui pèsent sur les Juifs allemands et autrichiens refusent les visas sauf pour
certaines personnalités) mais encore les gouvernements alliés aussi bien que
le Vatican ont été dès 1942 très exactement informés de ce qui se passait
Auschwitz Ils ont donc sciemment préféré ne pas le divulguer estimant
il avait pas lieu de se mobiliser pour stigmatiser le génocide des Juifs
et tenter de opposer alors que pour eux seul comptait effort de guerre
en vue de la victoire
Scepticisme indifférence silence devenus complicité ont contribué
occulter ou minimiser la réalité des faits ou tout au moins leur ampleur
vis-à-vis des Juifs eux-mêmes ainsi moins alertés ils auraient pu être et
695 CONSTRUCTION DE LA MEMOIRE
donc moins enclins prendre tous les risques pour échapper au danger ai
parfaitement souvenir avoir entendu lorsque étais enfant Nice où
habitais des réfugiés allemands ou autrichiens raconter ce qui se passait
dans leur pays et du scepticisme que suscitaient leurs propos Il était en effet
difficile de croire au xxe siècle dans une nation considérée comme civili
sée où les Juifs étaient non seulement assimilés mais souvent très nationa
listes on puisse les tuer parce ils étaient juifs
Les Juifs allemands eux-mêmes ont-ils pas pendant longtemps refusé
de croire au danger est ce qui est passé également en France quelques
années plus tard notamment parmi les Juifs fran ais intégrés depuis des
générations Même après avoir progressivement perdu tous leurs droits
même pourchassés ils ont pas réellement cru que le pire pouvait leur arri
ver Certains avaient guère de moyens échapper cette traque de plus
en plus organisée mais autres ont réalisé trop tard que quels que soient
leurs titres anciens combattants ou autres rien ne pourrait les protéger
au dernier moment où sur le quai de la gare de Bobigny ils étaient
poussés dans les wagons bestiaux beaucoup voulaient conserver de
espoir ou tout au moins faire semblant ne serait-ce que vis-à-vis des autres
Certes on ignorait où on allait sans doute en Allemagne ou en Pologne
on pensait que on travaillerait durement dans des conditions matérielles
très pénibles mais on voulait croire que on resterait en famille et que on
pourrait survivre
Ces illusions étaient naturellement entretenues par les Allemands
souvent également par les autorités juives Drancy Cet aveuglement était
favorisé par toutes les précautions prises pour éveiller aucun soup on afin
éviter toute velléité de révolte ou évasion en cours de route Le chantage
exercé par les éventuelles représailles contre les familles ou les personnes
qui partageaient les mêmes wagons ont souvent conduit des jeunes renon
cer évader alors même ils en avaient parfois la possibilité Ce doulou
reux dilemme est parfois posé au sein une même famille Face aux
affirmations contradictoires sur le sort qui attendait les déportés aux espoirs
que on voulait malgré tout conserver les parents ont pas toujours su ce
il fallait faire laisser évader leurs enfants les inciter le faire ou au
contraire tout faire pour rester ensemble
hui les choses peuvent paraître simples il fallait oser prendre
tous les risques et ceux qui se sont ainsi évadés ont en rien aggravé le sort
de leurs proches ou de leurs compagnons est ailleurs grâce la lucidité
de parents clairvoyants et courageux que quelques enfants jetés un
camion ou un train ont été sauvés in extremis Mais était une décision ter
rible prendre que de se séparer ainsi de ses enfants alors que on avait ins
tinctivement tendance penser en restant ensemble rien ne pouvait
arriver ou plutôt on pouvait aider mutuellement Ces sentiments
expliquent que jusque sur la rampe de Birkenau des jeunes gens et jeunes
filles qui auraient pu échapper la sélection aient choisi de rester avec leurs
parents plus âgés ou avec de jeunes frères et urs pour les soutenir
Combien de jeunes filles monitrices de maisons enfants ont ainsi
accompagné dans les camions et jusque dans les chambres gaz les bébés et
les jeunes enfants avec lesquels elles avaient été arrêtées
696 VEIL TEMOIGNER
Pour ma part avais seize ans aurais pu être considérée comme trop
jeune pour entrer dans le camp la descente du train un des déportés
rapidement dit oreille dites que vous avez 18 ans Je me suis retrou
vée avec ma mère encore jeune et ma ur aînée parmi les femmes admises
entrer dans le camp Je pense que nous aurions tout fait pour rester
ensemble comme nous avons toujours fait par la suite
Le sort des enfants pris avec leurs parents lors de la rafle du Vel Hiv
est une page particulièrement dramatique de histoire de la déportation
dont la responsabilité incombe aux autorités fran aises Je ne pense pas que
celles-ci en décidant de livrer les enfants en même temps que leurs parents
aient délibérément voulu leur mort Simplement je crois elles ont agi
ainsi par commodité parce elles ne savaient pas quoi faire de ces enfants
Leur déportation permettait éviter avoir les garder dans des orpheli
nats avoir prendre des décisions et entraîner des frais est une
odieuse réaction de fonctionnaire qui ne veut pas se poser de question et se
compliquer la vie Il faut bien voir que ces ordres ont conduit les policiers
prendre de force les enfants compris les plus jeunes même lorsque les
parents les avaient cachés ou que des voisins proposaient de les garder Les eux-mêmes ont pas toujours saisi les rares occasions qui se sont
offertes de laisser leurs enfants craignant de en séparer et de les livrer eux-
mêmes inconnu
La vie était devenue si précaire et si atroce que lorsque le piège se refer
mait on réagissait avec une sorte de fatalisme on éprouvait presque du sou
lagement qui mettait fin une angoisse permanente même si au fond de soi
on savait on était arrivées au bout du chemin et que le cours de notre vie
était interrompu sans doute jamais
Tout cela est hui inimaginable et ailleurs était déjà pour
nous ce qui explique que même arrivées Birkenau nous ne parvenions pas
croire les récits que nous faisaient les anciennes du camp en nous montrant
les cheminées des crématoires
Aussi bien au camp bien ils aient fort peu espoir de rentrer au
retour tous les déportés ont été hantés par idée il fallait tout faire pour
que plus jamais cela ne se reproduise Ainsi contrairement ce que on
souvent prétendu la plupart ont eu la volonté de parler de témoigner mais
ils se sont heurtés un mur de silence et longtemps indifférence La
communauté juive elle-même guère eu pendant longtemps le désir de
les écouter ni souhaité ils se fassent trop entendre Ceux qui ayant pas
été déportés ont longtemps espéré le retour de parents ou enfants dispa
rus ont parfois très mal vécu nos réponses évasives ou brutales tendant
leur faire accepter idée il avait guère espoir et que la plupart
avaient été gazés dès leur arrivée Auschwitz Pendant des mois voire des
années certains ont préféré ne pas nous croire imaginant il pouvait
avoir eu des survivants conduits en Union soviétique
Mais est surtout le climat politique et ambiance générale dans notre
pays au sortir de Occupation qui expliquent la situation La division des
Fran ais les réticences de beaucoup entre eux admettre les responsabili
tés du gouvernement de Vichy que on pu encore mesurer propos de
affaire Touvier ont conduit de nombreux responsables minimiser
697 CONSTRUCTION DE LA MEMOIRE
voire gommer tout ce qui pourrait aggraver ces divisions et contrarier leur
désir de faire oublier ces fractures
Dans cette perspective le rôle de Vichy sous Occupation jamais été
réellement mis en cause notamment en ce qui concerne les persécutions et
la déportation des Juifs Beaucoup de Juifs eux-mêmes encore traumatisés
par des événements ils avaient crus impensables de la part un gouver
nement fran ais ont souscrit cette volonté oubli ou au moins de silence
Ce silence permettait au surplus de ménager les sentiments de la majorité
des Fran ais qui généralement en 1942-1943 même ils étaient pas
favorables la collaboration étaient pas hostiles au gouvernement de
Vichy ni surtout au chef de Etat
occultation du rôle du gouvernement de Vichy pèse encore lourdement
sur le regard posé sur ce tragique passé ou plutôt explique le refus de
appréhender Nombre de Fran ais se plaisent encore penser il avait
une sorte de partage des rôles entre le général de Gaulle qui sauvait hon
neur de la France extérieur et sauvegardait avenir dans le cas où les
Alliés gagneraient la guerre et le maréchal Pétain qui se sacrifiait pour les
Fran ais
La propagande très efficace de époque image de ce vieillard aux
allures de bon grand-père les conditions de la défaite de 1940 confortaient
la population dans idée que le Maréchal avant tout per comme le vain
queur de Verdun avait fait don de sa personne la France selon la for
mule il avait lui-même employée Dans cette répartition des rôles Pétain
était celui qui se dévouait pour obtenir des autorités occupation un statut
moins rigoureux pour le pays et pour les Fran ais que celui imposé aux
autres pays occupés Il se dévouait que les choses aillent le moins mal
possible On aurait ainsi misé sur les deux tableaux Vichy du côté allemand
de Gaulle Londres Cela arrangeait une partie des Fran ais imaginer
il avait même un accord entre eux idée qui appuyait sur le fait ils
étaient fort bien connus Cette interprétation pas totalement disparu et
permet ceux qui ont soutenu le régime de Vichy avoir encore hui
très bonne conscience et de continuer penser ils avaient raison
Ce sont tous ces éléments qui en 1945 ont conduit une grande partie de
la classe politique rechercher un consensus mettant fin aux divisions de
Occupation et de la période de la Libération
Vous voudrez bien excuser de faire état ici de deux anecdotes per
sonnelles parce elles me paraissent une et autre très significatives du
climat de époque et de attitude que on avait communément égard des
anciens déportés
La première concerne la différence faite entre les anciens déportés selon
ils étaient résistants ou juifs Une de mes urs été déportée Ravens-
bruck pour faits de résistance Dès son retour elle été invitée dans diverses
instances comme bien autres résistants parler de la résistance et de la
déportation mais ce ne fut jamais le cas pour ma ur aînée également
déportée Auschwitz ni pour moi Nous étions que des victimes non des
héros Peu importe ce que nous avions vécu ailleurs on ne manquait pas
de nous le rappeler brutalement même dans les associations anciens
déportés résistants
698 VEIL TEMOIGNER
autre anecdote traduit la méconnaissance ou inconscience En 1950
lors une réception au Consulat de France Mayence parmi les invités un
haut fonctionnaire fran ais paraît-il très au fait des choses voyant mon
tatouage sur mon bras interpelle et me demande croyant faire une plai
santerie est votre numéro de vestiaire Je me suis effondrée en
larmes il avait rien dire Plus tard intéressé est borné nier ces
propos
hui nous jugeons le passé avec le regard du présent sans
mesurer évolution considérable des mentalités et intérêt porté savoir et
comprendre comment la Solution finale pu être décidée et mise en
uvre
leur retour la différence des anciens résistants la plupart des survi
vants juifs étaient très jeunes beaucoup avaient plus de famille pas de
relations pas argent ni de métier Ils tout construire repartant
souvent de zéro La priorité était de se retrouver soi-même pour pouvoir
survivre Les uns ont préféré rompre tout lien avec leurs anciens camarades
enfouir au fond eux-mêmes tous les souvenirs Les autres les plus nom
breux ont conservé des liens très solides avec leurs camarades de déporta
tion ne serait-ce que pour pouvoir parler entre eux du camp sans avoir
craindre incompréhension ou indifférence
amicale Auschwitz aurait pu et aurait dû être un lieu de rencontres
privilégié pour tous les anciens déportés juifs Il en rien été Créée
initiative du Parti communiste dès avant le retour de la plupart entre
nous elle toujours été dominée par les communistes qui pourtant étaient
loin avoir été les plus nombreux moins de 000 pour 70 000 Juifs
déportés ce titre Mais eux étaient organisés étant ainsi érigés en porte-
parole des anciens Auschwitz ils ont donné de la vie dans ce camp
image qui leur convenait avec des arrière-pensées politiques bien précises
Ils voulaient ce faisant travailler pour Histoire en imposant une fois pour
toutes leur propre vision
Quoique certains déportés juifs aient réagi en créant autres associa
tions celles-ci ont jamais pu contrebalancer influence de Amicale
Auschwitz Même si beaucoup en ont pas eu conscience je pense pour
ma part que les déportés juifs ont été ainsi dépossédés de leur vécu tout
fait singulier qui aurait dû pouvoir exprimer de fa on spécifique Les
années ont passé Les enfants puis les petits-enfants devenus adultes
mieux intégrés dans la société mieux armés dans la vie et forts de leurs sen
timents de responsabilité se sont organisés et mobilisés pour imposer la
Mémoire
Peut-être fallait-il aussi pour oser parler fort et que on prête atten
tion que les générations trop directement concernées vieillissent ou dispa
raissent et que le temps fasse son uvre Je fais allusion ici ce que me dit
un rabbin lors du 40e anniversaire de la libération des camps Moïse dû
attendre 40 ans pour pouvoir sortir du désert il faut 40 ans pour accepter le
verdict de Histoire Maintenant le passé nous interpelle tous et les tra
vaux historiques se multiplient
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