Relations des réceptions visuelles et labyrinthiques dans les réactions spatiales - article ; n°1 ; vol.51, pg 161-172

De
Publié par

L'année psychologique - Année 1949 - Volume 51 - Numéro 1 - Pages 161-172
12 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : samedi 1 janvier 1949
Lecture(s) : 11
Nombre de pages : 13
Voir plus Voir moins

Henri Piéron
I. Relations des réceptions visuelles et labyrinthiques dans les
réactions spatiales
In: L'année psychologique. 1949 vol. 51. pp. 161-172.
Citer ce document / Cite this document :
Piéron Henri. I. Relations des réceptions visuelles et labyrinthiques dans les réactions spatiales. In: L'année psychologique.
1949 vol. 51. pp. 161-172.
doi : 10.3406/psy.1949.8502
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1949_num_51_1_8502REVUES CRITIQUES
I
RELATIONS DES RÉCEPTIONS VISUELLES
ET LABYRINTHIQUES DANS LES RÉACTIONS SPATIALES
par Henri Piéron
L'organisme a constamment besoin de se situer, statiquement
et dynamiquement, dans l'espace, et le repère fixe essentiel est
fourni par la direction de la pesanteur. Quatre ordres de données
sensorielles fournissent cette direction : tout d'abord l'appareil
spécialisé possédé par la plupart des organismes, le statocyste, à
l'intérieur duquel des éléments denses vont heurter une région de
la paroi qui situe cette direction; ensuite les renseignements indi
rects fournis par la vue, grâce à l'horizontalité constante des nappes
d'eau et fréquente du sol, et la verticalité corrélative, chez les plantes,
du géotropisme négatif et, pour les constructions, des nécessités
d'équilibration; en troisième lieu, pour les êtres vivant à la surface
du sol ou dans l'air, les données à peu près constantes fournies par
les efforts musculaires nécessaires au maintien de l'équilibration et
à la protection contre les chutes; enfin, sur le sol, des sensations de
pression tactile au niveau de régions du tégument appliquées par
la pesanteur sur le support.
L'importance de ces diverses sortes de renseignements varie
beaucoup suivant les conditions de milieu 1. La vue se trouve él
iminée dans l'obscurité et est source d'erreur quand des circons-
1. Nous n'envisageons ici que le cas des Vertébrés. Chez beaucoup d'In
vertébrés, les données sont analogues; des combinaisons de réceptions ocul
aires, statocystiques, tactilo-rnusculaires régissent les attitudes, et des modif
ications des réceptions visuelles entraînent des troubles d'équilibration,
comme H. Schöne en a obtenu chez des larves de Dytiques par ablation
de groupes de stemmates (Die Augen als Gleichgewichtsorgan bei Wasser-
kâferlarven. Die Naturwissenschaften, 7, 1950, p. 235).
l'année psychologique, m 11 REVUES CRITIQUES 162
tances exceptionnelles donnent une obliquité à des lignes ou à
des plans qui sont normalement horizontaux ou verticaux.
A une certaine profondeur dans l'eau, une équivalence de dens
ité élimine les données tactiles et les renseignements d'ordre musc
ulaire, qui, en relation avec, la pesanteur, sont éventuellement
modifiés par les forces qui entrent en composition actuelle.
Enfin, pour les réceptions statocystiques, parfaites dans l'im
mobilité ou au cours de déplacements de vitesse uniforme, elles
deviennent aussi très ambiguës dans les accélérations linéaires,
sur lesquelles elles peuvent d'ailleurs renseigner par là même ind
irectement, et elles trompent entièrement quand intervient une
force centrifuge se combinant avec la gravitation.
Il se produit heureusement des suppléances et des corrections,
dérivant du jeu des catégories différentes de réceptions.
Pour les déplacements uniformes dans un plan horizontal, c'est
essentiellement par la vue — en dehors de données tactiles éven
tuelles — qu'ils peuvent être perçus. Pour les départs, les arrêts
et toutes accélérations ou décélérations en général, en dehors de
l'intervention des statocystes en cas de déplacements linéaires, la
vue est encore essentielle, mais l'appareil des canaux semi-circulaires
intervient dans les accélérations angulaires pour permettre des
réactions avec une bien moindre latence, fort importantes pour
le maintien de l'équilibre en cas d'oscillations de la verticalité.
Seulement ce dernier appareil, qui commande des réactions ocu
laires, normalement appropriées à un bon exercice de la vue, est
l'origine de très graves erreurs quand, dans des conditions il est
vrai assez exceptionnelles, se produit — ce qui n'est guère possible
que dans le plan horizontal — l'arrêt d'un mouvement de rotation
prolongé. Car tout se passe alors comme si l'organisme, devenu
immobile, était animé d'un mouvement accéléré de sens inverse,
conséquence de l'inertie du liquide des canaux sur laquelle se fonde
la perception de déplacements brusques pouvant exiger des réac
tions correctrices. Au cours d'une rotation dans le plan horizontal,
les yeux (ou, quand ceux-ci sont immobiles, la tête, comme chez
les oiseaux) se déplacent, tournant en sens inverse, afin de maint
enir une vision nette en gardant un point de fixation (phase lente
du nystagmus), puis, arrivant à fin de course, vont brusquement
chercher à l'opposé un nouveau point de fixation (secousse nystag-
mique) qu'ils maintiendront par une rotation appropriée. Si l'on
fait tourner autour d'un sujet immobile, homme ou animal, un
décor cylindrique, on obtient la même réaction oculaire, le même
nystagmus dit optocinétique. Mais, dans l'obscurité, les réceptions
labyrinthi ques suffisent à provoquer ce nystagmus, qui bat d'autant
plus vite que l'accélération est plus grande, mais qui s'arrêtera
quand le mouvement sera devenu uniforme; le nystagmus vesti-
bulaire est provoqué, même à la lumière, à l'arrêt d'une rotation, H. PIERON. RÉCEPTIONS VISUELLES ET LABY1UIMT1IIQ U ES 163
cette fois en contradiction avec les nécessités de la vue, ce qui
engendre des impressions vertigineuses et des illusions visuelles de
mouvement, qu'on peut mettre en évidence également sur les images
consécutives, comme l'a fait Göthlin (1946). La répétition de cette
expérience de l'arrêt d'une rotation entraîne une certaine correction
progressive avec réduction de ce nystagmus post-rotatoire 1 qui
ne s'accorde plus avec les réceptions visuelles, alors que la coor
dination est adaptative au départ (comme celle qui tend à maintenir
l'horizontalité des yeux dans des inclinaisons statiques et qui est
également un réflexe vestibulaire). Ainsi la vue contribue à rectifier
des erreurs de perceptions et de réactions spatiales d'origine ves
tibulaire, mais elle peut aussi contribuer à ces erreurs dans la mesure
où des réactions oculaires réflexes inadaptées sont commandées
par les réceptions labyrinthiques, et cela entraîne des complexus
à résultats très variables suivant les espèces animales 2, les indi
vidus, et, pour un individu donné, suivant les circonstances, les
expériences antérieures, les conditions de milieu, etc.
Le vol en avion a rendu particulièrement évidents ces jeux
compliqués de la spatiahsation. De fortes accélérations linéaires et
angulaires interviennent, et la force centrifuge surtout prend de
plus en plus, avec les vitesses actuellement atteintes, des valeurs
qui rendent négligeable, vis-à-vis d'elle, la force de la pesanteur.
La spatialisation vestibulaire est tout à fait incertaine en avion,
comme Mac Çorquodale (1948) l'a particulièrement mis en évidence.
Aussi l'hyperexcitabilité labyrinthique, exagérant des réactions
inadaptées, est de beaucoup plus dangereuse dans le pilotage que
l'inexcitabilité. Les repérages visuels, alors que le cadre fourni par
l'avion n'a pas de stabilité spatiale, font souvent défaut, non seu
lement la nuit, mais en plein jour au milieu des nuages, éventualité
fréquente. Et les réflexes oculaires exercent des perturbations, dont
l'étude a été poursuivie ces dernières années, en particulier sous
la forme de l'illusion « oculogyrale » ou vertige visuel, qui comporte
des apparences de déplacement des objets immobiles, à laquelle
Graybiel et Hupp (1946) ont consacré des séries d'expériences,
et de l'illusion « oculo-gravique » (Clark, Graybiel et Mac Çorquod
ale, 1948) ou phénomène des chevaux de bois (Clyde E. Noble,
1949), qui comporte une inclinaison apparente de la verticale par
action de la force centrifuge.
1. Le seul exercice de la vision a une influence réductrice sur la durée du
nystagmus post-rotatoire comme l'a établi Mowrer (The influence of vision
during bodily rotation upon the duration of post-rotational vestibular nys
tagmus. Ada oto-laryngol., 25, 1937, 350).
2. Wodack (1948) considère la sensibilité proprioceptive musculaire
comme, dominant die/ l'homme, avec moindre rôle de la vision, et la sensi
bilité labyrinthique comme dominant die/ les Poissons et les Oiseaux. Mois
son opinion, n'a pas un fondement expérimental valable et se lieurle à de
nombreuses données. 164 REVUES CRITIQUES
La latéralisation auditive, qui pourrait paraître indépendante,
subit elle-même des influences au cours des rotations que N. D. Ar-
noult (1950) a étudiées chez les sujets entraînés à localiser une
source sonore et soumis à une rotation dans le fauteuil de Barany
(10 tours en 20 secondes) : pendant une quinzaine de secondes
après l'arrêt, dans 85 % des cas, il y a un déplacement apparent de
la source de 10 à 20° (presque toujours dans la direction où s'effec
tuait la rotation antécédente).
Comme, en avion, les renseignements fournis par les propriocep-
teurs musculaires et les récepteurs tactiles sont faussés également
par les accélérations et l'action de la force centrifuge, il est néces
saire de ne se fier qu'aux indications des appareils, dont les aiguilles
se déplacent dans des cadres fixes de repérage.
Mais, en dehors des problèmes pratiques, des recherches récentes
sur les régulations spatiales chez les animaux et chez l'homme ont
apporté d'intéressantes données sur les coordinations physiologiques
intégrant les renseignements visuels et vestibulaires. Nous en pas
serons en revue quelques-unes.
Un compromis réalisé chez les Poissons.
Dans les conditions normales, les Poissons reçoivent l'éclairement
uniquement par en haut, et ont par là un procédé de repérage de
la verticale que E. Von Holst (1935) a bien mis en évidence chez les
Crénilabres. Lorsqu'on a détruit les labyrinthes de ces Poissons, il
suffit de les éclairer par en dessous pour les voir se retourner de
180° et nager ventre en l'air, expérience symétrique de celle de
Von Kreidl chez les crevettes à qui de la limaille de fer avait été
fournie après la mue pour remplir les statocystes et que l'approche
d'un aimant par en haut faisait immédiatement se retourner.
Mais quand la déviation de la pesanteur est donnée aux Poissons
par leur appareil vestibulaire, que se passe-t-il si on les soumet
à un éclairement latéral? Von Holst a montré qu'il y avait une comp
osition des deux forces orientatrices, et Ch. Thibault en a fait à
son tour une étude systématique sur la carpe. Le poisson est habitué
à rester maintenu par un corset de rhodoïd qui permet uniquement
une rotation autour de l'axe longitudinal. On éclaire un œil avec un
faisceau parallèle incliné de 65°, 90° ou 115°, l'autre œil, dans l'aqua
rium noirci, ne recevant qu'un éclairement négligeable. Une aiguille
solidaire du corset permet d'apprécier l'angle de rotation du poisson
sous l'influence de la lumière. Cet angle constitue un compromis
entre la direction de la pesanteur et celle du faisceau lumineux;
lorsque celui-ci est horizontal (angle de 90°), la rotation du poisson
autour de l'axe longitudinal ne dépasse jamais 40°, et en général PIÉRON. RÉCEPTIONS VISUELLES ET LABYRINTHIQUES 165 H.
même atteint au plus 20°, exposant davantage, mais non symétri
quement, la région dorsale au faisceau éclairant.
Ce compromis réflexe est fonction d'un rapport de forces excitat
rices. Dans les expériences de Thibault, l'action gravifique étant
constante, ce qui peut varier, c'est l'éclairement; or, l'angle moyen
de rotation croît sensiblement comme le logarithme de celui-ci entre
0,5° à 0,075 lux et 27° à 260 lux (tandis que Von Holst trouvait une
proportionnalité directe à l'éclairement). Grâce à cette action quant
itative de la force d'excitation, Thibault a pu mettre en évidence
des différences de sensibilité des régions de la rétine (la rétine centrale,
riche en cônes, étant la plus sensible, et la ventrale l'étant
davantage que la dorsale, où les cônes sont les moins nombreux),
et il a pu indiquer les inégalités d'efficience des différentes radia
tions spectrales (action maxima à 460 mjji, a\ec des sommets d'eff
icience à 530 et 650 mjj., comme si étaient mis en jeu trois systèmes
récepteurs — impliqués par le trichromatisme — avec leurs courbes
de visibilité discontinues.)
Tout à l'opposé, Von Holst (1950), en mettant en concurrence
l'action d'un éclairement latéral fixe avec des actions de force variable
par centrifugation en diverses directions, a cherché à préciser le
mécanisme de la réception utriculaire chez toute une série de petits
poissons encagés dans un cylindre, en établissant un modèle per
mettant de représenter le jeu mécanique des forces. Il a pu montrer
qu'il y avait addition des effets d'excitation des deux appareils symét
riques (en réalisant des ablations unilatérales) et que l'efficacité
appartenait à une force tangentielle (Scherung), avec sensibilité
maxima autour du zéro de déplacement statolithique 1. L'efficacité
s'est montrée directement proportionnelle à la force.
Il a ainsi vérifié la théorie de Breuer, et il a constaté que le jeu
réflexe ne comportait aucune adaptation. Les résultats de la combi
naison des deux catégories de données peuvent donc être prévus
avec précision.
Nous allons voir qu'il n'en est pas ainsi pour les réactions percep
tives humaines.
Mais on trouverait certainement des différences spécifiques chez
les Poissons, dont certains ont des organes vestibulaires très inéga
lement développés, les Exocoetes (poissons volants) n'ayant que
des organes statocystiques rudimentaires, ainsi que les Cycloptères
qui restent collés aux pierres ou à des bois flottants, ou les Tétro-
dons qui se laissent flotter ventre en l'air 2.
1. C'est de l'utricule seul que proviennent les indications statocystiques
sur la direction de la pesanteur intervenant dans l'orientation statique des
Poissons, bien que la lagena possède aussi des récepteurs gravi fîques,
comme l'a montré une recherche de Lore Schœn et Von Holst. La lagena
interviendrait toutefois dans l'équilibration par une action tonique s'excr-
çant sur un centre homolatéral de régulation.
2. Les indications sont données par Mygind (Ada Neural, el Psijchialrica revues critiques 166
Variabilité perceptive
dans les conflits ovtico-vestibulailies.
Dans les conditions normales pour un sujet debout, avec collabora
tion des données visuelles, vestibulaires et proprioceptives muscul
aires 1, l'appréciation de la verticalité s'effectue avec une très grande
précision; dans un fauteuil oscillant, cette précision est encore grande,
même en l'absence de données visuelles, surtout quand les oscilla
tions sont uniquement latérales, un peu moindre pour des oscillations
antéropostérieures ou obliques, comme l'ont montré Passey et
Guedry Jr (1949) à la suite d'expériences sur six sujets dansunLink-
trainer. La précision moyenne pour l'oscillation latérale d'un fau
teuil, trouvée par Cecil Mann, Berthelot-Barry, Nowell et Dauterive
Jr (1949) chez deux groupes d'étudiants, en l'absence de repérage
visuel, a été trouvée de 0,8°, mais atteignant 0,3° avec données
visuelles. Les données tactilo-kinesthésiques ne sont d'ailleurs pas
sans intervenir chez le sujet assis, car la précision a été trouvée
moindre par ces auteurs quand leurs sujets étaient assis sur des
coussins rembourrés 2. En l'absence de données visuelles, sous l'ac
tion de la force centrifuge, la verticale apparente s'incline, soit
qu'on l'apprécie visuellement, soit qu'on l'estime d'après des att
itudes posturales (en maniant une baguette par exemple). Clyde
E. Noble (1949) a soumis trois sujets a une force centrifuge gra-
duable dans un manège tournant, et constaté qu'une ligne lumineuse
orientable, réglée parles sujets suivant la direction de leur verticale
apparente, était déviée d'un angle sensiblement égal à celui corre
spondant à la résultante des deux forces gravifique et centrifuge,
avec toutefois nettement moins de précision, et beaucoup plus de
variabilité individuelle que dans le repérage statique sous action de
la seule pesanteur. Voici en effet les déviations moyennes des trois
sujets pour huit valeurs de la déviation de la force gravifique (en
degrés <p).
cp . . . . 6,2 9,7 13,8 18,5 23,6 28,9 34,3 39,5
Déviation. 6,25 8,69 11,66 16,25 20,42 28,87 35,20 41,67
belg., 49, 1949, 194) qui rappelle aussi que la baleine a des organes vestibul
aires statiques très développés (fournissant des données sur les accélérations
linéaires), mais des canaux semi-circulaires rudimentaires (les
rotatoires devant jouer un faible rôle).
1. En 1938, une revue de la littérature, conduisant à donner la primauté
aux données vestibulaires, a été apportée par J. J. Gibson et O. H. Mowrer
(Determinants of the perceived vertical and horizontal. Psychol. Rev., 45,
300-323).
2. Des limaces immergées perçoivent une inclinaison d'un plan de l'ordre
de 2° d'après mes expériences et des variations de pente d'à peine 20'. Dans
un fauteuil inclinable redressé, l'erreur moyenne trouvée par W. Fischer ne
dépassait pas 30' (cf. H. Piéron. Sensibilité à la pesanteur et réactions
géotropiques chez les Limaces. Annales Physiol., 1928, 1-20). II PIÉRON. RÉCEPTIONS VISUELLES ET LAP, YRINTHIQUES 167
La correspondance est encore très satisfaisante. Mais, quand il
y a désaccord entre les repères visuels et ceux que fournissent les
propriocepteurs et les appareils vestibulaires, que se passe-t-il chez
l'homme? On savait déjà que de tels désaccords se traduisaient par
des illusions perceptives caractérisées par des déviations de la ver
ticale apparente, et de telles déviations, observables déjà quand la
tête est simplement penchée, ont été l'objet de très nombreuses
études, depuis Aubert 1. L'étude systématique en a été récemment
faite au Laboratoire de Psychologie de Brooklyn College par H. A.
Witkin (1949-1950) avec plusieurs collaborateurs (Cf. Asch et Wit-
kin, Wapner et Witkin), en particulier au moyen d'une installation
expérimentale comportant essentiellement une cage inclinable et
susceptible d'être entraînée dans un mouvement, le sujet se trouvant
assis dans cette cage, sur un fauteuil, susceptible lui-même de subir
des inclinaisons indépendantes.
Lorsque la cage tourne, sans autre influence que celle de la force
centrifuge, on constate que, en l'absence de vision, pour une vitesse
donnant avec la gravitation une composante inclinée à 20,5°, la
verticale apparente s'incline un peu moins, de 10,7° en moyenne,
et pour une inclinaison de 33,4° de la composante, s'incline en
moyenne de 24,7° (par réglage d'une baguette mobile sur axe qui
doit être orientée verticalement). Lorsqu'interviennent les repères
visuels, le conflit se traduit par une action correctrice notable; les
inclinaisons moyennes de la verticale apparente se ramènent à
3,1° et 6,3°. Mais la variabilité du compromis est considérable sui
vant les individus.
Sur les 258 sujets des deux sexes, il en est qui, avec repères visuels,
maintiennent exacte la direction de la verticale ou ne dépassent
pas 1° d'inclinaison2, tandis que d'autres atteignent des inclinaisons
de 17°. Mach avait affirmé la prédominance des données posturales;
or, on constate que la peut se renverser selon les
sujets. Et, à cet égard une différence moyenne nette est apparue
entre les deux sexes. La prédominance visuelle est manifeste chez
les femmes. En faisant basculer plus ou moins la cage, le fauteuil
restant immobile ou basculant lui-même dans le même sens ou en
sens inverse, on constate que la cage, qui forme le cadre de repérage
visuel, peut être considérée comme verticale pour des inclinaisons
variables selon les sujets, et qui ont pu atteindre jusqu'à 56° chez
des femmes. En moyenne, avec inclinaison du fauteuil du même
côté, la verticale apparente de la cage est maintenue jusqu'à 115°
d'inclinaison chez les hommes, jusqu'à 17,7° chez les femmes. Quand
1. On a désigné ces déviations sous le nom de « phénomène d'Aubert »
(cf. G. E. Müller. Ueber das Aubert'sche Phänomen. Zeitsclir. Sinnes-
phusiol., 49, 1915, 109).
2. Chez des aspirants de marine, Dassey (1950) ne trouve que des erreurs
de 2 à 3°. 168 REVUES CRITIQUES
le fauteuil est incliné en sens inverse de la cage, celle-ci est encore
perçue droite jusqu'à 22,9° pour les hommes, jusqu'à 30,3° pour
les femmes.
Le sujet ayant à rétablir la verticalité de son fauteuil subit l'action
suggestive de la cage, inclinée du même côté, jusqu'à faire une
erreur moyenne de 8,6° chez les hommes, de 12,5° chez les femmes,
et, si la cage est inclinée en sens inverse, une erreur de 7,8° pour
les hommes, de 9,6° pour les femmes.
Dans des conditions expérimentales plus simples (Witkin et
Asch), en utilisant un repérage visuel suggestif sous forme d'un
cadre lumineux dans l'obscurité, que l'on peut basculer plus ou
moins d'un côté ou de l'autre, et en demandant aux sujets de placer
verticalement une baguette lumineuse alors qu'ils sont assis dans
un fauteuil lui-même inclinable, on obtient des compromis analogues
avec les mêmes difîérences systématiques entre les deux sexes.
L'erreur, sous forme d'une inclinaison de la baguette dans le sens
du cadre, due à la suggestion visuelle, atteint les valeurs moyennes
suivantes ;
Hommes Femmes
7,40 110 Corps droit
12,50 16,9o incliné comme le cadre . . .
14,50 19,lo — en sens inverse ....
De même une inclinaison de 30° du champ visuel par jeu d'un
miroir (Asch et Witkin) exerce une influence variable, nulle chez
certains, forte chez d'autres.
La différence entre les sexes s'observe déjà chez les enfants où
la suggestion du cadre est plus forte dans le jeune âge (inclinai
son de la baguette atteignant 25° chez les fillettes de 8 ans), avec
un accroissement de la résistance à cette suggestion très marqué
entre 10 et 13 ans.
Pour la précision du maintien de la position d'une plate-forme
instable sur laquelle le sujet se tient en équilibre, le score féminin
représente 84 % du score masculin quand la vision s'exerce nor
malement et seulement 67 % à l'obscurité. L'aide visuelle se montre
plus importante chez les femmes (Wapner et Witkin). Ainsi les
perturbations visuelles sont-elles plus gênantes pour elles. En
mesurant les oscillations du corps gardant la position droite, le
total de celles-ci (de la tête et de la hanche) dans les deux sens,
transversal et sagittal, atteint dans des conditions normales, avec
usage de la vue, 71,6 mm. chez les hommes et 70,2 mm. chez les
femmes, par minute (à l'ataxiamètre); mais, à l'obscurité, avec un
cube lumineux oscillant, les valeurs atteignent 125,6 mm. chez les
femmes et 111,0 seulement chez les hommes.
La prédominance de la vue s'est d'ailleurs manifestée aussi chez PlÉRON. RÉCEPTIONS VISUELLES ET LABYRINTHIQUES 169 H.
les femmes dans le conflit de la vue et de l'ouïe pour la latéralisation
d'une source sonore : un expérimentateur, visible par une glace,
parle au sujet placé dans une chambre sourde, et l'on modifie la
localisation auditive par changement progressif de longueur de l'un
des deux tubes acoustiques transmettant la voix aux oreilles du
sujet; un décalage de 5,3 cm. étant perçu en l'absence de vision,
la stabilité de l'image visuelle retarde jusqu'à 8,7 cm. l'apparition
du décalage chez les hommes et jusqu'à 11,1 cm. chez les femmes.
Mais ces différences moyennes entre les deux sexes s'accom
pagnent, à l'intérieur de ces deux groupes, d'une grande variabilité
individuelle, à l'inverse de ce qui paraît se produire dans les com
promis spatiaux des Poissons, chez lesquels, toutefois, on ne s'est
pas spécialement préoccupé d'établir la marge réelle des variations
individuelles.
Quelques données sur cette marge chez des animaux sont fournies
par un travail, inspiré par les recherches de Witkin, qu'ont entre
pris chez des rats Riess, Kratka et Dinnerstein. Ils ont examiné
l'influence qu'une inclinaison des repères visuels de la verticale
pouvait exercer sur l'attitude des rats marchant sur une barre
cylindrique maintenue par deux ressorts antagonistes l'empêchant
de tourner. Cette barre traverse une chambre close à éclairage
interne que l'on peut incliner sans agir sur la barre. On note le
pourcentage des oscillations vers la droite ou la gauche, témoignant
d'une inclinaison du rat, au cours de la traversée de la chambre.
Quand la chambre est droite, en moyenne dans deux séries, il y a
légère prédominance droite (54,1 et 51,8 %). Cette prédominance
s'accentue nettement quand la chambre est inclinée à droite de
10° (58,8) et est remplacée par une prédominance vers la gauche
(58,3) quand la chambre est inclinée de 10° à gauche. Pour des
inclinaisons supérieures de la chambre (20° et 30°), l'effet visuel — -
qui entraînerait un déséquilibre sur la barre — se trouve annulé
et les données posturales reprennent leur influence exclusive.
Mais, en ce qui concerne l'action visuelle d'une faible inclinaison
de la verticale, alors qu'entre les cinq rats mâles et les cinq femelles
examinés, il ne s'est pas manifesté de différence à l'opposé des don
nées humaines, la marge des variations individuelles a été assez
considérable (proportions de rotations du côté de l'inclinaison
visuelle allant de 41,9 à 80,5 pour une valeur moyenne de 58 à 59).
Les mécanismes régulateurs.
Les coordinations vestibulo-oculaires sont régies par des réflexes
congénitaux chez les Vertébrés. Sperry (1946) en a fait une démonst
ration nouvelle en transplantant précocement les yeux chez des
têtards, avant développement des capacités fonctionnelles, l'œil
droit étant inséré dans l'orbite gauche et réciproquement. Or, les

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.