Représentation, catégorisation et évaluation : différences entre experts et novices dans le domaine des meubles d'antiquité - article ; n°3 ; vol.102, pg 423-448

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L'année psychologique - Année 2002 - Volume 102 - Numéro 3 - Pages 423-448
Résumé
L'objectif de cette recherche était d'identifier, chez des experts, certaines caractéristiques concernant la structure et la cohérence de leurs représentations ainsi que les évaluations des stimuli de leur domaine d'expertise. Dans cette étude, nous nous sommes intéressés à la manière dont des experts et des novices en antiquité se représentent, catégorisent et évaluent des meubles anciens à travers des tâches de tri et d'évaluation. Les résultats ont montré que les experts ont des représentations plus hiérarchisées que les novices. Les experts utilisent plus de critères pour établir une structure graduée de la catégorie «fauteuils anciens ». Ils ont des représentations plus cohérentes et il y a chez eux un lien plus étroit entre évaluations globales et dimensions sous-jacentes. De plus, les experts se montrent plus extrêmes que les novices lorsqu'ils évaluent les stimuli de leur domaine d'expertise.
Mots-clés : expertise, représentation, catégorisation, évaluation, extrémisme.
Summary : Representation, categorisation and evaluation : Differences between experts and novices in the domain of antique furniture.
The objective of our research was to identify experts' characteristics regarding the structure and the coherence of their representations as well as their evaluations of stimuli in their domain of expertise. In the present study, we were interested in how experts and novices in the domain of antique furniture represent, categorize, and evaluate ancient furniture in different sorting and evaluation tasks. The results show that experts have more hierarchical representations than novices. Experts use more criteria to establish a graded structure of the category « antique armchairs ». They have more coherent representations, and there is in experts a stronger link between global evaluations and underlying dimensions. In addition, experts are more extreme than novices when they evaluate stimuli in their domain of expertise.
Keys words : expertise, representation, categorisation, evaluation, extremism.
26 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mardi 1 janvier 2002
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A. Chatard-Pannetier
Markus Brauer
P. Chambres
P. Niedenthal
Représentation, catégorisation et évaluation : différences entre
experts et novices dans le domaine des meubles d'antiquité
In: L'année psychologique. 2002 vol. 102, n°3. pp. 423-448.
Résumé
L'objectif de cette recherche était d'identifier, chez des experts, certaines caractéristiques concernant la structure et la cohérence
de leurs représentations ainsi que les évaluations des stimuli de leur domaine d'expertise. Dans cette étude, nous nous sommes
intéressés à la manière dont des experts et des novices en antiquité se représentent, catégorisent et évaluent des meubles
anciens à travers des tâches de tri et d'évaluation. Les résultats ont montré que les experts ont des représentations plus
hiérarchisées que les novices. Les experts utilisent plus de critères pour établir une structure graduée de la catégorie «fauteuils
anciens ». Ils ont des représentations plus cohérentes et il y a chez eux un lien plus étroit entre évaluations globales et
dimensions sous-jacentes. De plus, les experts se montrent plus extrêmes que les novices lorsqu'ils évaluent les stimuli de leur
domaine d'expertise.
Mots-clés : expertise, représentation, catégorisation, évaluation, extrémisme.
Abstract
Summary : Representation, categorisation and evaluation : Differences between experts and novices in the domain of antique
furniture.
The objective of our research was to identify experts' characteristics regarding the structure and the coherence of their
representations as well as their evaluations of stimuli in their domain of expertise. In the present study, we were interested in how
experts and novices in the domain of antique furniture represent, categorize, and evaluate ancient furniture in different sorting
and evaluation tasks. The results show that experts have more hierarchical representations than novices. Experts use more
criteria to establish a graded structure of the category « antique armchairs ». They have more coherent representations, and
there is in experts a stronger link between global evaluations and underlying dimensions. In addition, experts are more extreme
than novices when they evaluate stimuli in their domain of expertise.
Keys words : expertise, representation, categorisation, evaluation, extremism.
Citer ce document / Cite this document :
Chatard-Pannetier A., Brauer Markus, Chambres P., Niedenthal P. Représentation, catégorisation et évaluation : différences
entre experts et novices dans le domaine des meubles d'antiquité. In: L'année psychologique. 2002 vol. 102, n°3. pp. 423-448.
doi : 10.3406/psy.2002.29600
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_2002_num_102_3_29600L'Année psychologique, 2002, 102, 423-448
Laboratoire de Psychologie Sociale de la Cognition
Université Biaise- Pascal1
CNRS UNR 6024
REPRÉSENTATION, CATÉGORISATION ET ÉVALUATION :
DIFFÉRENCES ENTRE EXPERTS ET NOVICES
DANS LE DOMAINE DES MEUBLES D'ANTIQUITÉ
Angélique CHATARD-PANNETIER2, Markus BRAUER,
Patrick CHAMBRES et Paula NlEDENTHAL
SUMMARY : Representation, categorisation and evaluation : Differences
between experts and novices in the domain of antique furniture.
experts' characteristics The objective of our research was to identify
the structure and the coherence of their representations as well as their regarding
evaluations of stimuli in their domain of expertise. In the present study, we
were interested in how experts and novices in the domain of antique furniture
represent, categorize, and evaluate ancient furniture in different sorting and
evaluation tasks. The results show that experts have more hierarchical
representations than novices. Experts use more criteria to establish a graded
structure of the category « antique armchairs ». They have more coherent
representations, and there is in experts a stronger link between global
evaluations and underlying dimensions. In addition, experts are more extreme
than novices when they evaluate stimuli in their domain of expertise.
Keys words : expertise, representation, categorisation, evaluation,
extremism.
L'expertise est depuis longtemps source d'intérêt pour les
psychologues (e.g., Adelson, 1981 ; Chase et Simon, 1973 ; Chi,
Glaser et Farr, 1988 ; Chi, Glaser et Rees, 1982 ; De Groot,
1965 ; Sweller, Mawer et Ward, 1983 ; Voss, Greene, Post et
Penner, 1983). Les travaux sur ce thème alimentent deux fîna-
1. 34, avenue Carnot, 63037 Clermont-Ferrand Cedex.
2. E-mail : pannetier@srvpsy.univ-bpclermont.fr. 424 A. Chatard-Pannetier et al.
lités complémentaires. Tout d'abord, dans un champ appliqué,
l'étude de l'expertise a pour vocation l'amélioration des perfo
rmances des experts, et la formation des novices. Ensuite, d'un
point de vue plus fondamental, l'étude du fonctionnement
cognitif des experts permet de mieux comprendre le fonctionne
ment cognitif de l'individu en général (Caverni, 1988). La com
préhension des processus psychologiques chez les experts paraît
alors comme un enjeu majeur pour la recherche en psychologie.
L'étude rapportée ici contribue à ce double objectif. Plus parti
culièrement, notre but était d'identifier, chez des experts, certai
nes caractéristiques concernant la manière dont ils se représen
tent les stimuli de leur domaine d'expertise, la manière dont ils
les catégorisent, et la manière dont ils évaluent ces mêmes
stimuli.
Pour mettre en évidence la spécificité des experts concernant
la manière dont ils se représentent les informations dans leur
domaine d'expertise, nous avons appréhendé en premier lieu la
hiérarchisation des informations stockées en mémoire. Nous
avons ainsi comparé le nombre de niveaux que les experts et les
novices utilisent pour se représenter les stimuli dans un domaine
donné. Différents travaux mettent en évidence une hiérarchisa
tion plus importante des représentations des experts. Ainsi,
s'intéressant à la mémoire des experts, Chase et Ericsson (1982)
entraînent des participants à la mémorisation de suite de chif
fres. Ils constatent que les individus devenus experts font preu
ves de capacités mémorielles importantes. Selon ces auteurs, les
aptitudes des experts seraient en fait dues à une organisation en
mémoire à long terme plus hiérarchisée que les novices (voir
aussi Biederman, 1972 ; Bower, Black et Turner, 1979). Les
experts se représenteraient en mémoire les stimuli de leur
domaine d'expertise de manière plus structurée, organisant ces
stimuli dans des catégories inclusives (Akin, 1982 ; Honeck, Fir-
ment et Case, 1987). Ces travaux sont cohérents avec l'idée que
les experts prennent en compte plus de critères de classification
(Boster et Johnson, 1989). Car plus un individu utilise de critè
res de classification plus il devrait former de niveaux de catégo
risation. Le premier critère servirait pour établir le premier cla
ssement, le deuxième pour établir des sous-catégories, et
ainsi de suite. Nous nous attendions donc à ce que les experts
aient des représentations plus hiérarchisées, c'est-à-dire qu'ils
devraient utiliser plus de niveaux de catégorisation pour se Représentation des experts 425
représenter les stimuli de leur domaine d'expertise que les novi
ces (Hl).
Concernant la manière dont les experts structurent les caté
gories utilisées pour se représenter les stimuli de leur domaine
d'expertise, nous nous sommes intéressés à ce qui détermine la
« structure graduée » des catégories [anglais : graded category
structure] utilisées par les experts et les novices. En effet, les tr
avaux sur la catégorisation ont montré que tous les membres
d'une catégorie ne sont pas égaux quant à leur typicalité. Les
catégories naturelles ont une structure graduée, dans laquelle
certains membres sont de meilleurs exemples de la catégorie que
d'autres (Rips, Shoben et Smith, 1973 ; Rosch, 1973 ; Smith,
1978). Par exemple, pour la majorité des individus, le rouge-
gorge est jugé comme un meilleur exemple de la catégorie
« oiseaux » que le pingouin. Les travaux de Atran (1999) et de
Lynch, Coley et Medin (2000) supportent l'idée que le type
d'expérience que l'on entretient avec les membres d'une caté
gorie peut affecter les structures internes de cette catégorie. Ces
travaux conduisent à penser que l'expertise aurait des répercu
tions sur la structure graduée de la catégorie, c'est-à-dire sur les
facteurs qui déterminent à quel point les différents membres
sont considérés comme étant de bons exemples de la catégorie.
En extrapolant les résultats des travaux antérieurs, nous avons
fait l'hypothèse que les novices avaient une structure graduée
différente de celle des experts. Ceci les conduirait, pour juger de
ce qui constitue un bon exemple de la catégorie, à utiliser plus de
critères que les novices (H2).
Pour aller plus loin dans la mise au jour de la spécificité des
experts, il convenait de tenir compte de leur activité quoti
dienne. Généralement, les experts remplissent différentes tâches,
comme évaluer des objets, les comparer, décider de les acheter
ou de les vendre, donner des conseils, etc. Ceci impliquait aussi
de s'intéresser aux aspects évaluatifs de la représentation telle
que l'extrémisme des évaluations globales ainsi que les carac
téristiques des dimensions sur lesquelles sont fondées ces
évaluations.
De nombreuses études ont montré que les experts ont des
représentations évaluativement plus cohérentes que les novices.
Converse (1964) a utilisé le terme constrained pour décrire les
croyances et attitudes d'experts politiques. Selon lui, les repré
sentations d'experts politiques sont fondées sur des principes 426 A. Chatard-Pannetier et al.
idéologiques, ce qui les rend évaluativement cohérentes. Lusk et
Judd (1988) ont étudié la manière dont des individus plus ou
moins bien informés sur l'actualité politique se représentaient
les informations concernant différents candidats politiques. Ils
s'intéressaient plus particulièrement à la représentation des
aspects positifs et négatifs associés aux candidats politiques,
donc aux « dimensions évaluatives sous-jacentes ». Ils ont mont
ré que les experts en politique avaient une vision plus cohérente
et utilisaient des dimensions plus intercorrélées
que les novices. Selon Tesser (1978), la réflexion conduit
l'individu à organiser ses représentations de manière cohérente.
Le « simple » fait de réfléchir sur notre évaluation d'un stimulus
nous conduirait à apprécier encore plus les stimuli positifs et
encore moins les stimuli négatifs. La réflexion mènerait l'ind
ividu à ajouter des cognitions cohérentes avec l'évaluation glo
bale et à réinterpréter ou supprimer des cognitions incohérentes
avec l'évaluation globale. Les experts sont quotidiennement
amenés à réfléchir sur les stimuli de leur domaine d'expertise.
Tout ceci nous a conduit à attendre, chez des experts, des repré
sentations évaluativement plus cohérentes que celle des novices.
Ceci devrait se manifester par une intercorrélation entre les
dimensions évaluatives sous-jacentes plus forte chez les experts
que chez les novices (H 3).
Quant à la relation entre représentations et évaluations des
experts, différents travaux montrent que les global
es des experts sont fondées sur davantage de dimensions sous-
jacentes que celles des novices (Converse, 1964 ; Lusk et Judd,
1988). Ceci serait dû à la plus grande capacité des experts à trai
ter un grand nombre d'informations en même temps et à les
intégrer dans un jugement global (Adelson, 1981 ; Chase et
Simon, 1973 ; Patel, Groen et Arocha, 1990). Par exemple,
Fiske, Kinder et Larter (1983) ont donné une description
détaillée d'un pays imaginaire, étiqueté comme étant soit capi
taliste soit communiste, à des participants qui étaient des
experts en politique étrangère ou non. Quand on leur a demandé
de faire des inferences, les experts se sont fondés sur les informa
tions communiquées dans la description détaillée alors que les
inferences des novices étaient relativement indépendantes des
ces informations. Ces derniers se laissaient fortement influencer
par l'étiquette que l'on avait donnée au pays dans le titre de la
description. Dans le cadre de notre étude, nous nous attendions Représentation des experts 427
à trouver une relation entre les évaluations globales et les
dimensions sous-jacentes plus forte chez les experts que chez les
novices. En d'autres termes, nous nous attendions à ce que les
évaluations sur les dimensions sous-jacentes soient un élément
de prédiction de l'évaluation globale plus efficace chez les
experts que chez les novices (H4).
Enfin, si les experts font appel à des dimensions évaluatives
sous-jacentes plus cohérentes (plus intercorrélées) que les novic
es, et s'ils se fondent davantage sur ces pour générer
des évaluations globales, on pouvait alors faire la prédiction que
les globales des experts seraient plus extrêmes que
celles des novices. Ceci est une conséquence quasi nécessaire si
l'on accepte un modèle additif de l'intégration de l'information
(Anderson, 1971 ; 1974). Judd et Lusk (1984) ont montré que la
relation entre le nombre de dimensions considérées et l'extr
émisme des évaluations globales dépend du degré d'inter-
corrélation des dimensions sous-jacentes. Si ces dimensions sont
fortement intercorrélées, le fait de considérer un grand nombre
de dimensions (comme le font les experts) entraînerait des éva
luations globales relativement extrêmes. En revanche, si les sont orthogonales, la relation entre le
nombre de dimensions considérées et l'extrémisme des évaluat
ions serait négative. Des arguments similaires ont été produits
par Judd et Brauer (1995), et Millar et Tesser (1986). Le fait que
les experts en actualité politique aient tendance à évaluer des
stimuli politiques de manière plus extrême que les novices a été
montré dans de nombreuses études (Brauer, Niedenthal et
Chambres, 2000 ; Lusk et Judd, 1988 ; Sidanius et Lau, 1989).
En référence aux travaux antérieurs et aux analyses présentées
ci-dessus, nous nous attendions à répliquer cet effet, c'est-à-dire
que les experts formuleraient des évaluations globales plus
extrêmes que les novices (H5).
Afin de tester nos différentes prédictions, nous nous sommes
intéressés à la manière dont des experts et des novices se repré
sentaient, catégorisaient, et évaluaient des stimuli dans un
domaine donné. La plupart des études sur les évaluations des
experts ont été menées dans le domaine politique. Or, c'est un
domaine chargé idéologiquement et qui se caractérise par une
dimension dominante, la dimension gauche-droite. Par consé
quent, certains résultats observés dans les études antérieures
pourraient être une spécificité du domaine politique. Pour A. Chatard- Pannetier et al. 428
rompre, à dessein, avec cette tradition, nous avons interrogé des
experts et des novices dans le domaine des meubles d'antiquité.
Pour appréhender le niveau de hiérarchisation des représentat
ions, les participants de notre étude devaient trier des photos
représentant des fauteuils d'antiquité. Ils indiquaient à quel
point chacun des constituait un bon exemple de la
catégorie « fauteuils d'antiquité ». Les participants devaient
positionner les différents fauteuils sur six dimensions spécifiques
(appelées par la suite dimensions sous-jacentes). De plus, ils éva
luaient de manière globale les fauteuils d'antiquité, ceci afin
d'estimer leur extrémisme évaluatif. Enfin, clôturant l'étude, un
questionnaire de connaissance sur l'Antiquité permettait de
mesurer le niveau d'expertise de chacun des participants.
L'objectif principal de cette étude était de mettre en évidence
les caractéristiques qui sont propres aux experts. Toutefois,
l'expert n'est jamais figé dans une stratégie de pensée unique. Il
tente de répondre de manière optimale aux exigences du domaine
en question (Biederman et Shiffrar, 1987). Leur efficacité est en
partie tirée de leur adaptation à l'environnement (Ericsson et
Lehmann, 1996). Ainsi, certains chercheurs affirment que les
experts font preuve d'une grande flexibilité cognitive afin de
répondre aux différents objectifs inhérents à leur domaine
d'expertise (Honeck, Firment et Case, 1987). On peut penser que
les experts ne disposent pas d'un seul schéma de représentation et
d'une seule grille d'évaluation, mais au contraire qu'ils font
preuve d'une flexibilité importante en fonction de la situation
dans laquelle ils se trouvent et en fonction des buts qu'ils poursui
vent dans cette situation (Fletcher, Rosanowski, Rhodes et Lang
er, 1992 ; Medin, Lynch, Coley et Atran, 1997). Partant de ces
travaux, on pouvait suggérer que les représentations et les éva
luations des experts seraient plus flexibles et dépendraient en
partie des buts immédiats qu'ils poursuivent. Pour explorer cette
idée, nous avons manipulé les buts que les participants devaient
se fixer tout au long de l'étude. On demandait à la moitié des par
ticipants de s'imaginer que leur but était de vendre les différents
meubles d'antiquité que l'on allait leur montrer (condition « ven
deur »). Pour les experts, cette situation correspondait étroit
ement à leur activité professionnelle car tous les experts étaient
des antiquaires, propriétaires d'un magasin d'antiquités. On
demandait à l'autre moitié des participants d'imaginer que leur
but était de choisir les meubles pour leur domicile (condition Représentation des experts 429
« acheteur »). Ce but était censé écarter les experts de la situation
dans laquelle ils exercent habituellement leur expertise. Par
conséquent, on pouvait s'attendre à ce que les experts adoptent
un pattern de réponse proche de celui des novices dans la condi
tion « acheteur » (H6).
A l'appui de cette littérature, nous avions fait les prédictions
suivantes : les experts se caractériseraient par des représentations
plus hiérarchisées que celles des novices. Ils auraient recours à de critères pour déterminer la structure graduée d'une caté
gorie dans leur domaine d'expertise. Critères qui, par ailleurs,
seraient plus abstraits. Ils percevraient les dimensions évalua-
tives sous-jacentes comme étant plus cohérentes et leurs évaluat
ions globales seraient davantage fondées sur ces dimensions
sous-jacentes. Ils se montreraient plus extrêmes quand il s'agit
d'évaluer les meubles d'antiquité de manière globale. Finale
ment, si les buts poursuivis influencent la représentation, la caté
gorisation, et l'évaluation chez les experts, on pouvait s'attendre
à ce que la différence entre experts et novices soit plus grande
dans la condition « vendeur » que dans la condition « acheteur ».
METHODE
PARTICIPANTS
Tous les participants de cette étude (N = 39) étaient des professionnels
en activité, sélectionnés sur ce seul critère. Le groupe d'expert était com
posé de 22 antiquaires et le groupe de novices de 17 libraires de livres
anciens. La répartition dans les différentes conditions expérimentales se
faisait de manière aléatoire, 9 novices et 11 experts se trouvaient dans la
condition « acheteur », 8 novices et 1 1 experts étaient dans la condition
« vendeur ». Le plan expérimental était de la forme A2*B2 en groupes
indépendants. Tous les experts et novices se sont portés volontaires pour
participer à l'étude et n'ont pas été rémunérés.
MATÉRIEL ET TÂCHES EXPÉRIMENTALES
Les cartes. Quarante-huit photos de fauteuils d'antiquité d'une grande
diversité étaient sélectionnées afin d'obtenir un échantillon de ce que l'on
pouvait alors trouver comme fauteuil d'antiquité. Les fauteuils étaient de A. Chatard- Pannetier et al. 430
style, de qualité et d'époque différents. Les photos étaient en couleurs, pré
sentées sur cartes DIN A5 (14,8 X 10,5 cm) et numérotées selon un class
ement aléatoire.
Tâche de tri. Nous avons utilisé la tâche de tri de cartes de Medin et al.
(1997). L'expérimentatrice donnait aux participants les 48 cartes avec les
photos de fauteuils anciens et leur demandait de trier ces cartes. Cette
tâche se décomposait en trois étapes.
La première étape consistait en un « classement de base » initié par la
consigne suivante : « Regroupez les fauteuils qui, selon vous, vont
ensemble, c'est-à-dire les fauteuils qui, selon vous, partagent des points
communs. » Les participants étaient libres de faire autant de groupes qu'ils
voulaient, selon les critères qu'ils désiraient. Quand ce classement de base
était terminé, on demandait aux participants de nommer le point commun
des fauteuils appartenant à un même groupe, et ceci pour chacun des grou
pes qu'ils avaient formés.
La seconde étape consistait en un classement super-ordonné. Les parti
cipants étaient invités à regrouper les catégories qu'ils venaient de former
dans des groupes supérieurs. L'expérimentatrice sollicitait à nouveau une
justification pour chaque nouveau groupe. Puis, elle invitait les partici
pants à faire de nouveaux regroupements à partir des groupes déjà formés.
Cette procédure était poursuivie jusqu'à ce que les participants ne souhai
tent plus faire de regroupements.
La troisième étape consistait en un classement supra-ordonné. L'expé
rimentatrice reconstituait les catégories créées par les participants lors du
classement de base, puis elle les invitait à faire des sous-groupes à
l'intérieur de chacun des groupes initiaux. Comme dans les 2 étapes précé
dentes, une justification était demandée pour chaque sous-groupe formé.
Puis elle invitait les participants à faire des groupes encore plus fins à
l'intérieur de chaque sous-groupe, et ainsi de suite jusqu'à ce que les parti
cipants indiquent que faire de nouvelles divisions n'auraient pas de sens.
Tâche du bon exemple. Nous avons utilisé la tâche du bon exemple de
Lynch, Coley et Medin (2000). Les participants devaient évaluer à quel
point chacun des 48 fauteuils représentait, pour eux, un bon exemple de la
catégorie « fauteuils d'antiquité », c'est-à-dire à quel point le fauteuil pré
senté correspondait à l'image type que le participant se faisait d'un fauteuil
d'antiquité. Pour répondre, les participants utilisaient une échelle en neuf
points qui allait de 1 = très mauvais exemple à 9 = très bon exemple.
Les dimensions sous-jacentes. Nous avons sélectionné six dimensions
distinctes auxquelles des experts et des novices en antiquité se réfèrent
généralement pour évaluer des fauteuils anciens. Cette sélection s'est faite à
la suite d'un prétest dans lequel nous avons demandé à huit experts et huit
novices d'énumérer les dimensions qu'ils prenaient en considération pour
dire s'ils aimaient ou n'aimaient pas un fauteuil ancien. Les six dimensions
les plus fréquemment mentionnées, à la fois par les experts et les novices,
étaient les suivantes : (a) l'élégance ; (b) la proportionnalité des éléments,
(c) la conformité avec les tendances du moment dans la vente de meubles Représentation des experts 431
anciens, (d) l'état du siège, (e) l'esthétique du revêtement, et (/) la valeur
décorative. Pour tendre vers une durée expérimentale acceptable par les
participants, nous avons choisi un sous-ensemble de 15 fauteuils représent
atifs de l'ensemble des 48 fauteuils. Les participants devaient positionner
chacun des 15 fauteuils sur chacune des 6 dimensions (donc 90 évaluations
en tout). Pour cela, ils se servaient d'échelles en 9 points qui étaient étique
tées de manière appropriée (par exemple 1 — « pas du tout élégant » et
9 = « très élégant »).
Évaluation globale. On demandait aux participants d'évaluer d'une
manière globale les quinze fauteuils représentatifs. Les évaluations se fai
saient sur des échelles en 9 points, le 1 signifiant « ne me plaît pas du tout »
et le 9 signifiant « me plaît énormément ».
Questionnaire de connaissances. La dernière partie de l'étude avait pour
but de mesurer le niveau d'expertise en antiquité des participants. Il y
avait quatorze questions à choix multiples avec quatre possibilités de
réponse (par exemple : « Parmi ces éléments de décoration, lequel n'est pas
de style Louis XVI ? (a) le piétement équarri ; (b) le chapelet de piastres ;
(c) les baguettes enrubannées ; (d) le médaillon ovale ») et quatorze ques
tions à réponses ouvertes (par exemple : « A la fin de quel siècle apparaît la
table à pieds tournés en balustres, réunis par quatre traverses ? »).
PROCEDURE
Les participants experts étaient informés qu'ils avaient été contactés
pour cette étude parce qu'ils avaient des connaissances en meubles
d'antiquité. L'expérimentatrice expliquait qu'elle s'intéressait aux évalua
tions et aux raisonnements des participants sur les meubles anciens, le but
étant de comparer les réponses de personnes ayant des connaissances en
antiquité avec celles de personnes n'ayant pas de dans ce
domaine. Les participants novices étaient informés qu'ils avaient été
contactés pour cette étude parce qu'ils avaient des connaissances en livres
anciens. L'expérimentatrice expliquait qu'elle s'intéressait aux évaluations
et aux raisonnements de différents experts. De plus, elle leur expliquait
qu'après tirage au sort, ils faisaient partie du groupe contrôle d'une étude
portant sur les experts en antiquité.
Dans la condition « acheteur », l'étude était présentée comme l'inves
tigation des goûts personnels des participants. L'expérimentatrice mont
rait aux participants les cartes et leur annonçait qu'ils auraient à trier et à
évaluer ces cartes. Elle leur demandait d'effectuer ces tâches tout en
s'imaginant qu'il s'agissait de fauteuils qu'ils devaient choisir pour leur
domicile personnel. Dans la condition « vendeur », l'expérimentatrice
déclarait s'intéresser à l'approche commerciale des participants. Après
avoir dit brièvement en quoi consistait l'étude, elle leur demandait de se

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