Ressemblance et catégorisation : étude de l'effet d'un contexte de nature axiologique - article ; n°4 ; vol.105, pg 591-624

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L'année psychologique - Année 2005 - Volume 105 - Numéro 4 - Pages 591-624
L'objectif de cet article est de mettre en évidence l'efficience d'un contexte d'anticipation sémantique de nature axiologique qui gouverne le jugement de ressemblance et par là les processus de catégorisation. Afin de rendre compte de la flexibilité inhérente au jugement de ressemblance, tout en préservant sa valeur cognitive dans la constitution des catégories, les travaux récents ont rompu avec la théorie classique objectiviste (Tversky, 1977), en développant une théorie pragmatique qui montre que la ressemblance dépend des besoins et autres fins que poursuit le sujet (Medin, 1989 ; Goldstone et al., 1997). Le présent article est une tentative pour dépasser cette conception exclusivement utilitaire de la ressemblance et de son rôle dans la catégorisation. Les sujets doivent classer des exemplaires selon leur ressemblance avec un concept catégoriel, ayant au préalable adopté un point de vue qui permet d'activer des représentations axiologiques distinctes : hédoniste, utilitaire, esthétique, épistémique et éthique. Les résultats permettent d'affirmer qu'un système de cinq modalités axiologiques préside au jugement de ressemblance en déterminant des représentations catégorielles relativement stables et indépendantes. Par là, les enjeux de ce travail font écho aux préoccupations actuelles qui touchent à la théorie de la catégorisation dans la tradition cognitive.
Summary : Efficiency of semantic anticipation context of an axiological nature
The aim of this article is to highlight the efficiency of semantic anticipation context of an axiological nature which governs similarity judgments and hence categorization processes. To account for flexibility inherent in the similarity judgment while at the same time keeping its cognitive value in constructing categories, recent research broke away with the objectivist classical theory (Tversky, 1977) by developing a pragmatic theory indicating that similarity depends on people's needs and purposes (Medin, 1989 ; Goldstone et al., 1997). The present paper is an attempt to break through this exclusively utilitarian view of similarity and its role in categorization processes. Subjects are asked to rank exemplars according to their similarity with a categorical concept, adopting beforehand a point of view allowing the stimulation of distinct axiological representations such as hedonist, utilitarian, aesthetic, epistemic and ethical ones. The results make it possible to state that a five mode axiological system guides similarity judgments by establishing relatively stable and separate categorical representations. The conclusions of this research reflect the current concerns relating to the theory of categorization in the cognitive tradition.
34 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : samedi 1 janvier 2005
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Jean-François Rabillard
Yves Corson
Ressemblance et catégorisation : étude de l'effet d'un contexte
de nature axiologique
In: L'année psychologique. 2005 vol. 105, n°4. pp. 591-624.
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Rabillard Jean-François, Corson Yves. Ressemblance et catégorisation : étude de l'effet d'un contexte de nature axiologique. In:
L'année psychologique. 2005 vol. 105, n°4. pp. 591-624.
doi : 10.3406/psy.2005.30494
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_2005_num_105_4_30494Résumé
L'objectif de cet article est de mettre en évidence l'efficience d'un contexte d'anticipation sémantique de
nature axiologique qui gouverne le jugement de ressemblance et par là les processus de catégorisation.
Afin de rendre compte de la flexibilité inhérente au jugement de ressemblance, tout en préservant sa
valeur cognitive dans la constitution des catégories, les travaux récents ont rompu avec la théorie
classique objectiviste (Tversky, 1977), en développant une théorie pragmatique qui montre que la
ressemblance dépend des besoins et autres fins que poursuit le sujet (Medin, 1989 ; Goldstone et al.,
1997). Le présent article est une tentative pour dépasser cette conception exclusivement utilitaire de la et de son rôle dans la catégorisation. Les sujets doivent classer des exemplaires selon
leur ressemblance avec un concept catégoriel, ayant au préalable adopté un point de vue qui permet
d'activer des représentations axiologiques distinctes : hédoniste, utilitaire, esthétique, épistémique et
éthique. Les résultats permettent d'affirmer qu'un système de cinq modalités axiologiques préside au
jugement de ressemblance en déterminant des représentations catégorielles relativement stables et
indépendantes. Par là, les enjeux de ce travail font écho aux préoccupations actuelles qui touchent à la
théorie de la catégorisation dans la tradition cognitive.
Abstract
Summary : Efficiency of semantic anticipation context of an axiological nature
The aim of this article is to highlight the efficiency of semantic anticipation context of an axiological
nature which governs similarity judgments and hence categorization processes. To account for flexibility
inherent in the similarity judgment while at the same time keeping its cognitive value in constructing
categories, recent research broke away with the objectivist classical theory (Tversky, 1977) by
developing a pragmatic theory indicating that similarity depends on people's needs and purposes
(Medin, 1989 ; Goldstone et al., 1997). The present paper is an attempt to break through this exclusively
utilitarian view of similarity and its role in categorization processes. Subjects are asked to rank
exemplars according to their similarity with a categorical concept, adopting beforehand a point of view
allowing the stimulation of distinct axiological representations such as hedonist, utilitarian, aesthetic,
epistemic and ethical ones. The results make it possible to state that a five mode axiological system
guides similarity judgments by establishing relatively stable and separate categorical representations.
The conclusions of this research reflect the current concerns relating to the theory of categorization in
the cognitive tradition.L'Année psychologique, 2005, 105, 591-624
Université de Nantes
Laboratoire « Education, cognition, développement »l
RESSEMBLANCE ET CATÉGORISATION :
ÉTUDE DE L'EFFET D'UN CONTEXTE
DE NATURE AXIOLOGIQUE
Jean-François RaBILLARD et Yves CoRSON
SUMMARY : Efficiency of semantic anticipation context of an axiological
nature
The aim of this article is to highlight the efficiency of semantic anticipa
tion context of an axiological nature which governs similarity judgments and
hence categorization processes. To account for flexibility inherent in the simi
larity judgment while at the same time keeping its cognitive value in contruc-
ting categories, recent research broke away with the objectivist classical theory
(Tversky, 1977) by developing a pragmatic theory indicating that similarity
depends on people's needs and purposes (Medin, 1989 ; Goldstone et al.,
1997). The present paper is an attempt to break through this exclusively util
itarian view of similarity and its role in categorization processes. Subjects are
asked to rank exemplars according to their similarity with a categorical
concept, adopting beforehand a point of view allowing the stimulation of dis
tinct axiological representations such as hedonist, utilitarian, aesthetic, episte-
mic and ethical ones. The results make it possible to state that a five mode
axiological system guides similarity judgments by establishing relatively stable
and separate categorical representations. The conclusions of this research
reflect the current concerns relating to the theory of categorization in the cogni
tive tradition.
Key words : categories, similarity, contexts.
1. Toute correspondance doit être envoyée à Yves Corson, Chemin de la
Censive du Tertre, BP 81227, 44312 Nantes Cedex 3. Adresse e-mail : ycor-
son@oceanet.fr. Jean- François Rabillard et Yves Cor son 592
1. INTRODUCTION
À l'égard de la valeur cognitive de la ressemblance (ou similar
ité), il existe deux attitudes (pour une revue complète, voir Thi
baut, 1997). D'une part, on peut décider d'abandonner la ressem
blance en vertu de son caractère par trop flexible — c'est la
position de Goodman (1972), qui considère que la ressemblance
est une notion superflue tant qu'on n'a pas spécifié la propriété
au regard de laquelle on la pose. Toutefois, il semble difficile de
faire l'économie de la notion en raison de sa très grande occur
rence à tous les niveaux de la cognition. La position alternative à
celle de Goodman consiste donc à conserver la notion, tout en
étudiant les contraintes qui la gouvernent, jusqu'à renverser
l'argument et considérer que la flexibilité qui caractérise la re
ssemblance est un élément majeur de sa valeur cognitive en ce
qu'elle témoigne de la faculté qu'a l'esprit de s'adapter aux ci
rconstances. Dans cette perspective, Goldstone (1995) introduit
l'idée qu'il existe des flexibilités systématiques ; entendons par
là, une relative stabilité de la flexibilité réglée par des contraintes
contextuelles dont on peut étudier systématiquement les varia
tions (Thibaut, 1997). Le présent travail s'inscrit dans le champ
des travaux portant sur l'étude du contexte en tant que disposi
tion cognitive du sujet à l'égard de la situation. Selon cette pers
pective, la ressemblance est dépendante de contextes cognitifs
variés tels que l'expertise, les buts et les objectifs poursuivis, la
culture d'appartenance, la structure de la langue. Ainsi, les fonc
tions cognitives de haut niveau ont une influence sur les discrimi
nations perceptives qui servent d'assise à l'évaluation de la re
ssemblance (Goldstone, 1994). Murphy et Medin (1985) montrent
que le jugement de ressemblance doit composer avec les théories
implicites qu'ont les gens à propos du monde, théories qui per
mettent de structurer les connaissances éparses en des ensemb
les cohérents organisés selon le principe de causalité. Hayes et
Taplin (1995) développent cette idée qu'ils étendent à celle de
fonctionnalité : on encourage par exemple des sujets à voir
des objets ambigus comme des outils, afin d'activer leurs connais
sances préalables relatives à la fonctionnalité des objets.
Au cœur des travaux sur la ressemblance, on trouve une
réflexion qui concerne les relations entre ressemblance et catégo- Ressemblance et catégorisation 593
risation. C'est toute la tradition du cognitivisme qui peut recon
naître là une de ses problématiques fondamentales ; mais les
questions achoppent sur le problème de l'antériorité qu'on peut
résumer par le cercle suivant : on établit d'une part le rôle fon
damental de la ressemblance dans la catégorisation, mais on
montre d'autre part que la ressemblance est déterminée par les
catégories que possède le sujet (Heit, 1994). Pour sortir du
cercle, il faut nécessairement introduire un troisième terme.
Selon Murphy et Medin (1985), les problèmes persistants qui
concernent la ressemblance et la catégorisation dérivent d'une
erreur qui consiste à négliger le rôle des intérêts humains et des
besoins. Leur proposition est de considérer qu'une partie de
l'explication de la genèse et du maintien des catégories dépend
de la nature de l'organisme et de ses buts. Ainsi, en rupture avec
l'idéal logico-linguistique (épistémique) des conceptions classi
ques, les auteurs sont conduits vers une théorie résolument prag
matique1 : l'évaluation de la ressemblance est liée de façon expli
cite aux exigences de l'action. « La reconnaissance de la
ressemblance est essentielle à notre survie : sans une notion ins
tinctive de situation équivalente, des animaux de la même
espèce, etc., nous ne pourrions identifier les aliments comest
ibles, les bêtes dangereuses » (Delahaye, 1997, p. 100). Selon
Goldstone (1995, p. 161), les ressemblances de base que nous per
cevons à notre naissance sont réglées par la vie de l'organisme :
« Mère Nature récompense les organismes qui perçoivent des
ressemblances entre des entités qui présentent une même valeur
de survie. » On pourra s'étonner de ce que le concept de « Mère
Nature » soit pour le moins un concept très peu scientifique, plu
tôt métaphysique, mais c'est pourtant dans cette lignée que le
présent travail s'articule : il existe un contexte a priori qui pèse
sur l'évaluation de la ressemblance, qui la détermine en ce
qu'elle se présente comme utile ou nuisible pour la vie. De cette
façon, on renverse la perspective sur la ressemblance : il n'y a
pas de ressemblances dans la réalité qui s'avèrent ensuite utilisa
bles ; c'est plutôt l'utilisabilité de la qui la fera
émerger comme telle dans une situation. Ainsi, toute situation
est interprétation, c'est-à-dire anticipation de son sens relative-
1. Le mot pragmatique est utilisé ici en une acception large qui renvoie au
domaine de la pratique et de l'action en général. Plus loin, le mot sera réduit à
sa signification utilitariste. Jean-François Rabillard et Yves Corson 594
ment à des intérêts ponctuels et la compréhension d'une situa
tion pour un sujet relève toujours d'une construction qui est une
possibilité de sens parmi d'autres : une même situation peut bien
avoir plusieurs significations ; ainsi, une même chose être
plusieurs objets, selon les attentes variables du sujet. « La créa
tion de traits peut adapter la flexibilité aux demandes variables
de la situation... » (Schyns, Goldstone, Thibaut, 1998, p. 1).
Le propos qui suit est une tentative pour analyser plus avant
l'idée d'un tel contexte. La position soutenue ici, c'est qu'en ce
qui concerne l'homme, le champ pragmatique (le champ de
l'action) ne se réduit pas à la seule utilisabilité, mais que ce
contexte concerne potentiellement l'ensemble des valeurs humain
es (Lavelle, 1950). Pour illustrer cela considérons l'apport de
Barsalou (1985) à propos de la notion d'idéal, notion qui désigne
les caractéristiques que des exemplaires doivent avoir s'ils ont à
servir au mieux un but associé à leur catégorie d'appartenance,
autrement dit leur qualité selon la valeur interrogée. Dans le
cadre de cette étude, qui porte sur les déterminants de la typica-
lité dans différents types de catégories, le sujet évalue l'idéal
associé à une catégorie (e.g. « cadeau d'anniversaire », « vête
ment contre le froid ») en classant chaque exemplaire selon sa
qualité. Pour cela, l'auteur précise entre parenthèses l'idéal
considéré pour chaque objet. Nous avons par exemple
« plaisir de recevoir » pour la catégorie « cadeau d'annivers
aire » ; l'idéal « efficacité » pour le « vêtement contre le froid ».
Un examen rapide de la terminologie employée par l'auteur pour
toutes les catégories fait apparaître deux principaux types
d'idéaux : le plaisir (idéal hédoniste), l'utilité (idéal pragmatique
utilitariste) — on reconnaît là les valeurs fondamentales de
l'utilitarisme. L'auteur ne cache pas que les objets peuvent avoir
plusieurs idéaux ; cependant son objectif n'est pas l'analyse de la
nature des idéaux, mais bien plutôt de leur efficience. Il précise à
la fin de son article que le comportement humain est un compor
tement finalisé selon des idéaux et qu'on doit prendre ce fait en
considération lorsqu'on traite de la cognition. Il reste donc à ana
lyser cette notion d'idéal et à tâcher d'en spécifier les différentes
modalités. En effet, si on considère par exemple la catégorie arti
ficielle « vêtement », il est possible de l'envisager systématique
ment sous les cinq points de vue suivants : 1 / le vêtement est
agréable à porter s'il est fait de telle étoffe soyeuse par exemple ;
2 / le vêtement est utile s'il protège contre les intempéries ; 3 / le Ressemblance et catégorisation 595
vêtement est beau, s'il est seyant ou s'il satisfait aux exigences de
la mode du moment ; 4 / le vêtement est bien s'il est convenable
(il cache la nudité) ou s'il représente une valeur sociale ; 5 / le
vêtement est vrai lorsqu'il est un exemplaire représentatif de la
catégorie taxinomique « vêtement ». Et on suppose par là que
lors d'une tâche de catégorisation, si on ordonne des exemplaires
dans une catégorie selon un de ces cinq points de vue, il s'ensuit
des classifications variables car les traits qui émergent sont
dépendants d'un champ axiologique variable.
Ces cinq modalités axiologiques constituent une synthèse du
champ complet des valeurs humaines (Lavelle, 1950). Comme
nous l'avons vu, la psychologie intègre déjà certaines de ces
valeurs en tant que théorie transcendantale de la catégorie
(i.e. une signification a priori de la catégorie de catégorie) :
l'idéal de vérité est la norme de la première approche logi-
co-linguistique (e.g. Piaget et Inhelder, 1959) ; les idéaux
d'agréable et d'utile sont ensemble les normes de l'approche prag
matique et fonctionnelle (pour une synthèse, voir Poh, 1993).
Dans l'expérience qui suit, on explore systématiquement un
contexte axiologique plus étendu ; en plus des valeurs épisté-
mique (vrai), hédoniste (agréable) et pragmatique (utile), on
envisage d'étudier l'effet d'un contexte esthétique (beau) et d'un
contexte éthique (bien) en tant que déterminant a priori des pro
cessus de catégorisation.
L'ambition expérimentale du présent travail est de mettre en
évidence l'efficience d'un contexte de nature axiologique sur une
tâche de catégorisation ; on doit pouvoir observer que les cinq
modalités du contexte axiologique proposé déterminent des
organisations catégorielles régulières (stabilité) et différenciées
(flexibilité). Afin de rendre opératoire la notion de contexte
axiologique, nous suivons en l'adaptant la méthode qu'emp
loient Barsalou et Sewell (1984). Les stéréotypes concernant les
personnes procurent de l'information à propos de leurs valeurs,
habitudes et autres croyances, et de ce fait, peuvent être utilisés
pour adopter un point de vue axiologique. Le stéréotype (Lipp-
mann, 1922) fonctionne comme une règle normative qui préside
à nos jugements, en opérant une sélection parmi les traits potent
iels de la situation en présence. Barsalou montre que, en adop
tant le point de vue d'une autre personne selon le stéréotype qui
lui est associé, les sujets s'accordent entre eux pour évaluer la
représentativité des exemplaires dans une catégorie ; Finfor- Jean- François Rabillard et Yves Corson 596
mation stéréotypique s'avère donc partiellement stable et objec
tive. En outre, cette représentativité varie systématiquement
d'un point de vue à l'autre, ce qui permet de rendre compte de la
flexibilité de l'organisation catégorielle relativement aux valeurs
variables associées à chaque point de vue. Ainsi peut-on mesurer
l'effet d'un contexte axiologique sur le jugement de ressem
blance car la représentativité des exemplaires dans une catégorie
exprime la ressemblance des exemplaires, soit avec un exemp
laire prototypique, soit avec d'autres exemplaires de la caté
gorie (Rosch et Mervis, 1975 ; Rosch, 1978 ; Medin et Watten-
maker, 1987).
Dans l'expérimentation qui suit, on demande aux sujets de
ranger des exemplaires selon leur degré de représentativité dans
une catégorie donnée. Au préalable, on leur demande d'adopter
le point de vue, associé à un stéréotype, qui correspond à l'une
des cinq modalités du contexte axiologique (cf. tableau 1). On
s'attend à ce que chaque point de vue détermine une organisa
tion catégorielle particulière, d'une part relativement stable et
d'autre part distincte de l'organisation catégorielle produite
selon les autres points de vue. On se propose d'étudier l'effet du
contexte axiologique sur deux types de catégories : des catégor
ies taxinomiques et des catégories de l'action. D'une part, les
catégories de l'action sont plus susceptibles de varier par le fait
qu'elles évoquent implicitement l'ordre des valeurs humaines.
Au contraire, les catégories taxinomiques semblent au premier
abord ne pas devoir varier, puisqu'elles sont censées témoigner
de l'organisation du monde indépendamment du sujet ; mais on
a montré pourtant que ces catégories varient en fonction des
points de vue (Barsalou et Sewell, 1984), des idéaux (Barsalou,
1985), donc en fonction des valeurs adoptées par les sujets. Si les
catégories taxinomiques varient aussi bien que les catégories de
l'action, on sera conduit à une réflexion plus avancée sur la
théorie de la catégorie telle qu'elle est présente dans la tradi
tion cognitive et régulièrement mise en question désormais
(e.g. Medin, Lynch et Solomon, 2000 ; Kurtz et Gentner, 2001).
Cette hypothèse est envisagée dans le cadre de trois situa
tions différentes : 1 / La situation A comprend des sujets qui
possèdent une spécialité dans le point de vue induit ; par là, on
cherche à renforcer la focalisation cognitive afin d'augmenter
l'influence du contexte axiologique ; 2 / la situation B com
prend des sujets qui ne présentent aucune spécialité relative- Ressemblance et catégorisation 597
ment aux points de vue ; par là on cherche à mettre en évidence
l'effet du contexte axiologique dans toute son extension et à
montrer la capacité des sujets à changer de système de valeur ;
3 / la situation C comprend des sujets spécialistes induits selon
un point de vue différent de leur spécialité ; par là on cherche à
évaluer les poids respectifs de la et du point de vue,
notamment en procédant ensuite à une comparaison entre les
trois situations.
TABLEAU 1. — Correspondance entre valeurs,
jugements, stéréotypes et spécialités
Correspondances between values,
judgments, stereotypes and speciality
Valeur Jugement Stéréotype Spécialité
Agréable Hédoniste Bon vivant
Beau Esthétique Artiste Études
artistiques
Points Bien Éthique Honnête
de vue homme
Utile Pragmatique Technicien Études techno
logiques
Vrai Épistémique Scientifique Études scien
tifiques
2. MÉTHODE
2.1. SUJETS
188 élèves de classes terminales de deux lycées, âgés de 17 à 21 ans et
pour moitié garçons et filles, ont participé à l'expérience. Ces élèves étaient
issus de spécialités différentes. Ainsi, 31 sujets étaient en terminale Litté
raire, option « Art » ; il s'agit d'élèves qui pratiquent la musique, le théâtre
ou les arts plastiques. 31 sujets étaient en terminale Scientifique et prati- 598 Jean-François Rabillard et Yves Corson
quent de façon intensive les mathématiques, la physique, la chimie et la
biologie. 58 sujets étaient en terminale Technologique dont l'enseignement
est principalement constitué de sciences appliquées, soit dans le domaine de
l'électronique (22 élèves) soit dans le domaine de l'électrotechnique (36 élè
ves). Enfin, 70 sujets étaient en terminale Sciences économiques et sociales,
section présentant un fort coefficient dans toutes les matières ; ces sujets ne
sont pas spécialistes dans les domaines qui intéressent le champ du
contexte axiologique étudié.
2.2. MATÉRIEL
2.2.1. Les catégories
Les 28 mêmes catégories ont été utilisées dans les trois situations. Il
s'agit d'une part de 14 catégories taxinomiques (objets naturels et objet
artificiels) classiquement étudiées et qui ont déjà fait l'objet de travaux en
langue française (Dubois, 1983, 1986) ; 14 catégories de l'action ont été
sélectionnées à partir des travaux susmentionnés de Barsalou et des
notions du programme de philosophie des classes de terminale ; ces catégor
ies se caractérisent par le fait qu'elles intègrent la représentation de buts et
d'objectifs, et c'est par là que l'on considère qu'elles intègrent des compos
antes axiologiques. Ces 28 catégories sont présentées en annexe I.
2.2.2. Les exemplaires
8 exemplaires de chacune des 28 catégories ont été obtenus lors d'une
phase préalable réahsée auprès de 70 sujets différents de ceux de l'expérience
elle-même. Les sujets étaient répartis en 2 groupes équivalents de 35, chaque
groupe étant confronté à l'une des 2 listes des termes catégoriels dont l'ordre
différait de façon aléatoire. Leur tâche consistait à produire 4 exemplaires
pour chacune des 30 catégories, dans l'ordre où ils leur venaient à l'esprit. De
l'ensemble des exemplaires générés, on a retenu pour chaque catégorie,
l'exemplaire le plus fréquemment produit, un exemplaire parmi ceux qui ont
été produits par un seul sujet et 6 exemplaires sélectionnés à intervalles de
fréquence réguliers entres les deux extrêmes. Au final, quatre versions du
matériel ont été élaborées pour chaque situation, avec des ordres différents
de présentation des catégories ainsi que des ordres différents des exemplaires
au sein de chaque catégorie. Les 28 catégories sont réparties sur 5 pages d'un
livret, en colonne avec les exemplaires en dessous, ainsi qu'une échelle de
type Lickert en 7 points au regard de chacun des exemplaires.
2.2.3. Points de vue, stéréotype et consigne
Selon les situations, on demande aux sujets d'adopter l'un des 5 points
de vue suivants correspondant aux 5 modalités du contexte axiologique :

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