Résumé clinique d'aliénation mentale - article ; n°1 ; vol.10, pg 328-347

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L'année psychologique - Année 1903 - Volume 10 - Numéro 1 - Pages 328-347
20 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : jeudi 1 janvier 1903
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Th. Simon
Résumé clinique d'aliénation mentale
In: L'année psychologique. 1903 vol. 10. pp. 328-347.
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Simon Th. Résumé clinique d'aliénation mentale. In: L'année psychologique. 1903 vol. 10. pp. 328-347.
doi : 10.3406/psy.1903.3557
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1903_num_10_1_3557IX
RÉSUME CLINIQUE D'ALIENATION MENTALE
II a semblé au directeur de cette revue que l'aliénation mentale
devait avoir sa place dans l'Année, et il m'a fait le très grand hon
neur et m'a donné la très lourde tâche de mettre des psychologues
qui n'ont pas la pratique des malades en face de ceux-ci. Je lui ai
proposé pour cela de présenter rapidement les types cliniques qu'on
rencontre le plus souvent dans les asiles en marquant nettement
chacun de ses particularités les plus significatives. On m'excusera
de la témérité de l'œuvre ; ses difficultés m'auraient plus d'une fois
fait renoncer à son accomplissement sans la promesse faite.
Il ne s'agit pas au reste de présenter ici un tableau absolument
complet de l'aliénation ni surtout de tous les troubles dont sont
susceptibles les fonctions psychiques. Mais voici, il me semble, ce
qui se dégage de la fréquentation des malades. Ceci, d'après un
internat de près de trois ans dans ce service si remarquable, et à tant
de rapports, de l'Admission de Ste-Anne, où j'ai vu passer, dans ce
laps de temps, sans qu'aucun presque m'échappe, trois milliers de
malades à peu près; la plupart à la période aiguë de leur affection,
sans doute, mais fréquemment aussi à l'occasion de rechutes, et
bon nombre ainsi également déjà en phase de chronicité. Eh bien,
tout d'abord, ce défilé pêle-mêle de malades de tous genres, divers
comme les hommes eux-mêmes, laisse l'esprit dans un désarroi
pénible. Puis peu à peu, avec les jours, les mois, d'un travail sans
cesse répété, toujours le même, d'observation sans parti pris,
presque sans effort et d'elles-mêmes, les choses se classent : les
caractères accessoires, spéciaux aux individus, non aux maladies,
ne reparaissant que rarement, perdent de leur éclat, tandis qu'au
contraire s'accentuent plus fortement et se précisent dans leurs
contours les symptômes essentiels et, par suite de cela, communs
aux malades de même espèce. Ce n'est pas là, d'ailleurs, un fait
particulier à l'aliénation mentale. Les mêmes remarques seraient
justes de tout service actif d'hôpital. C'est le procédé qui amène
tout clinicien à attribuer aux divers signes morbides leur valeur
respective et qui fait qu'on le voit à la longue, à mesure qu'aug
mente son expérience, n'attacher d'importance qu'à un nombre
restreint de phénomènes. Ceux-ci par exemple, ce sont ceux qu'il
s'efforce de découvrir sous la masse plus touffue des autres, où s'em
barrasse au contraire l'étudiant du début. Non pas au reste que
les manifestations ainsi momentanément laissées de côté soient — RÉSUMÉ CLINIQUE D 'ALIÉNATION MENTALE 329 SIMON.
sans valeur, mais leur portée est différente : elles n'ont de significa
tion que pour le cas considéré et point de sens général. Il s'opère
donc ainsi, sous l'influence des faits dont on est témoin, une lente
mise au point. Et sans doute y est-on aidé par les enseignements
du maître qui facilite la besogne, aide à ranger les matériaux, mais
la grande valeur de M. Magnan n'est-elle pas aussi de refléter sans
altération ce qu'il a vu depuis quarante ans de la besogne acharnée
qu'on sait qu'il poursuit avec une ténacité si opiniâtre? C'est d'ai
lleurs à dégager, de ce luxe inouï de détails, ce qui doit vraiment
compter, qu'excelle sa forte personnalité et, de là, la vérité puis
sante de son œuvre. Quand le triage s'est opéré, sous les actions
que je viens de dire, à l'effarement qu'avait produit le désordre
des premières impressions succède la surprise de la simplicité des
choses. La diversité s'atténuant on voit qu'il existe, en somme, un
nombre très restreint de types morbides toujours les mêmes, et
relativement faciles à reconnaître sous la multiplicité apparente
des formes.
On répète couramment qu'il n'y a pas de question qui soit plus
délicate que de prononcer sur l'existence de la folie et l'on fait de
cela un épouvantail contre l'internement. Je n'y puis croire. Et
c'est même une chose curieuse combien peu sur ce point on
éprouve d'ordinaire à l'asile d'hésitation. Les fous eux-mêmes se
jugent tels entre eux. D'où vient donc l'opinion précédente admise
sans discussion et accréditée par les aliénistes eux-mêmes? D'abord
on établit ici un rapport faux, internement et folie sont deux
choses différentes : l'internement exige presque toujours l'imposs
ibilité de la vie sociale, mais laisse en dehors tous les troubles
psychiques qui la permettent. N'entrent par suite à l'asile que des
aliénés déjà fortement troublés. La difficulté n'est donc que pour
les autres, mais c'est qu'aussi bien pour ceux-ci, qui continuent à
vivre de la vie de tout le monde, le désordre est léger, sans consé
quences. Maintiendrait-on un malade à la chambre pour une altéra
tion des bronches à peine perceptible? Puis, il y a encore autre
chose, c'est l'idée préconçue et fausse qu'une affection mentale
doit léser toute l'intelligence et par suite éclater au regard du pre
mier venu. Or vous causez une heure avec un aliéné, et vous partez
surpris de croire avoir conversé avec un homme raisonnable. Mais
ne vous est-il pas arrivé de vous promener une heure avec un pleu-
rétique dont un examen méthodique vous aurait permis en moins
de cinq minutes de reconnaître l'épanchement? Seulement nous
sommes peu dégagés encore de l'ancienne psychologie. Notre ins
truction première à cet égard a laissé une empreinte trop forte.
Nous avons été habitués à réfléchir sur des caractères abstraits de
nos phénomènes de conscience et non sur eux-mêmes. Et si ces
notions conviennent pour l'étude générale de la pensée, elles ne
peuvent rien nous apprendre sur les modalités individuelles de
chaque esprit. La persistance sous forme résiduelle, le renforce
ment dans certaines conditions, l'association avec d'autres faits par
des chaînons de types multiples, sont communs à tous les faits de 330 REVUES GÉNÉRALES
conscience quels qu'ils soient et obéissent à des lois assez uniformes.
Diffèrent bien plus au contraire les modifications qu'impriment aux
excitations le terrain psychique où elles tombent, les idées qui ge
rment ainsi et leur rôle ultérieur! De ce point de vue un peu parti
culier et plus concret, l'aliéné prend pour le psychologue un intérêt
tout spécial. On voit en effet qu'il ne réalise souvent que des trou
bles partiels, ne se manifestant que par intervalles, ne portant que
sur quelques points, n'altérant souvent ni sa mémoire, ni ses
facultés de raisonnement logique, et l'on comprend que la connais
sance de ces désordres soit aussi indispensable que celle des syn
dromes pulmonaires ou stomacaux à qui veut mettre en lumière
les uns ou les autres, mais aussi que leur découverte n'est pas
ensuite moins aisée.
De là l'importance qui s'attache aux grandes figures cliniques, à
traits fortement accentués, que j'ai dit se dégager de l'ensemble des
malades. C'est à leur description que je me bornerai dans cet
article. J'observerai pour cela l'ordre suivant :
1° Aliénations survenant sous l'influence de causes occasion
nelles puissantes, chez des individus n'ayant présenté, jusqu'à
l'intervention de celles-ci, aucun trouble mental et dont les signes
enfin, toujours identiques, sont en rapport avec la cause même
qui a provoqué les désordres : paralysie générale, alcoolisme.
2° Aliénations où le rôle des causes occasionnelles s'efface, tandis
que la constitution même, héréditairement transmise, de l'individu,
intervient souvent au premier chef dans l'éclosion de la folie, et lui
donne également ses éléments caractéristiques de manifestation
et d'évolution : Psychoses constitutionnelles, etc.
3° Idiotie, imbécillité, débilité; — démence.
4° Epilepsie.
A chacun de ces groupes correspondent des types cliniques tran
chés et tels que leur connaissance détermine une orientation aisée
et rapide. Autour de chacun se placent facilement les cas particu
liers qui leur ressemblent. Et cependant un embarras subsisterait
en présence de beaucoup de malades. C'est qu'en effet souvent plu
sieurs de ces aliénations simples coexistent chez le même individu.
L'étude de ces combinaisons dont la complexité exige une analyse
particulière, sera l'objet d'un cinquième et dernier chapitre.
PARALYTIQUES GÉNÉRAUX
Sans entrer dans la discussion des opinions multiples émises à
ce sujet, et toutes réserves faites quant à l'action possible d'autres
causes, la fréquence d'accidents syphilitiques antérieurs au déve
loppement de la paralysie générale semble attribuer à ceux-ci un
rôle étiologique au moins probable. Les examens macroscopiques
d'autopsie, les coupes histologiques répétées dé différentes parties
du système nerveux, les méthodes plus récentes d'étude du liquide
céphalo-rachidien du vivant même du malade, concourent d'autre — RÉSUMÉ CLINIQUE D'ALIÉNATION MENTALE 331 SIMON.
part à montrer la diffusion des lésions pathologiques et à indiquer
qu'il s'agit, en ce qui concerne l'axe cérébro-spinal en particulier,
d'un processus diffus de méningite chronique. Je ne rappellerai que
pour mémoire la présence de lymphocytes dans le liquide céphalo-
rachidien qui ne contient pas d'éléments figurés à l'état normal ;
l'épaississement des méninges, et des travées de névroglie soit médull
aires, soit cérébrales; les adhérences pie-mériennes à Fécorce; les
zones congestives disséminées de la surface des hémisphères, les
dégénérescences des éléments nerveux eux-mêmes; la diminution
de volume du cerveau enfin, si remarquable chez cet organe qui ne
maigrit pour ainsi dire point au cours des cachexies les plus pro
noncées, et cependant si notable ici parfois que malgré même
l'excès du liquide qui le baigne, la dure-mère paraît plissée sur lui
comme le serait un sac trop grand pour son contenu. Ainsi, déjà
précisée par son origine, la paralysie générale est donc mieux
déterminée encore par la présence de lésions et les caractères de
celles-ci. Elle n'est pas moins nettement distincte par l'ensemble de
son tableau clinique, des autres affections mentales.
Un premier point essentiel et très frappant, est le suivant : c'est
que pendant toute la première partie de son existence, pendant
30, 40 années, le paralytique général n'a présenté aucun trouble,
n'a manifesté rien qui pût faire prévoir l'affection actuelle. Sans
doute parfois a-t-il joui de la vie largement, en bon vivant, en
joueur peu soucieux des dangers, mais même cette témérité est
loin d'être toujours présente. Le plus souvent simplement c'est un
homme qu'on a connu solide et de bel équilibre : ouvrier, il était
rangé et adroit; d'intelligence ouverte et de travail acharné, s'il
remplissait une profession libérale. Pour qui ne l'a pas suivi, et le
voit aux deux périodes, de santé et de maladie, le contraste est
brutal, on a la sensation nette de la chute, vous n'entendez pas
dire qu'on s'y attendait, on est surpris de l'écroulement. Et c'est
généralement au moment de la pleine maturité des forces, de
l'entière vigueur intellectuelle et physique, que le mal éclate, rap
idement terrible dans ses conséquences organiques et mentales, et
dès lors à peu près fatalement progressif.
Il affecte deux formes principales, l'une très commune, la forme
dite expansive, l'autre plus rare, avec dépression. La première est
d'autant plus curieuse qu'elle ne se borne pas seulement à des
signes de destruction. C'est elle que nous prendrons comme type,
puis nous verrons comment on retrouve dans l'autre, sous l'opposé
apparent du tableau clinique, les mêmes caractères essentiels
cependant. C'est qu'en effet il y a, à toutes deux, une base com
mune, un fond premier identique, une double déchéance intellec
tuelle et physique, toujours semblable à elle-même : la démence
paralytique.
L'affaiblissement intellectuel n'est pas sans caractères propres, et
ceux-ci, qui se manifestent dès la première période, persistent les
mêmes, sauf le degré, tout le long de la maladie, et lui donnent
précisément son allure si particulière. Exprimer d'un mot la for- 332 REVUES GÉNÉRALES
mule générale de cet affaiblissement n'est guère possible. Il me
semble bien cependant qu'il renferme, à côté d'autres éléments
moins spéciaux, une lésion psychologique dominante qui consiste
en ceci : normalement, notre vie de chaque jour est orientée par
une idée générale, plus ou moins traduite en mots, mais toujours
présente, et provoquant en sa faveur une convergence de nos
actions : les tendances morales en rapport avec notre conception
de l'existence sont de ce genre; le désir d'une place ou d'un titre
est une expression moins générale du même fait, mais nous fait
aussi à toute occasion voir les choses d'un point de vue et pour un
but uniques. Également, pour le moindre de nos actes, l'idée qui le
met en branle comporte une série de futurs qu'elle détermine
presque à notre insu, mais qui assurent son exécution par le seul
développement de cette détermination première : aller chez un
ami implique que nous nous habillons, fermons notre porte,. tr
aversons telles et telles rues, nous garant des voitures, et ainsi de
suite, sans que nous ayons cependant à proprement parler de
décision particulière à prendre pour chacune de ces phases succes
sives de notre action. Chez le paralytique général, il n'en n'est
plus ainsi, nous le verrons tout à l'heure : la direction d'ensemble
manque, et les directions de détail sont aussi continuellement
tronquées. Ce n'est là peut-être d'ailleurs qu'une des formes sous
lesquelles la mémoire se trouve atteinte, car on la voit ici progres
sivement disparaître. Mais plutôt est-ce le mécanisme par lequel
elle-même se meurt : outre une conservation d'empreinte et comme
littérale, nous retenons aussi les choses par une assimilation qui
consiste à les grouper sous un certain nombre de notions très
compréhensives. Ce n'est pas seulement le contenu des volitions
du paralytique qui devient incomplet, c'est, d'une façon plus génér
ale, l'action que toute idée préalablement existante exerce sur
les apports ultérieurs. Aussi désormais toute acquisition devient
interdite et toute sensation nouvelle inclassable : le malade reste
ignorant à l'égard du changement qui s'opère en lui, il perd tout
connais-toi toi-même, toute conscience de son état, toute apprécia
tion correcte de sa situation. Il y a, dit-on, affaiblissement en masse
des facultés intellectuelles, jugement, mémoire, attention, volonté...
c'est aussi bien qu'il s'opère, des plus complexes aux plus simples,
un appauvrissement toujours plus grand des idées, un morcellement
menu de la pensée, comme par un continuel effritement.
Conséquence probable des désordres précédents, c'est dans ses
actes — parce que précisément notre manière d'agir est la résul
tante du travail synthétique de notre activité intellectuelle toute
entière, — c'est dans ses actes que vous commencez à voir appa
raître les premières traces de cet effondrement du paralytique
général et c'est toujours en eux aussi qu'il se marquera le plus
vivement. C'est donc eux surtout que nous allons maintenant
exposer, en nous efforçant, chemin faisant, de préciser autant que
possible, par des exemples concrets, les considérations précé
dentes. — RÉSUMÉ CLINIQUE D'ALIÉNATION MENTALE 333 SIMON.
Une des raisons qui rendent difficile un exposé de la paralysie
générale, c'est la longue durée de cette affection, qui s'étend sur
trois, quatre ans et plus, et la marche lentement croissante de ses
symptômes qui vont s'exagérant sans brusques sauts, sans presque
non plus d'apparition régulière de nouveaux accidents et ne per
mettent par suite que des subdivisions en périodes assez artificielles
et arbitraires. Pratiquement cependant, il y a pour le médecin deux
phases distinctes dans l'évolution de la maladie : une, ici fort
longue, antérieure à son intervention, et une autre dont il est
témoin.
De l'inconscience du paralytique général résulte que lorsqu'on
le voit pour la première fois, ce n'est pas lui généralement qui
peut fournir l'histoire de ses premiers désordres; il les ignore, il
ne les distingue pas des autres événements de sa vie courante tout
au moins spontanément. Plus que dans tout autre cas, les rense
ignements de l'entourage deviennent par suite, ici, instructifs et
indispensables. C'est avec eux qu'il faut reconstituer la succession
des premiers troubles.
Qu'apprend-on alors? depuis quelque temps déjà, plusieurs
semaines, plusieurs mois souvent, le malade n'était plus le même ;
oh! il ne déraisonnait pas à proprement parler et cependant, il
avait quelque chose. Mais on n'y avait pas non plus attaché d'im
portance et c'est plutôt même en y réfléchissant, et parce qu'à pré
sent on le voit bien malade, qu'une foule de petits faits qui n'avaient
pas frappé, reviennent au souvenir et s'éclairent d'un jour nou
veau. On n'avait pas compris d'abord, on ne s'était inquiété qu'à
la longue, parce que ça ne cessait point et qu'au contraire cela
était toujours allé en s'aggravant. On avait bien remarqué cepen
dant qu'il n'avait plus le même souci de sa besogne qu'autrefois,
qu'il la faisait plus machinalement, comme sans intérêt; qu'il ne
se tourmentait point, comme jadis, de ce qui mettait enjeu sa res
ponsabilité. Il paraissait parfois comme étranger à ce qui se passait
autour de lui et comme distrait... S'agit-il d'un ouvrier, c'est à
l'atelier d'abord qu'on est moins content de lui, il passe autant de
temps à son travail et cependant les détails sont moins soignés;
lui, autrefois si ponctuel, arrive aussi souvent en retard, ou bien
sous un prétexte futile, il laisse inachevé ce qu'il entreprend. Au
début on patiente, c'était un bon ouvrier, on pense à une fatigue
passagère, on lui conseille le repos; repos toujours trop court : il
rentre, c'est pis encore; on le garde pourtant, par pitié, mais on
ne lui confie plus que des besognes de plus en plus faciles, et l'on
voit malgré tout baisser sa paye avec les progrès de la maladie.
D'ailleurs, les fautes s'accumulent, variables selon le métier : les
erreurs d'un comptable sont plus nombreuses et plus graves chaque
jour, un concierge distribue les lettres au hasard ou les décacheté
comme pour lui, un tailleur coupe dans un vêtement neuf un
morceau dont il croit avoir besoin pour en réparer un autre.
S'agit-il d'une femme, c'est la négligence qu'elle apporte à la tenue
de son intérieur qui contraste avec ses habitudes passées : elle 334 REVUES GÉNÉRALES
n'arrive plus à bout de son ménage, elle recommence sans cesse ce
qu'elle fait, mais il y a des choses essentielles qu'elle ne fait plus;
elle n'a plus le même soin d'elle; elle autrefois si correcte, sort
maintenant sans être coiffée, mal vêtue; elle revient de ses com
missions ayant laissé son panier chez un fournisseur, ayant négligé
d'attendre chez un autre qu'on lui rende sa monnaie ; le mari
rentre, les repas ne sont plus prêts à l'heure; elle était assez bonne
cuisinière, à présent, les plats sont toujours brûlés ; elle en arrive
à mettre dans le pot au feu des légumes sans les éplucher. Le mari,
lui, n'y comprend rien, serre les cordons de la bourse, voyant
l'argent filer, et prend le parti de s'occuper lui-même de tout; elle
le laisse faire, indifférente.
Et tout cela sans motifs apparents, sans préoccupation visible,
sans qu'on se rende compte du pourquoi ni de la gravité qu'in
dique cette transformation.
Si tout se borne à des fautes de ce genre, à une incapacité crois
sante de se conduire, il peut suffire longtemps — toujours, parfois,
— de restreindre peu à peu le rôle de cet individu qui s'éteint,
pour qu'on s'habitue à le voir vivre de sa vie réduite de dément
inoffensif, sous la surveillance facile soit de sa famille, soit de
l'hôpital.
Mais souvent se développe, en même temps que les troubles pré
cédents, une activité qui marque davantage cet affaiblissement et
finit par faire du paralytique un véritable aliéné. Ce n'est d'abord
qu'une irritabilité qu'on ne lui connaissait pas, il ne supporte plus
aucune contradiction, un rien l'agace, c'est un besoin incessant de
mouvement, il ne tient pas en place, va, vient, sort, se dépense
sans compter. Mais ce n'est pas une activité raisonnée et soutenue,
c'est une activité imprévoyante et qui brouille tout. Sans doute, on
peut citer des paralytiques généraux, hommes d'affaires, qui ont
fait, sous son influence, des coups de bourse heureux, mais faute
précisément d'avoir apprécié les risques ; et les ruines sont plus nomb
reuses. Il dépense en effet, à tort et à travers, il achète au hasard
des choses dont il n'a nul besoin, futiles ou de grand prix, selon
l'occasion, simplement parce qu'il les voit et qu'elles lui plaisent, il
encombre sa maison de bibelots inutiles, il envoie à tous des
cadeaux....
Et, de plus en plus, s'accentue ce phénomène, dont nous avons
parlé, d'accomplissement brut de l'idée, qui se présente isolée, ina
chevée souvent, non modifiée ni refrénée par les pensées plus
complexes auxquelles elle se mêle normalement; nous venons de
voir disparaître tout esprit d'ordre, d'économie, bientôt toute vie
sociale va devenir impossible; aux maladresses succèdent les délits.
Médecin, il est dans le fumoir près du salon, il cause, il parle de
maladie vénérienne; il exhibe ses organes génitaux pour appuyer
sa démonstration. Tel autre fait ses besoins naturels où il se trouve,
au milieu de la rue, en plein jour, sans pudeur aucune. Et ainsi de
tout; un fruit, un bijou le tentent à un étalage, il le met dans sa
poche ou à son doigt et continue sa route du même pas, sans se — RÉSUMÉ CLINIQUE D'ALIÉNATION MENTALE 335 SIMON.
cacher davantage. Une femme entre au bazar en disant à haute
voix : « Tant pis, je vais voler ça... »
Ainsi, progressivement, tout travail suivi est devenu impossible;
cette insouciance a dilapidé déjà partie de sa fortune, ou cette
innocence a commis quelque délit grossier; à l'occasion, soit d'une
voiture prise sans argent pour la payer, soit d'une accusation plus
grave et d'un non-lieu, soit simplement d'une scène d'irritabilité
morbide avec violence inhabituelle, ou parce que, dans ses courses
multiples, le malheureux s'est perdu... on l'amène à l'asile. Le
plus souvent déjà aussi les idées délirantes ont commencé à poindre
et les propos du malade paraissent à tous fantaisistes.
Il entre donc, et les caractères que nous avons signalés à sa
démence (et combien celle-ci est profonde déjà!), ne se démentent
toujours pas et on les retrouve également marqués dans le délire
qu'il présente.
Sans doute, il peut fournir encore, sur questions précises, quel
ques renseignements sur sa vie passée, son métier, ses gains jour
naliers, ses proches, mais tout cela le plus souvent ne va pas loin,
est tissu d'erreurs et de contradictions. Il ignore l'année, la saison,
le mois ou le quantième, selon le degré de 'sa déchéance; il ignore
depuis quand il est à l'asile, serait-ce de la veille; il fournit, de
l'âge de sa femme et de ses enfants, des chiffres manifestement
invraisemblables. Si quelquefois en effet, il s'aperçoit qu'il ne peut
répondre, qu'il ne sait pas, le plus souvent son ignorance ne s'en
effraie pas : il répond comme au hasard, sans chercher à faire
concorder les faits qu'il rapporte, à calculer par exemple, venant
de dire son âge et sa date de naissance, l'année actuelle, non, ce
sont des chiffres quelconques qu'il modifie, sans y tenir : nous
sommes en 1803..., en 1915..., en 19 000. Faites-lui cependant
remarquer qu'il se trompe ; il ne s'en trouble pas, il s'en amuse
plutôt. C'est toujours la même inconscience qui continue à se
manifester en toute occasion : son peu d'étonnement à se trouver
hospitalisé, son acceptation aisée de sa nouvelle condition, son
opinion sur lui-même, sur les siens, sur les inconnus qu'il coudoie,
ses projets, sa mobilité en sont autant de témoignages. Autant de
preuves de son affaiblissement psychique.
Pourquoi est-il là? comment se fait-il qu'on l'y ait amené? où
est-il d'ailleurs? il ne sait pas, il n'y comprend rien, il ne lui est
rien arrivé ; ou plus souvent encore, il ne manifeste aucun étonne-
ment, la première explication lui est bonne : un tel vient faire ses
28 jours; on a dit à un autre, entrez donc, et voici qu'on l'a gardé,
et il rit aux éclats de ce tour qu'on lui a joué, et ce n'est pas là
seulement une réponse immédiate d'entrée, non, 8, 15 jours,
3 semaines même après qu'il est interné, il trouve encore que c'est
une bonne farce. Voici un dernier récit d'une malade : « elle est
partie voir les palais, elle a couché dans un poste, les agents ont
été très bien, elle les a regardés jouer à la manille, maintenant,
elle vient faire un dîner aux médecins, elle n'a pas perdu la ciboule,
elle a perdu les tramways ». 336 REVUES GÉNÉRALES
Comment s'y trouve-t-il, d'ailleurs, dans cet asile hospitalier? II
est chez lui. Voyez-le donc dès le premier jour. On crie : à table, il se
trompe de porte pour se rendre au réfectoire, on le corrige : « Ah,
mais, c'est vrai... », comme s'il connaissait les lieux de longue date.
Et puis, il va de l'un à l'autre, il est camarade, familier, bon garçon,
il cause au médecin comme à une vieille connaissance, les distances
n'existent pas devant sa main toujours tendue et son visage tou
jours affable, souriant au moindre sourire ; immédiatement confiant,
faisant des affaires, exposant les siennes... avec une allure toute
méridionale.
Au reste, content de lui, mais sans prétention; épanoui, mais
sans vanité; sans doute disant de lui qu'il est bien, mais parce que
cela va de soi et, par suite, nullement choqué qu'on l'en compli
mente. La vie est bonne. Homme, il est vigoureux, il relève ses
manches d'un geste large pour montrer ses muscles souvent très
ordinaires; n'importe, il les prend à pleine main :« Non, mais
tâtez-moi ça », il vous offre de casser ce que vous voudrez pour
vous montrer sa force, vous n'êtes pas sans inquiétude de ces pro
testations que vous ne savez plus comment limiter. Femme, ses
yeux sont superbes, elle est gentille, et des cheveux! « Et ma che
velure va devenir plus longue encore », et tout, vous n'avez qu'à
voir : les vêtements tombent ou se relèvent... sur une chemise sale
ou une peau sans soins de propreté depuis combien de temps, mais
elle-même n'en est pas choquée; elle s'admire..., elle va poser aux
beaux-arts, et elle aime bien les beaux garçons. — Et ses enfants
d'ailleurs, sont de même : de enfants! elle en a plein la
bouche de cet adjectif. « II est beau, mon mari, de beaux yeux bleus.
Quelle belle créature!... C'est beau chez nous.... Il y a un poêle et
un couvre-pieds... »
II n'y a plus qu'un pas de cette satisfaction optimiste, de cette
béatitude niaise aux affirmations les plus excessives, dans la même
tonalité. Toutes les capacités : telle modiste chante à la perfection,
est engagée à l'Opéra. « Moi, dira une autre, je suis couturière et je
peux donner des leçons de piano ». Tel peintre en bâtiments encore
vous faisait « du ripolin sur trois tons, je ne vous dis que ça..., et
j'allais d'une vitesse !... » Ce sont aussi des inventeurs. — Enfin, sou
vent une fécondité intarrissable : « L'année prochaine 236 enfants,
et tous les ans pareil..., je les fabrique moi-même..., ça va-t-il lui en
faire une calebasse à ma femme!... ça sera comique tous ces
gosses-là. Et puis, ils se trouvent élevés, mon cher; on les met
dans une couveuse, et puis ça pousse, ça pousse..., ça a 13, 20 ans
comme rien!... »
Allez donc vous étonner après cela qu'ils soient généraux, princes,
ou plus grands personnages encore, ou que les alliances les plus
magnifiques se présentent pour eux; elle va faire un brillant
mariage, épouser un comte, un inspecteur du chemin de fer de
l'Est, elle vase marier avec Dieu : « il est fou de moi».
Allez donc vous étonner que la fortune leur ait souri. Mais il était
maçon autrefois? Eh, il ne s'en défend pas, il l'est même encore

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