Revue générale de philosophie et de morale - article ; n°1 ; vol.10, pg 348-369

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L'année psychologique - Année 1903 - Volume 10 - Numéro 1 - Pages 348-369
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : jeudi 1 janvier 1903
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P. Malapert
Revue générale de philosophie et de morale
In: L'année psychologique. 1903 vol. 10. pp. 348-369.
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Malapert P. Revue générale de philosophie et de morale. In: L'année psychologique. 1903 vol. 10. pp. 348-369.
doi : 10.3406/psy.1903.3558
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1903_num_10_1_3558REVUE GENERALE DE PHILOSOPHIE
ET DE MORALE
M. Lévy-Bruhl s'est proposé de montrer que les rapports de la
théorie et de la pratique, en morale, ne seront normalement orga
nisés que du jour où l'on aura définitivement substitué à la morale
théorique traditionnelle une science positive des mœurs, et à la
morale pratique un art moral rationnel. Il s'efforce de déterminer
les conditions et les caractères de cette science, la nature et la
portée de cet art. Ouvrage excellent, d'une vigueur et d'une fermeté
remarquables, auquel on peut toutefois objecter que, peut-être, par
excès de simplification, il néglige certains éléments du problème.
— M. Rauh estime que l'attitude scientifique en morale doit être
également distinguée du point de vue sociologique et du point de
vue métaphysique, elle est proprement expérimentale, bien que
portant sur l'idéal. Ce qu'est cette expérience morale, quelles en
sont les règles, à quel genre spécial de certitude elle conduit,
tels sont les principaux points étudiés dans ce livre dont les conclu
sions restent assez incertaines et obscures. — En des pages singuli
èrement vivantes, d'une inspiration très libre et très généreuse,
M. Séailles a voulu dégager les croyances fondamentales de la
conscience moderne, définir les devoirs nouveaux qu'elle nous
impose, préciser l'idéal laïque qui se substitue aux dogmes morts.
— La Morale de Höffding, sans rompre avec les conceptions ordi
naires, se fait remarquer par un soin très louable de tenir un
compte plus rigoureux des données positives de la psychologie et
surtout de la sociologie dans l'étude des problèmes moraux.
P. Malapert.
L. LÉVY-BRUHL. — La morale et la science des Mœurs.
1 vol. in-8, 300 p., Paris, Alcan, 1903.
On ne trouvera dans l'ouvrage de M. Lévy-Bruhl rien qui
ressemble à une critique des divers systèmes de morale, ni à un
traité de morale, aune détermination des fins de l'activité, du bien
ou du devoir. Son but est tout autre.
A considérer les morales humaines dans leur évolution, ou plutôt P. MALAPERT. — PHILOSOPHIE ET MORALE 349
encore à considérer le rapport qui s'établit entre ces morales et la
pensée, on peut distinguer trois phases principales : — La morale
d'une société donnée commence par être spontanée, en ce sens
qu'elle est purement et simplement ce que l'ont faite les croyances
religieuses, les institutions, l'ensemble des conditions dans les
quelles s'est développée cette société, en ce sens aussi que l'indi
vidu connaît et observe les obligations et les défenses morales
sans se demander d'où elles viennent, de quoi elles tirent leur autor
ité; — ensuite apparaît un stade dans lequel la réflexion s'applique
à cette moralité réelle et concrète, pour la systématiser, universal
iser et rationaliser ses prescriptions, pour la fonder, c'est-à-dire
la justifier, lui chercher des principes : c'est la période des morales
théoriques ; — enfin nous voyons s'annoncer et s'imposer une
troisième phase où la réalité morale sera étudiée scientifiquement,
objectivement, comme une nature donnée au même titre que la
nature physique, qu'il s'agit de connaître, clans ses éléments, sa
formation, ses relations avec les autres ordres de faits sociaux, ses
lois statiques ou dynamiques.
Ce qu'a voulu M. Lévy-Bruhl c'est établir que le second point de
vue doit définitivement faire place au troisième, qu'il n'y a pas et
ne peut pas y avoir de morale théorique, au sens ordinaire de ce mot,
qu'il est nécessaire, par contre, de constituer une science positive
des mœurs, — et c'est du même coup montrer comment de cette
science sortira un art rationnel, de telle façon que soient enfin
normalement établies en morale les relations de la théorie et de la
pratique.
Les morales théoriques, quelles qu'elles soient, rationalistes et
métaphysiques ou empiriques et utilitaires, se rapportent toutes à
l'action, qu'elles ont la prétention de régler; toutes se proposent de
déterminer les fins que l'homme doit poursuivre, d'établir entre
ces fins une hiérarchie, de fonder des jugements de valeur, selon
l'expression de Lotze ; toutes veulent être législatives, normatives,
comme dit Wundt. Dans ces conditions, la différence qu'il y a entre
la théorie et la pratique se réduit à ce que la première se tient
dans la région des principes, cherche à formuler et à coordonner
les concepts abstraits et généraux du devoir, du bien, de la justice,
tandis que la seconde descend dans le détail des applications
spéciales, des obligations particulières. Mais ces morales théoriques,
précisément parce qu'elles ont pour objet de fournir des règles de
conduite, ne sont théoriques que de nom, n'ont pas un caractère
scientifique. Le concept même d'une science législative en tant que
science est contradictoire. La science, à coup sûr, donne aux appli
cations pratiques une base solide, mais son unique fonction est de
connaître. « Une morale, même quand elle veut être théorique, est
toujours normative ; et, précisément parce qu'elle est toujours
normative, elle n'est jamais vraiment théorique » (p. 12).
C'est ce que rend manifeste l'examen des caractères essentiels
des morales théoriques existantes. — La morale, dit-on, n'est pas de
même nature que les sciences physiques, et le rapport entre la 350 REVUES GÉNÉRALES
théorie et la pratique ne saurait être le même ici et là. Quand il
s'agit de modifier une réalité donnée, notre intervention suppose la
connaissance des faits et des lois; elle en dépend même exclusive
ment. Mais la pratique morale a rapport au bien et au mal, qui
dépendent de nous; de telle façon que la morale théorique n'a pas
à connaître ce qui est, mais à déterminer ce qui doit être. — Que faut-
il donc entendre par ce qui doit être'! On le conçoit comme un ordre
moral supérieur à l'ordre naturel. Seulement ici deux interpréta
tions sont possibles, et toutes les morales se réfèrent soit à l'une,
soit à l'autre : ou bien l'ordre est regardé comme ayant ses condinécessaires dans naturel, ou bien il est regardé comme
en différant toto génère. Les doctrines de la première catégorie
supposent donc une science préalable de ce qui est. Toutefois elles
ne sont théoriques que par accident. En effet les unes se fondent
sur des vérités métaphysiques, et cette connaissance qu'on peut
bien dire théorique n'appartient nullement à la morale. Les autres
empruntent leurs principes aux sciences psychologiques, histori
ques, sociologiques, sans vouloir se résigner à reconnaîfre qu'en
tant que morales elles sont normatives mais non pas théoriques.
Quant aux doctrines du second type, elles estiment que l'ordre
moral, le bien et le mal moral ont leur existence propre, sont sans
rapport avec ce qui est, et la science de ce qui doit être se construit
alors absolument a priori. Kant a poussé cette entreprise avec une
vigueur qui n'a jamais été dépassée, et personne ne pense plus
qu'il y ait réussi.
Autre chose : les morales théoriques divergent toutes, s'opposent
comme inconciliables, se réfutent les unes les autres sur les
principes, et néanmoins s'accordent sur les devoirs particuliers
qu'elles prétendent en tirer. A quoi cela tient-il? A ce que les
morales théoriques ne font rien de plus que s'efforcer de légitimer,
de rationaliser les morales pratiques qui, bien loin d'être déduites,
sont posées en réalité comme données, et sont la norme sur
laquelle doit se régler la prétendue théorie. La preuve, c'est que
celle-ci ne saurait être en désaccord avec la pratique communément
admise sans que nous la déclarions fausse. Par là s'explique encore
ce double fait que, d'une part, les doctrines morales, si étranges et
paradoxales qu'elles soient en apparence, n'inquiètent pas la cons
cience tant demeurent théoriques, et que, d'autre part, elles
entrent rarement en conflit avec les religions si ombrageuses, si
combatives à l'égard des idées nouvelles quand celles-ci paraissent
contredire les dogmes. Voilà encore pourquoi, tandis que les
sciences se reconnaissent incomplètes, impuissantes à répondre à
certaines questions, les morales théoriques ont toujours eu la
prétention de résoudre tous les problèmes et d'en fournir des
solutions totales et définitives. Voilà enfin pourquoi ce n'est jamais
le progrès de la théorie qui a déterminé le progrès dans la pratique,
mais c'est le contraire qui a toujours eu lieu.
Ces morales théoriques toutefois, par cela même qu'elles ont la
prétention de régler l'action humaine, doivent supposer qu'elles MALAPERT. — PHILOSOPHIE ET MORALE 351 P.
connaissent de l'homme et de la société tout ce qu'il leur est néces
saire d'en savoir. Malheureusement les postulats sur lesquels elles
s'appuient ne soutiennent pas l'examen. « Le premier de ces
postulats, dit M. Lévy-Bruhl, consiste à admettre l'idée abstraite
d'une « nature humaine », individuelle et sociale, toujours iden
tique à elle-même dans tous les temps et dans tous les pays, et à
considérer cette nature comme assez bien connue pour qu'on puisse
lui prescrire les règles de conduite qui conviennent le mieux en
chaque circonstance » (p. 67). Mais cette conception, soutien néces
saire de la morale théorique traditionnelle, ne se soutient pas elle-
même. Elle tend à disparaître grâce aux recherches scientifiques
qui se poursuivent depuis un siècle sur les civilisations différentes
de la nôtre. L'étude des langues, des arts, des religions, des institu
tions de l'Inde, de la Chine ou du Japon, l'étude des sociétés infé
rieures actuellement existantes, ou des sociétés disparues, l'anthro
pologie, la paléontologie sociale nous révèlent, en même temps que
des formes d'organisation dont nous n'avions aucune idée, des modes
de sentir, d'imaginer, de juger, de raisonner, que nous n'aurions
jamais soupçonnés. La psychologie traditionnelle doit être profon
dément transformée par l'emploi de la méthode sociologique 1. —
Le second postulat des morales théoriques, également indéfen
dable, c'est cette affirmation que le contenu de la conscience morale
forme un système cohérent et organique. Et, de fait, la conscience
morale se sent harmonique et homogène, parce que tout ce qui lui
apparaît obligatoire revêt pour elle le même caractère sacré et
semble avoir la même origine. Ici encore l'analyse sociologique
nous dévoile l'illusion et nous montre dans cet ensemble d'obliga
tions et de prohibitions souvent contradictoires entre elles « une
sorte de conglomérat, ou du moins une stratification irrégulière de
pratiques, de prescriptions, d'observances, dont l'âge et la prove
nance diffèrent extrêmement ». — Avec ces postulats s'écroule
donc la morale théorique qui les implique.
Après avoir montré avec beaucoup de pénétration pour quelles
raisons s'est maintenue la conception traditionnelle de sa morale
théorique, quelles résistances continuent à s'opposer à la transfor
mation, quels services aussi elle a rendus, quelle fonction elle a
remplie, M. Lévy-Bruhl s'applique à définir ce que doit être « la
science positive de la réalité sociale, qui tend à se substituer à la
morale théorique ».
Le système des croyances, des sentiments, des idées, des usages,
1. « Au lieu d'interpréter les phénomènes sociaux du passé à l'aide de la
psychologie courante, ce serait au contraire la connaissance scientifique
— c'est-à-dire sociologique — de ces phénomènes qui nous procurerait, peu
à peu une psychologie plus conforme à la diversité réelle de l'humanité
présente et passée... Celle-ci sera fondée sur l'analyse patiente, minut
ieuse, méthodique, des mœurs et des institutions où se sont objectivés
les sentiments et les pensées, dans les diverses sociétés humaines qui
existent encore, ou dont l'existence a laissé des traces interprétables pour
nous » (p. 79-81). 352 REVUES GÉNÉRALES
relatifs aux droits et aux devoirs des individus, généralement admis
et respectés dans une société donnée, à une époque donnée, con
stitue une réalité morale objective, au même titre que la réalité
physique objective; et la première, de que la seconde, doit
être l'objet d'une étude proprement scientifique. Il n'y a pas lieu
de s'étonner que cette science ne soit pas constituée, et qu'on com
mence à peine à explorer scientifiquement l'immense domaine de
la réalité sociale. Ce n'est. que lentement, en traversant une série
de périodes dont certaines représentent assez exactement l'état
actuel des sciences morales, que la physique des anciens est
devenue la physique des modernes. C'est plus tardivement, plus
péniblement que s'est ébauchée une psychologie scientifique. La
nécessité d'une semblable évolution dans les sciences sociales n'est
encore qu'entrevue et ne se fait pas accepter sans difficulté. Parmi
les sociologues eux-mêmes, bien peu s'abstiennent de mêler à l'étude
objective de ce qui est des considérations sur ce qui doit être; « en
outre, excepté M. Durkheim et son école, les sociologues contem
porains portent moins leurs efforts sur la connaissance précise de
certains faits et de certaines lois, que sur l'intelligibilité du vaste
ensemble qui s'offre à leur étude » (p. 117); enfin la tentation est
forte d'expliquer les phénomènes sociaux de tout ordre en les subjec-
tivant, en rétablissant, par une interprétation psychologique, les
états de conscience qui les ont produits, états de conscience que
nous connaissons bien puisque nous nous connaissons nous-mêmes.
Or, pour devenir scientifique, il faudra que la sociologie reste
rigoureusement fidèle à la distinction entre la théorie et la pratique,
condition essentielle de la recherche scientifique, et qu'elle s'inter
dise absolument « de faire appel à des principes supérieurs à l'expé
rience, c'est-à-dire à une métamorale, où se projette, sous le nom
d'idéal, le respect de la pratique universellement acceptée de notre
temps ». Elle devra ensuite, dans la constatation des faits et sur
tout dans leur interprétation, se placer à un point de vue expressé
ment objectif, en chercher le sens dans une étude objective de leurs
circonstances et de leurs conditions, en rechercher les lois par le
moyen d'une analyse également objective. Elle devra se proposer
non de comprendre, mais de connaître, et admettre que ce qui
nous est familier est néanmoins obscur et a besoin d'être scient
ifiquement analysé; se persuadant de plus en plus de l'extrême
complexité des faits, « mesurant ce qu'il faut d'efforts, de patience
et d'ingéniosité méthodique pour élucider un seul problème parti
culier », elle devra perdre le goût des spéculations générales et
abstraites, se défier des grandes hypothèses, « se fractionner en une
multiplicité de sciences distinctes et connexes, ayant chacune ses
instruments de travail spéciaux et ses procédés de méthode parti
culiers ».
La science de la nature physique n'est entrée dans la période des
progrès décisifs que du jour où elle a trouvé dans les mathématiques
un modèle et un organon ; de même il doit y avoir quelques sciences
plus avancées dans lesquelles la science de la nature morale trou- MALAPERT. — PHILOSOPHIE ET MORALE 333 P.
vera son instrument et son modèle. Ce sont les sciences historiques.
Sans elles, sans les résultats positifs qu'elles lui fournissent, la
sociologie ne saurait ni appliquer la méthode comparative, ni
découvrir les lois sociologiques. Mais surtout c'est grâce, à elles que
nous nous habituerons, en présence de la réalité sociale à l'attitude
objective sans laquelle il n'y a pas de science; car elles nous mont
rent comment cette réalité s'objective, dans le temps sinon dans
l'espace, elle devient proprement objet pour la conscience,
en s'imposant sous forme de faits que cette conscience n'a pas pro
duits et qu'elle ne peut changer.
Cette transformation, qui s'impose, des anciennes sciences morales
en sciences sociologiques, apparaît, au demeurant, comme l'abou
tissement historique et logique des progrès scientifiques accomplis
pendant les trois derniers siècles. Ses antécédents historiques se
rencontrent non dans l'œuvre des moralistes, mais dans celle des
philologues et des linguistes, ainsi que dans les modifications
parallèles qu'ont déjà subies les sciences économiques et psychol
ogiques.
Ainsi se précise l'idée d'une science positive de la morale; ainsi
apparaissent les résistances qu'il faudra vaincre pour que cette
conception se fasse universellement accepter; ainsi se laissent
entrevoir certaines des conséquences qu'entraînera cette nouvelle
attitude mentale. La morale, tout d'abord, n'a pas plus besoin d'être
fondée que la nature physique; l'une et l'autre ont une existence de
fait, qui s'impose à l'esprit; l'une et l'autre sont à observer, à ana
lyser, à ramener à des lois. Cette réalité morale, il nous faut avouer
que nous l'ignorons presque totalement; si nous hésitons à recon
naître cette ignorance, cela tient à ce que la conscience morale
nous fait « savoir » ce que nous devons faire ou ne pas faire; mais
ce savoir n'a rien de commun avec la science K La même morale
peut être considérée à deux points de vue très différents, selon que
nous nous sentons soumis à ses prescriptions ou que nous les
regardons comme objet de science, c'est-à-dire comme des faits
n'ayant plus aucun caractère vénérable ou sacré, mais solidaires
des autres séries de faits sociaux concomitants ou antécédents :
croyances religieuses, acquisitions intellectuelles, état politique et
économique, conditions climatériques, géographiques, démograp
hiques, passé historique. Toute morale (et la nôtre comme les
autres) nous apparaîtra dès lors comme étant, à un moment donné,
1. « Instinct, dressage, éducation, conformisme social, de quelque nom
qu'on appelle la « connaissance » dont il s'agit, elle se rapporte unique
ment à la pratique, et elle est aussi éloignée que possible de ce que nous
appelons science, ou savoir théorique. Le sociologue qui établit d'où vient
la loi, dans quelles conditions le législateur l'a faite, sous l'empire de
quelles croyances, de quelles idées, de quels sentiments, par respect ou
imitation de. quels antécédents, quelle en est, en un mot, la filiation his
torique et la place dans l'ensemble du système juridique, a la science de
cette loi : le Français ordinaire ne l'a pas. De même pour la morale. »
(p. 195.)
l'année psychologique, x. 23 354 REVUES GÉNÉRALES
dans un peuple donné, précisément ce qu'elle peut être; toute
morale existante, celle des Fuégiens ou des Chinois au même titre
que celle des Européens, est naturelle, et l'antique notion de « morale
naturelle » (au sens où l'on parle de « droit naturel », de « religion ») doit être éliminée. Il faut définitivement renoncer à
l'anthropomorphisme intellectuel et moral, comme on a dû r
enoncer à matériel et au géocentrisme. De
telle manière que notre conscience morale, au lieu d'être le principe
d'explication et d'appréciation des diverses morales anciennes ou
actuelles, devient elle-même l'objet de l'investigation scientifique;
elle nous apparaît comme un mystère, comme constituée par une
série d'apports successifs, de nature et de provenance diverses;
nous n'avons même plus le droit de poser à priori que les sociétés
primitives ont connu quelque équivalent de notre conscience morale
individuelle. A plus forte raison est-il impossible de soutenir que
les vérités morales essentielles ont été connues de tout temps; la
ressemblance des formules ne doit pas nous dissimuler l'extrême
diversité de leur contenu réel. La morale enfin doit être conçue
comme un devenir, sans que rien nous autorise à affirmer à priori
que ce devenir soit un progrès.
Le sentiment moral lui-même, qui paraît la chose du monde la
plus subjective et la plus individuelle, peut être étudié scientifique
ment, c'est-à-dire objectivement, car il est inséparable des repré
sentations, croyances, coutumes, mœurs collectives. C'est qu'aussi
bien les difficultés, au premier abord inextricables, que soulève
l'idée même d'une étude objective des sentiments moraux, sont
levées dès qu'on commence par reconnaître le caractère primitiv
ement social de ce qui est proprement humain en nous, dès qu'on
admet qu' « il ne faut pas partir des consciences individuelles pour
expliquer ce qu'il y a de commun dans la vie psychique des indi
vidus d'une société donnée, mais chercher au contraire la genèse
de ces consciences individuelles en partant de la conscience collec
tive » i. .(p. 233.)
Cette science des mœurs, une fois constituée, donnera naissance
à un art rationnel, destiné à prendre la place de la morale pratique.
Sachant comment s'est formée chaque obligation de la conscience
morale, quel a été son rôle, quelle fonction elle peut remplir encore,
nous saurons du même coup dans quelle mesure il est utile et pos
sible de la modifier. Sans doute, il est impossible aujourd'hui de
1. Cf. 234 : « S'il en est ainsi, nous sommes munis désormais d'une
méthode générale, d'un « fil conducteur » pour l'analyse des sentiments
moraux que nous constaterons, directement ou indirectement dans une
société donnée. Bien que la conscience de chacun les éprouve comme or
iginaux et personnels, comme « naissant d'elle-même », surtout dans les
sociétés les plus civilisées, où l'individu se considère comme « aut
onome », et comme « législateur » du monde moral, nous les tiendrons
pour collectifs en principe, et pour liés aux croyances, aux représentat
ions, aux passions collectives qui se maintiennent dans cette société
depuis un temps indéfini. » P. MALAPERT. — PHILOSOPHIE ET MORALE 3ö5
prévoir ce qu'enseignera cet art rationnel, non existant encore,
quelles règles de conduite il nous proposera, quels préceptes il
nous fournira. Tout au plus peut-on tenter de prévoir quels seront
ses caractères généraux. A la différence de la morale pratique, et
comme toutes les autres techniques, il se formera lentement, par
inventions successives et partielles, au fur et à mesure du progrès
des sciences dont il dépend ; il ne saura modifier la réalité donnée
que dans certaines limites, ses applications porteront sur des points
particuliers, il apparaîtra nécessairement fragmentaire et incomp
let, et ses prescriptions ne se présenteront comme valables que
pour une société et dans des conditions données. Ce n'est pas à dire
d'ailleurs qu'il sera sans efficacité et sans importance. Tout au con
traire, ce sera grâce à lui seulement que nous pourrons intervenir
par des moyens sûrs et définis, pour modifier, améliorer la réalité
morale, car il nous permettra de supprimer des institutions hors
d'usage, d'en mieux adapter d'autres aux conditions du milieu, de
les rendre plus cohérentes entre elles, sans qu'il soit d'ailleurs
aucunement nécessaire d'invoquer un idéal absolu, de juger de la
valeur de ces institutions et de leur perfectionnement au nom d'un
principe transcendant.
Dans tout le cours de l'ouvrage, M. Lévy-Bruhl s'applique à
répondre aux objections qui ne manquent pas de s'élever dès qu'on
propose de remplacer la morale traditionnelle par la science posi
tive des mœurs. Je dois en dire quelque chose. On demandera tout
d'abord : comment rester sans règles de conduite en attendant la
constitution de cette science qui n'existe encore qu'à titre de pium
desiderium, et de cet art rationnel dont nous devons nous contenter
de savoir qu'il se constituera plus tard? N'allons-nous pas nous
trouver désemparés en face de questions que nous pose la vie,
auxquelles elle nous oblige de répondre de suite? — N'est-ce pas
aussi détruire la conscience morale que de l'analyser ainsi, de la
présenter comme essentiellement relative, comme composée d'él
éments incohérents dont l'origine, pour mystérieuse qu'elle soit,
n'en reste pas moins humble, médiocre? N'est-ce pas irrémédiable
ment compromettre l'autorité des obligations qu'elle nous impose
et contre lesquelles conspirent sans cesse l'égoïsme, l'intérêt, la
passion? — Comment surtout y aurait-il place désormais pour un
idéal de bonté, de justice, auquel se dévouerait la volonté? Et si
nous ne sommes pas conduits par là à un scepticisme impuissant,
du moins ne nous trouvons-nous plus en face que d'un réalisme
terre à terre incapable de contenter le cœur de l'homme et de remp
lir la place de cet idéalisme qui, sous des formes diverses, « a
nourri jusqu'à présent la vie spirituelle de l'humanité »? — A quoi
M. Lévy-Bruhl répond, en premier lieu, qu'on ne fait pas la morale
d'un peuple, pour cette excellente raison qu'elle est déjà toute faite,
et qu'ainsi, en l'absence d'une science des mœurs et d'un art moral
rationnel, les règles d'action traditionnelles continueront à peser sur
les consciences avec la même force ; — qu'ensuite la réflexion ne
défait pas plus la morale qu'elle ne la fait, que nos obligations nous 356 REVUES GÉNÉRALES
sont imposées par la pression sociale, que la conscience collective
réagit d'une façon très énergique dès qu'elle se sent blessée ou
simplement menacée dans ses exigences essentielles, de telle sorte
que l'autorité de la morale existante est assurée, tant que cette
morale est réelle; — qu'enfin l'idéal moral est simplement « la
projection — plus ou moins transfigurée — de la réalité sociale de
l'époque qui l'imagine, dans un passé lointain, ou dans un avenir
non moins lointain », et qu'au surplus, bien loin que la doctrine
dont il s'agit soit incompatible avec tout idéalisme, la recherche
scientifique est au contraire la véritable héritière de l'idéalisme
philosophique d'autrefois.
Telles sont, si je ne me trompe, les thèses principales du livre de
M. Lévy-Bruhl. En les réduisant à des formules abstraites, je n'ai
pu cependant donner une idée suffisante de la richesse de contenu
de l'ouvrage, plein de faits, de données positives, d'analyses con
crètes, et dont l'argumentation est d'autant plus solide et pressante
qu'elle est moins dialectique. Pour saisir toute la distance qui sépare
l'analyse abstraite et conceptuelle de la conscience morale telle
qu'elle est comprise par les empiristes de l'école de Stuart Mill par
exemple, et l'analyse sociologique des faits moraux, il faut lire les
pages dans lesquelles M. Lévy-Bruhl distingue les diverses couches
successives dont se compose la conscience morale d'une société et
d'une époque données. L'ouvrage tout entier est d'une belle clarté, netteté, d'une fermeté, j'allais dire d'une santé, parfaites.
C'est à coup sûr le plus remarquable exposé que nous ayons d'une
doctrine qui, sans doute, n'est pas entièrement nouvelle, mais qui
est comme renouvelée par la précision, la rigueur et la vigueur
avec lesquelles elle se présente ici.
Est-ce à dire que cette théorie ne soulève aucune objection?
M. Lévy-Bruhl est le premier à constater qu'elle rencontre et cont
inuera longtemps à rencontrer des résistances fort vives ; il explique
pourquoi il n'en saurait être autrement et signale les raisons sen
timentales très puissantes, irréfutables même en tant que sentiment
ales, les habitudes de penser, les causes sociales aussi qui s'i
nsurgent contre elle 1. Il rend par là d'ailleurs assez ingrate la tâche
du critique, en déclarant que les adversaires de cette conception
sociologique de la morale représentent « la défense conservatrice »,
les préjugés séculaires. Je dois dire cependant sur quels points sa
démonstration ne m'a pas paru pleinement convaincante. Je louais
tout à l'heure, et très sincèrement, la clarté de son livre; mais je
ne puis me défendre de penser que parfois elle n'est obtenue peut-
être que par le sacrifice de certaines parties de la réalité. La sim
plicité ne s'obtient, en certains cas, que par une simplification qui
1. M. L.-B. lui-même nous donne, à ce qu'il m'a semblé, une preuve de
la difficulté qu'il y a à se placer sans réserve à ce point de vue strict
ement objectif et sociologique, dans le chapitre qu'il consacre au sentiment
moral, et dans lequel on pourrait sans trop de peine relever des traces
de ses anciennes superstitions kantiennes.

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