Revue générale sur la graphologie - compte-rendu ; n°1 ; vol.4, pg 598-616

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L'année psychologique - Année 1897 - Volume 4 - Numéro 1 - Pages 598-616
19 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1897
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Alfred Binet
Revue générale sur la graphologie
In: L'année psychologique. 1897 vol. 4. pp. 598-616.
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Binet Alfred. Revue générale sur la graphologie. In: L'année psychologique. 1897 vol. 4. pp. 598-616.
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MOUVEMENTS
REVUE GÉNÉRALE SUR LA GRAPHOLOGIE
Qu'est-ce que la graphologie? A cette question, il semble exact de
répondre : la graphologie est l'étude de récriture. Les adeptes
diront plus volontiers : « La graphologie est la science de l'écriture. »
Et il semble que la proposition est très correcte et n'a pas besoin
d'autre démonstration. Pourquoi en effet n'y aurait-il pas une science
de l'écriture, comme il y a une science de la physionomie, par
exemple? L'écriture est un phénomène tangible, qu'on peut étudier,
dont on peut analyser les éléments et dégager les lois. Une science
de l'écriture est donc chose fort légitime.
11 y a quelque temps, un physiologiste distingué, M. Héricourt, qui
est probablement graphologue à ses moments perdus, a écrit sur la
graphologie comme science un article dans la Revue philosophique ; il
compare l'écriture au geste; l'écriture serait une série de gestes
appris, et dont la trace resterait sur le papier. Au moyen de cette
comparaison ingénieuse, juste au fond, quoiqu'on l'ait peut-être
poussée trop loin, M. Héricourt a tenté de faire entrer la graphologie
dans le domaine de la physiologie, qui comprend l'étude du geste, et
d'une manière plus générale, l'étude du mouvement. Ces idées ont eu
beaucoup de succès auprès des graphologues, cela va sans dire; ils
les ont reprises, chacun à sa manière, et la comparaison de l'écri
ture avec le geste est devenue classique pour eux; elle pénètre main
tenant toutes les graphologies, et plus d'un graphologue est tenté de
déclarer fièrement : je fais de la physiologie !
Ces cependant une erreur, une erreur grossière.
La définition de la graphologie que nous venons de donner, pour
nous conformera l'usage, estime définition illusoire ; la graphologie,
telle qu'on la pratique aujourd'hui partout, n'est point une étude de
l'écriture. Elle a des visées plus hautes ; elle a un but plus précis ;
sa véritable définition est l'étude du caractère d'une personne par son
écriture.
Qu'on ouvre n'importe quel traité de graphologie, le plus ancien
comme le plus récent, on verra que c'est là la préoccupation unique REVUE GÉNÉRALE SUR LA GRAPHOLOGIE 599
des graphologues ; il ne s'agit pas pour eux de faire une analyse de
l'écriture comme mouvement graphique ; ce qu'ils recherchent c'est
à découvrir dans l'écriture les signes du caractère intellectuel et
moral ; ils prennent un à un tous les éléments de l'écriture, toutes;
les modifications individuelles qu'elle peut présenter, et ils mettent
en regard de chacun de ces signes graphiques une qualité particulière
de l'esprit. Ce signe, nous disent-ils, signifie de la franchise, cet autre
signe de la bonté, ce troisième de la colère, ce quatrième de l'hypoc
risie, et ainsi de suite. Le graphologue trouverait donc dans l'écriture
une description de l'état d'âme de celui qui l'a tracée.
M. Crépieux-Jamin qui est incontestablement le plus intelligent des
graphologues, a donné à son traité un titre bien caractéristique ; il
l'appelle V Écriture et le Caractère. Son gros volume, de plus de
400 pages, contient l'énurnération souvent curieuse de tous les signes
graphologiques et de leur explication : il y en a 200 !
Nous allons en donner un aperçu, en feuilletant le volume de
Crépieux-Jamin.
L'écriture montante signifie ardeur, activité, ambition, tandis que
Vécritude descendante veut dire tristesse ; car dans cet état nous évi
tons l'activité, nous courbons le corps, notre tête s'affaisse.
L'écriture grande veut dire orgueil. Elle peut signifier générosité,
grandeur d'âme, aspirations élevées, car l'ampleur dans les gestes
donne l'idée de puissance, de grandeur, d'élévation.
L'écriture petite signifie mesquinerie. Les gens mesquins font leurs
délices de petites choses, de petites idées, de petites manières, de
petits gestes. Chez eux, tout est diminué.
L'écriture anguleuse, celle de P. Mérimée par exemple, signifie
fermeté. Cette forme de volonté devient facilement de l'entêtement,,
surtout chez les gens communs. La dureté est la conséquence forcée
des manifestations trop anguleuses.
L'écriture modérément arrondie veut dire douceur. Elle marque la
grâce chez l'homme supérieur et constitue une faiblesse chez l'homme
inférieur; au point de vue artistique, la courbe joue un rôle considé
rable ; c'est donc une des conditions du beau. L'écriture arrondie est
donc un signe du sens esthétique.
L'écriture sobre, celle de Zola, marque un mouvement de retenue,,
de réserve. C'est l'un des signes les plus importants de la supériorité,,
parce qu'il indique l'attention volontaire, c'est-à-dire la coordination
des impulsions instinctives et leur direction.
L'écriture mouvementée, celle de Gambetta, est une marque d'imagi
nation, d'exaltation. ornée est un signe de prétention, car l'homme simple
parle, marche et écrit simplement.
L'écriture inclinée, celle de Lamartine, veut dire tendresse.
On voit d'après ces citations à quelles conclusions le graphologue
cherche à nous amener ; on voit aussi comment il procède, quelle est 600
sa méthode, quelle est sa manière d'argumenter. Sans doute il n'affirme
pas sans preuves ; il ne déclare pas d'un ton tranchant que telle
manière de barrer les t est un signe de scélératesse. Il cherche des
arguments pour chacune de ses assertions. Nous venons d'en avoir
des exemples. Le plus souvent, il procède par analogie ; l'analyse
invoquée est celle de l'écriture et du geste. Le graphologue admet
comme démontré qu'il existe un rapport entre le caractère et le geste,
et que comme l'écriture peut être considérée comme composée par
da nombreux petits gestes, il existe le même rapport entre l'écriture
et le caractère. C'est du moins le principe le plus élevé de la graphol
ogie, celui qui récemment est formulé par Crépieux-Jamin.
Voilà le point de départ ; voilà la méthode qui permet à nos grapho
logues d'affirmer que l'écriture inclinée est celle d'une âme tendre,
que les angles aigus indiquent de la volonté et de la brutalité ; c'est
l'analogie avec le geste qui est sans cesse invoquée ou sous-entendue.
Il est inutile d'insister longtemps pour montrer combien ces analo
gies sont vagues et trompeuses. Il y en a même un bon. nombre qui
sont purement verbales ; elles rappellent un peu, disait M. Marion,
ces associations d'idées dont parle Stuart Mill, qui font croire aux
paysans que les liqueurs fortes rendent fort.
Les graphologues ajouteront sans doute que si ce ne sont là que des
hypothèses, ils peuvent du moins invoquer, une démonstration plus
précise; cette démonstration, ce sont les expériences de tous les jours.
Donnez-leur une écriture, et ils décrivent le caractère du scriptéur*
de manière à satisfaire complètement ceux qui connaissent bien ce
caractère.
A mon avis, il faut accorder très peu de créance à ces petits exer
cices de devinette, parce qu'ils sont faits dans des conditions qui
n'ont rien de scientifique. Gomme les objections se pressent en foule
quand on étudie la question un peu sérieusement! Vous donnez une
lettre à un graphologue, vous voulez savoir de lui quel est le caractère
de votre correspondant. Et d'abord, vous, connaissez-vous bien ce
caractère? Savez-vous ce qu'un caractère a de complexe? 11 ne s'agit
pas là de quelque chose de simple, d'un fait extérieur que tout le
monde constate, voit et touche. On peut se mettre d'accord sur la
taille et le poids d'une personne; la toise et la balance donnent des
mesures précises. Mais son caractère? Est-ce là quelque chose de
défini pour tout le monde? Notre caractère a mille faces; il varie avec
les circonstances, les milieux ; nous ne sommes pas les mêmes quand
nous parlons avec des individus différents; gais avec les uns, tristes
ou sérieux avec les autres, sur ceux-ci nous faisons de la suggestion,
pour d'autres nous sommes dépourvus de toute autorité. Comment se
retrouver là dedans?
Sans doute, une étude scientifique du caractère est possible, bien
qu'elle n'ait pas encore été tentée jusqu'à nos jours. Je crois ferme
ment qu'avec des épreuves spéciales, des appareils et des mesures, REVUE GÉNÉRALE SUR LA GRAPHOLOGIE 601
on arrivera à fixer avec précision la caractéristique mentale et émot
ionnelle de chacun de nous. C'est une étude que je poursuis depuis
bien des années, et je sais que le but est encore loin de mes efforts.
Mais, quoi qu'il en soit, il y aura une grande différence entre la formule
précise d'un caractère, si on réussit à l'établir, et l'impression vague
que chacun de nous possède du caractère de ses amis.
C'est ce vague dont le graphologue tire parti. Il donne une réponse
vague à une question qui ne peut pas être précise; dans la description
d'un caractère, il trouve toujours quelque trait qui s'accorde avec
l'opinion de celui qui l'interroge, et il n'en faut pas plus pour que
l'interrogateur soit satisfait. Notons encore que le plus souvent le gra
phologue lit la lettre, prend connaissance des idées exprimées, ce qui
le met sur la voie de bien des choses ; puis il fait des conjectures,
il interroge le questionneur; il emploie cette méthode discrète des
tireuses de cartes qui lui réussit comme à elles, et parfois, quand il
sait le nom de l'écrivain, il ne lui est pas bien difficile d'en tirer
l'horoscope; c'est de cette manière naïve qu'a opéré je ne sais quel
graphologue à qui l'on montrait l'écriture de Dreyfus, après la con
damnation de celui-ci, et qui disait : « Voilà l'écriture d'un homme
capable de trahir sa patrie ! » Quand le nom du signataire n'est pas
connu, on peut se tromper plus souvent, et je sais l'histoire d'un
graphologue à qui j'ai envoyé un jour de l'écriture de Sardou, qu'il
ne connaissait pas, et il me répondit que c'était récriture d'un homme
peu pratique !
Je voudrais, à cette occasion, faire le portrait des graphologues.
J'en ai connu un certain nombre, des hommes, des femmes surtout;
il en existe beaucoup dans le monde; la plupart ne font pas profession
ouverte de graphologie, ne donnent pas de consultations, n'écrivent
pas de livres, mais ils ont le don; on le sait dans leur famille et
parmi les amis; ils ont le don, comme certains autres passent pour
avoir du fluide. Si vous leur montrez une lettre, ils prennent très
sérieusement la peine de vous décrire le caractère de celui qui a écrit
cette lettre, et en général vous trouvez leurs réponses curieuses ;
quelques-unes même vous paraissent satisfaisantes ou môme frap
pantes ; cela dépend de votre imagination et de votre sens critique.
11 me semble que tous ces graphologues ont un air de famille. Je crois
qu'il serait très intéressant de faire sur eux une enquête psychologique
pour grouper leurs caractères communs; enquête fort délicate, dont
ils devraient ignorer la nature et le but, car sans cela ils se défen
draient ou se garderaient de répondre. Mais il est certain pour moi
que les graphologues ont tous une même caractéristique ; leur don
dépend d'un certain nombre de qualités d'esprit et aussi de défauts
que je vais chercher à décrire, d'après mon impression personnelle,
en attendant qu'une enquête précise apporte la lumière.
Il y a d'abord dans la graphologie une attraction pour les choses
curieuses, fines, délicates et un peu mystérieuses. L'idée de sonder un ANALYSES 602
caractère, d'aller dans le tréfond d'une conscience, séduit beaucoup
de personnes ; les amateurs de graphologie ont donc un goût pour les
études un peu indéfinies, un peu obscures ; ils ont une pointe de
mysticisme. J'entends parler seulement des graphologues naturels,
et non de ceux qui ne font de la graphologie que par métier, en n'y
croyant guère.
A ce mysticisme s'allie une certaine disposition d'esprit à deviner
les mobiles cachés, les sentiments des personnes. Cette disposition
d'esprit, que je n'ai jamais vue décrite, est cependant caractéristique
chez beaucoup d'individus ; c'est ce qu'on peut appeler la connais
sance des hommes, un art qui est inné chez quelques-uns. Ceux qui
le possèdent font une foule de remarques très fines qui échappent
aux autres ; ils comprennent à merveille la signification des yeux, ils
lisent dans les mouvements de la bouche, ils scrutent les attitudes
et les sons de voix, et très souvent dans leurs observations journal
ières ils tombent juste. C'est un art qui ne se formule pas en règles,
et qui n'est peut-être pas susceptible d'être enseigné. Je crois même
que cet art peut manquer absolument à un psychologue, et à
un psychologue eminent; je gage que Wundt en est complètement
dénué. En revanche, on le rencontre chez des commerçants, chez des
médecins et chez ries artistes.
Le troisième trait caractéristique de la physionomie des grapho
logues, c'est la naïveté, autrement dit l'absence d'esprit critique et
même de bon sens. Ce sont des gens incapables de se rendre compte
de ce qu'est une preuve ; et voilà pourquoi ils avancent de simples
affirmations en croyant faire des démonstrations en règle, et prennent
si facilement leurs convictions pour des réalités. Il faut en effet igno
rer l'a b c de la méthode expérimentale pour écrire tout un livre de
graphologie sans se soucier de la démonstration de ce qu'on avance.
Ces trois caractéristiques que je viens d'analyser, je pense qu'elles
ne sont pas spéciales aux graphologues; on les retrouve chez tous les
membres de cette importante famille qu'on pourrait appeler les mystiques
de la science. Parmi les membres de cette famille, nous pouvons citer:
1° les spirites, avec toutes leurs variétés infinies ; 2° ceux qui croient
à l'influence des astres sur la destinée humaine ; 3° qui
à la chiromancie, c'est-à-dire à la signification des mystères de la
main; 4° ceux qui croient à la des bosses du crâne ou
des traits du visage ; 5° ceux qui croient aux cartes, aux présages,
aux rêves, etc. Il est bien rare, croyons-nous, que l'une de ces ten
dances se développe isolément chez un individu; le plus souvent, il
existe entre elles une affinité mystérieuse, car elles dérivent toutes à
peu près du même fonds psychologique. Une personne qui croit à la
signification des formes du crâne peut bien se moquer des coups de
pouce des spirites qui font tourner les tables i ; mais il se peut aussi
(1) Je me rappelle à ce sujet une conversation que j'eus un jour avec REVUE GÉNÉRALE SUR LA. GRAPHOLOGIE 603
que cette personne croie à l'influence des astres: de même un grapho
logue croira à la signification des rêves. Les circonstances de milieu
et d'autres occasions favorables déterminent la forme particulière
de ces croyances; mais leur point de départ est, croyons-nous, le
même.
Revenons un moment en arrière pour dire notre opinion en peu de
mots sur la graphologie, entendue comme art de deviner les carao
tères. A priori, il n'y a pas d'objection possible ; il se peut que le
caractère se trahisse dans l'écriture des individus. Mais il faudrait
que ce fut prouvé, et qu'en ces matières si délicates il y eût une
démonstration péremptoire et abondante ; tout ce qui a été affirmé
jusqu'ici est un mélange de puérilité et de naïveté.
Au moment où nous écrivons ces lignes, la Revue encyclopédique
publie, après enquête, les réponses d'un certain nombre de personnes
connues sur la graphologie. Nous voudrions dire deux mots de ces
réponses, en laissant de côté les littérateurs et en ne retenant que
les hommes de science. Bien que la question en litige soit de très
minime importance par elle-même, elle nous importe parce qu'elle
permet d'entrevoir ce que les psychologues entendent par une démonst
ration, et comment ils comprennent l'expérience, par opposition au
raisonnement et à l'hypothèse.
Voici d'abord l'opinion d'un homme qui sait ce qu'est l'expériment
ation, et il n'y a qu'à louer. C'est Marey.
« Je n'ai aucune opinion arrêtée sur la graphologie. 11 me semble
bien que l'état d'esprit de l'écrivain se révèle jusqu'à certain point
dans son écriture; que selon qu'on est bien ou mal disposé, suivant
les heures du jour, le repos ou la fatigue, l'écriture est plus ou moins
Alexandre Dumas fils. Nous parlions de spiritisme, et le bon Dumas se
montrait très sceptique. Il me racontait à ce propos, suivant son habitude,
force anecdotes ; il me parla ce jour-là de son ami Victorien Sardou, qui,
comme on sait, croit fermement aux tables tournantes et posséderait même
toutes les qualités d'un bon médium. « Sardou, me dit Dumas, a réussi à
évoquer l'esprit de Beaumarchais ! » et il ajouta avec son gros rire bon
enfant et ironique : « Sardou devrait bien lui faire dicter ses pièces ! » On
pourrait s'imaginer, d'après cette réflexion moqueuse, que Dumas n'avait
aucune tendance au mysticisme ; c'est le contraire qui est vrai. Dumas,
qui se moquait de la crédulité de Sardou, était en réalité aussi crédule que
son ami; il croyait fermement — et il me fit à ce sujet sa profession de
foi — qu'on peut lire l'avenir d'une personne dans les lignes de sa main ;
il riait du spiritisme et prenait au sérieux la chiromancie. 0 contra
diction ! 0 naïveté ! — Du reste, il suffit d'étudier l'œuvre dramatique de
Dumas pour y trouver des signes manifestes de mysticisme, par exemple
dans l'Étrangère et dans l'Ami des femmes. Je ne puis malheureusement
pas m'étendre plus longuement sur ce sujet, qui n'a qu'un rapport lointain
avec l'écriture ; mais je répète qu'il y aurait le plus grand intérêt, quand
on fait l'étude psychologique d'un individu, à rechercher s'il a des ten
dances mystiques. C'est ce qu'on ne fait jamais. Dans les études acadé
miques que tout récemment encore on a fait paraître sur Dumas, on n'en
dit pas un mot, c'est bien singulier ! ANALYSES 604
ment beaucoup de gens pour être sûr de bien juger leur caractère.
Ètes-vous en état de le faire ? Pour mon compte, je ne le pourrais.
« E. Mahey, de l'Institut. »
C'est l'opinion de Féré, de d'Arsonval, de Nordau, d'Héricourt, qui
répètent, chacun dans des termes différents : II faudrait faire des
expériences, et elles sont très délicates ; sans expériences, on ne peut
rien dire. Je pense que c'est là l'opinion des savants.
Les hommes de lettres, comme Claretie, Malarmé, Haraucourt, sont
des croyants. « Je suis persuadé, dit que le graphologue peut
deviner, d'après l'écriture d'un homme, le caractère de cet homme. »
Nous ne rappelons cette opinion que comme contraste avec la précé
dente.
De quel côté sont les psychologues ? J'ai le regret de constater
qu'ils sont en majorité du coté des hommes de lettres.
Mettons à part M. Jules Soury. C'est le plus prudent de tous.
« Je n'ai aucune pratique personnelle des recherches sur la grapholog
ie considérée comme science en formation. Mais, avec M. Héricourt,
je ne doute pas que cette étude ne soit destinée à devenir une des
branches de la psychologie expérimentale.
« Jusqu'ici on ne possède, touchant ce genre d'investigation, que des
essais d'un empirisme naïf. Il faudrait, selon moi, avant d'aborder ce
sujet, bien posséder la doctrine actuelle des fonctions du cerveau, et
ne pas réaliser à plaisir des abstractions, comme le font la plupart
des psychologues d'école, et nombre de médecins qui ont l'ait leur
« philosophie », lorsqu'ils parlent couramment de l'intelligence, de
la volonté, de la mémoire, de la conscience ou de l'inconscience, etc.;
bref, des « facultés de l'âme. »
« J. Souhy. »
II n'y a rien à objecter, sinon qu'il est un peu étrange de voir
opposer à une étude expérimentale la question préjudicielle des fonc
tions du cerveau, qui n'a rien à voir là dedans. Notre eminent col
lègue s'abandonne ici à l'esprit de système.
L'opinion de M. Paulhan est clairement exprimée :
« Je suis convaincu que la graphologie donne un excellent procédé
d'observation psychologique. On peut arriver certainement à donner
des indications assez précises sur les nuances caractéristiques de l'i
ntelligence, de la sensibilité et de la volonté. Assurément l'erreur est
possible, et je n'affirmerai même pas que le but du graphologue puisse
dans tous les cas être atteint, mais d'une manière générale les résul
tats me paraissent satisfaisants.
« Sur l'âge et le sexe, il faut, je crois, être plus réservé. En ce qui
concerne les signes pathologiques, on a des indications intéressantes,
ferme. Mais une grande pratique est nécessaire pour tirer quelque
conclusion des caractères de l'écriture. Il faudrait connaître intime- REVUE GÉNÉRALE SUR LA GRAPHOLOGIE 605
mais, en somme, on n'est pas allé bien loin. C'est une terre à
explorer.
« Fr. Paulhan. »
C'est à peu près l'opinion de M. Beaunis, et aussi celle de M. Tarde,
que nous reproduisons :
« Ce que je pense de la graphologie ? Beaucoup de bien et assez de
mal. Assez de mal de la qui consiste à certifier, en jus
tice, qu'une pièce manuscrite est de la même main qu'une autre.
Beaucoup de bien de celle qui, sans jamais prétendre à la certitude,
s'amuse à diagnostiquer, avec un certain degré de probabilité, d'après
l'écriture d'un homme, son caractère et son genre d'esprit. Cela peut
sembler étrange : n'est-il pas plus aisé de porter un jugement sur la
similitude et l'identité même, souvent frappante, de deux écrits,
que d'apercevoir un lien entre la façon d'écrire et l'âme du « scrip-
teur » ? Mais, en fait, l'expérience montre que les experts en écritures
se trompent et se contredisent bien plus souvent qu'on ne serait en
droit de s'y attendre à raison de la simplicité relative de leurs com
paraisons, tandis que les graphologues proprement dits, malgré l'e
xtraordinaire complexité des données du problème qu'ils étudient,
aboutissent à des solutions d'une surprenante concordance, d'une
remarquable justesse. 11 en est de cette physionomie scripturale dont
ils sont les Lavaters, comme de la des visages humains :
rien n'est plus indéfinissable et rien, au fond, n'est plus saisissant,
plus parlant, moins trompeur. Le malheur de la graphologie est de
s'être présentée jadis au public sous les auspices de la chiromancie,
Desbarollcs et l'abbé Michon, bras dessus, bras dessous. Mais qui
conque s'est amusé à ce double jeu n'a pas tardé à remarquer que la
puérilité de l'un est égale à l'énigmatique profondeur de l'autre. On
le verra bien mieux quand les graphologues s'aviseront d'être un peu
plus psychologues — et aussi sociologues — qu'ils ne l'ont été jusqu'à
présent.
« Gabriel Tarde. »
Ces auteurs, ce me semble, ne se rendent pas bien compte de ce
qu'est une preuve scientifique ; du reste, M. Paulhan et M. Tarde ne
sont point des expérimentateurs, ce sont surtout des théoriciens, de
grands constructeurs.
Nous terminons par l'opinion de M. Ribot :
« Je considère la graphologie comme fondée sur un principe incon
testable, c'est que nos mouvements traduisent ce qu'il y a en nous
de plus intime : caractère, sentiments, manière de penser. La person
nalité ne s'exprime pa^ seulement par des mots, mais aussi par des
états moteurs, et ceux de la main sont au nombre des plus délicats.
<( L'écriture a de plus, sur le jeu de la physionomie et sur les
gestes, l'avantage d'être fixée. Alléguer qu'elle varie suivant la dis- 606 ANALYSES
position, le moment et des influences de toute sorte est une objection
sans valeur. Il doit en être ainsi, puisque l'écriture doit refléter nos
variations intérieures; sous ces changements apparents, il y a un
fond stable qui demeure.
« L'un des principaux mérites de la psychologie contemporaine
c'est d'avoir bien mis en lumière, ce qu'on avait négligé jusqu'alors,
l'importance et la signification des mouvements ; or, la graphologie
est un chapitre de la psychologie des mouvements.
« Quant à décider si les graphologues des diverses écoles ont com
plètement réussi dans la détermination des caractères de l'écriture,
c'est une autre question et qui comporte des réserves; mais toute
théorie, quand elle affronte la pratique, n'est-elle pas sujette à bien
des erreurs1?
« Th. Ribot, du Collège de France. »
Nous trouvons que notre eminent collègue s'est montre beaucoup
trop favorable à la graphologie. Combien est vague cet argument qui
consiste à faire bénéficier la graphologie de ce que la psychologie a
accordé de l'importance aux mouvements ! Et ensuite quelle bienveil
lance pour les erreurs que les graphologues peuvent commettre en
déterminant les caractères. Ce sont des erreurs communes — dit
M. Ribot — à toutes les théories qui abordent la pratique; eh quoi !
la prétention de tirer des conclusions des barres des t ne lui inspire
pas plus de réserves ?
Nous avons assez dit que jusqu'ici la graphologie ne s'est appuyée
ni sur l'observation ni sur l'expérimentation. Cependant, quelques
tentatives ont déjà été faites dans ce sens, et il est intéressant de les
relever, de les discuter et d'en montrer la portée.
11 y a une dizaine d'années, trois savants français, MM. Richet,
Ferrari et Héricourt, vinrent apporter à la Société de psychologie
physiologique de Parie une série curieuse de recherches de grapholog
ie1; c'étaient des recherches faites au moyen de l'hypnotisme. Elles
parurent non seulement intéressantes par elles-mêmes, mais impor
tantes comme donnant le point de départ d'une nouvelle méthode.
Ces auteurs procédaient de la manière suivante :
Ils avaient pour sujet principal une darne qu'il était très facile
d'hypnotiser ; au moyen de mouvements qu'on faisait lentement
devant ses yeux (des passes), on l'endormait, autrement dit on la
faisait entrer dans un nouvel état, une nouvelle manière d'être, on
en faisait une somnambule.
Comme le sujet de ces expérimentateurs était extrêmement sug
gestible, on pouvait lui donner des hallucinations, on pouvait même
transformer sa personnalité. On arrivait en effet à lui faire croire
(1) La personnalité et l'écriture ; essai de graphologie expérimentale.
Bévue philosophique, 1896, n° 4.

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