Ribot La logique des sentiments - compte-rendu ; n°1 ; vol.11, pg 656-665

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L'année psychologique - Année 1904 - Volume 11 - Numéro 1 - Pages 656-665
10 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1904
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Foucault
Ribot La logique des sentiments
In: L'année psychologique. 1904 vol. 11. pp. 656-665.
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Foucault . Ribot La logique des sentiments. In: L'année psychologique. 1904 vol. 11. pp. 656-665.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1904_num_11_1_4736656 ANALYSES BIBLIOGRAPHIQUES
Je n'entrerai pas dans le détail de ces expériences pour lesquelles
je renvoie au travail de l'auteur. Je donnerai cependant un exemple
emprunté au premier tableau (p. 80). L'excitation auditive est
produite par un diapason de 208 vibrations doubles par seconde.
La durée de l'excitation était de 3 secondes.
Expér. I. — 208 vibrations. . . Ach. — Audition d'un son qui diminue peu à peu.
Expér. Marbe. — A l'audition du son l'arrière-plan de la con
science présente une variation.
Expér. Boetteken. — A côté de la sensation acoustique il y a un
très faible sentiment de plaisir. Conscience de l'attention.
C'est cette variation de l'arrière-plan de la conscience qu'Orth
considère comme un état de conscience, c'est-à-dire quelque chose
qui est dans la conscience et qui n'y existait pas auparavant. Une
chose à noter c'est la différence des réactions notées par les diff
érents sujets.
Des expériences sur le doute terminent cette partie du travail.
Je résumerai les conclusions principales de l'auteur.
Le sentiment est un phénomène psychique indépendant et qui
doit être considéré comme un élément constitutif de la conscience
de même que la sensation.
Il marche parallèlement à la sensation et est une fonction des
mêmes nerfs, mais avec un seuil d'excitation différent.
Il n'y a pas de critérium du sentiment.
On ne peut que s'en tenir aux sentiments de plaisir et de
déplaisir.
Il n'y a pas de sentiment de la volonté. Le fait exprimé par ce
mot est un complexus de sensations.
Il n'y a pas non plus de sentiment de tension et de relâchement,
d'excitation et de dépression. On peut appeler « états de conscience »
des contenus de la conscience auxquels jusqu'ici on a fait peu atten
tion.
Ces états de ne peuvent être reconnus dans leur
nature intime.
Les sentiments et beaucoup de sensations sont liés étroitement à
des états d'excitation dans le système nerveux central et on peut
distinguer du plaisir et du déplaisir passif et actif.
Il y a des états affectifs (Affekte) qui ne contiennent aucun sent
iment comme éléments constitutifs.
Le doute n'est pas un sentiment, mais un état complexe dont
l'élément constitutif est un état de conscience.
H. Beaunis.
TH. RIBOT. — La logique des sentiments. — In-8°, Paris,
Alcan, 1905, x-200 pages.
Ce livre continue deux ouvrages précédents de M. Ribot : La Psy
chologie des sentiments et L'Imagination créatrice. C'est en effet, SENTIMENTS RELIGIEUX ET ESTHÉTIQUES 657 ÉMOTIONS,
malgré son titre, une étude de psychologie. « La psychologie doit
traiter les opérations dites logiques comme d'autres faits, sans
souci de leurs formes ou de leur validité; pour elle, un mauvais
raisonnement vaut autant qu'un bon. Renvoyant à la logique les
questions de droit, à la théorie de la connaissance ou à la méta
physique les questions dernières, son champ d'action est déterminé
sans équivoque » (p. vu).
M. Ribot définit le raisonnement d'une façon très large : c'est
pour lui « une anticipation, un essai, une conjecture, une marche du
connu à l'inconnu ». Cette marche du connu à l'inconnu s'effectue
toujours par un intermédiaire, elle est toujours une opération
médiate qui a pour terme une conclusion. C'est pourquoi on peut
adopter la définition de Boole : « Le raisonnement est l'élimination
du moyen terme dans un système qui a trois termes » (p. 23).
Mais cette marche de l'esprit peut se faire de deux façons : ou
bien elle emploie les procédés rationnels, qui ont pour but d'aboutir
à une conclusion prouvée, et c'est alors le raisonnement tel que
l'envisagent les logiciens; ou bien l'esprit se dispense de recourir
aux procédés rationnels, et c'est alors le affectif, la
forme la plus générale, et aussi la plus usuelle, du raisonnement.
Historiquement, c'est la logique affective qui est la plus ancienne.
A défaut de renseignements certains sur la constitution mentale de
l'homme préhistorique, nous voyons que les sauvages actuels, inca
pables d'abstraire et d'enchaîner les idées suivant des rapports
objectifs, construisent à l'aide de perceptions et d'images de véri
tables raisonnements destinés à satisfaire leurs besoins vitaux. « La
série des perceptions et des images qui composent la construction
de son arc, de son filet d'écorce ou de ses rites, sont pour l'homme
non civilisé les moyens termes de ce raisonnement concret, en
actes, dont le dernier terme est le succès ou l'échec » (p. 26). —
Parmi ces raisonnements concrets sans cesse répétés, il s'est établi
à la longue une distinction entre ceux qui réussissent et ceux qui
échouent, de sorte que, grâce au critérium de l'expérience, une
différenciation s'est dessinée; le raisonnement objectif, probant, a
formé un petit domaine dans le champ illimité du raisonnement
subjectif. La logique pure s'est ainsi constituée et a progressé avec
la technique : « l'invention des instruments..., en raison des nécess
ités pratiques qui la régissent, a habitué l'esprit humain à la disci
pline dans le raisonnement » (p. 27). Puis « les logiciens sont
venus, qui ont analysé, débrouillé les inferences correctes et ont
composé, après réflexion, des traités à prétentions régulatrices »
(p. 29). — Le émotionnel, l'inférence affranchie des
procédés rationnels, a subsisté cependant, « parce que la logique
rationnelle ne peut s'étendre au domaine entier de la connaissance
et de l'action... La logique des sentiments sert à l'homme dans tous
les cas où il a un intérêt théorique ou pratique (au fond toujours
pratique) à poser ou à justifier une conclusion et où il ne peut pas
ou ne veut pas employer les procédés rationnels » (p. 30-31).
Toutefois, malgré cette absence de procédés rationnels, le rai-
l'année psychologique, xi. 42 658 ANALYSES BIBLIOGRAPHIQUES
sonnement affectif ne se réduit pas à une simple association des
états affectifs, et d'une façon générale le jugement et le raisonne
ment ne se réduisent pas à l'association des idées : l'association,
par ressemblance ou par contiguïté, va au hasard, le raisonnement
est un processus dans lequel il existe un choix et un enchaînement
des états intellectuels, la disposition affective qui y existe « vise un
but conscient ou inconscient, néglige ou supprime tout ce qui l'en
détourne » (p. 22).
Avant d'étudier le raisonnement affectif, M. Ribpt examine rap
idement la question de savoir dans quelle mesure les lois de l'asso
ciation s'appliquent aux états affectifs. Il ne s'agit pas d'états affec
tifs purs, car « l'affectivité pure, vide de toute représentation, si elle
existe, est extrêmement rare. On peut hasarder h titre d'exemples
l'état de béatitude produit par le hachich, l'euphorie des mourants, pénible d'incubation de la plupart des maladies, etc. ». Les
états affectifs qui se présentent à l'observation enveloppent « un
élément de connaissance qui leur donne un contenu et une
marque. Cet élément intellectuel est quelquefois très faible, et, le
fait de conscience total étant un composé binaire, nous le dénom
mons affectif, d'après l'élément prédominant » (p. 4).
Il ne faut pas considérer comme des associations affectives :
1° le transfert d'un sentiment (par exemple l'amant transfère le sen
timent associé d'abord à la personne de sa maîtresse, à ses vête
ments, ses meubles, sa maison), le fait primaire est ici une
association d'états intellectuels, et il y a simplement extension d'un
sentiment lié au premier terme de la série ; 2° le cas inverse
du précédent, dans lequel une disposition émotionnelle, comme
l'humeur joyeuse ou mélancolique, suscite uniquement les associa
tions d'idées qui conviennent à la situation actuelle et exclut les
autres.
L'association par ressemblance paraît exister dans des cas suff
isamment nets. Les sensations douées d'un ton affectif semblable
s'associent facilement : c'est pourquoi nous parlons de voix claires,
de couleurs criardes, de couleurs chaudes ou froides, etc. « L'asso
ciation est affective puisqu'elle se fait en dépit de la différence
foncière entre les perceptions et représentations. » A un degré
plus ha'ut, l'association s'établit entre une émotion et une image
dérivée d'une sensation émotive : « la douleur de la haine est
amère, la joie d'aimer est douce, la tristesse est sombre, le souci
est noir, le regret est cuisant » (Fouillée). Enfin l'association paraît
purement affective dans quelques cas : un sentiment en suscite
d'autres de la même nature ou analogues, la joie suscite la bien
veillance, la sympathie, l'espérance, etc. — Toutefois M. Ribot se
demande si ce sont là de véritables associations, ou bien si ce ne
sont pas, tantôt des jugements, tantôt une diffusion ou une trans
formation des sentiments.
L'association affective par contiguïté semble aussi se produire
quelquefois : ainsi l'enfant convoite le fruit défendu, mais redoute
la punition déjà subie. Mais dans ce fait, et dans tous les faits EMOTIONS, SENTIMENTS RELIGIEUX ET ESTHÉTIQUES 659
nombreux <iu même genre, il y a autre chose que de la contiguïté :
la liaison se fait aussi par contraste. Le contraste est très fréquent
dans les passages d'une émotion à l'autre. « C'est le propre de la
vie affective de se mouvoir au sein des contraires » (Hoffding).
« Mais, dit M. Ribot, aucun de ces passages du contraire au con
traire n'est une association. Ils sont l'effet de l'énergie de notre
système nerveux qui est limitée. Si une action durable l'épuisé en
une direction, l'organisme exige du repos ou une excitation diffé
rente. Dans la vie affective, il n'existe en fait et positivement que
des états qui réciproquement s'entravent, s'excluent, se détruisent.
Tant qu'on n'en sort pas, les phénomènes sont différents, dissemb
lables, ils ne sont posés comme contraires que par le sujet qui
connaît et pense, c'est-à-dire par un acte intellectuel » (p. 15).
Autrement dit, le fait qui paraît être une association affective est
le plus souvent un jugement, c'est-à-dire l'affirmation d'une ressem
blance ou d'une différence. « Associer et juger sont deux opérations
distinctes, quoique, à la limite, il soit quelquefois difficile de les
distinguer » (p. 19). Mais le jugement dont il s'agit ici « est un jug
ement d'une nature spéciale, il est affectif, c'est-à-dire issu de notre
organisation émotionnelle » (p. 20).
Ainsi M. Ribot hésite à affirmer la réalité d'associations affectives.
Il semble qu'il y est poussé par sa théorie de la mémoire affective;
il y est attiré sans doute aussi par la de l'imagination affec
tive qu'il exposera à la fin du présent ouvrage. Mais il ne trouve
pas de faits décisifs et parfaitement probants en faveur de l'asso
ciation affective. « Notre conclusion, dit-il, est donc surtout négat
ive. Toutefois cette discussion a eu l'avantage de nous apprendre
que ce n'est pas dans l'association qu'il faut chercher les conditions
de la structure et de l'enchaînement des raisonnements affectifs. »
La logique rationnelle emploie comme éléments les idées
abstraites et générales, c'est-à-dire des représentations. On a sou
tenu que ces représentations sont toujours accompagnées de
quelque émotion, mais, même si l'on admet cet élément émotionnel
comme constant, il est si faible qu'il est pratiquement négligeable.
Dans la logique affective, au contraire, la représentation est un
élément secondaire, dont le seul rôle est de donner à la fluidité du
sentiment une forme concrète : l'élément affectif est ici prédomin
ant. — D'ailleurs, le concept affectif n'est lui-même qu'un résultat
de jugements, un jugement condensé ou abrégé. On peut donc dire
que le raisonnement affectif se compose de jugements affectifs.
En raison de cet élément émotionnel, M. Ribot, utilisant les tr
avaux faits récemment à l'étranger, surtout en Autriche, sur la
théorie des valeurs, donne aux jugements et concepts du raisonne
ment affectif le nom de concepts-valeurs, jugements de valeur ou
simplement valeurs. La valeur consiste dans la convenance des
objets pour le sujet, dans le rapport des objets avec les désirs,
c'est-à-dire, suivant la définition déjà ancienne des économistes,
dans l'aptitude à satisfaire les désirs. Le domaine du jugement de
valeur, identique h celui du raisonnement affectif, est très étendu : è60 ANALYSES BIBLIOGRAPHIQUES
suivant Kreibig, il coïncide avec celui de la pratique; il faut y
joindre l'esthétique, la religion, et toute la vie sociale, ou, en défi
nitive, pour M. Ribot, tout ce qui donne lieu à des jugements sub
jectifs ou d'appréciation.
Le mécanisme du raisonnement affectif varie d'une espèce à
l'autre, mais il suit toujours une marche commune : « les termes
échelonnés entre le point de départ et la conclusion paraissent dis
parates, juxtaposés plutôt que liés par des rapports déterminables.
Voilà pour l'apparence. En fait, la logique affective a son unité et
elle marche vers son but aussi rigoureusement que l'autre... Le
principe qui confère cette unité et régit la logique des sentiments tout
entière est le principe de finalité. Le raisonnement rationnel tend
vers une conclusion, le raisonnement émotionnel vers un but; il ne
vise pas une vérité, mais un résultat pratique » (p. 49-50). — II
emploie deux procédés principaux : l'accumulation, la gradation.
Le procédé par accumulation consiste en un entassement de moyens
termes propres à suggérer ou à justifier la conclusion : c'est celui
qu'emploient le charlatan devant un public de foire, la brocanteuse
de mariage qui vante un parti, le discuteur passionné qui se fait
une arme de tout. Le procédé par gradation demande plus d'habi
leté : c'est celui que recommandent les rhéteurs de l'antiquité et
leurs continuateurs, il consiste à provoquer les émotions de façon
à réussir. Ce sont les émotions qui servent toujours de moyens
termes. « Dans un discours politique, un plaidoyer, un sermon, une
pièce de théâtre ou un roman à thèse, il y a une conclusion qu'on
se propose de faire accepter : c'est la valeur-fin. Pour y arriver, on
traverse une série plus ou moins longue de valeurs équivalant aux
moyens termes du raisonnement rationnel : ce sont les valeurs- » (p. 52) II en résulte que ces moyens ne sont pas nécessa
irement exprimés par des mots, ils peuvent être des états concrets,
gestes, intonations, actions.
Par là s'explique que la contradiction ne répugne pas au raiso
nnement affectif : des affirmations rationnellement inconciliables peu
vent coexister, parce que chacune est, non pas jugée logiquement,
mais sentie, comme nécessaire ou désirable. « La vie affective, livrée
à elle seule, s'accommode très bien de la pluralité des tendances et
même de l'anarchie : l'unité n'est pas essentielle à sa nature et ne
pénètre en elle que par la prédominance d'une passion (amour,
ambition, etc.), ou par une intrusion intellectuelle qui impose l'ordre »
(p. 60).
Après cette analyse générale du raisonnement affectif, M. Ribot
en étudie les principales espèces. Sans prétendre présenter une
classification rationnelle et complète, il distingue cinq types princ
ipaux qu'il désigne par les épithètes suivantes : passionnel, incon
scient, imaginatif, justificatif, mixte ou composite.
« Le raisonnement passionnel est la forme la plus simple, la plus
pauvre en éléments intellectuels et le type du raisonnement pure
ment affectif. Il ne diffère de l'association des idées que par un
seul caractère, à la vérité capital : c'est qu'il a une fin posée et en SENTIMENTS RELIGIEUX ET ESTHÉTIQUES 661 ÉMOTIONS,
cette fin un régulateur qui détermine sa marche et empêche ou
exclut les associations inutiles, parasites, étrangères ou contraires
à cette fin » (p. 66). — M. Ribot distingue la passion de l'émotion
en considérant l'émotion comme un choc, la comme une
émotion persistante. Il prend comme exemples de passion la timi
dité, l'amour et la jalousie. — La timidité est une « hyperesthésie
affective » (Hartenberg). C'est là le point de départ du rayonnement
affectif chez le timide, l'équivalent de la prémisse majeure du syl
logisme. Sur ce fondement, le raisonnement s'édifie, et la timidité
brute et spontanée se transforme en une timidité réfléchie et syst
ématique. La perspicacité du timide « se fonde sur des indices, non
sur des preuves, elle est faite d'impressions, non de jugements; elle
est sûre d'elle-même, mais ne se discute point, ne se justifie point...
Elle est l'intuition ou plutôt l'interprétation rapide des mouve
ments spontanés, des paroles, du ton de la voix, de la physionomie
et des gestes » (Bugas). Enfin ce travail a son terme : misanthropie,
pessimisme, égotisme, maladie de l'idéal, mysticisme. « Ainsi d'une
prémisse — l'état affectif du timide, — d'une série de moyens
termes — les jugements de valeur, — sort une conclusion qui
systématise et résume le travail de l'esprit » (p. 70). — L'analyse
de l'amour et celle de la jalousie conduisent à dégager une évolu
tion analogue, c'est-à-dire toujours un raisonnement affectif.
Le raisonnement inconscient est étudié par M. Ribot dans deux
cas : les conversions (principalement les conversions religieuses),
et les transformations de sentiments. M. Ribot est porté de plus en
plus à admettre l'inconscient psychologique, quoiqu'il ne l'accepte
pas encore expressément : mais il insiste sur l'impossibilité d'ex
pliquer au point de vue physiologique l'enchaînement d'une série
de jugements qui aboutit à une conclusion, et il étudie les faits
typiques de conversion et de transformation sentimentale « comme
si l'activité qui les produit était réductible en réalité à des juge
ments et à des raisonnements, — à titre de simple hypothèse »
(p. .81-82). — Une conversion n'est pas l'effet de la réflexion, ce
n'est pas une prétendue démonstration qui engendre la croyance.
C'est une opération qui se passe dans la vie affective. Chez l'homme
qui change de croyance religieuse, d'une façon graduelle ou dans
une crise, il se produit « une scission en deux vies, mais principa
lement — on pourrait dire exclusivement — dans l'ordre des sent
iments et de l'action... L'ébranlement n'atteint sa vie intellectuelle
que par contrecoup... L'athée peut devenir un dévot, le libertin un
saint; mais pour tout ce qui est étranger à sa nouvelle croyance, il
juge et raisonne comme autrefois. On peut en conclure que toute
conversion est une altération partielle de la personnalité dans ses él
éments affectifs... C'est une interversion des valeurs... puisque le con
verti brûle ce qu'il a adoré et adore ce qu'il a brûlé (p. 85-86). En
définitive, « à moins d'admettre une forme d'activité raisonnante
inconnue de nous, on est réduit à supposer que la constitution et
l'adoption d'un idéal sont, chez le converti, le résultat d'un ensemble
de jugements qui convergent vers une même fin, une même con-
. 662 ANALYSES BIBLIOGRAPHIQUES
elusion; que tout se passe comme si, à l'état latent, une somme de
jugements de valeur s'accumulait suivant un mécanisme précédem
ment décrit » (p. 87-88). — Les transformations de sentiments ne
se produisent pas toujours par une logique inconsciente. Mais
M. Ribot cite trois observations typiques (dans Tune un sentiment
sexuel devient un amour paternel) où la cause de la transformat
ion paraît résider dans une série de jugements de valeur se sub
stituant les uns aux autres par analogie, l'unification étant réalisée
par la sélection inconsciente d'un désir prédominant.
Le raisonnement imaginatif est le plus fréquent et le plus impor
tant des raisonnements émotionnels. Il diffère de l'invention, qui
vise à créer et, abstraction faite d'une poussée sentimentale origi
nelle, peut être purement intellectuelle : le raisonnement imagi
natif implique toujours des éléments affectifs, et il vise si peu à
créer qu'il prétend au contraire découvrir ou établir une vérité
existante par des moyens qui lui sont propres. M. Ribot montre ce
type de raisonnement dans la formation des croyances à la vie
future, dans l'art de la divination et dans la magie. Par exemple la
conception de la vie future se ramène à un jugement de valeur, à
une affirmation sur le souverain bien et le souverain mal, et « cette
conclusion dépend des désirs, des aspirations, des goûts... Rien
n'est plus vrai que la formule : « Dis-moi quel paradis tu rêves, et
je te dirai qui tu es » (p. 99). Cette croyance a été d'abord spon
tanée, puis elle a cherché à se consolider contre le doute et les
difficultés issues de la réflexion : on a alors allégué des « preuves ».
les unes expérimentales, les autres rationnelles, tirant en général
leur force de notre faculté de sentir. Mais, même lorsque le raiso
nnement prend les allures et le masque de la logique rationnelle, il
reste affectif dans son fond.
Le raisonnement de justification est le plus enfantin et le plus
banal de tous. Il est engendré par une croyance ferme et sincère
qui se refuse à être troublée et aspire au repos. « La croyance
aveugle (quel que soit son objet) étant l'affirmation de l'individu
dans son désir et son sentir le plus intimes, tient au fond même de
son être. Elle est, en dernière analyse, une manifestation partielle de
Vinsïinct de la conservation : de là sa ténacité » (p. 111). « Dans la
morale pratique, le raisonnement justificatif est d'un emploi jour
nalier. Dans la morale théorique... le procédé est plus savant, plus
systématique; mais au fond c'est une tendance maîtresse, une pré
férence individuelle, une subjectivité qui, dissimulée sous cet appar
eil logique, guide vers une fin posée d'avance... Dans toutes les
religions, la logique justificative s'épanouit avec luxuriance »
(p. 112-113). — Le raisonnement de consolation, « né du besoin de
trouver un remède à la douleur morale », est du même genre. Il
consiste toujours « dans la mise en valeur d'états passés ou futurs
propres à compenser le présent : car on ne peut chercher ailleurs
que dans les souvenirs agréables d'un temps écoulé ou dans cette
construction imaginaire, projetée dans l'avenir, qu'on nomme
l'espoir » (p. 115). SENTIMENTS RELIGIEUX ET ESTHÉTIQUES 663 ÉMOTIONS,
Avec le raisonnement mixte ou composite, nous nous rappro
chons de la logique rationnelle, sans y entrer. Il existe ici un
enchaînement rationnel, qui est le squelette, mais les émotions
sont employées comme moyen d'agir et procédé d'argumentation.
Le type de ce raisonnement est le plaidoyer, le raisonnement de la
rhétorique. Tantôt on est convaincu de la" légitimité de sa thèse, et
le raisonnement mixte se rapproche de la démonstration par une
dialectique correcte, « il n'y a emploi des « valeurs », c'est-à-dire
des éléments affectifs, qu'autant qu'il faut pour émouvoir et triom
pher ». Tantôt on est peu convaincu de la légitimité de sa thèse,
« l'élément rationnel relève plutôt de la sophistique. La charpente
intellectuelle est frêle et pleine de trous, et la logique des sent
iments se fait la part du lion par nécessité » (p. 119). Mais le but est
toujours de persuader, d'entraîner, de faire agir, et les moyens
termes les plus efficaces sont toujours les raisons émouvantes. C'est
pourquoi « le type du raisonnement mixte se trouve dans l'éloquence
vraie, celle qui est mieux qu'un verbiage élégant et vide ». Et si
l'éloquence, qui apparaît même chez les primitifs, « existe et agit
encore chez les peuples civilisés, ce n'est pas à titre de survivance,
mais parce que rien ne peut la remplacer. Pour qu'elle disparût,
il faudrait que tout fût démontrable ou que la nature humaine fût
transformée de fond en comble. A elle seule, elle est une preuve de
fait de la nécessité pour l'homme d'une logique émotionnelle »
(p. 120). — En outre, le raisonnement mixte dépasse le domaine
d'application des autres formes du raisonnement affectif : celles-ci
portent une marque individuelle et ne dépassent l'individu que
rarement et par accident; le raisonnement mixte est social, puis
qu'il se propose d'agir sur les autres hommes.
Cette classification des raisonnements affectifs n'est ni précise,
ni complète, et elle ne peut pas l'être, mais on peut tenter une
réduction. Les raisonnements affectifs, comme les raisonnements
rationnels d'ailleurs, sont nés de besoins. En les envisageant au
point de vue de leurs origines, on peut les ramener à deux types,
suivant qu'ils sont utiles à la conservation ou à l'expansion de l'i
ndividu.
La logique des sentiments est issue de besoins, et par suite est
foncièrement pratique. Cependant un cas fait exception : elle cesse
d'être pratique quand elle se met au service de la création esthé
tique. Il est vrai qu'alors elle se rapproche de la pure association,
elle n'en diffère que parce qu'elle a toujours un but qui impose un
certain ordre; mais ce but n'est plus de démontrer ou de conjec
turer, il est d'organiser. En même temps que la logique émotionn
elle change de nature en s'appliquant à l'invention esthétique, elle
change aussi ses matériaux de construction : elle élimine les con
cepts-valeurs qui, par leur côté représentatif, donnent l'illusion de
notions, d'idées générales, et elle les remplace par ces états de
conscience que M. Ribot a appelés les abstraits émotionnels : ce sont
des éléments dissociés de sensations ou d'images dans lesquels pré
domine un état affectif. Ces abstraits émotionnels, fixés par des 664 ANALYSES BIBLIOGRAPHIQUES
mots ou des formes plastiques, ou surtout par des sons, consti-
taent la matière de l'imagination créatrice purement affective.
Prouver l'existence de cette imagination créatrice « qui, suivant
des ^rapports nouveaux, rassemble et combine des états affectifs de
diverse nature et rien qu'eux » (p. 130), tel est l'objet du dernier
chapitre de ce livre.
Ces créations se rencontrent dans plusieurs cas d'importance
inégale. Le plus important est celui que présente la musique. Bans
la musique dépendante, asservie à un texte, si l'on supprime par
hypothèse de l'esprit du compositeur « tout ce qui se rapporte à
l'appareil scénique, la vision des personnages et de leur milieu, il
reste la succession des sentiments évoqués, je développement
incessamment changeant ou modifié de la vie affective, le jeu ou le
choc des passions humaines; bref, un édifice émotionnel ou plutôt
un drame réduit à la seule matière affective » (p. 137). Dans la
musique indépendante, affranchie de tout texte, « la trame affec
tive se montre à nu, sans rien qui la masque, et le procédé de créa
tion que nous étudions se révèle en elle sous sa forme absolue. Ici,
il n'y a plus rien à retrancher, elle est faite tout entière avec, les
vibrations des passions humaines, leurs contrastes, leurs sauts
brusques, leurs nuances infinies, leurs perpétuelles transformat
ions » (Ibid.). Et ce travail créateur ne se fait pas au hasard, il est
organisateur, il trouve et coordonne à la fois. — La première des
conditions dont il dépend est l'aptitude innée à vivre dans le monde
des sensations sonores. Un musicien dont M. Ribot transcrit l'obser
vation lui écrit : « Je suis dans l'impossibilité de me représenter
que dans un moment quelconque de mon existence je n'entends
pas de la musique. Elle est en principe dans tout ce que je vois, je
sens, j'imagine. Elle est dans le tictac d'une pendule, dans le rou
lement des voitures, dans les bruits de la rue, etc. » (p. 140). La
seconde condition est la tendance spontanée à tout traduire musi
calement, vision d'une ville, impression de voyage ou d'art, etc. :
Liszt entend V. Hugo lire sa pièce : Ce qu'on entend sur la montagne,
et les vers entendus deviennent un poème symphonique par un
travail d'imagination analogue à celui par lequel il transposa pour
piano la méditation du Pemeroso de Michel-Ange. La troisième con
dition est la prédominance des sentiments sur les états objectifs,
c'est-à-dire le caractère subjectif de l'imagination : c'est pourquoi,
tandis que les hommes qui ont peu de culture musicale, et surtout
peu de goût pour la musique, ont des représentations visuelles très
nettes, les musiciens, pendant le travail de l'imagination musicale,
ont peu ou pas du tout d'images visuelles (observations de M. Fouillée,
de M. Paulhan et de M. Ribot; en revanche M. Combarieu, en enten
dant de la musique symphonique, a des images visuelles).
La musique prouve donc l'existence de l'imagination créatrice
affective. En même temps on voit pourquoi les psychologues, en
étudiant l'imagination créatrice, ont toujours ignoré la forme
affective : c'est que l'invention des moyens matériels qu'emploie le
musicien est récente, et que la construction musicale à base scien^

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