Rôle de la fréquence relative des différentes acceptions d'homographes lors de l'accès au lexique - article ; n°2 ; vol.82, pg 353-377

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L'année psychologique - Année 1982 - Volume 82 - Numéro 2 - Pages 353-377
Résumé
Les deux expériences présentées étudient le traitement de phrases non ambiguës contenant soit l'acception la plus courante, soit une acception plus rare de mots-critiques ambigus (homographes). Dans une tâche de détection d'ambiguïté (expérience I), les phrases induisant l'acception fréquente de l'homographe ont donné lieu à un nombre plus élevé d'erreurs que les phrases induisant l'acception rare, mais on n'a mis en évidence aucune différence dans les temps de détection. Lors de jugements d'acceptabilité (expérience II), les phrases induisant l'acception usuelle des homographes engendrent à la fois moins d'erreurs et des temps de compréhension plus courts que les phrases induisant l'acception rare. Ces résultats suggèrent que la « récupération » des différentes acceptions d'un item ambigu dépend, au moins en partie, de leur fréquence relative, dont on envisage le rôle dans la période qui suit immédiatement l'accès au lexique.
Mots clefs : accès au lexique, ambiguïté lexicale, fréquence des significations.
Summary : The role of the relative frequency of different meanings of homographs in lexical access.
Processing of unambiguous sentences with either the more frequent or the less frequent meaning of critical ambiguous words (homographs) was examined in two experiments. In an ambiguity detection task (experiment I) sentences inducing the more frequent meaning of homographs produced more errors than sentences inducing the less frequent meaning, but no difference was found in the detection times. In a meaning-classification task (experiment II), sentences inducing the more frequent meaning led to fewer errors and shorter comprehension times than those inducing the less frequent meaning. These results suggest that the meanings of an ambiguous word tend to be retrieved according to their relative frequency. The role of relative frequency in lexical immediate post-access is discussed.
Key-words : lexical access, lexical ambiguity, frequency of meanings.
25 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1982
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Pierre Marquer
J. Le Nestour
Madeleine Léveillé
J. Welitz
Rôle de la fréquence relative des différentes acceptions
d'homographes lors de l'accès au lexique
In: L'année psychologique. 1982 vol. 82, n°2. pp. 353-377.
Résumé
Les deux expériences présentées étudient le traitement de phrases non ambiguës contenant soit l'acception la plus courante,
soit une acception plus rare de mots-critiques ambigus (homographes). Dans une tâche de détection d'ambiguïté (expérience I),
les phrases induisant l'acception fréquente de l'homographe ont donné lieu à un nombre plus élevé d'erreurs que les phrases
induisant l'acception rare, mais on n'a mis en évidence aucune différence dans les temps de détection. Lors de jugements
d'acceptabilité (expérience II), les phrases induisant l'acception usuelle des homographes engendrent à la fois moins d'erreurs et
des temps de compréhension plus courts que les phrases induisant l'acception rare. Ces résultats suggèrent que la «
récupération » des différentes acceptions d'un item ambigu dépend, au moins en partie, de leur fréquence relative, dont on
envisage le rôle dans la période qui suit immédiatement l'accès au lexique.
Mots clefs : accès au lexique, ambiguïté lexicale, fréquence des significations.
Abstract
Summary : The role of the relative frequency of different meanings of homographs in lexical access.
Processing of unambiguous sentences with either the more frequent or the less frequent meaning of critical ambiguous words
(homographs) was examined in two experiments. In an ambiguity detection task (experiment I) sentences inducing the more
frequent meaning of homographs produced more errors than sentences inducing the less frequent meaning, but no difference
was found in the detection times. In a meaning-classification task (experiment II), sentences inducing the more frequent meaning
led to fewer errors and shorter comprehension times than those inducing the less frequent meaning. These results suggest that
the meanings of an ambiguous word tend to be retrieved according to their relative frequency. The role of relative frequency in
lexical immediate post-access is discussed.
Key-words : lexical access, lexical ambiguity, frequency of meanings.
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Marquer Pierre, Le Nestour J., Léveillé Madeleine, Welitz J. Rôle de la fréquence relative des différentes acceptions
d'homographes lors de l'accès au lexique. In: L'année psychologique. 1982 vol. 82, n°2. pp. 353-377.
doi : 10.3406/psy.1982.28424
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1982_num_82_2_28424L'Année Psychologique, 1982, 82, 353-377
Laboratoire de Psychologie expérimentale
Université René-Descarles et EPHE 3e section,
associé au CNRS1
RÔLE DE LA FRÉQUENCE RELATIVE
DES DIFFÉRENTES ACCEPTIONS D'HOMOGRAPHES
LORS DE L'ACCÈS AU LEXIQUE
par Pierre Marquer, Jeannine Le Nestour,
Madeleine Leveillé et Joëlle Welitz
SUMMARY : The role of the relative frequency of different meanings of
homographs in lexical access.
Processing of unambiguous sentences with either the more frequent or
the less frequent meaning of critical ambiguous words (homographs) was
examined in two experiments. In an ambiguity detection task (experiment I)
sentences inducing the more frequent meaning of homographs produced
more errors than sentences inducing the less frequent meaning, but no
difference was found in the detection times. In a meaning-classification
task (experiment II), sentences inducing the more frequent meaning led
to fewer errors and shorter comprehension times than those inducing the
less frequent meaning. These results suggest that the meanings of an
ambiguous word tend to be retrieved according to their relative frequency.
The role of relative frequency in lexical immediate post-access is discussed.
Key-words : lexical access, ambiguity, frequency of meanings.
Dans l'étude de l'accès au lexique, c'est-à-dire de la manière
dont le sujet peut localiser et récupérer l'information qu'il a
stockée à propos d'un item lexical, les mots ambigus présentent
un intérêt particulier. Les items qui, pour une même forme,
reçoivent au moins deux acceptions différentes et que nous
appellerons « ambigus » ou « homographes »2, permettent, plus
1. 28, rue Serpente, 75006 Paris.
2. Nous appelons « homographes » des items qui peuvent relever aussi
bien de la polysémie que de l'homonymie en nous référant uniquement,
pour juger de leur ambiguïté, à l'appréciation des usagers de la langue. 354 P. Marquer et coll.
facilement que d'autres, d'analyser de quelle manière les items
lexicaux sont traités et comment leurs sens sont activés. L'étude
du mode d'action de quelques-uns des facteurs mis en jeu dans
l'accès aux différentes acceptions d'un mot ambigu contribuerait
alors à la connaissance du processus général de l'accès au lexique.
Dans cette perspective, on peut se demander comment sont
organisés, dans le lexique interne, les rapports entre les diverses
acceptions des homographes, comment on accède à leurs différents
sens et dans quels délais. Peut-on mettre en évidence une diff
érence dans le temps de traitement nécessaire à la « récupération »
du sens des mots polysémiques et de ceux qui ne le sont pas ?
Les différentes acceptions d'un même item ambigu sont-elles
toutes aussi disponibles les unes que les autres ? Ou bien la
plus grande fréquence d'emploi de l'une des acceptions fait-elle
que celle-ci est accessible dans des délais plus courts ?
LES TROIS PRINCIPAUX « MODÈLES »
Schématiquement, on peut distinguer trois types de
« modèles » :
a) Dans le modèle de l'accès sélectif (unitary perception hypot
hesis de Garey, Mehler et Bever, 1970 ; prior decision model de
Foss et Jenkins, 1973, etc.), l'hypothèse est que seul le sens du
mot cohérent avec le contexte sera activé. C'est à une telle hypo
thèse que conduit l'observation « naïve » : le plus souvent, en
présence d'homographes ou d'homophones, les usagers de la
langue n'en remarquent pas l'ambiguïté, le contexte imposant
généralement l'une des acceptions.
b) Dans le modèle de l'accès non sélectif (encore appelé
choice-point decision model par Foss et Jenkins, 1973, ou exhaust
ive computation hypothesis par Carey, Mehler et Bever, 1970 ;
Conrad, 1974, etc.), on suppose au contraire que tous les sens
de l'item ambigu sont activés et rendus disponibles, avant que
le sujet n'effectue un choix.
L'hypothèse de Vaccès sélectif relatif permet de concilier ces
deux premiers modèles : la sélection d'une acception donnée
pour un terme ambigu dépendrait du degré de contrainte exercée
par le contexte : on accéderait à tous les sens de l'item ambigu
en l'absence de contexte ou lorsque le contexte n'est pas lié à l'un
des sens possibles, mais, lorsque le contexte induit l'une des accep
tions, on accéderait de manière préférentielle à cette acception. L'ambiguïté lexicale 355
c) Dans le modèle de Y accès hiérarchisé [ordered search de
Hogaboam et Perfetti, 1975) la sélection d'un sens donné dépend
de la hiérarchie des différentes acceptions du mot dans le lexique
interne : l'acception la plus fréquente serait la plus disponible et
donc la plus rapidement accessible. Cette conception a été
défendue notamment par Forster (1976) qui, à partir des travaux
de Rubenstein (Rubenstein, Garfîeld et Millikan, 1970 ; Ruben-
stein, Lewis et Rubenstein, 1971) comme à partir des siens
propres (Forster et Chambers, 1973 ; Forster et Bednall, 1976),
insiste sur le fait que l'accès au lexique ne se fait pas directement
mais nécessite toujours un processus de recherche, dans lequel le
facteur fréquence joue un rôle important.
On peut assimiler à ce modèle d'accès hiérarchisé la conception
qualifiée par plusieurs auteurs (par exemple Garrett, 1970) de
garden path hypothesis : l'accès aux items ambigus se ferait de
manière univoque jusqu'à ce que le sens sélectionné, le plus
fréquent, se révèle incompatible avec des informations ultérieures
provenant du contexte. Les expériences faisant appel à des
jugements de compatibilité (Cairns, 1973) montrent en effet que,
dans ce dernier cas, la phrase doit être soumise à un nouveau
traitement.
LES PRINCIPAUX RÉSULTATS
Les résultats des très nombreuses recherches expérimentales
sont, à première vue, contradictoires, chacun des « modèles »
cités pouvant se prévaloir de résultats expérimentaux qui lui
sont favorables.
a) En faveur du modèle d'accès sélectif, on trouve essentiell
ement des expériences faisant appel à des tâches de décision
lexicale ou à des activités mnémoniques.
Avec une tâche de décision lexicale, Rubenstein et al. (1970)
et Rubenstein et al. (1971) ont montré que les temps de réaction
sont plus rapides pour les homographes que pour les mots non
ambigus, et interprété ces résultats en supposant que les mots
polysémiques ont des entrées multiples en mémoire et que,
pour ces mots, la détection de l'une quelconque de ces entrées
suffit pour mettre un terme au processus de recherche ; cette
interprétation est confortée par le fait que les temps de décision
diminuent lorsqu'augmente le nombre d'acceptions différentes
d'un même item (Jastrzembski et Stanners, 1975). Schvaneveldt, P. Marquer et coll. 356
Meyer et Becker (1976), pour leur part, observent des temps
de décision lexicale plus brefs pour le troisième mot de séquences
dans lesquelles le premier et le mots sont liés à la
même acception du mot ambigu (concordant associates : save-
bank-money) que pour le troisième terme de séquences de contrôle
(sans lien sémantique), mais aucune facilitation dans le cas des
discordant associates (pour lesquels le premier et le troisième
mots de la séquence sont liés à des acceptions différentes :
river-b&nk-money).
L'analyse des fausses reconnaissances dans une épreuve de
mémoire peut également permettre de conclure en faveur d'un
accès sélectif : Perfetti et Goodman (1970) mettent en évidence
un nombre important de fausses reconnaissances pour les mots
en rapport avec l'acception induite par le contexte, mais ne
trouvent pas plus de fausses pour les mots en
rapport avec l'acception non induite par le contexte que pour
des mots de contrôle sans lien avec l'item ambigu. En revanche,
avec un contexte faible (un seul mot), les résultats obtenus par
Perfetti et Goodman ne leur permettent pas de rejeter l'hypo
thèse d'accès non sélectif.
D'autres paradigmes expérimentaux, faisant également appel
à des tâches de mémoire, sont moins démonstratifs du point de
vue de l'accès au lexique proprement dit, mais fournissent
néanmoins des arguments en faveur d'un encodage distinct de
chacun des sens. C'est ainsi que, dans les situations où l'on impose
l'activation simultanée d'un sens pertinent et d'un sens non
pertinent, on observe une détérioration du rappel (Kausler et
Kamichoff, 1970) ou de la reconnaissance (Light et Carter-
Sobell, 1970) ; en revanche, l'activation simultanée des deux
sens, lorsqu'aucun n'est privilégié, peut être bénéfique (Gartman
et Johnson, 1972 ; Winograd et Raines, 1972). Certains auteurs
(Rowe, 1973 ; Slamecka et Barlow, 1979), bien que n'observant
pas de différence entre la répétition d'homonymes dans des
contextes induisant la même acception et dans des contextes
induisant des acceptions différentes, considèrent néanmoins que
chacun des sens d'un item ambigu est encode de manière spéci
fique, ce qui se traduit en particulier par le fait que les probab
ilités de rappel lors des deux présentations ne sont pas indépen
dantes lorsque les items sont présentés deux fois dans la même
acception, mais le sont lorsque les items sont présentés dans des
acceptions différentes. Même en l'absence de contexte lors de la L'ambiguïté lexicale 357
présentation, les résultats obtenus restent compatibles avec
l'hypothèse d'accès sélectif mais dépendent de la fréquence relative
des différentes acceptions, les homographes étant plus facilement
reconnus lorsqu'ils sont proposés dans un contexte induisant
l'acception la plus fréquente (Winograd et Gonn, 1971).
b) En faveur du modèle d'accès non sélectif, on trouve surtout
des recherches faisant appel à des situations de détection de
phonèmes ou de type Stroop.
La technique de détection de phonèmes a été utilisée dans
plusieurs recherches sur le rôle de l'ambiguïté (en particulier
Foss, 1970 ; Foss et al., 1973 ; Cairns et Kamerman, 1975 ;
Swinney et Hakes, 1976). Ces recherches concluent généralement
que la détection des phonèmes-cibles est plus longue après un
mot ambigu; ce résultat est interprété en faveur d'un accès
non sélectif qui expliquerait l'allongement du temps de réaction
lorsque le mot précédant le phonème-cible est ambigu. Toutefois,
les résultats obtenus par cette technique peuvent résulter de
l'action d'autres variables (Mehler, Segui et Carey, 1978 ; Newman
et Dell, 1978).
Avec le paradigme de dénomination de couleurs inspiré de
l'effet Stroop (Stroop, 1935; Warren, 1972), Conrad (1974)
observe une interférence à peu près du même ordre dans la
dénomination de la couleur des mots critiques se rapportant
aux différentes acceptions du stimulus ambigu ; elle conclut
donc que tous les sens du mot ambigu sont activés, malgré la
présence d'un contexte favorisant l'une des deux acceptions.
Avec un matériel amélioré et un plan expérimental plus adapté,
Oden et Spira (1978) retrouvent également une activation des
deux sens du terme ambigu mais montrent surtout que le degré
d'activation de chaque sens dépend de sa compatibilité avec le
contexte.
c) Enfin, les résultats favorables au modèle d'accès hiérarchisé
sont le plus souvent obtenus dans des situations de détection
d'ambiguïté ou de jugement d'acceptabilité.
C'est avec une tâche de détection d'ambiguïté qu'Hogaboam
et al. (1975) ont entrepris de valider leur modèle d'accès hiérar
chisé : l'accès aux différentes acceptions d'un item ambigu
s'opère dans un certain ordre, indépendamment du contexte ;
le sens le plus courant est activé le premier ; si ce sens est bien
celui qui est requis par le contexte, la recherche cesse, sinon elle
continue. Conformément à ce modèle, Hogaboam et al. font état 358 P. Marquer et coll.
de temps de détection plus courts et d'erreurs moins nombreuses
lorsque c'est la seconde acception du mot qui apparaît (l'acception
la plus fréquente étant alors immédiatement disponible et l'ambi
guïté rapidement détectée). Forster et al. (1976) montrent égal
ement que les divers sens d'un item ambigu ne sont pas activés
simultanément mais de façon séquentielle, en fonction de leur
fréquence d'utilisation ; ces auteurs insistent toutefois sur la
difficulté d'identification des processus mis en œuvre dans l'accès
au sens plus rare, le seul facteur fréquence ne permettant pas
une prédiction précise de la valeur des temps de détection.
Sans pouvoir permettre une telle prédiction, les données
recueillies lors de jugements d'acceptabilité confirment celles
obtenues dans des situations de détection d'ambiguïté en mont
rant que la fréquence relative des différentes acceptions peut
au moins permettre de prédire le sens des résultats : c'est à partir
de l'acception plus rare que l'on obtient les temps de détection
d'ambiguïté les courts, tandis que c'est à partir de l'acception
usuelle que l'on obtient les temps de compréhension (jugements
d'acceptabilité) les plus brefs (Holmes, 1979). On peut alors
envisager cet accès hiérarchisé comme un accès sélectif lorsque
c'est l'acception la plus fréquente qui est présentée et un accès
non sélectif lorsque le sujet se trouve confronté à l'acception
moins usuelle, à moins qu'un contexte fort n'exclue dans ce
cas l'activation du sens le plus fréquent (Holmes, 1979). Ces
travaux soulignent en tout cas la nécessité, déjà mise en évi
dence par Mac Kay (Mac Kay et Bever, 1967 ; Oison et Mac Kay,
1974), de distinguer, dans les études sur l'ambiguïté lexicale,
le sens le plus disponible et le(s) sens plus rare(s), ce qui n'a
pas toujours été fait : les modalités de l'accès au lexique appa
raissent en effet différentes dans les deux cas.
Ce rappel schématique de recherches classiques illustre à la
fois la diversité des problématiques dans lesquelles se sont ins
crites les études de l'ambiguïté lexicale et les liens étroits existant
entre le type de technique utilisée et le type de résultats obtenus.
L'analyse des tâches employées conduit à souligner le rôle de deux
facteurs essentiels : d'une part la fréquence relative des différentes
acceptions dans le matériel utilisé, d'autre part le moment auquel
est effectuée la tâche demandée au sujet (pendant ou après l'accès
au lexique ?). La plupart des chercheurs, à la suite de Gar-
rett (1970), avaient envisagé le rôle de ce dernier facteur en
supposant que l'accès au lexique était lui-même non sélectif L'ambiguïté lexicale 359
(multiple), un processus de sélection intervenant très rapidement
ensuite (Warren, Warren, Green et Bresnick, 1978). Mais ce
n'est que récemment que des études systématiques ont été
entreprises : ainsi, Tanenhaus, Leiman et Seidenberg (1979)
ont-ils obtenu, avec un paradigme classique d' « amorçage »
(priming), une facilitation pour les deux acceptions du mot
ambigu lorsque le stimulus critique à dénommer suit sans délai
le stimulus d' « amorçage » ambigu, alors qu'avec un délai égal
ou supérieur à 200 ms la facilitation ne se produit plus que
pour l'acception induite par le contexte. On peut donc envisager
un « modèle à deux étapes » (Yates, 1978) : dans un premier
temps, extrêmement bref, tous les sens de l'item ambigu seraient
activés, tandis qu'un second temps (le seul qui soit conscient ?)
permettrait d'extraire le sens adéquat ; cette sélection du sens
adéquat pourrait mettre en jeu différents mécanismes, notam
ment la « suppression perceptive » proposée par Mac Kay (1970).
L'analyse expérimentale de processus aussi rapides n'est évidem
ment pas sans difficultés mais l'application à l'étude des ambig
uïtés du paradigme de 1' « amorçage intermodalités » (cross-
modal priming) tend à confirmer l'idée d'une disponibilité de
tous les sens du mot au moment même de l'accès au lexique,
la sélection de l'un des sens intervenant très rapidement après
cet accès (Swinney, 1979).
Nous nous sommes, pour notre part, intéressés à l'autre
facteur : la fréquence relative des différentes acceptions des homog
raphes. Notre but n'était donc pas de mettre en évidence un
processus automatique au moment même de l'accès mais d'ana
lyser les processus qui, sous le contrôle du sujet, lui permettent
de rechercher de manière consciente l'un ou l'autre sens. Le
seul modèle qui tienne compte de la fréquence relative des
diverses acceptions d'un item ambigu étant le modèle d'accès
hiérarchisé, il nous a semblé logique de tester ce et de le
faire avec une technique exigeant une activité consciente et
une recherche explicite de la part du sujet. Notre première
expérience se propose donc d'étudier comment se fait, en français,
l'accès aux différents sens des homographes, avec une tâche
de détection d'ambiguïté proche de celle d'Hogaboam et al. (1975). 360 P. Marquer et coll.
EXPÉRIENCE I
DÉTECTION D'AMBIGUÏTÉS
HYPOTHÈSES
En partant d'homographes caractérisés par le fait qu'ils
présentaient deux (et, dans la mesure du possible, seulement
deux) acceptions hiérarchisées en une acception usuelle et une
acception plus rare (selon les données d'une préexpérience), nous
avons construit des phrases induisant chacune de ces acceptions.
Nous nous attendions à ce que, conformément au modèle d'accès
hiérarchisé et ordonné :
1 / la détection d'ambiguïté soit plus rapide et le nombre
d'erreurs moins élevé pour l'acception rare du mot que pour son
acception usuelle. En effet, si la phrase présentée induit l'acception
la moins courante, donc la moins accessible, le sujet peut trouver
très vite l'autre acception, alors que si la phrase induit
la plus courante, le sujet ou bien risque de ne pas détecter l'ambi
guïté (et de donner ainsi une réponse erronée) ou bien doit
poursuivre plus longtemps sa recherche pour localiser l'autre
acception ;
2 / (accessoirement) la détection d'ambiguïté soit plus rapide
pour les mots ambigus que pour les mots non ambigus, puisque,
dans ce dernier cas, ainsi que l'ont montré Forster et al. (1976),
la recherche serait « exhaustive », ne pouvant être arrêtée par
la découverte d'une seconde entrée lexicale.
CONSTRUCTION DU MATÉRIEL
Préexpérience
Les recherches sur l'ambiguïté lexicale en français étant très rares,
nous n'avons pu utiliser un matériel préexistant. Aussi, à partir d'un
corpus de 280 homographes recueilli de manière empirique, avons-nous
sélectionné, en nous aidant de dictionnaires, notamment du Petit
Robert, 75 stimulus longs de 5 à 8 lettres, semblant familiers, non spé
cifiques de domaines trop particuliers et paraissant ne posséder que
deux acceptions. A ces 75 mots ont été ajoutés 75 mots non ambigus,
comparables aux premiers en ce qui concerne la longueur et la famil
iarité apparente. L'ambiguïté lexicale 361
Ces 150 mots ont été répartis au hasard en trois listes de chacune
50 mots (avec une proportion à peu près équivalente de mots ambigus
et non ambigus). Ces trois listes ont été soumises à des groupes de juges
issus de la même population que les sujets de l'expérience. Les sujets de
cette pré-expérience devaient : 1 / dire si le mot était ambigu ou non ;
2 / en cas d'ambiguïté, donner les différentes acceptions, en précisant
celle qui leur paraissait la plus courante ; 3 / signaler les cas où ils est
imaient que les différentes acceptions étaient d'égale fréquence. Nous
avons ainsi obtenu, en ne considérant que les carnets de réponse correc
tement remplis par des sujets de langue maternelle française, une tren
taine de protocoles par liste (37, 32 et 32 pour les listes I, II et III re
spectivement).
Sélection du matériel expérimental
Sur cette base, nous avons retenu pour l'expérience 26 mots toujours
déclarés non ambigus et 26 mots qui, d'une part, avaient été déclarés
ambigus par la majorité des juges (à une exception près, par au moins
70 % des sujets) et, d'autre part, ne s'étaient vu attribuer que deux accep
tions très nettement hiérarchisées (la liste des mots ambigus est présentée
en annexe). C'est ce dernier critère que nous avons privilégié, ce qui
explique que nous ayons inclus un item (« bergère ») dont l'ambiguïté
avait échappé à un nombre non négligeable de sujets. De nombreuses
recherches, depuis Mac Kay et al. (1967), montrent, en effet, que la domi
nance relative de l'une des deux acceptions est un facteur important que
nous avons préféré, dans la présente expérience, maintenir à peu près
constant : il est possible que des résultats différents soient obtenus avec
des homographes dont les deux acceptions sont équiprobables. Précisons
enfin, bien qu'aucun critère ne soit explicité par les auteurs qui utilisent
couramment ce concept (recouvrant partiellement la distinction homon
ymie-polysémie), que les homographes retenus sont plutôt des homog
raphes « non systématiques », c'est-à-dire dont les deux acceptions n'ont
pas de lien évident.
Construction des phrases
Chacun des 26 mots non ambigus a donné lieu à la construction d'une
phrase, tandis que deux phrases ont été construites pour chacune des
26 paires d'homographes, l'une pour l'acception usuelle et l'autre pour
l'acception plus rare.
Toutes les phrases ont été construites de façon à ne pas être ambiguës :
le verbe et l'adjectif associés aux homographes induisent en principe
l'acception désirée et seulement celle-là. Toutes les phrases commencent
par un prénom et sont au passé simple ; le mot critique (non ambigu
ou homographe) est toujours le dernier mot de la phrase. Ces phrases
sont de structure syntaxique voisine (sujet-verbe-complément), avec

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