Sages-femmes et accoucheurs : l'obstétrique populaire aux XVIIe et XVIIIe siècles - article ; n°5 ; vol.32, pg 927-957

De
Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1977 - Volume 32 - Numéro 5 - Pages 927-957
Written by and for doctors, the history of obstetrics long remainded a history of obstetrical techniques; it was only incidentally that interest was taken in the woman and the new-born child.
Until the last century, childbirth was a dangerous process, especially in the country, that the community midwife was not always able to control. But with the end of the 17th century, the near monopoly of the midwives was broken by the accoucheurs whose scheme was favored by the evolution of the mores, the support of the State, and the understanding of the Church.
The creation of schools for midwives, in the second half of the 18th century, brought childbirth under the control of doctors : the midwife became simple assistant
31 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : samedi 1 janvier 1977
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Jacques Gélis
Sages-femmes et accoucheurs : l'obstétrique populaire aux
XVIIe et XVIIIe siècles
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 32e année, N. 5, 1977. pp. 927-957.
Abstract
Written by and for doctors, the history of obstetrics long remainded a history of obstetrical techniques; it was only incidentally that
interest was taken in the woman and the new-born child.
Until the last century, childbirth was a dangerous process, especially in the country, that the community midwife was not always
able to control. But with the end of the 17th century, the near monopoly of the midwives was broken by the accoucheurs whose
scheme was favored by the evolution of the mores, the support of the State, and the understanding of the Church.
The creation of schools for midwives, in the second half of the 18th century, brought childbirth under the control of doctors : the
midwife became simple assistant
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Gélis Jacques. Sages-femmes et accoucheurs : l'obstétrique populaire aux XVIIe et XVIIIe siècles. In: Annales. Économies,
Sociétés, Civilisations. 32e année, N. 5, 1977. pp. 927-957.
doi : 10.3406/ahess.1977.293872
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1977_num_32_5_293872SAGES-FEMMES ET ACCOUCHEURS
obstétrique populaire aux XV/ra et XVIIr siècles
obstétrique est entrée que depuis peu dans le territoire de historien
Seuls ces dernières années les médecins et les chirurgiens se sont inté
ressés au passé de leur pratique Soucieux de témoigner de la vitalité de cette
partie de art de guérir dès la fin du xvne siècle ils ont privilégié dans leurs
travaux innovation apparition de techniques nouvelles version poda-
lique symphyséotomie césarienne Cette histoire de obstétrique est ainsi deve
nue une histoire de la technique obstétricale marquée par des interventions vite
célèbres imitées ou combattues qui ont établi la réputation des grands accou
cheurs Deux siècles et demi de progrès qui ont fait hui de
chement un acte banal de la vie quotidienne histoire des grands praticiens
mais aussi histoire des grands théoriciens qui ont diffusé la science des accou
chements travers leurs manuels histoire de obstétrique ne est intéressée
la femme et au nouveau-né que dans une stricte perspective de progrès
médical
En écrivant une histoire de obstétrique et en insistant sur ses progrès cons
tants médecins et chirurgiens prennent parti dans une lutte influence qui
depuis le xvne siècle favorise la pratique de accoucheur et limite celle de la
sage-femme La thèse ils défendent est simple le chirurgien longtemps can
tonné dans son exercice par les matrones réussi grâce la science et aux
études imposer comme étant le plus apte accoucher pour le plus grand
bien des femmes et des enfants donc de humanité
Il est vrai que on peut parler un quasi-monopole des accoucheuses vers
1650 Il est incontestable que trois siècles plus tard la sage-femme est devenue
auxiliaire de accoucheur est elle désormais qui voit son rôle réduit un
travail assistance dans les hôpitaux et les cliniques Au milieu du xxe siècle le
développement des moyens de transport individuels rapides qui permettent aux
femmes de la campagne aller se faire accoucher la ville équipement
moderne des maternités ont presque évincée des régions rurales où elle avait
souvent réussi se maintenir depuis le début du siècle précédent Il agit donc
bien du terme une évolution amorcée de longue date et sur laquelle nous som-
927 LES DECINS ET LES SOIGNANTS
mes amenés nous interroger Par quels moyens accoucheur a-t-il réussi au
xvine siècle imposer sa pratique dans les villes et les campagnes De quels ap
puis a-t-il bénéficié Quelle défense la matrone lui a-t-elle opposée Comment
la femme a-t-elle pu être amenée se laisser accoucher par homme et avec
quelles conséquences pour son équilibre
Mais si la rivalité entre la sage-femme et accoucheur autour du lit de la
parturiente intéresse histoire de obstétrique elle déborde aussi largement ce
domaine parce que la matrone depuis toujours dans le village une influence
qui dépasse son rôle accoucheuse parce que glise la surveille et veut en
faire un instrument de reconquête religieuse surtout partir du xvne siècle
parce que tat enfin entend envoyer école pour la former une véritable
profession de sage-femme Et derrière cet affrontement entre homme de
art et la qui par bien des aspects reflète opposition séculaire en
tre la ville et la campagne est toute la communauté rurale qui se trouve con
cernée
es douleurs de enfantement
angoisse la peur de la future mère apparaît bien avant les premières
contractions qui annoncent approche de la délivrance Certes on considère
que le sort de la femme est de faire des enfants et de les faire dans la douleur
ainsi le veut la nature ainsi enseigne la tradition chrétienne Cette épreuve
ressentie comme telle peut-être les femmes accepteraient-elles il avait
inquiétude de la complication toujours possible Car accouchement autrefois
est souvent difficile dangereux même et laisse des traces chez la mère et en
fant La communauté garde le souvenir de couches qui ont conduit dans telle
famille une femme la tombe La mortalité en couches est une donnée per
manente de la vie rurale aux premières décennies du xxe siècle
La participation quotidienne des femmes de la campagne aux travaux des
champs perturbe les conditions de la grossesse et en complique parfois issue la
fréquence des dystocies rend difficile et parfois mortel le premier accouchement
ainsi que le cinquième ou le sixième lorsque la femme plus âgée est affaiblie
par ses couches précédentes Au terme de neuf mois est fréquemment la mort
qui attend la mère et son fruit
Tout concourt multiplier les risques de accouchement isolement du
village ou du hameau qui prive de tout secours le froid vif ou la trop forte
chaleur dont on ne peut se protéger dans des habitations sommaires et qui en
traînent des complications pour la nouvelle accouchée La fréquence du
rachitisme également des suites fâcheuses enclavement de la tête du tus
dans un bassin trop étroit laisse impuissant accoucheur ou la matrone Les
vices de conformation du bassin constituent un des principaux obstacles ac
couchement
Les témoignages sur les accouchements laborieux abondent dès le milieu du
xvine siècle curés de campagne chirurgiens de villes et de paroisses rurales
seigneurs quelquefois ont signaler au subdélégué ou intendant un cas peu
banal La généralisation de ces récits où on décèle fréquemment un goût mor
bide pour le détail macabre pour le pittoresque qui fait frémir incite se poser
quelques questions Pourquoi accouchement devient-il tellement digne inté-
928 GEL OBST TRIQUE POPULAIRE
ret Dans quel but écrit-on Quelle valeur accorder aux faits rapportés Une
prise de conscience de importance de la mortalité en couches et de ses
conséquences pour la famille et pour le pays effectue incontestablement vers
1750-1760 Et est pour remédier ces malheurs que des chirurgiens et des
curés affirment prendre la plume il faut mettre fin ces horreurs au nom de
humanité Mais toutes les relations mettent invariablement en cause impé-
ritie des matrones de routine leur ignorance crasse et leur vanité En un
mot la seule coupable est accoucheuse Cette unanimité traduit bien sûr un
état de fait mais la mise en accusation de la matrone est pas toujours nous le
verrons totalement désintéressée Par ailleurs il est évident que ce sont les cas
les plus frappants les plus aberrants même qui ont retenu attention des con
temporains Il serait absurde de noircir le tableau en ne reprenant que ces rela
tions et en les généralisant Pour un accouchement malheureux combien ac
couchements naturels sans conséquences qui ont pas été jugés dignes être
mentionnés Mais les témoignages sont aussi trop précis trop nombreux trop
concordants pour ne pas correspondre une réalité souvent abominable que
confirment les relevés annuels de naissances mariages et sépultures faits par les
curés
Les accoucheuses sont en général tout juste bonnes recevoir enfant dans
un accouchement ordinaire Et même dans ce cas leur hardiesse les entraîne
aux erreurs les plus grossières dont pâtissent le nouveau-né et sa mère Une
habitude très répandue veut que la matrone fasse tout pour hâter ac
couchement Elle touche fréquemment orifice de la matrice tapote et tiraille
presse vigoureusement de haut en bas le ventre de la femme par des frictions
répétées est ce elle appelle travailler Elle tourmente ainsi inutilement
la parturiente étendue sur son lit de misère lui meurtrit le corps et prend le
risque de complications après les couches enfant est pas mieux traité Le
cordon est coupé trop près du ventre et entraîne éventration ou on omet tout
bonnement de le lier On oublie le placenta ou on le décolle trop
brutalement en tirant sur le cordon entraînant un renversement de matrice
hémorragie et la mort foudroyante de la femme enfant meurt parfois
étouffé asphyxié parce que le cordon est enroulé autour du col ou comprimé
au passage par la tête
Une tête enclavée une présentation anormale laissent les matrones désem
parées elles tâtonnent et marchent aveugle Que faire sinon attendre
attendre que la nature veuille bien elle-même mettre un terme aux souffrances
de la mère Les cris de la malheureuse les syncopes le délire la gangrène qui
gagne le bas-ventre et empeste la demeure marquent profondément entourage
La mort de la femme et de enfant met un terme trois cinq huit jours de
souffrance et de désespoir
Mais les accoucheuses ne sont pas toujours aussi réservées dans une situa
tion qui les dépasse leur décharge précisons que leur témérité leur
impéritie est bien souvent que le résultat une man uvre inadaptée ou
contretemps entreprise avec la volonté abréger les douleurs insupportables
une compagne dans la détresse Les proches eux-mêmes les incitent ailleurs
agir favorisant ainsi intervention malencontreuse enfant présente-t-il la
main au passage La matrone qui pratique art des accouchements sans rien
savoir sans avoir rien appris tire sur le membre dont elle est saisie et ses ef
forts finissent par détacher le bras du tronc
929 LES DECINS ET LES SOIGNANTS
enfant présentoit une main accoucheuse. tira cette main avec tant de
force que le bras se détacha articulation de épaule entraînant avec lui les
muscles de la poitrine et du dos les côtes de enfant furent fracturées il
engagea tout doublée de biais dans le passage extrémité des côtes frac
turées blessoient la mère ce que appelle long-temps après pour la
secourir je la délivra dans un instant et sans beaucoup efforts Elle mourut
pourtant après inflammation et gangrène au bas ventre
agit-il une présentation par les pieds Les tractions dégagent le corps de en
fant mais une secousse plus brutale entraîne un décollement de la tête qui reste
bloquée dans le détroit désemparée la matrone recours alors aux crochets
une balance romaine une cuiller pot ou une pelle feu On comprend
que les femmes de la campagne frémissent la seule évocation des crochets
Il est difficile évaluer les incidences démographiques de la mortalité en
couches Les études de démographie historique semblent avoir eu tendance
sous-estimer importance de la mortalité des mères et des nouveau-nés parce
que les mort-nés et les morts en couches ne sont pas toujours portés sur les
registres paroissiaux Les études les plus précises ne concernent ailleurs une
paroisse ou un groupe de paroisses les données fragmentaires ne permettent
donc que approcher le phénomène Elles confirment les observations des curés
et subdélégués lors des relevés annuels dans les années 1770-1780 ampleur
du massacre ne peut être niée
Les exactions dénoncées par les hommes de art et les curés ne sont pas
le fait exclusif des matrones Des chirurgiens qui ont parfois jamais assisté
un seul accouchement se mêlent intervenir emploient les instruments dans
importe quelle condition et créent irréparable Certains entre eux com
pris des chirurgiens en renom se rendent ainsi coupables de véritables meurtres
ignorants ils sont des données les plus élémentaires de anatomie de la
femme bouchers ou tripiers ils taillent et coupent...7
On con oit aisément que les mères et les enfants qui conservent la vie après
de telles épreuves en restent irrémédiablement marqués dans leur chair et leur
esprit Les suites de couches sont difficiles même après un accouchement
naturel Le rétablissement de la mère est souvent long affaiblie affectée par
diverses infirmités elle mène alors une triste existence Les hernies les
descentes sont fréquentes et rendent tout effort douloureux Les pessaires de
liège ou de gomme élastique sont coûteux peu répandus dans les campagnes
ailleurs et surtout mal supportés9 Les délivrances laborieuses par des
matrones sans lumières sont la cause incontinences urine incommo
dités qui rendent la vie des femmes qui en sont atteintes si désagréable elles
en désirent la fin 10 Les déchirures rendent les couches ultérieures pénibles et
dangereuses Les difficiles conditions existence la campagne poussent aussi
les accouchées reprendre le travail trop tôt et aboutissent aux mêmes
accidents Les conséquences indirectes des mauvais accouchements sont au
moins aussi importantes que leur effet direct avenir de la population paraît
compromis la stérilité temporaire ou définitive des femmes après une première
couche laborieuse ou une fausse couche est fréquente
il survit un accouchement difficile le nouveau-né conserve lui
aussi sa vie durant les séquelles du mauvais traitement que lui fait subir une
matrone inexpérimentée Au sein du village bon nombre de bossus estropiés
930 GEL OBST TRIQUE POPULAIRE
imbéciles ou de sourds doivent leurs infirmités aux mauvaises accoucheuses
La relève des générations en semble compromise aux yeux des contemporains
qui réclament une intervention du pouvoir pour faire cesser le gâchis
... Combien enfans ne sont-ils pas les funestes victimes de leurs préjugés
et de leur ignorance Combien de languissants impotens et estropiés est
au sortir des messes paroissiales on gémit en voïant ces enfans qui doivent
remplacer ceux dont ils tiennent le jour Quelle espérance pour autre
génération Combien estres de rebut Combien enfans atrophiés de bos
sus de sourds aveugles de borgnes yeux éraillés ... de bancroches de
boiteux de contorts de bec de lièvre enfans difformes et contrefaits et
inutiles la société La santé du plus grand nombre est une con
valescence que termine bientôt une mort prématurée
Le préjugé vient encore aggraver le mal Madame Du Coudray comme
Diderot dénonce habitude ont les matrones de tous les pays de refa on
ner leur gré la tête encore fragile et malléable du nouveau-né
Comme enfant qui vient de naître est encore une cire molle suscep
tible ce que on croit de pouvoir être pétrie son gré on veut que ce soit
une sage-femme réparer les défauts de la nature en reformant la tête de en
fant pour la lui rendre plus ronde de lui faire un nez plus petit et plus agréable
... Il est aisé de penser avec quelle violence cette man uvre se pratique en ai
vu ne survivre que quelques jours après et autres rester infirmes pour
toujours autres aussi ne pouvoir respirer pour avoir les os du nez trop
resserrés 12
Le prix de la naissance un enfant est donc trop souvent un jour de deuil
dans les familles les plus aisés des citoyens ne trouvent pas toujours les secours
dont ils auraient besoin et ils seraient prêts payer pour peu ils soient
éloignés une ville de quelque importance nobles et riches laboureurs sont con
traints de laisser accoucher leurs femmes par la matrone du village
La différence de fortune entraîne donc pas en milieu rural des soins bien
différents pour les accouchées mais par rapport la ville la pratique des ac
couchements est globalement beaucoup plus dangereuse Et il bien là de
quoi indigner pour un homme de art persuadé de état abandon dans lequel
on laisse les campagnes Paris et les grandes cités ne manquent pas accou
cheuses habiles et de lucines instruites ...] mais les campagnes restent et
resteront toujours dépourvues La citadine vingt endroits choisir pour
déposer le fruit de son libertinage avec sûreté la vertueuse villageoise pas
une accoucheuse pour recevoir le fruit légitime de son amour 13
La famille le comportement sexuel des conjoints sont directement affectés
par des couches difficiles ou fatales La jeune femme vient-elle perdre la vie
son premier accouchement enfant il survit accouchement proprement
dit ne tarde pas son tour disparaître 14 Le jeune époux peut alors sans obs
tacle se remarier assez rapidement Mais la situation est plus complexe et en
traîne bien des difficultés au sein de la famille il faut faire vivre ensemble
les enfants de deux lits différents et lorsque arrive le moment de partager héri
tage 15 Des filles horrifiées par le récit accouchements meurtriers refusent de
se marier par crainte de la grossesse et des complications de couches Des fem-
931 LES DECINS ET LES SOIGNANTS
mes refusent de se laisser approcher par leur mari après un accouchement long
et douloureux dont elles sont sorties par miracle mais meurtries jamais dans
leur chair Des hommes mariés deviennent infidèles ou pratiquent le coït inter
rompu pour éviter que leurs femmes ne restent infirmes la suite de couches
malheureuses 16 équilibre de la famille se trouve donc compromis et la morale
est mise mal Le unanime est remédier et puisque la matrone est
presque toujours accusée être origine des drames de accouchement il
faudra la soumettre la contraindre On en ailleurs les moyens désormais
La matrone et la communauté
exercice des accouchements est regardé partout comme dégradant il agit
du métier le plus vil le plus déshonorant même de opération la plus
dégoûtante de la chirurgie 17 Le sang versé entraîne pas en autres circons
tances une telle répulsion les chirurgiens qui pratiquent chaque jour la saignée
ne sont pas pour autant des réprouvés En fait travers accouchement est le
sang vaginal comme celui des mois qui est considéré comme impur Et le
mépris retombe donc sur celle qui accepte accorder régulièrement son aide
lors des accouchements accepter de transgresser ainsi les tabous ne peut être le
fait que de femmes sans honneur appartenant la lie du peuple
De tout temps et en tout lieu entraide des femmes été la règle exemples
bibliques appui est une sorte âge or de aide mutuelle que se réfèrent
sans cesse ceux qui écrivent sur les accouchements et les matrones du xvie au
xvine siècle
enquête de 1728-1737 suscitée par le procureur général du Parlement de
Paris 18 et enquête organisée en 1786 par le contrôleur général Calonne la
demande de la Société royale de médecine permettent de se faire une idée
précise des conditions dans lesquelles sont pratiqués les accouchements et de
savoir qui accouche alors dans les villes et campagnes du royaume Même si
elle régresse sensiblement en un demi-siècle aide mutuelle reste très im
portante la veille de la Révolution La voisine accouche la voisine la
première venue vient soutenir une compagne qui souffre Un peu partout
au début du xxe siècle des îlots subsistent où entraide emporte malgré
les efforts faits pour mettre fin malgré les cours accouchement et la
répression En 1786 ce sont les régions accès difficile en montagne ou en
pays habitat dispersé petites communautés isolées où la solidarité entre fem
mes prédomine où absence de tout secours oblige compter sur soi où on
est tour tour accoucheuse et accouchée Les hautes terres de Provence du
Dauphine des Pyrénées et du Limousin les bocages de la basse Bretagne
intérieure et du Perche les solitudes de la Sologne berrichonne et des Landes
constituent les domaines privilégiés de cette forme assistance mais elle sub
siste également là où effort en faveur de la formation des sages-femmes été le
plus important dans les généralités de Soissons et de Châlons par exemple
une femme plus patiente ou plus heureuse que les autres réussisse
mener bien deux ou trois accouchements successifs et la voilà promue
matrone de la communauté La confiance se gagne ou se perd lors des premières
couches De aide mutuelle on passe donc assez aisément la matrone mais
évolution est pas irréversible bien au contraire car la matrone qui chaque
932 OBST TRIQUE POPULAIRE GEL
femme accordé sa confiance pendant des années ne forme pas toujours
élève elle devient infirme ou elle meurt les femmes du village
reviennent tout naturellement entraide défaut de lumières et expérience
la mère la tante la voisine efforcent de soulager la parturiente en attendant
que naisse une nouvelle vocation dans le village ou le hameau
La bonne matrone acceptée par les femmes
La confiance que la femme en couches consent accorder celle qui
assiste est essentielle Combien ne voit-on pas de sages-femmes formées dont
la compétence été officiellement reconnue par les autorités médicales de la
ville où elles ont suivi des cours être laissées sans pratique par les femmes de la
communauté Les motifs une telle attitude sont divers La prétention de la
sage-femme instruite faire de son exercice une profession et donc être
rémunérée entre pour une bonne part dans son rejet elle soit allée la ville
pour acquérir ce savoir est pas non plus sans importance et constitue même les villageoises un motif réel de prévention est que la confiance est pas
automatiquement accordée en contrepartie du diplôme la suppose
des qualités et un état
Pour les femmes qui emploient la matrone se doit avant tout être
exacte 19 la confiance est souvent ce prix car la future mère la hantise
être seule de ne pas disposer au moment opportun de assistance de celle
dont le rôle est de soulager et de réconforter Le zèle la douceur et la com
plaisance la charité et la prudence la capacité et adresse définissent pour le
public la bonne sage-femme Mais comme la fonction est souvent harassante en
raison des veilles et des déplacements il faut elle ait également les qualités
physiques nécessaires et mieux des qualités du côté du corps et de
esprit ce qui évidemment écarte celle qui est jugée âge aidant un peu
pesante et lente se rendre où on appelle On insiste parfois sur son aspect
avenant et sur la finesse de la main qui facilite accouchement20
Pour glise et les subdélégués est le comportement moral de la matrone
qui est essentiel la crainte de Dieu... la discrétion les bonnes urs la con
duite régulière la fréquentation des sacrements font la bonne matrone ils
appellent de leurs ux aptitude le bon exercice ne viennent après par
surcroît en quelque sorte Ainsi dans le courant du xvne et surtout du
xvine siècle la tâche de la matrone se précise elle est double morale et huma
nitaire il agit la fois de sauver les âmes et de sauver les corps
La fille accoucheuse
importe qui ne peut prétendre être matrone il faut faire la preuve un
certain état pour assister une femme en couches on considère il faut avoir
subi soi-même épreuve de accouchement Avoir été au moins une fois mère
telle est la condition primordiale exigée de la matrone par toutes celles qui se
font accoucher dans les campagnes Car la femme qui déjà accouché est tout
naturellement apte accoucher les autres Et une nombreuse progéniture vous
qualifie autant plus pour cette fonction 21 défaut de mère de famille la
femme mariée sans enfant peut être acceptée par la communauté et par le curé
pour qui le mariage est un gage de moralité et de bon exercice Les filles se
933 LES DECINS ET LES SOIGNANTS
trouvent donc généralement exclues parfois même elles ont plus de
trente ans Pourtant au cours du xvine siècle une lente évolution se manifeste
Ce sont abord les filles de sages-femmes des villes qui accèdent exercice des
accouchements et sont acceptées par les femmes en couches Aides et élèves de
leurs mères elles ambitionnent de leur succéder Le bon comportement de la
mère contribue souvent accréditer la fille qui se marie et bien vite se met
exercer seule De leur côté les autorités civiles commencent accepter idée que
les filles dont les bonnes urs sont reconnues peuvent exercer La résistance
vient donc des communautés rurales et des curés qui invoquent la pudeur la
morale pour refuser comme accoucheuse une fille assez effrontée pour proposer
ses services 22
La résistance cette innovation est ailleurs inégale dans les provinces
partir de 1770 la fille accoucheuse est tolérée dans certaines campagnes du
Bassin parisien il arrive même que la communauté impose une fille comme
matrone contre la volonté du curé Cas isolé certes mais qui en traduit pas
moins un affaiblissement de la morale religieuse et de influence du curé de
campagne Les cours accouchement par ailleurs favorisent les filles sou
cieuse efficacité administration admet bien volontiers les femmes jeunes
mariées ou non parce elles sont plus vives souvent plus disponibles surtout
quand elles sont filles parce elles apprennent mieux et elles pourront
rester en place plus longtemps Fait significatif ce sont souvent des filles de
chirurgiens des villes et des bourgs qui suivent ces cours mariées ensuite avec
des elles annoncent déjà le couple praticien/sage-femme des cam
pagnes fran aises du xixe siècle
opposition aux filles explique aussi par des raisons ordre matériel Une
fille peut être amenée se marier hors de la communauté qui choisie laissant
alors les femmes dans embarras
Le choix une sage-femme
Plus que état est ordinairement âge qui fait la matrone Pour les femmes
de la communauté nous avons vu que exactitude de la est considérée
comme essentielle pour être matrone il faut être libre la fille est libre mais la
morale réprouve son intervention on ne peut compter non plus sur la femme
mariée elle est encore jeune puisque ses propres grossesses et les enfants
en bas âge dont elle doit occuper ne la mettent pas même de secourir
efficacement les femmes en couches usage conduit donc préférer les femmes
ayant 45-50 ans dont la condition semble réunir tous les avantages plus de
grossesses craindre une liberté autant plus grande elle est souvent veuve
et que ses enfants sont parfois élevés une expérience fondée sur ses maternités
passées Le choix de femmes mariées restées stériles après plusieurs années de
vie conjugale renforce cette idée que la liberté de mouvement est considérée
comme indispensable 23
Mais cette image de la matrone idéale selon les communautés demande
être fortement nuancée abord parce que on rencontre de nombreuses
matrones entourées enfants en bas âge souvent veuves que espérance un
petit gain alors conduites accepter la fonction Des différences sont
également perceptibles suivant les régions Les indications dont nous disposons
sur âge des matrones au début de leur exercice soJit partielles mais elles per-
934 GEL OBST TRIQUE POPULAIRE
mettent avancer quelques hypothèses Il semble en Provence on puisse
commencer exercer assez tôt dès 25-35 ans alors que dans la généralité de
Soissons ou en Lorraine on commence un âge plus avancé entre 35 et 55
ans Enfin dans les généralités de Lyon et Dijon éventail paraît plus ouvert
entre 25 et 55 ans
CARTE Le choix de la sage-femme
accoucheuse est élue par les femmes dans toutes les paroisses accoucheuse est élue par
les femmes dans certaines paroisses Mode de désignation variable par assemblée des habi
tants par le curé par le seigneur par les notables)
sources Enquête 1786 Société royale de médecine Arch Dep. série de la Saône-et-Loire et
du Cher)
Les modalités concrètes du choix permettent apporter des explications
ces différences Si en dernier ressort ce sont les usagers est-à-dire les femmes
de 20 50 ans qui acceptent ou rejettent la matrone le choix lui-même varie
beaucoup suivant les lieux est généralement du ressort des hommes de la
communauté assemblée des habitants est habilitée choisir la matrone Les
femmes peuvent assister mais ce est pas toujours le cas elles sont
présentes on peut leur demander leur avis sans que cette consultation soit
obligatoire Parfois ce sont les principaux habitants seuls échevins ou consuls
notables qui décident sans consulter assemblée En Alsace dans le comté de
Hanau le seigneur incontestablement le droit de les nommer mais cette
nomination est approuvée par les femmes réunies sous la présidence du ministre
du culte 24 Dans tous les cas en effet le curé joue un rôle important son avis
est bien souvent déterminant parce il est reconnu comme le tuteur moral de
la matrone Pourtant cette désignation de la matrone par homme est loin être
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