Sainteté et sauvagerie. Deux images du paysan au Moyen Âge - article ; n°3 ; vol.47, pg 539-560

De
Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1992 - Volume 47 - Numéro 3 - Pages 539-560
Holiness and Savagery Two Images of Medieval Peasants.
It is often remarked hat peasants in medieval literature, art and historiography are depicted as coarse, fit only for labor, even as bestial. There was also tradition emphasizing the suffering and simplicity of rustics who vere protrayed as closest to God and salvation by reason of their wretched but virtuous condition on earth. Aspects of this dual image could be reconciled by invoking supposed harmony between terrestrial obedience and heavenly reward. Particularly in the period after 1350 however the contradiction between favorable and unfavorable images sharpened. Late-medieval denunciations of servitude and even justifications for peasant revolts are related to the lamentations and praise of rural labor found in earlier discourse.
22 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 1992
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Paul Freedman
Françoise Marin
Sainteté et sauvagerie. Deux images du paysan au Moyen Âge
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 47e année, N. 3, 1992. pp. 539-560.
Abstract
Holiness and Savagery Two Images of Medieval Peasants.
It is often remarked hat peasants in medieval literature, art and historiography are depicted as coarse, fit only for labor, even as
bestial. There was also tradition emphasizing the suffering and simplicity of rustics who vere protrayed as closest to God and
salvation by reason of their wretched but virtuous condition on earth. Aspects of this dual image could be reconciled by invoking
supposed harmony between terrestrial obedience and heavenly reward. Particularly in the period after 1350 however the
contradiction between favorable and unfavorable images sharpened. Late-medieval denunciations of servitude and even
justifications for peasant revolts are related to the lamentations and praise of rural labor found in earlier discourse.
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Freedman Paul, Marin Françoise. Sainteté et sauvagerie. Deux images du paysan au Moyen Âge. In: Annales. Économies,
Sociétés, Civilisations. 47e année, N. 3, 1992. pp. 539-560.
doi : 10.3406/ahess.1992.279062
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1992_num_47_3_279062LES SYST MES SYMBOLIQUES
SAINTETE ET SAUVAGERIE
DEUX IMAGES DU PAYSAN AU MOYEN AGE
PAUL FREEDMAN
Dans Europe médiévale aussi bien que dans Europe moderne les classes
aisées et privilégiées trouvaient la société rurale étrange déroutante et un pri
mitivisme choquant Sans doute un engouement pour une vie simple et pasto
rale faisait de temps en temps surface mais crainte mépris et pitié étaient les
sentiments les plus fréquemment exprimés égard des habitants du monde des
paysans La campagne que La Bruyère connaissait était remplie de certains
animaux farouches des mâles et des femelles répandus par la campagne noirs
livides et tout brûlés du soleil attachés la terre ils fouillent et ils
remuent avec une opiniâtreté invincible ils ont comme une voix articulée et
quand ils se lèvent sur leurs pieds ils montrent une face humaine et en effet ils
sont des hommes Plus proche de époque contemporaine Carlo Levi rap
pelle horreur il eut au début de son exil politique Lucania dans le sud pro
fond de Italie où les paysans eux-mêmes lui disaient Nous ne sommes pas
des chrétiens le Christ est arrêté Eboli nous ne sommes pas des chrétiens
nous ne sommes pas des êtres humains on ne nous considère pas comme des
hommes mais simplement comme des bêtes. En Catalogne éminent his
torien du droit Josep Maria Pons Guri me rapporta un jour un mot courant
de époque de sa jeunesse au début du xxe siècle Le paysan est animal qui
ressemble le plus être humain
Des représentations similaires du non-civilisé du bestial de altérité
des habitants de la campagne envahissent la culture vernaculaire du Moyen
Age Dans Aucassin et Nicolette un laboureur est décrit comme un demi-
monstre une demi-bête avec une tête noire énormes lèvres rouges et des
dents jaunes3 Dans le fabliau Du Prestre et du Chevalier les vilains sont
comparés aux loups et aux léopards. animaux qui ne peuvent avoir aucun
contact avec la société humaine4 Dans Yvain de Chrétien de Troyes le che
valier Calogrenant rencontre un vilain ressemblant un monstre il
décrit en termes qui assimilent pas moins de six créatures différentes
depuis éléphant au chat5 Le paysan est associé non seulement la
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Annales ESC mai-juin 1992 pp 539-560 LES SYST MES SYMBOLIQUES
campagne productive mais également la forêt lieu du sauvage et de
étrange6
est probablement dans les fabliaux fran ais et les poèmes satiriques alle
mands que on trouve la collection la plus connue de paysans comiques et grotes
ques Les vilains sont laids tout au moins les hommes car leurs épouses et leurs
filles sont suffisamment attirantes pour être objets de séduction où le ridicule
de convention des paysans stupides aussi facilement cocufiés ils sont commu
nément escroqués par les commer ants Ainsi en Allemagne un catéchisme
usage des paysans par exemple inclut cette prière Deus qui multitudines
rusticorum congregasti et magnam discordiam inter eos et nos seminasti da
quesimus ut laborious eorumfruamur et ab uxoribus eorum diligamur.
Le paysan est non seulement un type humain inférieur il est souvent peint
comme appartenant un ordre séparé sous-humain Au mieux on le distingue
rarement de la ferme Dans le fabliau Du Vilain Asnier un paysan transpor
tant du fumier dans les rues de Montpellier évanouit submergé par les douées
odeurs des épices vendues dans un entrepôt commercial La seule fa on de le
ranimer est de lui mettre sous le nez une boulette de crottin après quoi ragail
lardi par ce parfum familier le paysan se rétablit rapidements
Les paysans ne sont évidemment pas les seules victimes de descriptions hos
tiles Aux juifs étaient attribuées des caractéristiques physiques infra-humaines
ou effrayantes et on les créditait en outre de toutes sortes de vices depuis le
blasphème au cannibalisme9 Dans les chansons de gestes les Sarrasins
sont souvent décrits comme des bêtes et des monstres mais ces caractéristiques
sont également appliquées aux paysans chrétiens10 Les sorcières et les héréti
ques étaient objets de crainte et considérés comme diaboliques Le monde était
aussi peuplé de races étranges qui habitaient les lieux exotiques ainsi que le rap
portent Adam de Brème ou Sir John Mandeville peuples tête de chien et
autres quasi-humains provenant de Pline Proches des habitations les forêts
étaient peuplées croyait-on de Sauvages humanoïdes hirsutes et bestiaux
considérés potentiellement au moins comme amicaux représentant une alte
rile ambigue
Il cependant une différence évidente entre toutes ces espèces qui sont
des minorités mythiques ou éloignées dans espace) et les paysans qui for
maient la majorité écrasante de la population européenne En fin de compte
bien que paraissant étranges ou déroutants on ne les considérait pas comme des
êtres marginaux Non seulement ils faisaient nombre mais on reconnaissait
partout que la subsistance des ordres privilégiés dépendait de leur travail Les
paysans formaient un monde part habitant un espace social effroyablement
avilissant toutefois ils assumaient un travail nécessaire toute humanité
aussi étaient-ils pas aisément écartés de la conscience de élite ou relégués
exclusivement dans le royaume confortable du mythe Ils étaient des éléments
vitaux pour la société et point simplement de grotesques étrangers En fait on
considérait les paysans comme une humanité originelle la forme la plus proche
de la création divine les seuls éléments vraiment productifs de la société Le
seigneur pouvait observer les paysans avec mépris mais non une distance
telle il pût les ignorer Les Très Riches Heures du duc de Berry montre le
contraste entre le travail des paysans certains demi vêtus et dans des postures
humiliantes et les châteaux du duc les atours et les gestes de ses compagnons
540 FREEDMAN LE PAYSAN DI VAL
hostilité envers les paysans ne masque pas la relation entre travail et luxe
ainsi que la dépendance du seigneur envers les laboureurs de ses champs12
Des études sur la représentation des paysans en littérature mettent en évi
dence un style plus favorable et montrent que les attitudes des classes supé
rieures envers les paysans étaient pas entièrement hostiles ou dépréciatives
Trois aspects de cette tendance ont été remarqués la recommandation de
traiter les paysans avec pitié la reconnaissance de leur importance pour sub
venir aux ordres supérieurs et admission avec quelque réticence des vilains
dans humanité13 Toutefois un autre côté des études récentes par les histo
riens de art uvres considérées autrefois comme des descriptions favora
bles et réalistes de la vie rurale soulignent hui leurs rapports avec les
traditions idéologiques dépeignant les paysans comme vicieux et ridicules Loin
être des réjouissances terrestres recommandables leurs danses étaient-elles
pas des emblèmes de démence14
Comment réconcilier ces images apparemment divergentes des paysans On
remarquera pour commencer que le contraste entre elles est même plus accusé
entre le simple ridicule et la tolérance Le contraste étend sur une large
gamme tantôt on exprime leur égard une hostilité extrême en percevant les
paysans comme des sous-hommes ou des diables tantôt on prend leur défense
non seulement en tant êtres humains mais comme de meilleurs chrétiens
plus proches de Dieu que les puissants qui les oppriment
Après tout les paysans étaient des chrétiens et ne pouvaient guère être
écartés de la sollicitude de Dieu De plus cause de leur travail et de leurs souf
frances les paysans paraissaient aux yeux de certains observateurs détenir une
vertu particulière Ce point de vue quelque peu sentimental provenait en partie
de la pastorale classique plus particulièrement de Virgile15 Toutefois de nom
breux écrivains ecclésiastiques du Moyen Age allèrent plus loin que la louange
conventionnelle de la simplicité rustique Ils prônaient le paysan non comme
modèle de vie présente mais davantage comme image humilité chrétienne et
même de sainteté Leur travail les mauvais traitements ils recevaient de la
part de ceux ils entretenaient les pla aient dans une meilleure position pour
suivre les commandements de Dieu que ceux qui se situaient un échelon supé
rieur de la hiérarchie sociale Par conséquent les paysans étaient non seulement
des hommes mais leur humanité était exaltée du point de vue du salut éternel
On pouvait louer le travail du paysan ou déplorer ses souffrances soit pour
exhorter la résignation soit comme idéalisations stéréotypées des paysans
dont la récompense dans au-delà justifiait la soumission Faire éloge des
paysans ou dénoncer oppression des seigneurs pouvaient étayer une image hié
rarchique de la réciprocité Louange et dénonciation ont eu cette fonction au
moins partiellement aux xie et xne siècles Cependant la critique de ordre
social était potentiellement beaucoup plus puissante encore inversion du
pouvoir terrestre sous la forme une éternité dans laquelle les paysans seraient
bénis du fait même de leur subordination première était immédiatement appli
cable ce monde-ci spécialement par les paysans révoltés eux-mêmes Ainsi se
rencontraient sur certains points les explications de élite et celles du peuple
propos de la hiérarchisation sociale On note pour justifier les révoltes
paysannes de la fin du Moyen Age des condamnations et des plaintes qui pour
raient première vue excuser oppression terrestre en réléguant la justice dans
541 SYST MES SYMBOLIQUES LES
le monde de au-delà Dans Angleterre du xive siècle en Bohême et en Cata
logne au xve et en Allemagne au xvie la disparité entre la domination seigneu
riale et la loi divine pouvait paraître intolérable Comme nous le verrons plus
loin les paysans de la fin du Moyen Age trouveront des arguments pour louer le
travail et élever contre la sujétion arbitraire des chrétiens arguments qui
avaient été avancés des siècles auparavant Dans le contexte de tension sociale
qui caractérise la période qui suivit la Grande Peste les griefs des paysans et de
leurs défenseurs se heurtèrent aux tentatives de peindre les vilains comme des
sauvages afin de minimiser leurs revendications pour être traités des
hommes ou des chrétiens
Le sujet de cet article est cette double image des paysans tantôt des sous-
hommes tantôt des simples remplis de vertus voire des saints Mon propos est
de montrer comment les raisonnements sur le juste ordre social du monde
consistaient en un dialogue souvent aigre sur les paysans décrits comme des
victimes de injustice ou des subordonnés par nature
exploitation des paysans mettait en cause les notions fondamentales de
hiérarchie sociale et la nature de identité de homme et du chrétien La cri
tique de la servitude et de la domination seigneuriale utilisait un vocabulaire
décrivant égalité originelle la finalité du sacrifice du Christ et les retourne
ments de fortune que connaîtront selon le Nouveau Testament les humbles et
les puissants dans éternité Ce vocabulaire et ses emplois variaient en fonction
de époque et des circonstances mais ces articulations fondamentales avaient
été établies bien avant la Réforme et ne résultaient pas seulement de la montée
des mouvements hérétiques et anti-cléricaux Le désaccord sur la pratique et la
justification de la domination seigneuriale était pas non plus la propriété
exclusive une culture paysanne supposée inaltérable et existant en dehors
des éléments lettrés de la société Ce était pas un discours totalement caché ou
dominé éloge du travail paysan et de leur piété reflétait des idées développées
tout au long des siècles et largement répandues aussi bien dans le clergé régulier
ou séculier que dans élite et dans le peuple Ceux qui opposaient aux exi
gences paysannes invoquaient la distinction de nature divine entre les ordres
et utilisaient un langage également traditionnel selon lequel par nature les
paysans étaient destinés au travail et grotesques et semblables aux animaux on
devait employer la terreur et la discipline pour les convaincre accomplir la
fonction laquelle ils étaient destinés
Les deux styles de représentation des paysans saints ou bêtes semblent
opposer par les deux extrêmes exalter les en tant élus de Dieu ou
au contraire justifier leur soumission par la sauvagerie de leur nature qui les
prédisposait au travail et rien autre Cependant ces images se recoupent et
on peut les trouver toutes deux dans les uvres un même auteur16
Leur point de convergence est avilissement économique des paysans et leur
distance égard de la société civilisée mais elles diffèrent sur la cause de cette
disparité sa justification et ses implications dans ce monde-ci comme dans le
futur
Il faut se représenter la distance entre les paysans et les classes supérieures
comme une opposition radicale frisant hostilité Toutes les descriptions de
inversion de la fête ou de obscénité ne sont pas toujours les produits une
imagination populaire débridée17 De violentes satires anti-paysannes comme la
542 FREEDMAN LE PAYSAN DI VAL
Schwankliteratur allemande de la fin du Moyen Age décrivent les paysans non
seulement avec un réalisme grotesque mais comme des animaux profondé
ment corrompus la fois sauvages et domestiqués méritant être traités de la
fa on la plus excessive que on puisse imaginer18 Tuer et démembrer sont des
choses amusantes qui ont évidence leur place dans un monde comique
particulier ce que Bakhtine appelait le temps joyeux 19 mais il est pas ana
chronique de discerner dans ces textes une idéologie hostilité et de crainte
égard des seigneurs
Parallèlement au substrat des manifestations populaires du Carnaval
inversion ou les images comiques du grotesque avaient autre intention que
accentuer la différence entre les deux formes humanité que sont la cour et le
vilain Limage des paysans pouvait être encore plus dépréciée au point en faire
des rustres totalement séparés de la communauté des hommes ce qui signifie en
termes médiévaux de la communauté chrétienne comme on peut le voir égale
ment dans les travaux de Carlo Levi sur les paysans Une fois privés des attributs
qui sont normalement reconnus humanité ils peuvent être opprimés en toute
justice comme les juifs par exemple Une parodie du xve siècle donne en effet
une etymologie hébraïque au mot latin rusticus et affirme elle convient aux
paysans qui étaient aussi sales et haïssables que les juifs20
La littérature de dépréciation prend son origine dans la peur sociale elle
exprime la crainte de voir les paysans riches qui ont réussi prendre la place de la
petite noblesse ou encore celle une révolte des couches les plus basses de la
paysannerie Plus une cause littérale et un effet de la relation entre société et
littérature se révèle là un modèle médiéval de pensée des privilèges des droits
et de ordre qui cherche justifier exploitation et même la propriété un
chrétien par un autre On le retrouve constamment dans les discussions des
théologiens des juristes des historiens et des détenteurs du pouvoir politique
Nous étudierons par la suite les aspects de ce modèle argumentation depuis
la fin de Antiquité en 1525
La soumission des paysans
Les paysans apparaissent rarement dans les uvres savantes écrites avant les
transformations sociales des xie et xne siècles Le défi que lance aristocratie au
xie siècle ordre public et autorité royale mis la plupart des paysans sous
le contrôle feodal sans toutefois les ravaler la condition esclaves sans pro
priété Le paysan médiéval comme serf possédait en propre un lopin de terre
et fondait une famille inviolable la différence des esclaves les paysans possé
daient certains droits sur la terre héréditairement transmissibles et une valeur
humaine minimale souvent identifiée leur statut au sein de glise
la fin du monde antique la distinction entre esclave et homme libre
était devenue absolue Elle explique partiellement le curieux silence sur les habi
tants de la campagne observe Jacques Le Goff chez les écrivains des ve et vie
siècles21 Dans cette période malgré la dépopulation des anciennes villes de
Occident persistait une horreur du monde rural datant des Romains malgré
le sentiment pour la pastorale) que sous-tendait association de la rusticité la
superstition et incroyance22
543 LES SYST MES SYMBOLIQUES
Toutefois dès ère patristique certains thèmes se développèrent qui furent
ensuite réélaborés au Moyen Age Explications de esclavage et théories sur son
origine seront plus tard mises en pratique pour justifier état de serf au Moyen
Age Selon les idées Augustin particulièrement durables et influentes la
domination sociale et absence de liberté découlaient même dans les sociétés
chrétiennes du péché originel Dans la situation pervertie de ce monde et de
cette époque la servitude était une correction et une punition méritées Pour
Isidore esclavage était nécessaire pour limiter les dépravations sociales résul
tant une licence effrénée23 On croyait exemple de saint Ambroise et saint
Augustin que les classes inférieures descendaient de Cham ce fils de Noè qui
avait regardé la nudité de son père et que cette faute était origine littérale de
esclavage aussi bien que le symbole du péché des hommes Comme dans les
enseignements de la patristique sur esclavage au Moyen Age la malédiction
de Noè fut le lieu commun utilisé pour expliquer origine du servage spéciale
ment en Allemagne)24
Mais il est également trouvé certains auteurs de la fin de Antiquité pour
faire preuve de sympathie envers les cultivateurs tout au moins ceux de condi
tion libre dont le travail semblait honteusement exploité par les puissants25
Grégoire de Tours donne une première explication de la croyance en la vertu
que les paysans auraient acquise grâce leur pauvreté Dans un bref compte
rendu de la vie de saint Portien il affirme que Dieu prescrit éventuel renver
sement de la hiérarchie de ce monde pour que le rusticus appauvri dans cette vie
mortelle puisse connaître un paradis plus difficilement accessible aux riches26
En général toutefois la fin du monde antique les ordres dominés étaient
constitués soit esclaves qui par définition étaient tout juste des hommes pré
sentant le minimum intérêt pour les privilégiés) soit de ces pauvres que
nous appellerions hui des marginaux car ils ne possédaient aucun
moyen de subsistance ordre économique ou familial27 exemple des mira
cles du Nouveau Testament activité sociale des saints racontée dans les
uvres de Grégoire de Tours et écrivains antérieurs an mil était consacrée
ceux que la société avait exclus de fa on dramatique les prisonniers les
lépreux les possédés les infirmes Une fois de plus il faut souligner le para
doxe de la position des paysans dans la société médiévale ils étaient opprimés
mais non marginalisés la différence des pauvres ils avaient bien que miséra
bles une position dans la société ils en étaient le fondement non son complé
ment abject ou un accessoire extérieur Après les soulèvements qui amenèrent
finalement la dissolution de autorité post-carolingienne la construction des
châteaux-forts la fin de esclavage et la concentration des habitants de la cam
pagne sous la domination féodale) la distinction primaire intérieur de la
société ne se situait plus entre homme libre et esclave mais entre le puissant
et le faible ceux qui étaient capables de faire la guerre opposant ceux dont
le travail subvenait aux autres ordres28 Ces derniers étaient libres en un certain
sens Ils étaient certainement plus des esclaves car ils formaient des unités
familiales reconnues qui force de travail tiraient de la terre leur subsistance
ils étaient plus désormais des bandes individus travaillant sur des domaines
mais faisaient pleinement partie de la communauté religieuse et sociale au lieu
être des outils doués de parole est-à-dire des esclaves) ils étaient aussi éco
nomiquement productifs même selon la pensée de époque Soutien et vic-
544 FREEDMAN LE PAYSAN DI VAL
times de la noblesse les clercs plaignaient leurs injustes souffrances assujet
tissement des paysans quasi libres au cours des années 000 500 ne pouvait
être traité la légère comme avait pu être la condition des esclaves dans les
temps anciens Dans ce cadre la violence illégitime des nobles posait la fois un
problème de droit et de cohérence Georges Duby décrit les stratégies et ima
gination employées pour affronter ce défi notamment élaboration une hié
rarchie des trois fonctions dans laquelle le devoir de protéger la communauté
passait des rois aux chevaliers29 La violence des nobles et le mépris de autorité
publique étaient ainsi condamnés mais aussi canalisés Limage de la chevalerie
comme ordre idéal voué la protection de la société complétait obligation de
prier du clergé et celle des paysans de travailler Duby intéresse émer
gence de la chevalerie et la transformation en marque sociale la capacité de
combattre de ce qui était considéré comme une violence illégale et arbitraire
et qui accède alors la valeur profane la plus haute dans une société ordres
supposés complémentaires Dans les travaux de Duby ordre des paysans
semble moins différencié et moins complexe que ceux de la chevalerie et du
clergé Les paysans sont classés sous la rubrique générale de travailleurs qui
reflétait très exactement les priorités des xie et xine siècles Duby souligné
que les plaintes formulées rencontre de la violence féodale exercée sur les
paysans évidentes dans les écrits Etienne Langton Adalbert de Laon
Etienne de Fougères ou Gérard de Cambrai relèvent plus de la récrimination
moralisatrice que un exercice pratique analyse sociale Elles évoquent un
point de vue généralement pessimiste sur la nature humaine ainsi oppression
loin être surprenante est naturelle) ou ont pour fonction de justifier la hié
rarchie sociale en recommandant de développer un sens chevaleresque de
obligation aider et non exploiter
Bien elles soient factives ces doléances montrent que usurpation sei
gneuriale était incompatible avec les principes sociaux chrétiens et que cette
contradiction ne pouvait pas être totalement expliquée par la référence état
de péché ou par exhortation une vague fraternité En réalité la montée de la
seigneurie banale avait provoqué une réaction hostilité de la part des écri
vains du clergé rencontre de la seigneurie féodale en général Les réclama
tions en faveur des paysans étaient souvent un aspect une attaque plus
large menée contre la violence féodale sans pour autant signifier que ces
plaintes et ces condamnations furent sans influence seulement un genre lit
téraire général Du au xine siècle les attaques contre la féodalité sont en
relation directe avec les dénonciations médiévales postérieures de exploitation
qui constituaient les éléments de programmes action plus profanes comme en
Angleterre en Bohême en Allemagne ou en Catalogne idée que la violence
des nobles envers les démunis était inexcusable devint manifestement centrale
dans des uvres plus tardives comme le Piers Ploughman le Reformatie Sigis-
mundi les écrits des Frères tchèques ou les Flugschriften du début du xvie
siècle Ces uvres voulaient être un encouragement aux doléances et aux
révoltes paysannes du xrve au xvie siècle ou étaient lues comme telles
Dans les textes réunis par Duby est la nature illicite de oppression féo
dale dont on se plaint la mesure de son triomphe indubitable Dans Histoire
des comtes de Guines de Lambert Ardres le sinistre comte Radulphe est
dénoncé par les bergers il spoliés et meurt peu après sans gloire dans une
545 LES SYST MES SYMBOLIQUES
escarmouche30 Le bon Geoffrey comte de Normandie et Anjou entendra
un rustre charbonnier auquel il dissimulé son identité le triste récit des
déprédations de ses serviteurs dans la campagne31 Dans ses commentaires
Osée et Isaïe archevêque Etienne Langton écrit que la cupidité du haut
clergé loin en faire des bergers les rend bêtes féroces ils dévorent les
troupeaux qui leur sont confiés32 Dans deux autres commentaires Isaïe
Etienne dénonce longuement et amèrement la rapacité des seigneurs aussi bien
laïcs ecclésiastiques33 De tels scrupules de conscience étaient pas complè
tement absents chez les dirigeants séculiers eux-mêmes Lors un rêve
effrayant le roi Henri ler Angleterre vit les paysans le menacer de leurs outils
pour se venger de ses lourdes exactions34
Les lamentations sur le sort des paysans possédaient une réelle force morale
puisque le reste de la société dépendait de leur travail Adalbert de Laon fut un
de ceux qui suivirent un schéma trifonctionnel les combattants les orants les
travailleurs Il décrit la pauvreté des paysans un genus afflictum sans lequel
pourtant les autres ordres de la société ne pourraient survivre35 Otto Gerhard
Oexle souligne combien était inhabituelle la reconnaissance par Adalbert des
injustes souffrances des paysans eu égard au travail ils fournissaient tandis
que Duby considère Adalbert en tient un monde de esclavage il
défend par principe plutôt il ne attaque36 Quel que soit le contexte précis
du planctus inhabituel le thème du paysan soutien du reste de
humanité apparaissait constamment dans la littérature sacrée ou laïque dans
le poème anonyme du xne siècle De diversis ordinibus hominum attribué
origine Walter Map) dans Elucidarium Honorius Augustodunensis
dans les cercles franciscains du xine et dans les proverbes et poèmes allemands
du xve siècle37
Dans la mesure où les paysans acceptaient leur situation ils méritaient
être loués pour leur peine Leurs tentatives pour élever socialement seront
durement brisées comme il apparaît dans la satire allemande Helmbrecht du
xine siècle auteur Wernher de Gartenaere se moque des paysans qui veulent
devenir chevaliers mais même dans cette uvre le paysan père de celui qui
souhaite sortir de son ordre fait éloge des laboureurs dont dépend le reste du
monde rois compris38
Ainsi affirmer que le travail du paysan soutient le reste de la société est en
soi sans danger Le propos avère plus tendancieux si on joint la vénérable
notion égalité fondamentale de tous les hommes parce alors le travail chi
chement rémunéré des paysans devient moralement inexplicable Si les paysans
travaillent pour les autres et ne re oivent pas assistance ils devraient en
recevoir et est ce admet même Adalbert le théoricien des trois ordres)
est ils ne sont donc faits que pour exploitation comme les esclaves natu
rels Aristote) mais ils ont la même valeur que les autres hommes on doit
alors considérer ils sont les victimes une insupportable injustice
la fin du Moyen Age idée modérée que les paysans occupent une
place effective encore elle soit basse dans le procès de production ils
sont vertueux aussi longtemps ils ne la mettent pas en question devient
moins prédominante tandis que les auteurs se divisent en deux positions plus
radicales Les uns peindront les paysans comme complètement dépravés ne
méritant que mauvais traitements ou destruction Les autres défendront la
546 FREEDMAN LE PAYSAN DI VAL
dignité du travail agricole et son caractère exemplaire dans les termes évangéli-
ques du christianisme est pourquoi la plupart des controverses sur les
paysans et en particulier le servage invoquent la bestialité sous-jacente des Si les paysans sont naturellement vulgaires et faits pour le travail on
ne peut pas les considérer comme égaux aux membres des autres ordres de la
société il est dès lors plus judicieux de les traiter durement exactement la
fa on dont on traitait les animaux domestiques
Attaque et justification de asservissement
Que tous les êtres humains soient égaux par essence est un des thèmes le plus
communément lié la révolte paysanne anglaise de 1381 Le fameux couplet
When Adam delved and Eve span who was then the gentleman Quand
Adam creusait et Eve filait où était donc le gentilhomme fut choisi par
John Bail comme slogan pour entraîner ses partisans La rime des deux vers
cours dans plusieurs langues et des versions en seront composées en Allemagne
Hollande Bohême Pologne et Scandinavie39 noncer origine commune de
humanité est pas en soi une affirmation révolutionnaire on la retrouve telle
quelle dans des formes littéraires de élite comme la chanson de geste bien
avant époque de extension généralisée de la révolte paysanne40
Partout était acceptée idée origine tous les hommes étaient égaux
mais se demandait-on cette égalité était-elle restée une réalité sous-jacente la
société On arguait souvent que certains événements du passé biblique tels que
la chute ou la malédiction de Noè sur les descendants de Cham ou un passé
historique inventé la lâcheté militaire par exemple avaient irrémédiablement
et en toute justice apporté au monde ce que Grégoire le Grand avait appelé la
diversitas41 Selon une formule essentiellement augustinienne on pouvait sim
plement considérer que assujettissement et la diversité des conditions des
hommes étaient inhérentes ordre du monde après la Chute
Il était tout fait différent de soutenir que était la faiblesse humaine et
non action divine ou naturelle qui avait entraîné asservissement Dire que
égalité originelle avait été illégitimement oblitérée ou elle devait être réaf
firmée revenait dénoncer catégoriquement le système féodal exploitation et
est bien ce que soutenaient en toute clarté les paysans rebelles comme ceux du
Puy en 1182 Selon un compte rendu hostile de Robert Auxerre les paysans
ignorant que la servitude est la conséquence du péché exigeaient la restauration
de égalité qui avait existé lors de la création42 Wace fait dire aux paysans nor
mands révoltés en 996 ils étaient des hommes exactement comme leurs maî
tres43.
Professer priori égalité des hommes était pas une simple abstraction
puisque cela pouvait impliquer que les conditions de économie féodale en
particulier le servage étaient injustes et on pouvait même résister en toute
légalité En un certain sens les serfs étaient pas libres Ils étaient attachés par
des liens héréditaires et non volontaires aux seigneurs ou la terre laquelle ils
appartenaient effectivement Cependant la différence des esclaves ils
étaient pas formellement dépourvus de toute personnalité légale et chose plus
importante ils ne pouvaient pas être automatiquement considérés comme des
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