Sens commun, psychologie cognitive et philosophie de la psychologie : croyances, matérialisme et externalisme - article ; n°1 ; vol.93, pg 59-83

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L'année psychologique - Année 1993 - Volume 93 - Numéro 1 - Pages 59-83
témoignent l'étude scientifique du raisonnement déductif et inductif, les études sur la dissonance cognitive et les « théories de l'esprit ». Les croyances et les attitudes propositionnelles en général ont un contenu ou des propriétés intentionnelles. Elles sont aussi tenues pour des causes du comportement ou de l'action intentionnelle. Le problème philosophique examiné dans la présente étude est soulevé par la tension entre deux thèses : d'une part il est plausible de supposer que les processus causaux sont des processus locaux. D'autre part la majorité des philosophes contemporains admettent une conception externaliste du contenu (ou des propriétés intentionnelles) des croyances en vertu de laquelle les propriétés intentionnelles ne sont pas des propriétés locales du cerveau d'un individu. Le dilemme suivant se présente donc : soit réviser la thèse selon laquelle les propriétés intentionnelles des croyances sont pertinentes dans l'explication causale des actions intentionnelles d'un individu ; soit réviser la thèse selon laquelle seules les propriétés locales du cerveau d'un individu sont pertinentes dans l'explication causale des actions intentionnelles d'un individu.
Mots clés : intentionnalité, fonctionnalisme, externalisme, physicalisme, explication causale.
Summary : Common sense, cognitive psychology and the philosophy of psychology : Beliefs, materialism and externalism.
Concepts of propositional altitudes such as intentions, beliefs, desires, are common sense psychological concepts. According to some philosophers and psychologists, they are part of a folk or naive psychological theory. However, such concepts are also used in the scientific psychological study of deductive and inductive reasoning, cognitive dissonance and in theories of mind. Beliefs and propositional attitudes have contents or intentional properties. And they are supposed to be causes of intentional actions or behavior. The philosophical problem dealt with in this paper arises front the tension between two views : on the one hand, it is plausible to assume that causation is a local process. On the other hand, most contemporary philosophers of mind accept an externalist view of content (or intentional properties) of beliefs such that intentional properties are not local properties of an individual's brain. The basic dilemma one faces is thus the following : either revise the assumption that intentional properties of beliefs are relevant to the causal explanation of intentional actions or behavior ; or revise the assumption that local properties of an individual's brain are relevant to the causal explanation of an individual's intentional actions.
Key-words : intentionality, functionalism, externalism, physicalism, causal explanation.
25 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1993
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Pierre Jacob
Sens commun, psychologie cognitive et philosophie de la
psychologie : croyances, matérialisme et externalisme
In: L'année psychologique. 1993 vol. 93, n°1. pp. 59-83.
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Jacob Pierre. Sens commun, psychologie cognitive et philosophie de la psychologie : croyances, matérialisme et externalisme.
In: L'année psychologique. 1993 vol. 93, n°1. pp. 59-83.
doi : 10.3406/psy.1993.28682
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1993_num_93_1_28682Résumé
témoignent l'étude scientifique du raisonnement déductif et inductif, les études sur la dissonance
cognitive et les « théories de l'esprit ». Les croyances et les attitudes propositionnelles en général ont
un contenu ou des propriétés intentionnelles. Elles sont aussi tenues pour des causes du
comportement ou de l'action intentionnelle. Le problème philosophique examiné dans la présente étude
est soulevé par la tension entre deux thèses : d'une part il est plausible de supposer que les processus
causaux sont des processus locaux. D'autre part la majorité des philosophes contemporains admettent
une conception externaliste du contenu (ou des propriétés intentionnelles) des croyances en vertu de
laquelle les propriétés intentionnelles ne sont pas des propriétés locales du cerveau d'un individu. Le
dilemme suivant se présente donc : soit réviser la thèse selon laquelle les propriétés intentionnelles des
croyances sont pertinentes dans l'explication causale des actions intentionnelles d'un individu ; soit
réviser la thèse selon laquelle seules les propriétés locales du cerveau d'un individu sont pertinentes
dans l'explication causale des actions intentionnelles d'un individu.
Mots clés : intentionnalité, fonctionnalisme, externalisme, physicalisme, explication causale.
Abstract
Summary : Common sense, cognitive psychology and the philosophy of psychology : Beliefs,
materialism and externalism.
Concepts of propositional altitudes such as intentions, beliefs, desires, are common sense
psychological concepts. According to some philosophers and psychologists, they are part of a folk or
naive psychological theory. However, such concepts are also used in the scientific psychological study
of deductive and inductive reasoning, cognitive dissonance and in "theories of mind". Beliefs and
propositional attitudes have contents or intentional properties. And they are supposed to be causes of
intentional actions or behavior. The philosophical problem dealt with in this paper arises front the
tension between two views : on the one hand, it is plausible to assume that causation is a local process.
On the other hand, most contemporary philosophers of mind accept an externalist view of content (or
intentional properties) of beliefs such that intentional properties are not local properties of an individual's
brain. The basic dilemma one faces is thus the following : either revise the assumption that intentional
properties of beliefs are relevant to the causal explanation of intentional actions or behavior ; or revise
the assumption that local properties of an individual's brain are relevant to the causal explanation of an
individual's intentional actions.
Key-words : intentionality, functionalism, externalism, physicalism, causal explanation.L'Année psychologique, 1993, 93, 59-83
NOTE THÉORIQUE
CREA
Ecole polytechnique1
SENS COMMUN, PSYCHOLOGIE COGNITIVE
ET PHILOSOPHIE DE LA PSYCHOLOGIE :
CROYANCES, MATÉRIALISME ET EXTERNALISME
par Pierre Jacob
SUMMARY : Common sense, cognitive psychology and the philosophy of
psychology : Beliefs, materialism and externalism.
Concepts of propositional attitudes such as intentions, beliefs, desires,
are common sense psychological concepts. According to some philosophers
and psychologists, they are part of a folk or naive psychological theory.
However, such concepts are also used in the scientific study
of deductive and inductive reasoning, cognitive dissonance and in "theories
of mind". Beliefs and propositional attitudes have contents or intentional
properties. And they are supposed to be causes of intentional actions or
behavior. The philosophical problem dealt with in this paper arises from the
tension between two views : on the one hand, it is plausible to assume that
causation is a local process. On the other hand, most contemporary philoso
phers of mind accept an externalist view of content (or intentional pro
perties) of beliefs such that intentional properties are not local properties
of an individual's brain. The basic dilemma one faces is thus the following :
either revise the assumption that intentional properties of beliefs are relevant
to the causal explanation of actions or behavior ; or revise the
assumption that local properties of an individual's brain are relevant to the
causal explanation of an individual's intentional actions.
Key-words : intentionality , functionalism, externalism, physicalism,
causal explanation.
1. 1, rue Descartes, 75005 Paris. Pierre Jacob 60
Les sciences cognitives, dont la psychologie cognitive, étudient
les processus cognitifs à l'œuvre dans la perception, la mémoire,
le raisonnement, le traitement et l'acquisition du langage. La
perception, la mémoire, le raisonnement, le traitement et l'acqui
sition du langage sont des capacités ou des aptitudes du cerveau
humain dont le sens commun n'a aucune connaissance intro
spective directe. Les progrès accomplis par les sciences cognitives
ne sauraient cependant les dispenser de s'interroger sur les rap
ports ambivalents qu'elles entretiennent avec le sens commun
— en particulier avec la psychologie naïve du sens commun. En
première approximation, il est tentant de comparer la proto-
théorie psychologique du sens commun à la « physique naïve »
(Hayes, 1979). De même que les êtres humains possèdent une
aptitude de sens commun à anticiper le mouvement des corps
solides macroscopiques dans leur environnement local, de même
ils semblent capables d'anticiper le comportement de leurs
congénères en leur attribuant différents états mentaux : des
croyances, des désirs, des intentions et ainsi de suite : Jules va
à la boulangerie parce qu'il veut une baguette et il croit qu'il
peut acheter une baguette à la boulangerie.
Pour au moins deux raisons, il serait hâtif de supposer que
les concepts d'états mentaux de sens commun comme les
croyances, les désirs et les intentions n'ont pas de place dans
les sciences cognitives. D'une part le raisonnement — déductif
et inductif — est l'un des domaines attestés de la recherche en
psychologie cognitive. Qu'est-ce que raisonner si ce n'est former,
modifier, acquérir et éliminer des croyances ? Les théories dites
de la dissonance cognitive étudient le rôle d'autres attitudes
comme les désirs sur la formation des croyances. D'autre part
sous le nom de « théorie de l'esprit », un nouveau domaine de
recherches expérimentales est aujourd'hui en pleine expansion.
De quoi s'agit-il ? Il s'agit d'explorer l'évolution phylogénétique,
le développement ontogénétique et la pathologie de l'aptitude
du sens commun à attribuer à autrui des états mentaux représen-
tationnels — en particulier des croyances (pour une vue d'en
semble de ces travaux, cf. Astington, Harris et Oison, 1988).
Du point de vue du sens commun, les croyances ont un
contenu et ce sont des causes de l'action intentionnelle. Un
individu accomplit une action intentionnelle lorsqu'il exécute
(ou s'abstient d'exécuter) des mouvements corporels planifiés.
Le but du présent article est de mettre en évidence la tension Sens commun el psychologie cognitive 61
entre les propriétés causales des croyances et leurs propriétés
représentationnelles (que j'appellerai aussi « intentionnelles »)2.
Dans la première section, après quelques remarques liminaires
sur le matérialisme ou le physicalisme, je replacerai les croyances
et les attitudes propositionnelles en général dans l'ensemble
composite des phénomènes mentaux. Dans la deuxième section,
j'examinerai l'oscillation du matérialiste entre deux tentations :
la tentation de réduire le mental au physique et la tentation
d'éliminer le mental. Dans la troisième section, j'examinerai ce
qu'il advient des propriétés causales des croyances dans l'hypo
thèse où les propriétés intentionnelles des d'un individu
sont supposées covarier avec les propriétés physiques du cerveau
de l'individu. Dans la quatrième section, je ferai valoir les raisons
pour lesquelles les philosophes contemporains souscrivent à
l'externalisme (c'est-à-dire renoncent à la supposition de cova
riation admise dans la section précédente) et les raisons pour
lesquelles l'externalisme est une menace pour la causalité mentale.
Après avoir présenté un dilemme pour les philosophes matérial
istes de l'esprit, j'examinerai dans la cinquième section deux
grands types de solutions possibles au dilemme.
I
Le monisme matérialiste ou physicaliste est une doctrine
ontologique. « Monisme » s'oppose à « pluralisme » et « matér
ialisme » ou « physicalisme » à « idéalisme ». Un moniste
matérialiste affirme que tous les phénomènes ou processus qui
adviennent dans l'univers sont des ou
matériels ou physiques — ou que tous les phénomènes connais-
sablés sont des phénomènes physiques3. Descartes — qui sous
crivait au dualisme des substances — soutenait qu'il existe deux
2. Le philosophe autrichien Brentano a réhabilité, à la fin du xixe siècle,
le mot « intentionnalité » d'origine médiévale pour désigner cette propriété
mystérieuse de certains dispositifs matériels — dont le cerveau humain — de
pouvoir représenter d'autres objets physiques. « Intentionnel » veut donc
dire « représentationnel » ou même « sémantique ». On peut l'appliquer aux
états mentaux (qui représentent des états de choses) et à l'action planifiée
d'un agent car la planification de l'action (par opposition au mouvement
réflexe) suppose que l'agent puisse se représenter son environnement.
3. Un moniste physicaliste suppose que sont connaissables les phé
nomènes susceptibles d'entrer en interaction causale avec des organismes
qui traitent des informations. La question se pose de savoir si un moniste
matérialiste peut admettre l'existence de phénomènes ou processus non
physiques (ou non matériels) inconnaissables. 62 Pierre Jacob
substances (ou deux sortes d'entités) : une substance matérielle
qui avait pour propriété fondamentale l'extension géométrique
et une substance immatérielle qui avait pour propriété fonda
mentale la pensée4.
En un sens étroit, le physicalisme auquel souscrit, par
exemple, Field (1972) est une doctrine plus restrictive que ce
qu'on peut nommer le naturalisme. Au sens étroit, le physicalisme
est « la doctrine selon laquelle les faits chimiques, biologiques,
psychologiques et sémantiques sont tous explicables (en principe)
à partir de faits physiques » (ibid., p. 91). Souscrire au natura
lisme ou au programme de naturalisation des faits mentaux,
c'est admettre une doctrine plus faible que le physicalisme au
sens étroit, en ceci qu'on peut supposer que les faits mentaux
entrent dans des interactions causales ou obéissent à des lois
de la nature sans supposer de surcroît que toutes les lois de la
nature doivent se réduire à des lois physiques ni que toutes les
interactions causales se produisent en vertu de propriétés
physiques des causes et des effets (c'est-à-dire de propriétés réper
toriées par la physique et non la chimie ou la biologie).
Que sont les phénomènes mentaux ? Pour simplifier, je
négligerai les distinctions ontologiques entre les événements, les
phénomènes, les processus et les états, et je parlerai d'états ment
aux5. L'introspection du sens commun révèle deux grandes
classes d'états mentaux : les états intentionnels que les philo
sophes depuis Bertrand Russell nomment les attitudes proposi-
tionnelles et les qualia qui sont caractérisés par une expérience
subjective et accessibles seulement à la première personne (une
douleur de migraine, une sensation olfactive, tactile ou visuelle)
(cf. Nagel (1974) et Block (1978)).
Avoir un état qualitatif, c'est avoir une expérience phéno
ménale : par exemple, avoir la sensation visuelle déclenchée par
la perception d'une rose rouge carmin ou avoir l'expérience
olfactive déclenchée par la détection d'une effluve de parfum
Opium ou encore avoir l'expérience tactile suscitée par le contact
de la main avec l'écorce d'un platane.
J'ignorerai les qualia et j'ignorerai aussi les états cognitifs
4. Pour Descartes, contrairement à Aristote, une substance était une
sorte de choses, non une entité individuelle.
5. Je ne distinguerai donc pas entre des croyances éphémères (comme
ma croyance qu'il est 12 h 43 le jeudi 2 juillet 1992), et des croyances durables
comme ma croyance que je m'appelle Pierre Jacob. commun et psychologie cognitive 63 Sens
que Dennett (1969) a nommés les états infra-personnels, Stich
(1978) les états infra-doxastiques, Fodor (1983) les systèmes
modulaires ou périphériques de traitement de l'information et
Pylyshyn (1984) les états cognitivemeni impénétrables. Comme
l'illustre la fameuse « loi d'inexistence des sciences cognitives »
énoncée par Fodor (1983, p. 107), les ont
accompli leurs plus grands progrès dans l'exploration de ces états
parmi lesquels on range notamment la connaissance tacite de la
grammaire d'une langue au sens de Chomsky et les stades pré
coces de la vision comme le primai sketch et le niveau 2 1/2 D
de Marr. Selon la « loi de Fodor », plus un système cognitif est
central (moins il est modulaire), moins il est accessible aux
méthodes d'investigation des sciences cognitives « classiques ».
Je ne parlerai ici que des attitudes propositionnelles, c'est-à-
dire des états internes — comme les croyances, les conjectures,
les suppositions, les désirs, les intentions, les regrets, les sou
haits, etc. — qu'on attribue à une personne au moyen d'une
phrase complexe composée d'un terme singulier faisant référence
à la personne à qui l'état est attribué, suivi d'un verbe principal
exprimant une attitude (de croyance, de supposition, de regret,
de crainte, etc.) suivi d'une complétive exprimant le contenu
propositionnel sur lequel porte l'attitude : Charles croit que
Piaget est un plus grand psychologue que Skinner.
Les humains attribuent sans effort à leurs congénères des
attitudes propositionnelles pour expliquer certaines des choses
qu'ils font. J'ai appelé plus haut psychologie naïve cette aptitude
des membres de l'espèce humaine de toutes les cultures et de
toutes les époques. Elle semble intériorisée par les enfants
humains sans instruction explicite. Depuis l'article séminal de
Premack et Woodruff (1978), les sciences cognitives explorent
l'évolution phylogénétique de cette aptitude, son développement
ontogénétique et son oblitération dans la pathologie — notam
ment dans l'examen de l'autisme (pour une étude d'ensemble des
théories de l'esprit, cf. Astington, Harris et Oison (1988). Sur
l'autisme, cf. Frith (1990)).
Nombre des choses que je fais — renifler, respirer, digérer,
transpirer, cligner des paupières — toutefois ne s'explique pas
par le fait que j'ai des croyances et des attitudes propositionn
elles. Les attitudes propositionnelles entrent dans des explica
tions de ce que fait un individu lorsque celui-ci a des raisons de
faire ce qu'il fait. Charles énonce la phrase française « Piaget est 64 Pierre Jacob
un plus grand psychologue que Skinner » parce qu'il croit que
Piaget est un plus grand psychologue que Skinner. Je prépare
le petit-déjeuner. J'ouvre le frigidaire parce que je désire faire
chauffer du lait et parce que je crois que mon frigidaire contient
un litre de lait, non parce que je crois que le premier ministre
du gouvernement français n'est plus Edith Cresson mais Pierre
Bérégovoy. Si l'inspection de mon frigidaire me donne à penser
qu'il ne contient pas de lait, je renonce à ma précédente croyance y a du lait dans mon frigidaire et j'adapte mes intentions
ou mes désirs en conséquence.
L'action qu'accomplit Charles en énonçant la phrase française
« Piaget est un plus grand psychologue que Skinner » et mon
action d'ouvrir mon frigidaire sont supposées par le sens commun
avoir des causes et conjointement être guidées ou orientées par
des raisons. L'explication causale de ces actions est supposée
par le sens commun respecter un « ordre des raisons » (pour
emprunter une expression employée dans un autre contexte
par l'historien de la philosophie Martial Guéroult). En ce sens,
j'ai beau croire que le premier ministre du gouvernement français
n'est plus Edith Cresson mais Pierre Bérégovoy, cette croyance pas une raison de ce que je fais lorsque j'ouvre mon frigidaire.
Le fait que ce que je crois soit une raison de certaines de mes
actions a été invoqué par certains philosophes comme argument
à l'appui de la thèse selon laquelle les croyances ne peuvent pas
entrer dans des explications causales. Je supposerai ici que
Davidson (1963) a donné des raisons convaincantes de penser
que les raisons peuvent aussi être des causes. La source de
résistance principale à l'idée que les raisons peuvent aussi être
des causes réside dans la supposition que seule une référence
explicite aux propriétés physiques d'un dispositif physique peut
constituer une explication causale. Supposons que j'explique
pourquoi mon ordinateur Zénith est en train d'accomplir une
opération de sauvegarde d'un fichier. Je mentionne le fait qu'il
est programmé pour faire du traitement de texte ; le programme
est word 4 ; en word 4, si on appuie sur les touches ctrl et F10,
l'ordinateur accomplit une opération de sauvegarde ; je viens
d'appuyer sur les touches ctrl et F10. Quoique je n'aie men
tionné explicitement aucune propriété électronique des circuits
de mon portable, je n'en ai pas moins fourni une explication
causale du comportement de mon ordinateur — du fait qu'il
a accompli une opération de sauvegarde. commun et psychologie cognitive 65 Sens
II
Le moniste physicaliste se complaît dans un univers peuplé
d'entités matérielles qui entrent dans des interactions causales
en vertu de leurs propriétés physiques, chimiques et biologiques.
Je parlerai génériquement de propriétés physiques. Le moniste
physicaliste tient les propriétés physiques pour des propriétés
causales pour deux raisons complémentaires : d'une part il tient
les propriétés physiques d'un dispositif physique pour des pro
priétés de base ; d'autre part il tient les processus causaux pour
des processus locaux et les propriétés physiques d'un dispositif
pour des propriétés locales.
Comme le montre le passage suivant de Word and object,
Quine (1960 p. 264), qui est physicaliste, oscille entre deux pro
jets : un projet de réduction du mental au physique et un projet
d'élimination pure et simple du :
« L'existence des événements et des états mentaux se justifie comme
celle des molécules, à savoir si leur existence supposée améliore l'effica
cité systématique de notre théorie. Mais si on accomplit un progrès
théorique en postulant des états et des événements mentaux sous-
jacents au comportement physique, un aussi grand progrès sera accompli
en postulant simplement certains états et physiologiques...
Ceux-ci existent, pourquoi ajouter ceux-là ? »
Pourquoi cette hésitation ? Les croyances entrent dans des
explications ordinaires (non scientifiques) de l'action intentionn
elle en vertu de leur contenu propositionnel. Sont-elles des
causes authentiques ? Ont-elles, comme les causes authentiques,
des propriétés « physiques » (c'est-à-dire physiques, chimiques
ou biologiques) ? Quelle pourrait donc être la composition
physico-chimique de la croyance de Charles que Piaget est un
plus grand psychologue que Skinner ? Notez l'absurdité parallèle,
soulignée par Putnam (1967) et Dennett (1969, 1978, 1987), de
la question : « Quelle est la composition physico-chimique du
programme de traitement de texte word 4 que j'ai utilisé pour
rédiger le texte du présent article ? »
Devant l'absurdité patente de ce genre de question, grande
est la tentation du moniste physicaliste de troquer l'aspiration
à réduire le mental au physique pour un point de vue élimina-
tiviste comme Churchland (1981, 1984) et Churchland (1986).
Selon l'éliminativisme, le sens commun erre lorsqu'il croit fournir
AP 3 66 Pierre Jacob
des explications causales en mentionnant le contenu des
croyances. Son erreur s'apparenterait à l'erreur des chimistes
de la chimie prélavoisienne qui croyaient en l'existence du
phlogistique et lui accordaient une efficacité causale (dans des
processus chimiques de combustion).
Les raisons invoquées par Churchland (1981) à l'appui de son
éliminativisme sont très controversées et ont été abondamment
discutées. D'abord Churchland (1981) suppose que la psychol
ogie naïve est une théorie. Il mentionne ensuite sa longévité,
son incomplétude explicative et son isolation du reste des
sciences. Comme l'a fait valoir McGinn (1989, p. 123-126), la
longévité ne condamne pas ipso fado une théorie. Ce qui serait
surprenant, c'est que la psychologie naïve soit complète,
c'est-à-dire ait une réponse à toutes les questions. Enfin, ce qui
est frappant dans l'évolution scientifique de la psychologie, c'est
que la répudiation du behaviorisme a contribué à rapprocher
plus qu'à éloigner la psychologie cognitive de la psychologie du
sens commun.
De ce que les explications neurobiologiques de la propagation
des pulsations électriques responsables de la contraction musc
ulaire et des mouvements corporels ne mentionnent pas le
contenu des attitudes propositionnelles, Dretske (19886, p. 31-32)
conclut, non pas que le contenu des attitudes propositionnelles
n'a aucune utilité explicative, mais que ce qu'explique la neuro
biologie n'est pas ce que le sens commun explique en invoquant
le contenu des attitudes propositionnelles. Selon Fodor (1987,
p. xn), non seulement la disparition de la psychologie naïve
serait une « catastrophe intellectuelle sans précédent », mais ce
n'est pas « une option biologiquement viable ».
Sans faire une critique détaillée du point de vue élimina-
tiviste, je justifierai ma réticence ainsi : en traitant les croyances
sur le modèle du phlogistique, l'éliminativiste prive de référence
l'usage ordinaire du mot « croyance ». En affirmant : « Les
croyances n'existent pas », semble, sauf preuve
du contraire, exprimer sa croyance que les croyances n'existent
pas. Evidemment, il peut rejeter la thèse du sens commun selon
laquelle en énonçant la proposition que les
pas, il exprime sa croyance que cette proposition est vraie. Mais
l'alternative éliminativiste à cette thèse reste un vœu pieux — si
tant est qu'on puisse créditer un éliminativiste d'un vœu pieux.

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