Spécialisation hémisphérique et fréquences spatiales - article ; n°2 ; vol.85, pg 249-273

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L'année psychologique - Année 1985 - Volume 85 - Numéro 2 - Pages 249-273
Résumé
Les principaux modèles de spécialisation hémisphérique, c'est-à-dire les dichotomies verbal/visuospatial, analytique/holistique et sériel/parallèle, ne permettent pas d'expliquer la totalité des différences observées entre les hémisphères cérébraux. Bien que vérifiés dans un grand nombre de cas, ils sont fréquemment remis en cause, soit pour leur trop grande rigidité, soit pour leur unicité. De plus, les travaux sur la perception auditive et tactile ont fourni certains arguments à l'encontre de ces dichotomies. Actuellement, certains auteurs ont tendance à penser que l'important n'est pas la nature verbale ou visuospatiale du matériel utilisé, ni même le type de traitement qu'un hémisphère accomplirait préférentiellement, mais plutôt les différents composants du stimulus. Ainsi, les hémisphères cérébraux se différencieraient selon leur sensibilité aux différents éléments d'un stimulus. Cette sensibilité semble fortement dépendre des fréquences (visuelles ou auditives) caractérisant ces différents éléments. L'hémisphère droit serait plutôt sensible aux basses fréquences alors que l'hémisphère gauche utiliserait préférentiellement les hautes fréquences. L'explication de ce phénomène pourrait fort bien résider dans l'organisation neuronale propre à chaque hémisphère (focalèfdiffuse).
Mois clés : spécialisation hémisphérique, fréquences (spatiales et auditives), organisation neuronale, reconnaissance (perceptive et mnésique).
Summary : Hemispheric specialization and spatial frequencies.
The main models of hemispheric specialization, that is to say the verbal/visuospatial, analytic/holistic and serial/parallel (dichotomies), do not permit to explain the totality of the differences observed between the hemispheres. Though they are confirmed in many cases, they are fre-quently criticized, either for being too rigid, or for their unicity. Moreover, the work in tactile and auditory perception has provided some arguments against these dichotomies. At present, some authors think that what is important is neither the verbal or visuospatial nature of a stimulus, nor the processing that the hemispheres perform preferentially, but rather the different components of the stimulus. So, it seems that the cerebral hemispheres differ in their sensitivity to the different elements of a stimulus. This sensitivity seems to depend heavily on the frequencies (visual or auditory) characterizing these different components. The right hemisphere seems to be more sensitive to low frequencies, and the left hemisphere seems to use preferentially high frecuencies. An explanation of this phenomenon could lie in the neural organization characterizing each hemisphere (focal/diffuse).
Key-words : Hemispheric specialization, frequency (spatial and audi-tors), neural organization, recognition (perceptual and mnesic).
25 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mardi 1 janvier 1985
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Rémy Versace
Guy Tiberghien
Spécialisation hémisphérique et fréquences spatiales
In: L'année psychologique. 1985 vol. 85, n°2. pp. 249-273.
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Versace Rémy, Tiberghien Guy. Spécialisation hémisphérique et fréquences spatiales. In: L'année psychologique. 1985 vol. 85,
n°2. pp. 249-273.
doi : 10.3406/psy.1985.29083
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1985_num_85_2_29083Résumé
Résumé
Les principaux modèles de spécialisation hémisphérique, c'est-à-dire les dichotomies
verbal/visuospatial, analytique/holistique et sériel/parallèle, ne permettent pas d'expliquer la totalité des
différences observées entre les hémisphères cérébraux. Bien que vérifiés dans un grand nombre de
cas, ils sont fréquemment remis en cause, soit pour leur trop grande rigidité, soit pour leur unicité. De
plus, les travaux sur la perception auditive et tactile ont fourni certains arguments à l'encontre de ces
dichotomies. Actuellement, certains auteurs ont tendance à penser que l'important n'est pas la nature
verbale ou visuospatiale du matériel utilisé, ni même le type de traitement qu'un hémisphère
accomplirait préférentiellement, mais plutôt les différents composants du stimulus. Ainsi, les
hémisphères cérébraux se différencieraient selon leur sensibilité aux différents éléments d'un stimulus.
Cette sensibilité semble fortement dépendre des fréquences (visuelles ou auditives) caractérisant ces
différents éléments. L'hémisphère droit serait plutôt sensible aux basses fréquences alors que
l'hémisphère gauche utiliserait préférentiellement les hautes fréquences. L'explication de ce
phénomène pourrait fort bien résider dans l'organisation neuronale propre à chaque hémisphère
(focalèfdiffuse).
Mois clés : spécialisation hémisphérique, fréquences (spatiales et auditives), organisation neuronale,
reconnaissance (perceptive et mnésique).
Abstract
Summary : Hemispheric specialization and spatial frequencies.
The main models of hemispheric specialization, that is to say the verbal/visuospatial, analytic/holistic
and serial/parallel (dichotomies), do not permit to explain the totality of the differences observed
between the hemispheres. Though they are confirmed in many cases, they are fre-quently criticized,
either for being too rigid, or for their unicity. Moreover, the work in tactile and auditory perception has
provided some arguments against these dichotomies. At present, some authors think that what is
important is neither the verbal or visuospatial nature of a stimulus, nor the processing that the
hemispheres perform preferentially, but rather the different components of the stimulus. So, it seems
that the cerebral hemispheres differ in their sensitivity to the different elements of a stimulus. This
sensitivity seems to depend heavily on the frequencies (visual or auditory) characterizing these different
components. The right hemisphere seems to be more sensitive to low frequencies, and the left
hemisphere seems to use preferentially high frecuencies. An explanation of this phenomenon could lie
in the neural organization characterizing each hemisphere (focal/diffuse).
Key-words : Hemispheric specialization, frequency (spatial and audi-tors), neural organization,
recognition (perceptual and mnesic).L'Année Psychologique, 198
, REVUE CRITIQUE
28, rue Serpenfe ?
Laboratoire de Psychologie expérimentale
ERA CNRS n° 7961
SPÉCIALISATION HÉMISPHÉRIQUE
ET FRÉQUENCES SPATIALES
par Rémy Versace et Guy Tiberghien
SUMMARY : Hemispheric specialization and spatial frequencies.
The main models of hemispheric specialization, that is to say the
verbal/visuospatial, analytic /holistic and serial/ parallel (dichotomies),
do not permit to explain the totality of the differences observed between
the hemispheres. Though they are confirmed in many cases, they are fre
quently criticized, either for being too rigid, or for their unicity. Moreover,
the work in tactile and auditory perception has provided some arguments
against these dichotomies. At present, some authors think that what is
important is neither the verbal or visuospatial nature of a stimulus, nor
the processing that the hemispheres perform preferentially, but rather the
different components of the stimulus. So, it seems that the cerebral hemi
spheres differ in their sensitivity to the different elements of a stimulus.
This sensitivity seems to depend heavily on the frequencies (visual or
auditory) characterizing these different components. The right hemisphere
seems to be more sensitive to low frequencies, and the left hemisphere seems
to use preferentially high frecuencies. An explanation of this phenomenon
could lie in the neural organization characterizing each hemisphere
(focal/diffuse).
Key-words : Hemispheric specialization, frequency (spatial and audit
ors), neural organization, recognition (perceptual and mnesic).
Les recherches sur l'asymétrie des hémisphères cérébraux chez
l'homme se sont considérablement développées ces dernières années.
Après avoir longtemps utilisé le terme de dominance hémisphérique,
les auteurs semblent aujourd'hui unanimes pour parler de « spécialisa-
1. Université des Sciences sociales de Grenoble, uer de Psychologie et
des Sciences de l'Education, bp 47 X 3804O Grenoble Cedex. 250 R. Versace et G. Tiberghien
tion » hémisphérique ; l'hémisphère droit qui était considéré comme
« mineur » ou « dominé » a maintenant un rôle important, quelles que
soient les notions de spécialisation proposées par les auteurs.
Dans une première étape, la spécialisation hémisphérique a été
envisagée comme dépendante du stimulus utilisé : l'hémisphère gauche
était considéré comme spécialisé dans le traitement des stimuli verbaux,
alors que l'hémisphère droit semblait plus approprié au traitement des
stimuli visuospatiaux. Ainsi de nombreux auteurs ont trouvé une supé
riorité de gauche pour le traitement des données verbales
(Hines, 1978 ; Juan de Mendoza et Grosso, 1980 ; Klein, Moscovitch
et Vigna, 1976), et une supériorité de l'hémisphère droit pour le trait
ement des visages (Hay, 1981 ; Hines, 1978 ; Klein et al., 1976 ; Moscov
itch, Scullion et Christie, 1976 ; Piazza, 1980), pour la discrimination
des couleurs (Davidoff, 1976 ; Pennal, 1977), la localisation de points
(Bryden, 1976), la perception de l'orientation de lignes (Atkinson et
Egeth, 1973), la de la profondeur (Kimura et Durnford,
1974).
Cette interprétation de la spécialisation hémisphérique a cependant
été fortement critiquée. En effet, de nombreuses recherches ont montré
que l'hémisphère droit est tout à fait capable de traiter les informations
verbales (pour une revue, voir Moscovitch, 1981 ; Searleman, 1977 ;
White, 1972). De plus, l'opposition verbal/visuospatial se basait bien
souvent sur des résultats provenant de recherches utilisant différentes
techniques, différentes épreuves, ou différents stimuli pour tester les
fonctions verbales et non verbales des deux hémisphères ; or, certains
auteurs ont constaté qu'un même matériel, ou qu'une même tâche,
selon son degré de complexité, pouvait induire une supériorité de
l'hémisphère droit comme de l'hémisphère gauche. Ainsi, dans un
deuxième temps, la spécialisation hémisphérique a été considérée comme
la résultante d'une asymétrie au niveau du traitement de l'information,
ceci quel que soit le matériel utilisé. De nombreuses hypothèses ont ainsi
été formulées, certaines assez proches. La principale est la dichotomie
analytique/holistique. D'après cette hypothèse, l'hémisphère gauche
serait spécialisé dans l'analyse des configurations complexes à partir
de leurs différents composants, alors que l'hémisphère droit n'utiliserait
que les propriétés globales de ces stimuli afin d'en construire une percep
tion unitaire (une Gestalt). Les résultats expérimentaux et les observa
tions cliniques en faveur de cette hypothèse sont nombreux. Proche de
cette dichotomie, Cohen (1973) a émis l'hypothèse d'un traitement de
type sériel par l'hémisphère gauche, par opposition à un de parallèle pour droit (pour une revue sur ces différents
modèles de spécialisation, voir par ex. Allen, 1983 ; Bradshaw et Nettle-
ton, 1981, 1983 ; Hellige, 1983 ; Moscovitch, 1979).
Actuellement, de nombreux auteurs remettent en cause ces dicho
tomies ; pour certains, il n'est plus possible d'expliquer l'énorme quan- spécialisation hémisphérique 251 La
tité de données accumulées ces dernières années par une notion trop
rigide de spécialisation hémisphérique, à partir de différences quali
tatives entre les hémisphères (par ex. Bradshaw et Nettleton, 1981).
Pour ces auteurs, les différences hémisphériques seraient plutôt quantit
atives. Pour d'autres (par ex. Brownel et Gardner, 1981, Moscovitch,
1979), caractériser les hémisphères selon un style de traitement est une
erreur (que la différence soit qualitative ou quantitative) ; selon eux,
il existerait des différences locales entre les hémisphères, et à l'intérieur
même de chaque hémisphère. Il y aurait donc une grande diversité
d'effets de latéralité, reliés entre eux mais non parfaitement correlés.
Pour d'autres encore, ces dichotomies font référence à des concepts
psychologiques purement abstraits ; selon ces auteurs, il serait plus
judicieux de rechercher l'origine des différences hémisphériques dans
les mécanismes neurologiques sous-jacents aux traitements de l'info
rmation. C'est ainsi que pour Sergent (1982 a, 1982 b, 1982 c, 1983 a,
1983 b), les hémisphères cérébraux semblent présenter une sensibilité
différentielle aux fréquences spatiales spectrales composant un stimulus
visuel.
Vers une conception moins rigide
de la spécialisation hémisphérique
Pour Bradshaw et Nettleton (1981), l'hémisphère gauche, chez
l'homme, semble être spécialisé pour un traitement analytique, sériel,
segmentaire, temporel. Leur hypothèse s'appuie notamment sur les
nombreuses observations d'une supériorité de l'hémisphère gauche pour
les traitements d'ensembles complexes, rythmiques et séquentiels de
stimuli auditifs, par opposition à une supériorité de l'hémisphère droit
pour des stimuli plus simples, discrets, unidimensionnels ou globaux
(Davis et Wada, 1977 ; Mills et Rollman, 1980).
Cooper (1981) fournit des arguments cliniques en faveur d'une oppos
ition d'un traitement des aspects temporels des stimuli auditifs par
l'hémisphère gauche, et d'un traitement des fréquences fondamentales
par droit. Ainsi des patients aphasiques présentant des
lésions gauches semblent montrer des difficultés pour le réglage temporel
du langage. Les aphasies de Broca se manifestent souvent par des durées
inappropriées et des pauses fréquentes dans le discours. Pour les aphasies
de Wernicke, les troubles sont moins apparents, mais les patients
semblent tout de même souffrir d'anomalies dans le réglage du discours,
alors que le contrôle des fréquences fondamentales semble correct.
Par contre, les patients avec des lésions de l'hémisphère droit présentent
des déficits impliquant les plutôt que le
contrôle temporel du langage. Le discours de certains de ces patients
peut être qualifié de « monotone ».
Carmon (1981) présente une étude portant sur des enfants dys
lexiques. Ces enfants sont supérieurs aux sujets normaux dans la B. Versace et G. Tiberghien 252
perception de mots dont les lettres sont présentées dans un ordFe
inapproprié. Selon Lackner et Teuber (1973), des patients avec des
lésions de l'hémisphère gauche ne sont capables de déterminer l'ordre
temporel de deux sons que lorsque ces sons sont séparés par un inter
valle supérieur à celui requis chez des sujets avec des lésions de l'hémi
sphère droit ou chez des sujets normaux.
Au niveau moteur, il semble également que le contrôle des mouve
ments moteurs séquentiels des deux mains et des doigts soit principal
ement pris en charge par l'hémisphère gauche. Ainsi, Lomas et Kimura
(1976) ont mis en évidence une interférence, au niveau de la main droite
seulement, entre une activité verbale et deux tâches motrices séquent
ielles : il s'agissait de taper dans un ordre déterminé sur quatre mani
pulateurs, avec les doigts pour une épreuve, et avec la paume de la main
pour l'autre. Dans une troisième et une quatrième épreuve, les auteurs
n'ont pu trouver d'interférence spécifique à la main droite. Dans le
premier cas, les sujets avaient pour consigne de taper le plus rapidement
possible sur un manipulateur avec l'index, et dans le second cas il
s'agissait de garder en équilibre, le plus longtemps possible, une baguette
métallique posée verticalement sur l'index. Selon les auteurs, ces résul
tats peuvent s'expliquer par une interférence, au niveau de l'hémisphère
gauche, entre le contrôle de l'activité verbale et le contrôle du « pos
itionnement rapide d'un membre, ou d'une partie de ce membre ».
Cependant, Kinsbourne et Cook (1971) et Hiscock et Kinsbourne (1980)
ont trouvé une interférence spécifique à la main droite entre une épreuve
verbale et l'épreuve de la baguette décrite précédemment, pour les
premiers, et entre une épreuve verbale et la troisième épreuve de Lomas
et Kimura (1976), pour les seconds.
Lomas (1980) a voulu étudier plus précisément le rôle du guidage
par la vision. Il a ainsi ré-utilisé les deux épreuves motrices de Lomas
et Kimura (1976). L'interférence au niveau de la main droite n'est
apparue que lorsque les sujets ne pouvaient guider visuellement les
mouvements de leurs bras et de leurs doigts. Selon Lomas, ce n'est pas
l'aspect séquentiel de l'activité motrice qui est contrôlé par l'hémi
sphère gauche, mais plutôt les changements de posture qui sont la consé
quence des mouvements moteurs. L'auteur s'appuie sur les résultats
d'une recherche de Kimura (1978) qui a constaté que des patients
souffrant de lésions de l'hémisphère gauche présentaient des difficultés
au niveau du passage d'une posture à une autre, plutôt que dans la
séquence de leurs mouvements. Nous voyons donc que l'aspect séquent
iel des mouvements moteurs, s'il intervient dans la supériorité de
l'hémisphère gauche, n'est peut-être pas le seul facteur à prendre en
considération ; d'autres recherches sont nécessaires pour le préciser.
Si Bradshaw et Nettleton (1981) parlent d'une supériorité de l'hémi
sphère gauche pour des traitements analytiques, sériels, segmentaires et
temporels, ces auteurs parlent également d'une de l'hémi- spécialisation hémisphérique 253 La
sphère droit pour des fonctions très variées, relativement non spécialisées
et primitives. Bradshaw et Nettleton emploient le terme de supériorité
« par défaut » de l'hémisphère droit, c'est-à-dire qu'elle concernerait
en fait tout ce qui n'a pas été pris en charge par l'hémisphère gauche
au cours de l'évolution. De plus, pour ces auteurs, les différences hémi
sphériques sont quantitatives plutôt que qualitatives ; chaque
sphère pourrait en fait fonctionner selon les différents modes de traite
ment, mais avec différents degrés de compétence. Un modèle structural,
fixe, statique, de la spécialisation hémisphérique ne peut être adéquat,
car on se rend compte que les différences hémisphériques varient forte
ment en fonction de la difficulté de la tâche, de l'expérience des sujets,
et de leur familiarité avec le matériel. Cette conception d'une supériorité
« par défaut » de l'hémisphère droit soulève le problème de l'origine de
la spécialisation.
Phylogenèse
II semble primordial d'expliquer les différences hémisphériques en
faisant référence à l'évolution. En effet, on peut se demander quels sont
les avantages d'une organisation cérébrale latéralisée ; pourquoi la
majorité des humains sont-ils droitiers ? Qu'est-ce qui a favorisé cette
spécialisation au cours de l'évolution ? Nous avons déjà souligné, au
niveau moteur, l'importance de la latéralisation de la production du
langage. On peut supposer qu'un autre avantage de la spécialisation
réside dans la division du travail entre les deux mains. D'après Walker
(1980), le système nerveux des vertébrés, à l'exception des humains et
des serins, semble relativement symétrique. La dextralité manuelle n'est
dominante que chez les humains. Selon Bradshaw et Nettleton (1981),
l'usage partagé d'instruments pourrait être à l'origine de cette asymétrie
spécifiquement humaine ; l'usage de la main droite se serait répété
dans les premiers développements de chaque individu. Ainsi, l'usage
d'instruments précéderait le langage au cours de l'évolution, avec
peut-être l'utilisation du geste comme intermédiaire. Walker (1980)
pense également que l'usage d'instruments, par sa très grande diffé
rence entre l'homme et les autres espèces, pourrait être à l'origine d'une
pression particulière exercée par l'évolution sur les hémisphères céré
braux. Il est de plus frappant de constater, au niveau du développement
de l'individu, l'importance de l'usage d'instruments et du geste dans
l'apparition du langage.
La conception de Bradshaw et Nettleton (1981) d'une spécialisation
de l'hémisphère droit « par défaut » rejoint la suggestion de Ledoux,
Wilson et Gazzaniga (1977) et de Gazzaniga et Ledoux (1978), pour
qui la supériorité de l'hémisphère droit dans des épreuves manipulo-
spatiales ne reflète pas un style cognitif particulier, ni une spécialisation
à proprement parler, mais plutôt une incapacité de la jonction pariéto- i?. Versace el G. Tiberghien 254
temporale de l'hémisphère gauche dans ce type d'épreuves, due à la
présence du langage. 11 y aurait eu compétition synaptique entre le
langage et le manipulospatial dans l'hémisphère gauche. Mais pourquoi
cette compétition serait-elle intervenue dans le même espace synap
tique ? Pour Gazzaniga et Ledoux (1978) cela peut s'expliquer si le
langage émerge effectivement de l'usage d'instruments. Cette concep
tion de la spécialisation implique l'existence de similarités dans les
types de traitement de chaque hémisphère ; en effet, les fonctions non
verbales, si elles sont réduites dans l'hémisphère gauche du fait de la
présence du langage, n'en sont pas moins présentes (Le Doux et al, 1977).
Ainsi ces auteurs, tout comme Bradshaw et Nettleton, pensent que les
différences hémisphériques sont quantitatives plutôt que qualitatives.
Spécialisation hémisphérique ou différences intér
êt intra-hémisphériques
Pour de nombreux auteurs, il est inexact de caractériser la spéciali
sation hémisphérique par un style de traitement. Une seule dichotomie
ne peut rendre compte de tous les résultats obtenus jusqu'à ce jour.
Pour beaucoup, la dichotomie analytique/holistique est discutable,
ceci principalement pour deux raisons : tout d'abord, il semble que de
nombreux résultats aient été expliqués a posteriori par un style de trait
ement. De plus, les termes analytique et holistique n'ont jamais vraiment
été définis d'une manière suffisamment précise. Ainsi il est très difficile
de faire des prédictions concernant d'éventuelles recherches visant à
vérifier cette hypothèse. Brownell et Gardner (1981) pensent que pour
fournir des preuves du traitement holistique de l'hémisphère droit il
est nécessaire de proposer des tâches équivalentes, employant une
grande variété de matériaux linguistiques, visuospatiaux, et même
gestuels. Cependant les auteurs se demandent quels traits d'un geste ou
du langage sont analogues aux aspects gestaltistes de la musique, quels
aspects du langage sont comparables à la couleur ou à la forme. C'est
pourquoi on est obligé de donner une définition très générale, très
abstraite d'un traitement holistique, gestaltiste. Selon les auteurs, il
existerait différentes capacités accomplies préférentiellement par diff
érentes régions d'un même hémisphère. De la même manière, Bryden
et Allard (1981) déclarent « qu'il serait plus approprié de considérer
que différentes régions de l'hémisphère gauche ont des propriétés parti
culières, et que les propriétés d'une région ne sont pas forcément con-
gruentes avec celles d'une région adjacente » (p. 66).
Moscovitch (1979) présente une excellente revue critique des diff
érentes notions de spécialisation hémisphérique. Selon lui, aucune dicho
tomie ne peut, à elle seule, expliquer les différences hémisphériques.
Les principales hypothèses de Moscovitch peuvent se résumer ainsi :
— Les premiers traitements périphériques concernant l'extraction
des traits physiques des stimuli sont communs aux deux hémisphères. spécialisation hémisphérique 255 La
— Les structures où émerge l'asymétrie hémisphérique semblent se
situer au niveau des aires associatives secondaires des systèmes visuels
et auditifs. Pour la modalité tactile, d'autres informations sont néces
saires pour l' affirmer.
— A partir de ces structures, l'information est alors transmise
sériellement ou parallèlement à une variété de structures qui forment un
système fonctionnel intégré, un dans l'hémisphère droit et un dans
l'hémisphère gauche. C'est-à-dire qu'à l'intérieur de chaque hémisphère
il existe un premier groupe de structures fondamentalement différentes
dans les deux hémisphères, et dont les opérations déterminent les
aptitudes de chaque hémisphère. Associées à ce premier groupe de
structures, il existe un certain nombre de structures secondaires,
d'ordre supérieur, qui sont identiques dans les deux hémisphères ;
ces deux ensembles forment un système hautement intégré, qui, vu
dans son ensemble, est fondamentalement différent à droite et à gauche.
Ainsi, des déficits asymétriques peuvent très bien résulter de lésions
unilatérales de structures identiques dans les deux hémisphères, à cause
de leurs étroites relations avec le premier groupe de structures.
— Cette notion de système fonctionnel intégré propre à chaque
hémisphère n'implique pas l'existence d'une conception unique de spécial
isation. Les différentes structures formant ce système opèrent en étroite
relation pendant une tâche donnée, chacune y contribuant selon sa
fonction spécialisée.
Dans une première série d'expériences sur l'asymétrie perceptuelle
des visages, Moscovitch, Scullion et Christie (1976) avaient tenté de
mettre en évidence ces différentes étapes de traitement. Dans une
première expérience, les sujets devaient juger si deux visages présentés
simultanément dans un même hémichamp visuel étaient identiques ou
non. Aucune différence n'est apparue entre les deux hémisphères.
L'asymétrie hémisphérique a par contre été retrouvée lorsque les deux
visages devaient être comparés à un visage mémorisé préalablement
(expérience 2). En faisant varier l'intervalle de rétention, les auteurs ont
constaté que la supériorité de l'hémisphère droit n'apparaissait qu'à parr
tir d'un intervalle d'environ 100 ms (expérience 3) ou plutôt lorsque la
trace du visage à mémoriser était dégradée (expérience 4). On peut
remarquer que cet intervalle de 100 ms semble correspondre à la durée
de la trace visuelle « sensorielle », ou « iconique » (Coltheart, 1980),
appelée aussi « persistance visuelle » (Di Lollo, 1981).
La persistance visuelle correspondrait à la durée très brève des
premières étapes du traitement et serait le résultat d'une activité au
niveau des neurones du système visuel (Di Lollo, 1981). Conformément
aux hypothèses de Moscovitch (1979), Di Lollo (1981), dans une épreuve
de détection de points lumineux, n'a pas trouvé de différences hémisphér
Polzelj«,' iques dans la durée de la persistance visuelle. Cependant, Ft. Versace et G. Tiberghien 256
Da Polito et Hinsman (1977), en demandant aux sujets d'estimer la
durée de leurs persistances visuelles, ont constaté qu'elles semblaient
plus longues dans l'hémisphère gauche. Par contre, pour Cohen (1976),
la persistance visuelle serait plus longue dans l'hémisphère droit. Ces
résultats semblent donc peu consistants. De plus, bien souvent les
paradigmes employés ne permettent pas d'isoler les différences au
niveau sensoriel, des différences provenant d'un traitement central.
Pour Sergent (1983 i), les interprétations de Moscovitch et al.
(1976) sont discutables ; en effet, le fait de ne pas avoir trouvé de diff
érences au niveau des temps de réaction n'implique pas nécessairement
qu'un traitement similaire soit intervenu dans les deux hémisphères.
Nous voyons donc qu'il est difficile de conclure quant à une éventuelle
symétrie hémisphérique à un niveau sensoriel. Les hypothèses de Mosco
vitch (1979) demandent à être confirmées par de nouvelles recherches
n'employant que des épreuves de détection (du type de celle de Di
Lollo, 1981) et ne demandant pas l'intervention d'un traitement central.
Problèmes posés par la perception tactile et auditive
Les données apportées par la perception tactile et auditive four
nissent de nombreux arguments à rencontre des différentes dichotomies
énoncées précédemment.
La perception tactile
Par rapport à la vision, le toucher est beaucoup plus segmentable ;
le champ de fixation couvre une portion du stimulus plus petite que
pour la centration visuelle. La perception tactile est plus lente ; plus
de centrations et plus de mouvements d'exploration sont donc néces
saires. C'est pourquoi elle est considérée comme séquentielle. De plus,
il est très difficile pour le toucher de maintenir une « image » simultanée
d'un stimulus. Il s'agit plus de la somme d'éléments séparés que pour la
vision. Selon Harris et Carr (1981), « la perception tactile est donc
spatio-temporelle, et demande l'intégration de points séparés dans le
temps et l'espace » (p. 71). Cette intégration semble particulièrement
difficile pour le toucher car l'information parvient d'une manière discon
tinue, contrairement à la vision où la perception est continue. Etant
donné les propriétés séquentielles, segmentables de la perception
tactile, il est surprenant de constater une supériorité de l'hémisphère
droit dans la majorité des épreuves testant les capacités des deux mains.
Pour Harris et Carr (1981), les capacités holistiques de
droit lui permettent de compenser les limitations inhérentes à la per
ception tactile. Pour d'autres auteurs (par ex. Carmon, 1981), le fait
que le toucher soit séquentiel n'implique pas une supériorité de l'hémi
sphère gauche car les informations perçues successivement doivent être
intégrées dans un percept global. Mais cette affirmation devra être

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