Structures de l'agriculture musulmane en Algérie à la veille de l'insurrection (Deuxième article) - article ; n°4 ; vol.1, pg 43-57

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Méditerranée - Année 1960 - Volume 1 - Numéro 4 - Pages 43-57
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Publié le : vendredi 1 janvier 1960
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H. Isnard
Structures de l'agriculture musulmane en Algérie à la veille de
l'insurrection (Deuxième article)
In: Méditerranée, 1e année, N°4, 1960. pp. 43-57.
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Isnard H. Structures de l'agriculture musulmane en Algérie à la veille de l'insurrection (Deuxième article). In: Méditerranée, 1e
année, N°4, 1960. pp. 43-57.
doi : 10.3406/medit.1960.994
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/medit_0025-8296_1960_num_1_4_994STRUCTURES
DE L'AGRICULTURE MUSULMANE
EN ALGÉRIE
A LA VEILLE DE L'INSURRECTION
(deuxième article)
Utilisant les données statistiques du Recensement de 1950-1951,
nous avons dans un premier article *, dégagé certaines caractéristiques
structurelles de l'agriculture musulmane en Algérie. Nous voudrions
ici analyser comment ces caractéristiques se répartissent dans l'espace
géographique, quelles en sont les variations régionales.
Les structures agricoles régionales.
D'Est en Ouest.
Une première remarque : le nombre des exploitations agricoles
musulmanes et la superficie qu'elles couvrent, diminuent rapidement
de l'Est à l'Ouest :
Superficie des exploitations
Départements Exploitations musulmanes musulmanes
Nombre % du total en ha % du total
Constantine . . 233165 37,0 3 396 640 46,2
Alger 33,2 209 457 2 105 742 28,6
Oran 100 688 15,9 1628821 22,2
(1) Méditerranée N° 2-3, avril-septembre 1960. 44 H. ISNARD
Au contraire, nous l'avons vu 2, la colonisation croît en vigueur
de l'Est à l'Ouest : elle a laissé aux fellahs 80,7 % de la superficie
totale des terres exploitées dans le département de Constantine,
79,5 % dans le département d'Alger et seulement 54,5 % dans le
département d'Oran où son dynamisme atteint son maximum.
Pour trouver une explication à cette dialectique3, considérons
les choses de plus près. Au sein de ces ensembles géographiques
complexes que constituent les anciens départements algériens, une loi
semble présider à la répartition régionale de l'agriculture européenne
et de l'agriculture indigène : c'est une loi économique. L'agriculture
européenne fondée essentiellement sur la recherche du profit monét
aire, a constitué son système de cultures avec de riches produits
d'exportation : Vigne, arbres fruitiers, légumes de primeur pour
lesquels elle s'est efforcé d'acquérir les terres capables de donner les
plus hauts rendements. Elle a donc recherché les plaines, les plateaux,
les coteaux fertiles et chauds, abandonnant à l'agriculteur indigène
les montagnes boisées et les bassins intérieurs qu'atteignent de fortes
gelées tardives.
Après une période de tâtonnements, de réajustements, cette loca
lisation s'est réalisée sans aboutir toutefois à un partage territorial
nettement tranché entre les deux agricultures. C'est que l'évolution
en a été arrêtée par la stagnation relative dans laquelle la coloni
sation est entrée depuis la crise de 1930. D'autre part, la viticulture a
pu trouver en altitude des combinaisons locales de sol et de climat qui
lui étaient très favorables.
Ces réserves faites, il reste que la répartition des deux agricul
tures obéit aux conditions géographiques que nous avons précédem
ment analysées. A l'Est, dans les deux arrondissements montagnards
de Tizi-Ouzou et de Bougie qui coïncident avec la Grande et la Petite
Kabylies, les indigènes détiennent respectivement 92 et 90,9 % de la
surface des exploitations, tandis que dans les arrondissements de
Bône et de Philippeville centrés autour de vastes plaines littorales,
leurs pourcentages tombent respectivement à 52,7 et 50 % du total.
Mais, il remonte à plus de 80 % dans l'arrondissement de Constantine
(2) Structures de la colonisation agricole en Algérie à la veille de l'insurrection.
Bulletin de géographie d'Aix-Marseille, N° 4, 1958.
(3) Voir notamment Vigne et structures en Algérie. Diogène N° 27, 1959. l'agriculture musulmane en 1951 45
composé en grande partie de hautes plaines à céréales et élevage
extensifs.
A l'Ouest, en Oranie, ce sont les arrondissements coïncidant avec
les plus grands développements de plaines qui portent les plus faibles
pourcentages de terres exploitées par les indigènes : 38,2 % dans
l'arrondissement de Sidi-bel-Abbès; 35,5 % dans celui d'Oran.
Ainsi l'Algérie orientale constituée en bordure de la mer par un
haut bourrelet montagneux, humide et forestier et, en arrière-pays,
par des bassins froids jusqu'au cœur du printemps, ne laissait guère
de prise à l'agriculture spéculative. Celle-ci, au contraire, trouvait
ses terres d'élection dans les plaines en couloirs de l'Algérie occident
ale qui restent chaudes jusqu'aux confins de la steppe. On peut
donc dire que les deux agricultures en présence ont leur domaine
propre : l'indigène à l'Est, la coloniale à l'Ouest. C'est bien ce que
traduit le tableau suivant dans la sécheresse de ses chiffres.
Constantme Oran
% du total des exploitations musul
manes 37,0 15,9
Agriculture % de la superficie des exploitations
46,2 22,2 musulmane musulmanes
% de la superficie totale des exploi
tations (musulmanes et européenn
54,5 es) 80,7
% du total des exploitations euro
péennes 17,0 42,6
Agriculture % de la superficie des exploitations
européenne européennes 29,7 49,7
% de la superficie totale des exploi
tations (européennes et musul
manes 19,3 45,5
La ségrégation géographique de l'agriculture algérienne est en
partie responsable de la stagnation sinon de la dégradation de
l'agriculture musulmane. Mêlés aux colons, les indigènes ont fait
preuve de leur aptitude à pratiquer les cultures monétaires, même la
vigne malgré les prescriptions coraniques : il n'est, pour s'en con
vaincre que de feuilleter les listes de déclarants de récoltes de vin 46 H. ISNARD
dans maints villages d'Oranie. Mais isolés, les fellahs se contentent
de cultiver pour vivre.
Partout, ils demandent à la terre de leur procurer tout
ce qui est nécessaire à leur subsistance, sans tenir grand
compte des autres possibilités offertes par le milieu naturel.
A la spécialisation de l'agriculture européenne s'oppose l'uniformité
de l'agriculture musulmane. De l'Est à l'Ouest, même système de
cultures. En dépit des différences de relief, de sol, de climat, c'est aux
céréales et à l'élevage vivriers que va la meilleure part des exploi
tations.
Structure agricole
% de la superficie des exploitations musulmanes
Constantine Alger Oran
34,4 Céréales 46,7 45,0
Jachères 27,7 20,4 32,0
Total : céréales 74,4 54,8 77,0
Cultures fourragères 0,1 0,5 0,1
Prairies 0,3 0,1 0
Pacages 16,4 27,7 12,9
Total : élevage 16,8 28,3 13,0
Total : céréales, élevage 91,2 83,1 90,0
Autres cultures :
Légumes secs 1,5 1,9 1,5
Cultures industrielles 0,6 0,4 0,1 maraîchères 0,5 0,7 0,3
0,2 Vigne 0 2,1
Cultures fruitières 1,2 3,1 0,3
Total 3,8 6,3 4,3
La vieille association méditerranéeenne céréales-élevage, sous sa
forme extensive de jachères et de parcours couvre de 80 à 90 % de
l'ensemble des exploitations. Nous noterons cependant que c'est le
département de Constantine qui y consacre le plus fort pourcentage :
91,2 %; c'est lui qui possède la majeure partie, plus de la moitié, du
bétail élevé par les indigènes : l'agriculture musulmane en 1951 47
répartition du betail possede par les musulmans
Constantine Alger Oran
Bovins 53,0 29,3 15,6
Ovins 49,4 19,2 18,9
Caprins 56,7 21,0 12,9
Ces observations confirment notre remarque qui voit dans
l'Algérie orientale, le domaine par excellence de l'agriculture musul
mane traditionnelle. Nous ajouterons que, comme il fallait s'y
attendre, l'importance relative du troupeau diminue de l'Est à l'Ouest,
plus rapidement pour les bovins que pour les ovins mieux adaptés à
la sécheresse qui croît dans la même direction.
Un examen plus serré de la structure agricole fait apparaître
quelques particularités régionales : par exemple, les cultures frui
tières prennent une certaine extension dans les départements de
Constantine et d'Alger. Les Kabylies portent, en effet, de grandes
plantations de figuiers et d'oliviers dont les récoltes entrent dans
l'alimentation quotidienne des montagnards berbères. L'originalité
de l'Oranie musulmane, ce sont ses vignobles qui couvraient en 1951
près de 36 000 hectares, représentant plus de 2 % de la superficie des
exploitations : rien n'illustre mieux, répétons-le, combien un contact
plus étroit entre colons et musulmans eût facilité une modernisation
de l'agriculture autochtone.
Mais ce sont là des différences de détail entre les trois grandes
unités administratives constituant l'Algérie du Nord.
*
Du Nord au Sud.
On sait que la division géographique fondamentale du pays est
faite de compartiments climato-botaniques parallèles à la côte, éche
lonnés de la mer vers l'intérieur. On pouvait se demander dans quelle
mesure ils correspondent vraiment à autant de zones agricoles
distinctes.
Pour répondre à cette question, nous avons établi une carte des
systèmes musulmans de cultures, en pointant les pourcentages de la
surface totale des exploitations revenant à l'association céréales-
élevage4. Cette distribution géographique donne une carte très
cohérente où s'individualisent plusieurs zones.
(4) Céréales : emblavures et jachères ; élevage : cultures fourragères, prairies
naturelles et pacages. DE CULTURES ET D'ELEVAGE DES EXPLOITATIONS MUSULMANES EN ALGERIE. SYSTEMES
Il — Bois et Forêts 111111 III I II consacrés 60 à 75 % à l'association de la surface extensive des exploitations céréales-élevage. musulmanes Chaque lettre F — Cultures fruitières représente 2 % I — industrielles de la superficie de 75 à 90 %. M — maraîchères des exploitations S — Légumes secs musulmanes plus de 90 % . V — Vigne l'agriculture musulmane en 1951 49
D'abord une zone maritime groupant les régions côtières et les
légions sublittorales. Elle est caractérisée par des pourcentages de
céréales-élevage compris entre 60 et 90 % : il y a donc place pour
d'autres cultures. Cependant, il y a lieu d'y distinguer deux compart
iments, de part et d'autre d'Alger.
Le compartiment oriental, le plus humide, porte des forêts dont
des parcelles sont incorporées dans les propriétés individuelles. On y
consacre à l'association céréales-élevage, des pourcentages compris
entre 60 et 75 %, les plus faibles de toute l'Algérie. Au centre, le
bourrelet montagneux des Kabylies donne aux cultures fruitières de
figuiers et d'oliviers une certaine importance : 11,2 % de la surface
des exploitations dans la Petite Kabylie; 21,5 % dans la Grande
Kabylie. Aux deux extrémités, dans les basses plaines sublittorales,
les fellahs, en contact avec les colons, ont introduit des récoltes
monétaires dans leurs systèmes de cultures : tabac et coton dans la
plaine de Bône; cultures maraîchères et orangeraies dans la vallée du
Safsaf, à l'Est; tabac, légumes de primeur, agrumes, vigne, dans la
plaine de la Mitidja, les plateaux du Sahel, à l'Ouest.
Le compartiment occidental réserve aux emblavures et à l'él
evage, dans ses plaines et ses montagnes sèches, des pourcentages plus
élevés, entre 75 et 90 % du total des terres. Ce n'est que dans la
partie centrale correspondant aux plateaux gréseux de Mostaganem
et aux basses plaines sublittorales d'Oran que les indigènes, à l'imi
tation ou plutôt à l'instigation des colons 5 ont ajouté à leurs product
ions vivrières, des plantations de vignes : celles-ci y couvrent près de
30 000 hectares, près des 3/4 du total exploité en Algérie par les
musulmans.
La zone centrale se définit comme un vaste ensemble qui accorde
le taux le plus élevé à la culture des céréales et à l'élevage extensifs,
plus de 90 % des terres exploitées par les musulmans, avec un maxi
mum de 96,3 % dans l'arrondissement de Sétif. Elle réunit des régions
telliennes : Hautes Plaines du Constantinois, Monts du Titteri, Pla
teaux du Sersou, Hautes Plaines de Mascara et de Sidi-bel-Abbès, et
des régions steppiques appartenant déjà aux Hauts Plateaux, c'est-à-
dire un large territoire compris entre les isohyètes 400 à 200 mm où
(5) H. Isnard ; Les caractères originaux du vignoble oranais. Les Cahiers d'Outre-
Mer, T. X, 1957. 50 H. ISNARD
une importante fraction des précipitations, plus du tiers du total
annuel, survient en saison chaude, printemps-été, favorisant ainsi le
développement des plantes herbacées 6.
Très secondaires, on le conçoit, sont les autres cultures : légumes
secs (fèves et lentilles) à l'Est; plantations de vignes, à l'Ouest dans la
plaine d'Eghris.
Une question se pose : des deux éléments associés dans le mode
d'utilisation des sols : culture des céréales et élevage, quel est le plus
important ? La superficie des terres vouées à l'élevage ne dépasse
celle des emblavures que dans un très petit nombre de régions : les
communes mixtes d'Aflou, de Bou Saada et de Sidi Aïssa, par
exemple. Mais il faut rappeler ici qu'en dehors des exploitations indi
viduelles, il existe des étendues appartenant aux collectivités. Or,
ces étendues couvrent une proportion considérable du territoire
algérien, croissant rapidement de l'Est à l'Ouest, à mesure que s'accuse
la sécheresse climatique.
Pacages et parcours recensés
en dehors des exploitations individuelles
Oran Alger Constantine Total
en hectares 2 259 583 1328164 159 691 3 747 438
Le sud des départements d'Oran et d'Alger s'étalent largement
dans les Hauts Plateaux steppiques; à l'est, le Tell constantinois entre
presque en contact direct avec le désert.
Ainsi, l'élevage extensif dispose dans la zone centrale d'immenses
parcours : c'est le domaine par excellence du nomadisme pastoral.
A mesure qu'on pénètre plus avant dans le Sud de plus en plus
aride, la propriété foncière individuelle occupe de moins en moins de
place.
Dans la zone intérieure (Territoires du Sud), les exploitations
agricoles sont perdues en oasis au milieu des solitudes désertiques. On
en compte seulement 87 422 couvrant 217 964 hectares, soit, respectiv
ement 13,9 % du nombre et 3 % de la superficie, attribués aux musul
mans.
(6) H. Isnard ; Répartition saisonnière des pluies en Algérie. Annales de Géograp
hie, novembre-décembre 1950. l'agriculture musulmane en 1951 51
L'agriculture se localise nécessairement sur les terres inondées
par les crues ou irriguées par des puits et des sources : elle donne
ici aussi la prépondérance au système céréales-élevage qui occupe
81,6 % des exploitations (respectivement 61,0 et 20,6 %). Mais une
autre richesse agricole est constituée par les palmeraie- qui, sur
palmiers recensés. La zone intérieure, aride sur toute sa surface, est
traditionnellement terre de nomadisme pastoral; mais elle détient
une part relativement peu importante du troupeau algérien : peu de
bœufs (2,1 % du total), surtout des caprins (9,4 %) et des ovins
(12,5 %). Ceux-ci paissent dans leurs déplacements des parcours
recensés en dehors des exploitations, d'une étendue dépassant 155
millions d'hectares.
Ainsi, en dépit des conditions géographiques diversifiées dont
l'agriculture coloniale a pu tirer le meilleur parti, des montagnes
kabyles aux oasis, en passant par les plaines sèches de l'Oranie, le
système vivrier associant la culture des céréales sur jachères et
l'élevage extensif, reste le fond même de l'agriculture musulmane.
Les structures foncières régionales.
Nous connaissons déjà la structure foncière de l'ensemble de
l'agriculture musulmane ; il s'agit d'établir ici si elle présente des
variations régionales notables.
D'Est en Ouest
en % Constantine Alger Orai
moins nombre 5,4 14,8 4,4
de surface 0,1 0,7 0,1
1 ha Petite
exploitation de 1 ha
à moins nombre 52,7 56,5 58,8
de 10 ha surface 16,5 22,2 14,1
de 10 ha
à moins nombre 32,7 23,4 37,0
de 50 ha surface 44,1 43,0 43,1 Moyenne
exploitation de 50 ha
à moins nombre 3,7 1,9 3,8
de 100 ha surface 16,9 15,7 12,1
Grande 100 ha nombre 1,7 1,1 2,1
exploitation et plus surface 22,4 22,0 27,0

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