Structures textuelles et niveaux d'expertise - article ; n°4 ; vol.97, pg 611-639

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L'année psychologique - Année 1997 - Volume 97 - Numéro 4 - Pages 611-639
Résumé
Le but de cette expérience est de montrer qu'il existe un effet différentiel de deux types de structures textuelles (causale et téléologique) sur la mémorisation et la compréhension de textes par des sujets novices, intermédiaires et experts dans un domaine décrivant trois procédures du logiciel de traitement de texte Microsoft Word. Les résultats indiquent que les performances des experts sont supérieures à celles des intermédiaires et des novices sauf dans l'épreuve de rappel indicé et que cet effet dépend de la structure sémantique des textes. Ils montrent l'existence d'un effet intermédiaire dans le rappel du texte causal et renforcent la nécessité d'étudier la représentation construite en interaction avec les connaissances initiales.
Mots-clés : apprentissage, connaissance initiale, effet intermédiaire, structures textuelles.
Summary: Text structures and prior knowledge
The purpose of this experiment was to show a differential effect of two types of textual structures (causal and teleological) on text comprehension with subjects of different levels of expertise (novices, intermediates and experts) in a domain describing three functions of the text-editor «Microsoft Word». We assumed an interaction between text structure and prior knowledge. Experts performed better than the two other levels of expertise, with the exception of cued recall, and this effect depended on the semantic text structure. Additionally, the results showed the existence of an intermediate effect in the recall of the causal text and emphazised the necessity to study the representation elaborated in relation with learners' prior knowledge.
Key word: learning, prior knowledge, intermediate effect, text structures.
29 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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S. Caillies
I. Tapiero
Structures textuelles et niveaux d'expertise
In: L'année psychologique. 1997 vol. 97, n°4. pp. 611-639.
Résumé
Le but de cette expérience est de montrer qu'il existe un effet différentiel de deux types de structures textuelles (causale et
téléologique) sur la mémorisation et la compréhension de textes par des sujets novices, intermédiaires et experts dans un
domaine décrivant trois procédures du logiciel de traitement de texte Microsoft Word. Les résultats indiquent que les
performances des experts sont supérieures à celles des intermédiaires et des novices sauf dans l'épreuve de rappel indicé et
que cet effet dépend de la structure sémantique des textes. Ils montrent l'existence d'un effet intermédiaire dans le rappel du
texte causal et renforcent la nécessité d'étudier la représentation construite en interaction avec les connaissances initiales.
Mots-clés : apprentissage, connaissance initiale, effet intermédiaire, structures textuelles.
Abstract
Summary: Text structures and prior knowledge
The purpose of this experiment was to show a differential effect of two types of textual structures (causal and teleological) on text
comprehension with subjects of different levels of expertise (novices, intermediates and experts) in a domain describing three
functions of the text-editor «Microsoft Word». We assumed an interaction between text structure and prior knowledge. Experts
performed better than the two other levels of expertise, with the exception of cued recall, and this effect depended on the
semantic text structure. Additionally, the results showed the existence of an intermediate effect in the recall of the causal text and
emphazised the necessity to study the representation elaborated in relation with learners' prior knowledge.
Key word: learning, prior knowledge, intermediate effect, text structures.
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Caillies S., Tapiero I. Structures textuelles et niveaux d'expertise. In: L'année psychologique. 1997 vol. 97, n°4. pp. 611-639.
doi : 10.3406/psy.1997.28984
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1997_num_97_4_28984L'Année psychologique, 1997, 97, 611-639
Équipe Textima CNRS
Université de Provence1 *
Département de Psychologie cognitive de Lyon IP * *
STRUCTURES TEXTUELLES
ET NIVEAUX D'EXPERTISE
par Stéphanie CAILLIES* et Isabelle TAPIERO**
SUMMARY : Text structures and prior knowledge
The purpose of this experiment was to show a differential effect of two
types of textual structures (causal and teleological) on text comprehension with
subjects of different levels of expertise (novices, intermediates and experts) in
a domain describing three functions of the text-editor «Microsoft Word». We
assumed an interaction between text structure and prior knowledge. Experts
performed better than the two other levels of expertise, with the exception of
cued recall, and this effect depended on the semantic text structure.
Additionally, the results showed the existence of an intermediate effect in the
recall of the causal text and emphazised the necessity to study the
representation elaborated in relation with learners' prior knowledge.
Key word: learning, prior knowledge, intermediate effect, text structures.
1. INTRODUCTION
Le travail que nous présentons ici s'inscrit dans le cadre de
travaux récents en psychologie cognitive sur la mémorisation et
la compréhension de textes. Notre objectif est double : d'une
1. CREPCO, UMR6561 CNRS, 29, av. R.-Schuman, 13621 Aix-en-Provence,
cedex 1.
2. Laboratoire de Psychologie cognitive EA 1997, Université Lyon II,
5, av. Pierre Mendès-France, CP 11, 69676 Bron Cedex. 612 Stéphanie Caillies et Isabelle Tapiero
part, nous étudions l'effet de la structure sémantique des textes
(causale versus téléologique) sur les représentations mentales de
lecteurs de niveaux d'expertise différents (novices, interméd
iaires et experts) et, d'autre part, nous proposons d'apporter
des précisions sur la transition Novice- Expert en étudiant les
niveaux intermédiaires. Nous nous appuyons principalement sur
le modèle de compréhension de van Dijk et Kintsch (1983) et
sur la formalisation en systèmes de Denhière et Baudet (1992).
Le modèle de van Dijk et Kintsch (1983) prévoit la construction
de trois niveaux de représentation du discours (Fletcher et
Chrysler, 1990 ; Tapiero, 1991) : la structure de surface, la
microstructure et la macrostructure, et le modèle de situation.
La structure de surface correspond au niveau de représentation
de la surface des mots, les informations littérales du texte. La et la macrostructure correspondent à deux
niveaux d'organisation de la signification et à deux niveaux de
traitement : le micro-traitement qui consiste en la construction
d'une représentation propositionnelle des phrases du texte, et le
macro-traitement qui consiste schématiquement en la construc
tion d'un résumé. Le niveau du modèle de situation correspond
à la de ce que l'individu a appris du texte, déta
chée de la structure textuelle et intégrée à ses connaissances.
Plus précisément, van Dijk et Kintsch (1983) définissent un
modèle de situation comme étant une représentation cognitive
de faits (i.e., événements, états, actions et individus) auxquels
réfère le texte. Dans ce cadre, les connaissances du lecteur sur le
domaine à acquérir sont un facteur important en vue de la cons
truction de la signification et de l'interprétation des informat
ions textuelles. En effet, de nombreux travaux montrent que si
tous les lecteurs sont capables de développer une structure pro
positionnelle appropriée du texte, seuls certains élaborent un
modèle de situation adéquat. En particulier, les connaissances
que les lecteurs ont sur le domaine auquel réfère le texte influen
ceraient la construction du modèle de situation. Ainsi, un sujet
expert développera un modèle de la situation évoquée par le
texte approprié et élaboré, alors qu'un sujet novice développera
un modèle appauvri (Fincher- Kiefer, Post, Greene et Voss,
1988 ; Kintsch, Welsch, Schmalhofer et Zimny, 1990).
La formalisation en systèmes proposée par Denhière et
Baudet (1992) s'inscrit dans la lignée des travaux en sémant
ique cognitive qui définit les événements, les actions, les états Structures textuelles et niveaux d'expertise 613
et les individus comme étant des invariants cognitifs des
modèles de situation. Elle se propose d'isoler ces invariants et
de fournir une description des catégories conceptuelles fonda
mentales qui structurent les représentations mentales et li
nguistiques en états, événements et actions (Baudet, 1990).
Pour caractériser les modèles mentaux, Denhière et Baud
et (1992) proposent de mettre en relation cette description
avec les deux niveaux qui organisent la structure sémantique
des textes, i.e., la micro structure et la macrostructure prévues
par le modèle de van Dijk et Kintsch (1983). Ils postulent que
l'individu catégorise la signification de chaque prédication de
façon à construire pas à pas la micro structure de sa représen
tation : construction des représentations des états, des événe
ments, des actions complexes du monde représentées par le
texte et des relations de cohérence locale (rela
tions temporelles et causales). Il construit la macrostructure de
sa représentation en restructurant la microstructure (structure
causale) en une structure hiérarchique appelée structure téléo-
logique (Baudet et Denhière, 1991). Cette mise en relation a
conduit Denhière et Baudet (1992) à formaliser les domaines
de connaissances ainsi que les représentations mentales et tex
tuelles en terme de systèmes. Trois types de systèmes sont
envisagés : 1 / le système d'état relationnel, les individus
reliés par des relations statives ; 2 / le système transformation-
nel, les états, événements et actions du sont reliés par
des relations causales ; 3 / le système téléologique, les états,
événements et actions sont reliés par des relations en but/sous-
buts.
Cette formalisation permet une double description des
domaines de connaissances, de leurs représentations mentales et
textuelles. Elle permet d'une part, une description de la micro
structure définissant les états en termes de configurations de
couples attribut-valeur et de relations statives entre individus,
définissant les séquences de modifications d'états en termes de
« graphes temporels » et de « chemin causal » et d'autre part,
une description de la macrostructure qui permet une organisa
tion de la première en une structure hiérarchique de sous-sys
tèmes utilisant les relations méréologiques (i.e., relations de type
partie de). De cette double description découle la possibilité de
construire au moins deux types de textes décrivant, soit l'util
isation d'un système fonctionnel dont la description est consti- Stéphanie Caillies et Isabelle Tapiero 614
tuée d'unités — états, événements et actions — pouvant être
reliées causalement ou en but/sous-buts, soit l'utilisation d'un
système intentionnel, lorsque ces unités fonctionnelles sont
dotées d'intentionnalité.
Cette notion de système a été validée expérimentalement.
Baudet et Denhière (1991) ont étudié la structure de la représen
tation mentale d'un système fonctionnel complexe à partir de
textes et d'illustrations, le système de démarrage d'une automob
ile, chez des novices et des experts du domaine. L'analyse fonc
tionnelle de cet objet technique consiste à décrire les unités com
posantes du système (i.e., individus, états, événements et
actions), les relations existant entre ces unités en termes de che
min causal (sous-systèmes adjacents reliés par des relations tem-
poro-causales), et à effectuer une description téléologique du
système reliés par des relations en but/sous-
buts). Les résultats ont montré que l'apprentissage du système à
partir de textes est une activité finalisée par la construction
d'une signification cohérente homologue de la représentation en
système : le groupe débutant n'a pas différencié le système des
systèmes adjacents, le groupe de connaissances élevées a cons
truit une représentation organisée en système et sous-systèmes
reliés entre eux. Jhean-Larose (1991) a également étudié les
effets de la structure sémantique textuelle — telle qu'elle est
déterminée par l'analyse en système - sur la compréhension et
l'apprentissage de ce système de démarrage chez des sujets
novices, intermédiaires et experts. Elle a construit deux textes
d'apprentissage présentant les mêmes états, événements et
actions du système, mais différant par leurs caractéristiques de
cohérence déterminées par l'analyse du domaine en système
fonctionnel. Les trois groupes de sujets lisaient un des deux
types de texte (causal et téléologique) puis effectuaient une
épreuve de rappel libre. Les résultats obtenus indiquent un effet
différentiel de la structure sémantique des textes sur la compré
hension et l'apprentissage des lecteurs en fonction de leurs
connaissances initiales sur le domaine. Les performances de rap
pel des sujets intermédiaires et experts sont supérieures à celles
des sujets novices, mais diffèrent au niveau de la cohérence
sémantique établie entre les informations puisque les experts
ont des résultats supérieurs après la lecture du texte téléologique
et les intermédiaires ont des résultats supérieurs après la lecture
du texte causal. Structures textuelles et niveaux d'expertise 615
Adoptant cette formalisation, nous avons construit deux
types de textes décrivant l'utilisation d'un système fonctionnel
différent de celui utilisé par Baudet et Denhière (1991) et par
Jhean-Larose (1991) : le logiciel de traitement de texte Microsoft
Word. Chacun des deux textes était caractérisé par sa cohérence
sémantique : locale, pour le texte à cohérence causale (système
transformationnel) et globale, pour le texte à cohérence téléolo-
gique (système téléologique). Ces deux formes de cohérence
déterminent les caractéristiques des représentations mentales
élaborées par les apprenants à la lecture de ces textes.
La présente expérience a donc pour premier objectif de mont
rer que la structure sémantique des textes est un des facteurs
déterminants de la représentation mentale des lecteurs cons
truite au cours de la lecture (Baudet et Denhière, 1991 ; Jhean-
Larose, 1991). Elle veut montrer qu'il existe un effet différentiel
de deux types de structures textuelles (causale versus téléolo
gique) sur la mémorisation et la compréhension d'un système
fonctionnel par des sujets de niveaux d'expertise différents :
novices, intermédiaires et experts. La cohérence sémantique
téléologique, homologue de la représentation de l'expert, qui se
caractérise par une structuration de ses représentations en un
système fonctionnel autonome formé de sous-systèmes reliés
entre eux par des relations en but/sous-buts, devrait faciliter la
compréhension des sujets avec un haut niveau de connaissances
(Baudet et Denhière, 1991 ; Jhean-Larose, 1991). Par contre,
elle ne devrait pas favoriser celle des sujets novices qui construi
sent la signification en établissant des relations temporelles et
causales entre les différentes unités textuelles (Caillies, 1993).
Enfin, nous supposons que les intermédiaires ont des structures
de connaissances plus proches de celles des novices que de
celles des experts, et que leurs représentations connaissent un
début de hiérarchisation en but/sous-buts ce qui leur permet
d'intégrer plus facilement les informations du texte téléologique
que les novices.
Notre second objectif est d'apporter des précisions sur la
transition Novice-Expert en étudiant l'organisation des connais
sances des sujets intermédiaires. Bien que la plupart des études
contrastent des experts à des novices (Chiesi, Spilich et Voss,
1979 ; Deschênes, 1988 ; Tapiero, 1992), l'expertise doit être vue
comme un continuum et seule l'étude des niveaux interméd
iaires nous permettra de comprendre comment un sujet 616 Stéphanie Caillies et Isabelle Tapiero
apprend et devient expert. Constater que les sujets experts ont
des performances supérieures à celles des sujets novices lors de la
lecture de textes nous éclaire peu sur l'évolution des structures
de connaissances. L'ajout de ce niveau intermédiaire nous per
mettra donc de comparer les structures de connaissances des
trois groupes de sujets et ainsi de mieux comprendre leur évolu
tion. Patel et Groen (1991, a, 6) et Schmidt et Boshuizen (1993)
se sont intéressés aux niveaux intermédiaires dans le domaine de
l'expertise médicale. Ils ont mis en évidence un résultat contre-
intuitif appelé « effet intermédiaire » qui montre que des sujets
intermédiaires rappellent plus d'informations sur un cas clinique
que des sujets experts. Schmidt et Bozhuizen (1993) interprè
tent ce résultat comme le fait que les sujets experts utilisent un
mode d'encapsulation des connaissances, les propositions de
détail activées lors de la compréhension devenant encapsulées
dans des concepts de haute généralité. Patel et Groen (1991 a, b)
suggèrent que les experts relèvent les informations pertinentes
en s'aidant de la macrostructure. Cet « effet intermédiaire »
n'ayant été observé que dans peu de domaines, nous resterons
prudentes mais il nous semble que l'étude de ce niveau nous per
mettra d'apporter des précisions sur l'acquisition et la maîtrise
de la structure téléologique. Enfin, les travaux de Potts (Potts
et Peterson, 1985 ; Potts, St John, et Kirson, 1989) suggèrent
deux processus distincts de compartimentalisation et d'incorpo
ration des connaissances dans les représentations des lecteurs.
L'étude de trois niveaux d'expertise en référence à l'apprentis
sage d'un domaine spécifique nous permettra d'émettre des
hypothèses sur ces processus d'intégration mis en évidence par
des différences dans les performances observées. Une hypothèse
probable est que la nature de l'intégration de connaissances nou
velles peut être fonction du niveau initial de du
sujet. Ainsi, un novice ayant peu de sur un
domaine tendra à compartimentaliser les informations apprises
par rapport à un expert qui, de par sa maîtrise du domaine,
incorporera les informations nouvelles à ses propres connais
sances. Les performances à des épreuves évaluant la récupéra
tion des informations en mémoire nous renseigneront sur ce
point. Nous étudierons ainsi en sortie : la récupération de l'info
rmation stockée en mémoire par des épreuves de rappel indicé et
de reconnaissance, et en entrée : le rôle des connaissances ini
tiales sur la lecture. textuelles et niveaux d'expertise 617 Structures
2. HYPOTHESES
Nous prédisons un effet de l'expertise des sujets quelque soit la
tâche (Hl). Les experts auront des performances de lecture, de
rappel indicé et de reconnaissance supérieures à celles des autres
sujets et les intermédiaires auront des supérieures à
celles des novices. En effet, plus un lecteur a de connaissances en
relation avec les informations textuelles et plus il est susceptible
d'élaborer un modèle approprié à la situation évoquée par le texte.
La construction de ce modèle facilitera l'intégration des informat
ions nouvelles aux connaissances préexistantes en mémoire des
sujets et leur permettra de se détacher de la structure sémantique
textuelle. De plus, en supposant que les experts ont incorporé les
informations nouvelles à leurs propres connaissances du domaine,
ces devraient être plus facilement accessibles quelle
que soit la tâche proposée. Enfin, la quantité de connaissances des
experts sur le domaine à acquérir leur permettra d'adapter les
contraintes des différentes tâches à réaliser à leur processus d'inté
gration. Ceci conduira pour les experts à : (i) des temps de lecture
plus courts par rapport aux intermédiaires et novices ; (ii) l'élabo
ration de structures de récupération efficaces de l'information
conduisant à une plus grande proportion d'informations rappel
ées. De plus, nous prédisons des performances globales de recon
naissance supérieures par rapport aux deux autres groupes du fait
même que les experts seront plus enclins à adapter la situation
d'apprentissage aux buts spécifiques de la tâche à réaliser, la
consigne initiale mentionnant explicitement une tâche de recon
naissance d'énoncés, et ceci bien qu'ils aient tendance à se déta
cher de la structure textuelle. Nous formulons une hypothèse d'in
teraction entre les facteurs Connaissances initiales et Structure
textuelle. Nous supposons que les experts ont une représentation
mentale homologue de la structure téléologique et que les sujets
non experts (novices et intermédiaires) ont une
homologue de la structure causale (H2). De plus, si la maîtrise de
la structure causale est une condition nécessaire à la de la téléologique, alors nous observerons une plus grande dif
férence de performances entre le texte causal et le texte téléolo
gique pour les sujets novices et intermédiaires que pour les sujets
experts. 618 Stéphanie Caillies et Isabelle Tapiero
Attribuer de l'importance à des énoncés est révélateur d'une
plus ou moins grande capacité des sujets à relever les informat
ions importantes du texte lu. Nous formulons l'hypothèse d'un
effet de niveau sur les temps de lecture des sujets et sur le rappel
(Pynte et Denhière, 1982) (H3). Conformément à certains résul
tats déjà obtenus avec des textes explicatifs (Tapiero, 1992),
nous prédisons des temps de lecture plus longs pour les énoncés
jugés peu importants que pour les autres énoncés. Pour le rap
pel, les énoncés importants seront mieux rappelés que les autres
énoncés. De plus, nous supposons un effet de niveau plus mar
qué chez les sujets experts que chez les sujets avec peu de
connaissances (interaction Connaissances * Importance).
Nous émettons l'hypothèse d'un effet de l'indice de rappel
sur les performances de rappel des sujets. Les informations
microstructurelles étant de meilleurs indices de récupération que
les indices de niveaux supérieurs (Denhière, 1985 ; Baudet,
1988), nous supposons une proportion de propositions rappelées
supérieure dans les protocoles des sujets affectés au rappel indicé
sur la microstructure que dans les protocoles des sujets affectés
au rappel indicé sur la macrostructure (H4). En relation avec
cette hypothèse, nous prédisons une interaction entre les fac
teurs Rappels et Textes : la différence entre le rappel des textes
causal et téléologique sera plus importante pour l'indice corre
spondant aux informations microstructurelles que pour l'indice
correspondant aux macrostructurelles, ce dernier
ne facilitant pas la récupération des informations subordonnées
à la macrostructure pour le texte causal.
Enfin nous faisons l'hypothèse que les sujets construisent au
cours de la lecture différents niveaux de représentation (van
Dijk et Kintsch, 1983). Au niveau de surface, un texte est carac
térisé par les mots et les phrases exactes qu'il contient. Au
second niveau, le contenu sémantique du texte est représenté
(micro- et macrostructure). Au niveau du modèle de situation, le
lecteur se construit une représentation de la situation décrite par
le texte, détachée de la structure textuelle et intégrée à ses pro
pres connaissances. Ces niveaux ainsi que leur trace en mémoire
peuvent être étudiés dans des épreuves de reconnaissance (Flet
cher et Chrysler, 1990; Schmalhofer et Glavanov, 1986;
Tapiero, 1992 ; Tapiero et Denhière, 1995). Nous prédisons
qu'en fonction du niveau auquel un énoncé est représenté, il sera
plus ou moins bien reconnu. Ainsi, les énoncés représentés aux Structures textuelles et niveaux d'expertise 619
trois niveaux (Originaux) seront les mieux reconnus, les énoncés
représentés à aucun des trois niveaux seront facilement rejetés
(Distracteurs) et les énoncés non représentés au niveau de sur
face mais représentés aux deux autres niveaux (Variations syn
taxiques de surface) ainsi que les énoncés non représentés aux
niveaux de surface et microstructurel (Variations sémantiques
proches) conduiront à de fausses reconnaissances. Nous prédi
sons une interaction entre les types d'énoncés à reconnaître et
les connaissances initiales : les experts auront des performances
de reconnaissances des énoncés originaux supérieures à celles des
deux autres groupes et les novices et intermédiaires auront des
performances supérieures aux énoncés modifiés au niveau de
surface du texte qu'un sujet expert (H5).
3. METHODE
3.1. MATÉRIEL
3.1.1. Structure du domaine. — Le domaine de connaissance corres
pondait à la description de l'utilisation de trois procédures du logiciel de
traitement de texte Microsoft Word : « Sélectionner », « Couper » et « Col
ler». Deux types de structures textuelles expliquant les trois procédures
ont été construites : une linéaire, correspondant au système causal et
l'autre hiérarchique, correspondant au système téléologique. Les événe
ments de la structure temporo-causale sont décrits par un chemin causal
alors que dans la structure téléologique, le but superordonné est présenté
en premier puis suivent les buts subordonnés au but principal.
3.1.2. Textes. — A partir des deux structures, deux types de textes
ont été construits (voir Annexe 1). Un texte à cohérence causale : les info
rmations sont présentées temporellement et causalement (système transfor-
mationnel) et un texte à cohérence téléologique : les informations sont hié
rarchisées et organisées en relation de but/sous-buts (système
téléologique). Ces deux textes ont fait l'objet d'une analyse predicative (Le
Ny, 1979 ; Denhière, 1984 ; Kintsch, 1988). Ils contiennent les mêmes
informations mais diffèrent par leur structure. Ils comportent des énoncés
identiques d'un texte à l'autre (nature de l'énoncé identique) et d'autres
conformes à l'organisation structurelle (nature de l'énoncé différent). Ces
textes ont été égalisés et comportent le même nombre de paragraphes et
d'énoncés (re = 41), de connecteurs (n = 7), un voisin de lignes (59
vs 60), de mots (474 vs 495) et de caractères (2 826 vs 2 914). Préalablement

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