Sur les relations entre la croissance de la population et le développement économique - article ; n°2 ; vol.25, pg 347-362

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Population - Année 1970 - Volume 25 - Numéro 2 - Pages 347-362
Les relations entre la croissance de la population et l'évolution économique (en particulier celle du niveau de vie) ont depuis longtemps soulevé de vives controverses et donné lieu à des théories divergentes, sinon opposées. Les recherches actuelles sont surtout orientées en vue de l'application aux pays en voie de développement, lesquels connaissent presque tous une croissance très rapide de la population. Nombreuses sont les personnes qui concluent, dans ce cas, à une relation inverse entre croissance démographique et croissance du revenu national par habitant. La prise en considération des investissements démographiques est l'argument le plus souvent utilisé pour parvenir à cette conclusion. Sous une forme plus souple et moins profondément pessimiste, la théorie de « la souricière » de Nelson montre aussi les difficultés rencontrées par un pays hors d'état de sortir du cycle de la misère et de la prolifération. Cependant, l'économiste S. Kuznets aux États-Unis a critiqué ces deux théories, en particulier au Congrès mondial de la population à Belgrade en i 965. M. H. V. Muhsam, professeur à l'Université hébraïque de Jérusalem, reprend ici les arguments des uns et des autres. Critiquant à son tour les positions de Kuznets, il fait ressortir les difficultés, même purement théoriques, d'une question fort complexe. Précisons que, dans les modèles économiques analysés ici, en dehors de tout aspect sociologique, il s'agit toujours de la croissance de la population globale, sans prise en considération de la population par âge et des changements de cette composition, à la faveur d'un changement de fécondité. Il s'agit donc, dans l'hypothèse, depopulations stables ou quasi stables, bien que l'expression ne soit pas mentionnée.
16 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : jeudi 1 janvier 1970
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H Mühsam
Sur les relations entre la croissance de la population et le
développement économique
In: Population, 25e année, n°2, 1970 pp. 347-362.
Résumé
Les relations entre la croissance de la population et l'évolution économique (en particulier celle du niveau de vie) ont depuis
longtemps soulevé de vives controverses et donné lieu à des théories divergentes, sinon opposées. Les recherches actuelles
sont surtout orientées en vue de l'application aux pays en voie de développement, lesquels connaissent presque tous une
croissance très rapide de la population. Nombreuses sont les personnes qui concluent, dans ce cas, à une relation inverse entre démographique et croissance du revenu national par habitant. La prise en considération des investissements
démographiques est l'argument le plus souvent utilisé pour parvenir à cette conclusion. Sous une forme plus souple et moins
profondément pessimiste, la théorie de « la souricière » de Nelson montre aussi les difficultés rencontrées par un pays hors
d'état de sortir du cycle de la misère et de la prolifération. Cependant, l'économiste S. Kuznets aux États-Unis a critiqué ces deux
théories, en particulier au Congrès mondial de la population à Belgrade en i 965. M. H. V. Muhsam, professeur à l'Université
hébraïque de Jérusalem, reprend ici les arguments des uns et des autres. Critiquant à son tour les positions de Kuznets, il fait
ressortir les difficultés, même purement théoriques, d'une question fort complexe. Précisons que, dans les modèles économiques
analysés ici, en dehors de tout aspect sociologique, il s'agit toujours de la croissance de la population globale, sans prise en
considération de la population par âge et des changements de cette composition, à la faveur d'un changement de fécondité. Il
s'agit donc, dans l'hypothèse, depopulations stables ou quasi stables, bien que l'expression ne soit pas mentionnée.
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Mühsam H. Sur les relations entre la croissance de la population et le développement économique. In: Population, 25e année,
n°2, 1970 pp. 347-362.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/pop_0032-4663_1970_num_25_2_14869[34*3
ET LE DÉVELOPPEMENT ENTRE DE SUR LA LES LA POPULATION RELATIONS CROISSANCE ÉCONOMIQUE
Les relations entre la croissance de la population et l'évolu
tion économique (en particulier celle du niveau de vie) ont depuis
longtemps soulevé de vives controverses et donné lieu à des théories
divergentes, sinon opposées.
Les recherches actuelles sont surtout orientées en vue de l'appli
cation aux pays en voie de développement, lesquels connaissent
presque tous une croissance très rapide de la population. Nomb
reuses sont les personnes qui concluent, dans ce cas, à une relation
inverse entre croissance démographique et croissance du revenu
national par habitant. La prise en considération des investisse
ments démographiques est l'argument le plus souvent utilisé pour
parvenir à cette conclusion.
Sous une forme plus souple et moins profondément pessimiste,
la théorie de « la souricière » de Nelson montre aussi les difficultés
rencontrées par un pays hors d'état de sortir du cycle de la
misère et de la prolifération.
Cependant, l'économiste S. Kuznets aux États-Unis a critiqué
ces deux théories, en particulier au Congrès mondial de la populat
ion à Belgrade en i 965.
M. H. V. Muhsam, professeur à l'Université hébraïque de
Jérusalem, reprend ici les arguments des uns et des autres. Crit
iquant à son tour les positions de Kuznets, il fait ressortir les
difficultés, même purement théoriques, d'une question fort com
plexe.
Précisons que, dans les modèles économiques analysés ici,
en dehors de tout aspect sociologique, il s'agit toujours de la
croissance de la population globale, sans prise en considéra
tion de la population par âge et des changements de cette com
position, à la faveur d'un changement de fécondité. Il s'agit donc,
dans l'hypothèse, depopulations stables ou quasi stables, bien que
l'expression ne soit pas mentionnée.
Depuis Malthus, et même avant la publication de son célèbre essai, l'effec
tif de la population et ses tendances à l'accroissement ont souvent été blâmés
et rendus responsables des misères de l'humanité. Ces idées, plutôt vagues,
ont été formalisées, quantifiées et, dans un certain sens, justifiées, par cer- 348 SUR LES RELATIONS ENTRE LA CROISSANCE
taines théories que la démographie a développées dans les vingt dernières
années. Deux de ces théories, celle de Y investissement démographique et
celle de la « souricière » font le sujet du présent article. Pendant cette même
période, certains gouvernements, surtout dans les pays ayant subi une forte
baisse de fécondité, ont pris des mesures pour influencer, en général d'une
façon plutôt indirecte, le comportement de leur population, dans le domaine
de la natalité.
Dans les toutes dernières années, des changements profonds se sont pro
duits dans les deux domaines de la théorie des relations entre la démographie
et l'économie politique, et de la politique démographique des gouvernements.
Si l'on veut fixer les dates de ces deux révolutions, on doit placer celle des
théories économico-démographiques au deuxième Congrès mondial de la
population à Belgrade, 1965, et celle de l'action gouvernementale à la Décla
ration de douze chefs d'État sur la population, du 10 décembre 1966 V-K
Deux aspects La révolution des théories présente deux
de la révolution des théories, aspects contradictoires.
C'est au Congrès mondial de la popu
lation de 1965 que les chercheurs de tradition marxiste se sont, pour la pre
mière fois, abstenus de nier toute possibilité, qu'outre l'effet des conditions
sociales et économiques sur la population, il pourrait exister aussi des effets
en sens inverse : les tendances démographiques pourraient jouer un certain
rôle dans le développement économique. En particulier, l'idée de l'investi
ssement démographique semble avoir été acceptée par la plupart des chercheurs
soviétiques (voir par ex. Y. Gouzevaty ^2\ 1966).
Les deux théories les plus importantes sur les relations mutuelles entre
les tendances démographiques et le développement économique furent
ébranlées par les critiques que S. Kuznets a présentées dans son « document de
base » (Kuznets ^3', 1965). Ces critiques feront l'objet principal de cet article.
Mais il convient de constater dès maintenant que Kuznets s'est bien gardé
de tirer, de ses propres critiques, les conclusions qui s'imposent : en effet,
il ne prétend pas prouver, par ses critiques, que les théories dont il montre
le manque de consistance, sont incorrectes, ou même que les « tendances
démographiques » ont une influence décisive sur le développement écono
mique.
Tout ce que Kuznets prétend prouver, c'est que, dans leur forme actuelle,
les deux théories en question sont incapables d'expliquer certains aspects
importants des relations entre les tendances démographiques et le dévelop
pement économique. Il ne se prononce pas sur la question de savoir s'il faut
t1' Voir : Population Council, Studies in Family Planning No 16, January 1967. Dans
la suite dix-huit autres chefs d'État ont signé la déclaration.
(2) Population problems in developing countries. International Affairs (Moscow), No. 9,
p. 52-58.
(*) Aspects démographiques de la croissance dans une économie moderne. Congrès mondial
de la population. DE LA POPULATION ET LE DÉVELOPPEMENT ÉCONOMIQUE 349
en attribuer la faute aux théories ou aux hypothèses que ces théories pré
tendent prouver. L'objet du présent article est de rétablir la validité de ces
deux théories ou, au moins, de prouver que les critiques de Kuznets se fondent
sur des considérations qui ne s'imposent pas nécessairement. Nous ne pou
vons cependant pas prétendre avoir réussi à réfuter les arguments de Kuznets,
ni à prouver les deux théories en question.
Ce qui est étonnant, c'est qu'immédiatement après que ces deux théories
principales sur l'effet de l'accroissement de la population sur le progrès
économique aient été sérieusement ébranlées au Congrès mondial de la
population une vague de décisions d'application pratique de ces mêmes
théories a parcouru le Tiers monde : l'un après l'autre, les gouvernements
adoptèrent une politique de planification des familles et trente chefs d'État
acceptèrent en 1967 la déclaration mentionnée ci-dessus.
I. LA THÉORIE DE L'INVESTISSEMENT DÉMOGRAPHIQUE
La première des deux théories mises en question par Kuznets est celle
des entraves à l'investissement économique apportées par l'investissement
démographique. Cette théorie se base explicitement sur deux hypothèses
très simples :
1. Dans une population croissante, le capital par tête doit être maintenu
à un niveau constant, si l'on veut éviter une baisse du revenu par tête.
2. Toute augmentation du revenu national par tête ne peut être obtenue
que par une du capital.
La théorie suppose implicitement l'absence de changements du niveau
technologique, du système économique et de l'organisation socio-politique
et, d'autre part, que la production du capital nouveau peut s'exprimer par
, . , . accroissement du revenu . . , , , ... le simple rapport л = r rjr investissements: : , invariable r pour la societě
considérée.
La formule de base. Dans ces hypothèses, nous pouvons écrire que, si la
population (P) s'accroît de l'an I à l'an II d'un taux p,
c'est-à-dire qu'elle passe de P' à P" = P' (1 + p), le capital accumulé I doit
s'accroître d'une quantité iv, pour maintenir le capital par tête constant.
Donc, pour que le capital par tête de l'an II, ■=- f^-— — т, égale le capital
I' I* Г P P '1+^
par tête de l'an I, p-,, c'est-à-dire . = ™ il faut que :
ip = I" _ Г = p.V.
Rappelons maintenant que, si le capital accumulé par tête reste constant
0 349002 5 9 350 SUR LES RELATIONS ENTRE LA CROISSANCE
et qu'aucun changement technologique ou structural n'intervient, le revenu
= ^,. par tête (R) reste aussi constant ^
R" — R' peut donc être exprimé d'une L'accroissement du revenu r =
part, en vue de la constance du rapport X, sous la forme — — X et, d'autre p/ ip
part, en vue de la du revenu par tête 57- = _-,•
Donc :
ou
Tel est l'investissement démographique exprimé, en pourcentage du
revenu national, au début de l'époque considérée.
Supposons que le revenu national par tête s'accroisse de l'an I à l'an II
de Ф pour cent, ce qui s'exprime par :
R" -'
= 4- Ф) il
L'investissement nécessaire s'obtient en tenant compte que
et en négligeant le terme P. Ф par rapport à p et Ф (1 > :
I" - Г i l
Cette dernière formule exprime toute la théorie de l'investissement démo
graphique qui s'oppose à l'investissement économique.
Interprétation classique. Cette formule est interprétée, en supposant
l'égalité keynésienne entre l'épargne et l'investi
ssement, suivant l'une ou l'autre des trois façons suivantes :
M L. Tabah, Congrès mondial de la population. Belgrade 1965, vol. IV :
— Il est possible de parvenir à cette formule sans qu'aucune approximation ne soit faite.
Il suffit, pour cela, de prendre comme définition du niveau de vie, le taux d'accroissement
de la consommation par tête au lieu du taux d'accroissement du revenu. Il n'est nullement
nécessaire de partir de l'hypothèse que le taux des investissements par tête est constant. Ceci
est en réalité une conséquence, plutôt qu'un point de départ. Voir : L. Tabah : Démographie
et aide au Tiers Monde, I, Les modèles, Population, vol. 24, n° 3, p. 509-534, 1968. DE LA POPULATION ET LE DÉVELOPPEMENT ÉCONOMIQUE 351
1. La proportion du revenu qui peut être épargnée et investie, c'est-à-
dire = -, est considérée comme donnée ou, tout au moins, comme limitée. Dans
Ki
ce cas, la grandeur Ф, taux du progrès économique, est déterminée par le taux
d'accroissement de la population. Plus le taux d'accroissement de la popul
ation est élevé, plus le taux du progrès économique est lent, et ce dernier
peut même devenir négatif.
2. Le taux d'accroissement de la population est considéré comme donné.
Le taux du progrès économique dépend alors du taux de l'épargne et de
l'investissement. Mais, comme l'épargne doit être prélevée sur le revenu,
et que seule la partie du revenu, qui subsiste après cette déduction, peut être
consommée, le progrès économique n'est possible qu'au prix d'une réduction
de la consommation, c'est-à-dire du niveau de vie. Comme, dans les pays
du Tiers monde, ce niveau est déjà déplorablement bas, la réduction néces
saire de la consommation pour promouvoir le progrès économique paraît
donc difficile, sinon impossible.
3. Le taux du progrès économique peut être considéré comme fixé par un
programme de développement. Dans ce cas, l'épargne nécessaire, et par
conséquent la partie du revenu qui reste disponible pour la consommation,
c'est-à-dire le niveau de vie, est déterminée par le taux d'accroissement de
la population.
Dans le cas de la première et de la dernière de ces interprétations, il
paraît désirable de baisser le taux d'accroissement de la population. Comme
il n'est pas question de relever le taux de mortalité, tous les efforts se concent
rent sur la baisse du taux de natalité.
Interprétation de Kuznets Kuznets a attaqué le problème sous un angle
généralisée. nouveau et a donné une quatrième
tion de la formule, très différente des trois possi
bilités précitées. Nous allons examiner cet angle, mais en partant d'un cas
bien plus général que celui considéré par Kuznets dans sa contribution
au Congrès de Belgrade. Par la suite, nous passerons au cas particulier
de Kuznets et nous discuterons les hypothèses faites dans ce cas particul
ier. H faut signaler que Kuznets n'a pas formulé ses hypothèses, ni donné
la preuve de ses assertions.
Considérons un pays mis dans l'alternative de choisir entre la solution
d'un taux d'accroissement du revenu par tête Ф1 avec un taux d'accroiss
ement de la population pi et celle des taux correspondants Ф2 etp2. Que devien
dra la partie du revenu par tête disponible pour la consommation — le niveau
de vie — suivant les deux hypothèses? La partie disponible du revenu par
tête sera, en effet,
£ a + 1 — Ф1 4- Pi pour la première hypothèse, et
9. 352 SUR LES RELATIONS ENTRE LA CROISSANCE
Ф2 + pour la deuxième,
Ro et Po étant le revenu national et la population au début de l'établissement
du nouveau régime d'épargne, d'investissement et de croissance de la popul
ation, et X le taux d'intérêt national, supposé indépendant du temps et de
l'hypothèse choisie. On peut évidemment toujours trouver deux moments
ri et Í2, de façon que le niveau de vie suivant l'hypothèse 1 au moment t\
soit égal au niveau de vie suivant l'hypothèse 2 au moment t%. L'intervalle
Í2-ři = T indique le retard entraîné par le choix de 2 par rapport
à l'hypothèse 1 pour atteindre un niveau de vie donné. Calculons donc cet
intervalle :
En passant aux logarithmes, on obtient
et
T., = Í2 — Í1 =
L (1 + Ф2)
Faisons l'approximation : L (1 -\- e) = s
bien que les taux représentés par e ne soient pas toujours petits. Ceci appelle
à une certaine prudence, dès qu'on s'engage à moyen terme, et plus encore,
à long terme.
D'où approximativement :
1 t (<X>i — Фг) + - (Фа — <bi + P2 — pi)
rp A
Фг
Par conséquent, si un pays choisit l'hypothèse dans laquelle le taux
de l'accroissement du revenu par tête est plus faible (c'est-à-dire l'hypothèse 2,
si Фг <С Oi), son progrès économique se trouve retardé d'un nombre d'années
qui va croissant avec le temps.
Cependant, à long terme, ce retard devient indépendant de la différence
entre les taux d'accroissement des deux branches de l'alternative. Il paraît
donc, à première vue, que le taux d'accroissement de la population n'a aucun
effet sur le développement économique, dans la mesure où nous nous intéres
sons aux développements à long terme. Mais il faut tenir compte du fait que
d'après la théorie « classique » de l'investissement démographique — ou du
moins suivant l'une de ses interprétations (le n° 1 de la liste donnée plus haut) DE LA POPULATION ET LE DÉVELOPPEMENT ÉCONOMIQUE 353
— les taux d'accroissement du revenu par tête et de la population ne sont pas
indépendants. Suivant cette interprétation de la théorie classique, le taux
d'épargne est une donnée constante ce qui s'exprime, dans notre théorie
dynamique, par la relation :
En outre nous conservons l'hypothèse d'un taux d'intérêt national (X)
constant.
Dans l'hypothèse où les deux branches de l'alternative admettent exacte
ment le même taux d'épargne et d'investissement global (la somme des inves
tissements démographiques et économiques), le délai se réduit à :
Ф Ф2
Ce résultat s'interprète facilement :
Si un pays en voie de développement ne parvient pas à réduire le taux
annuel d'accroissement par exemple de pi = 0.03 à p% = 0.02 et, par consé
quent, ne réussit pas à augmenter le taux annuel d'accroissement du revenu
par tête de Ф1 = 0.01 à Ф2 = 0.02, il atteindra les mêmes niveaux de vie
dans un délai T = ii. ^^z = 0.5 t\. Cela veut dire que le niveau de vie que
la population pourrait atteindre en 10 ans, avec un taux réduit d'accroisse
ment, ne le sera qu'après 15 ans ; celui qu'elle aurait atteint après 20 ans, ne
le sera qu'après 30 ans, etc.
Interprétation propre Kuznets accepte une hypothèse bien différente de
de Kuznets. celle que nous venons de poser pour interpréter
les relations entre les taux d'accroissement et le
délai causé par le choix d'une des deux branches de l'alternative. Il propose,
en effet, que les deux hypothèses admettent le même taux
du revenu par tête, c'est-à-dire que Ф1 = Ф2, et il maintient l'hypothèse de
constance du taux d'intérêt national. La seule différence explicite entre les
deux hypothèses réside dans le taux d'accroissement de la population. Impli
citement, le taux de l'épargne nécessaire et les taux des investissements et,
par conséquent, la dépréciation du niveau de vie nécessitée par l'épargne
diffèrent d'une hypothèse à l'autre. Il sera donc nécessaire de discuter l'effet
des différences implicites par la suite. Mais il paraît préférable de n'entamer
cette discussion qu'après la présentation des surprenants résultats de l'hypo
thèse de Kuznets; car ces résultats eux-mêmes illumineront les hypothèses
qui nous y ont conduits et les justifieront dans une certaine mesure. Nous
tenons à répéter ici que Kuznets n'indique pas ses propres hypothèses; il nous
a fallu les reconstituer pour retrouver les conclusions auxquelles il est par
venu. SUR LES RELATIONS ENTRE LA CROISSANCE 354
Dans l'hypothèse de Kuznets, on voit facilement que le délai se réduit à :
P2- PI T =
ХФ2
H est donc constant, et reste de l'ordre de grandeur de quelques années.
Si, par exemple, p2 = 0.03, pi = 0.02, X = 0.25 et Ф2 = 0.02.
T ~~ 0.03 - 0.02 _ c
0.25.0.02
Tout l'avantage qui revient à la société, du fait qu'elle réduit son taux
d'accroissement d'un tiers, serait donc une avance de deux ans dans son
développement économique. On peut donc se demander si cette avance justifie
l'effort nécessaire pour réduire le taux de natalité, dans la mesure énorme qui
correspond à cette réduction du taux d'accroissement, compte tenu de la
baisse probable du taux de mortalité. Kuznets conclut très nettement que,
si toutes les hypothèses étaient justifiées et les théories correctes, l'effort ne
vaudrait pas la peine. Mais il tend à incriminer plutôt la théorie que les
hypothèses.
En ce qui concerne l'hypothèse que le taux d'accroissement du revenu
par tête est identique dans les deux branches de l'alternative en question,
Kuznets se rend bien compte de sa faiblesse. Il n'en demeure pas moins vrai
que le résultat de l'analyse — un délai de quelques années seulement entre le
progrès d'un pays qui arrive à réduire son taux d'accroissement et de celui qui
n'y arrive pas — reflète le résultat de toutes les hypothèses faites : taux d'a
ccroissement de population différents — taux du revenu par
tête identiques. Le handicap dont souffre un pays qui n'arrive pas à baisser le
taux d'accroissement de sa population et maintient, tout de même, le taux du revenu par tête à un niveau élevé se résume donc à ce délai
de quelques années. Cet handicap ne paraît pas suffisant pour empêcher le
pays en question de maintenir le taux élevé de l'accroissement du revenu par
tête et il ne présente certainement pas une raison suffisante pour l'amener à
baisser le taux de natalité.
Le problème peut se poser ainsi : le taux d'accroissement du revenu
n'est peut-être pas déjà atteint, comme nous l'avions préalablement supposé,
mais il doit l'être nécessairement, que le taux de la population
soit ou non baissé. L'obtention de ce du revenu ne
causera alors qu'un autre délai de quelques années. En effet, en posant pi = />2
et Ф1 > Ф2, nous obtenons :
1 1 ři (Ф1 — Фа) + - (Фг — Oi) (Ф1 — Ф2) 1--
rri A ^ A
Ф Ф
Le délai devient, à la longue, c'est-à-dire quand t > Л - , proportionnel LA POPULATION ET LE DÉVELOPPEMENT ÉCONOMIQUE 355 DE
au temps. Mais la difficulté, pour les pays en voie de développement, consiste
justement à établir un taux élevé d'accroissement du revenu par tête par des
investissements économiques adéquats, et non de maintenir le taux déjà
existant. Tout l'effort en vue d'abaisser le taux d'accroissement de la popul
ation n'est entrepris que pour faciliter la hausse du taux d'accroissement
du revenu par tête. Quand il s'agit, comme dans l'hypothèse de Kuznets,
de maintenir un taux de croissance économique déjà établi, l'effort pour
abaisser le taux d'accroissement de la population ne vaut pas la peine, et
quand il s'agit d'élever le taux d'accroissement du revenu par tête, l'effort
est beaucoup plus grand et difficile à accomplir. Dans ce dernier cas, il semble
raisonnable d'appliquer l'hypothèse que nous avons discutée au début,
c'est-à-dire celle qui implique un taux d'épargne constant.
Le résultat auquel nous mène l'hypothèse de Kuznets est donc intéressant,
mais irréel. Le problème des pays en voie de développement ne consiste pas
à maintenir un taux d'accroissement du revenu par tête satisfaisant et à faci
liter cette tâche en faisant baisser le taux d'accroissement de la population,
mais à faire baisser ce dernier taux, de façon à permettre un taux d'accroiss
ement du revenu plus élevé. Si ce but est atteint, l'avantage dont jouit le pays
qui l'a accompli n'est pas une avance fixe de quelques années, mais une avance
qui croît linéairement avec le temps.
La critique de la théorie de l'investissement démographique faite par
Kuznets, dans son « document de base », n'ébranle donc pas cette théorie,
car l'hypothèse admise par Kuznets ne s'applique pas à la situation actuelle
des pays en voie de développement.
II. LA SOURICIÈRE DÉMOGRAPHIQUE
Même si la théorie de l'investissement démographique paraît donner une
explication satisfaisante du frein imposé au progrès économique par l'accroi
ssement de la population, cette explication ne peut être considérée comme
complète. Il y manque au moins l'explication de la difficulté du démarrage.
Il est possible, il est vrai, que cette difficulté n'ait pas de lien avec le facteur
démographique. Cependant, une théorie, au moins, celle de la « souricière
démographique», a été proposée W pour lier les difficultés du démarrage aux
tendances démographiques, et plus précisément aux effets en retour du déve
loppement économique sur les tendances démographiques. Ce dernier effet
est, évidemment, complètement négligé dans la théorie des investissements
démographiques et économiques. Nous y avons considéré les tendances démo
graphiques comme une variable indépendante, quoique influencée par des
<x> R. R. Nelson, A Theory of the low level equilibrium trap in underdeveloped econo
mies. American Economic Review, vol. 46, p. 834-908, 1956. — La théorie est présentée ici
d'une façon un peu différente que dans la publication originale, tout en maintenant les
idées de principe.

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