Survivances de l'organisation dualiste chez les Jicaques - article ; n°1 ; vol.2, pg 91-101

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L'Homme - Année 1962 - Volume 2 - Numéro 1 - Pages 91-101
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : lundi 1 janvier 1962
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Anne Chapman
Survivances de l'organisation dualiste chez les Jicaques
In: L'Homme, 1962, tome 2 n°1. pp. 91-101.
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Chapman Anne. Survivances de l'organisation dualiste chez les Jicaques. In: L'Homme, 1962, tome 2 n°1. pp. 91-101.
doi : 10.3406/hom.1962.366451
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/hom_0439-4216_1962_num_2_1_366451DE L'ORGANISATION DUALISTE SURVIVANCES
CHEZ LES JICAQUES DE LA MONTANA DE LA FLOR
(HONDURAS)
par
ANNE CHAPMAN
La Montana de la Flor, qui est en fait la dernière des communautés Jicaques
subsistantes, est située dans le Honduras central. La plupart des autres
sont assimilés et vivent dispersés au sein de la population rurale métisse, plus
au nord dans le département de Yoro.
Cette communauté a été fondée il y a près de cent ans par trois familles qui
s'étaient réfugiées dans les montagnes inhabitées pour échapper aux persécutions
des autorités locales et, en particulier, du gouverneur du département de Yoro.
Il existait en effet un trafic fructueux qui consistait à recruter des Indiens et à les
contraindre à la cueillette de la salsepareille, abondante à l'état sauvage sur les
hauteurs. On désignait des soldats pour les escorter tandis qu'ils transportaient
les racines sur leur dos par les sentiers de montagne jusqu'au port côtier où elles
étaient vendues sur le marché international. Nombres d'Indiens se brisaient la
colonne vertébrale ou mouraient en route. D'autres contractaient des maladies
tropicales auxquelles ils n'avaient jamais été exposés avant leur arrivée à la côte.
Après des années de cette exploitation, particulièrement cruelle, certains défièrent
la loi et s'enfuirent dans l' arrière-pays. Parmi eux se trouvaient les trois familles
qui fondèrent la Montana de la Flor. Elles franchirent à dessein les limites du
département de Yoro pour s'établir dans le département voisin, qui est aujourd'hui
celui de Francisco Morazân, hors de la juridiction du gouverneur détesté. Elles
se fixèrent dans une région isolée dans la montagne et changèrent de nom.
n'en furent pas moins recherchées, mais on ne put les faire prisonnières, car
ia milice du gouverneur n'avait pas autorité sur ce département. Aussi quelques
années après la mort du gouverneur et le déclin du marché de la salsepareille, les
réfugiés furent abandonnés à eux-mêmes et oubliés. ANNE CHAPMAN 92
Durant les quarante ou cinquante ans qui suivirent, ils prospérèrent. Ils firent
pousser en abondance maïs, haricots, courges, tubercules et tabac. Il y avait pro
fusion de gibier et les rivières étaient poissonneuses. La forêt était en pleine
croissance. Les Ladinos, terme local qui désigne les métis, venaient à dos de mule
pour se procurer du maïs et du tabac en échange d'argent liquide, ou, plus souvent,
de machetes, de haches, de vieux fusils, de sel, de tissu et de colifichets. Au
cours de ces premières décennies, chaque chef de maisonnée occupait une grande
demeure multifamiliale avec ses enfants, ses fils mariés et leurs familles. La colonie
était protégée contre les incursions par des palissades situées à chaque entrée. Ces
palissades n'avaient que quelques centaines de mètres de long, mais elles suff
isaient à décourager toute intrusion. La région environnante était à peine habitée
et seuls des voisins isolés ou, de temps en temps, un marchand d'un village
éloigné venaient commercer avec les Jicaques.
L'organisation dualiste était matérialisée sur le terrain par une rivière qui
traversait le site et séparait les deux moitiés. Deux des fondateurs de la colonie,
Juan et Francisco Martinez s'établirent sur la rive est — le troisième, Pedro Soto,
ainsi qu'un jeune homme, Léon Soto, se fixèrent à l'ouest. En changeant de noms,
ils n'adoptèrent que deux pseudonymes, qui servirent à désigner les membres
de chaque moitié : les Martinez pour la moitié orientale, et les Soto pour la moitié
occidentale. Le jeune homme, Léon Soto, avait fait le voyage alors qu'il était
encore un enfant et fut le premier à se marier à l'intérieur de la colonie. Aucun des
quatre chefs de famille n'était parent. Deux des plus vieilles femmes, les épouses
de Juan et de Pedro, étaient sœurs. La femme de Léon était la fille aînée de Pedro.
Juan Martinez et Pedro Soto, en tant que chefs ou caciques de chaque moitié,
avaient de nombreuses responsabilités. Ils surveillaient le travail sur le champ
collectif de maïs appartenant à leurs moitiés respectives, champ dont tout le
produit était vendu ou troqué. Ils attribuaient des pièces de terre aux hommes
adultes au moment de leur mariage. La terre, qui était ainsi distribuée aux familles,
n'était utilisée que pour les cultures de subsistance. Les chefs étaient aussi les
seuls à entrer en contact avec les étrangers : marchands, visiteurs de passage
et fonctionnaires. De même, ils répartissaient la monnaie ou les biens obtenus
grâce au commerce, parmi les chefs de famille de leur moitié. Ils tranchaient les
différends, et fixaient des peines pour ceux qui se rendaient coupables d'un délit*.
C'est à eux qu'étaient adressées les demandes particulières concernant, par
exemple, l'aide pour la construction d'une maison, la main-d'œuvre supplément
aire pour les champs familiaux, l'autorisation de faire un voyage hors de la colonie
ou même une visite d'une moitié à l'autre. Ils présidaient les fêtes de mariage
et réglaient la participation ou la présence aux enterrements.
* La peine, comme aujourd'hui encore, consistait essentiellement en travaux supplé
mentaires. Le pilori pour les délits graves a été supprimé par les autorités municipales il y a
quelques dizaines d'années. ORGANISATION DUALISTE CHEZ LES JICAQUES 93
Un cimetière fut établi sur la limite de la moitié orientale. On entoura un
terrain plat d'un mur de pierres circulaires dans lequel deux ouvertures furent
pratiquées à l'est et à l'ouest, pour les membres des moitiés correspondantes.
Les morts devaient être ensevelis dans la moitié du cimetière assignée à leur moitié.
Dans les années 1920, les deux caciques étaient morts, et leurs fonctions étaient
passées à ceux de leurs fils qu'ils avaient choisis. La culture du café avait
commencé à remplacer celle du maïs comme principale récolte commerciale. Les
fils des fondateurs commencèrent à se disperser à travers les montagnes environ
nantes et à construire des maisons monofamiliales afin de se rapprocher de leurs
nouveaux champs de café et de choisir plus aisément la terre où cultiver leur
production principale. Du dehors la pression démographique avait augmenté
au fur et à mesure qu'un plus grand nombre de Ladinos s'établissaient dans les
parages et se mettaient à empiéter sur une terre que les Indiens considéraient
comme leur. Les contacts avec le monde extérieur s'intensifièrent. Les autorités
municipales du village d'Orica, à six heures de marche, s'habituèrent à traiter
avec les Indiens. Les voisins tinrent de moins en moins compte des palissades,
et bientôt un sentier à mule traversait la colonie. Quelques familles Ladinos s'instal
lèrent à un titre qu'elles espéraient définitif à l'intérieur de la colonie. Les Indiens
finirent par s'alarmer. En 1929, grâce aux bons offices du maire du siège munic
ipal, Don Francisco Mejia, le gouvernement fédéral octroya aux Jicaques des
droits inaliénables sur 3 200 hectares de forêts, à titre de tenure collective ou Ejido.
Peu de temps après, la dernière famille Ladino établie dans la colonie fut expulsée
militairement.
En dépit de l'expulsion des Ladinos et de la stabilité accrue qui résulta de la
concession de la terre, le processus de désintégration se poursuivit en raison,
très probablement, de la dispersion des maisons et des champs, qui était elle-même
due à l'action de certains facteurs économiques et démographiques. L'introduction
de la culture du café nécessita des champs relativement étendus et un sol approprié,
que l'on ne trouve souvent qu'à des distances considérables du même noyau
communautaire. En outre, l'épuisement croissant de la terre exige une plus grande
superficie des champs destinés aux cultures traditionnelles. Cette évolution fut
intensifiée par la croissance de la population indigène. En revanche, l'augment
ation régulière de la population Ladino de la région environnante limita du dehors
la dispersion, ce qui obligea les Indiens à diviser la totalité de leur domaine en
parcelles plus petites, car il n'y avait plus assez d'espace pour continuer à cultiver
les grands champs collectifs.
La dispersion augmentant, des groupements se formèrent. Ce terme « groupe
ment » (cluster) désigne un ensemble de maisons et de champs proches les uns
des autres, et qui sont d'habitude occupés par une famille étendue et un petit
nombre de proches parents. On trouve dans la plupart des groupements un homme
qui est particulièrement respecté et auquel on obéit en raison de son grand âge ANNE CHAPMAN 94
ou de ses qualités personnelles. Ces chefs de groupement tendent à reprendre
les fonctions des caciques des moitiés, et les groupements eux-mêmes ont
commencé à remplacer les moitiés.
Les quatre demeures multifamiliales des fondateurs de la colonie, qu'occupait
une soixantaine d'individus durant les premières décennies, avaient fait place,
au début de i960, à plus de soixante maisons où vivaient plus de trois cents
individus. Il ne reste aujourd'hui qu'une demeure multifamiliale. Les maisons
sont disséminées d'un bout à l'autre de la colonie et forment douze groupement
de deux à dix huttes chacun ; les champs collectifs ont disparu. Chaqus che::
de famille cultive ses propres terres, aidé par ses fils et parfois par d'autres
personnes, généralement de proches parents qui vivent dans son groupement
ou dans des groupements voisins au sein de la même moitié. S'il a un gendre dans
l'autre moitié il peut aussi lui demander son aide. Les plus anciennes plantations
de café ont été partagées par héritage et les plus récentes sont « possédées » par
plusieurs frères ou un seul chef de famille. Ces plantations sont considérées comme
des propriétés individuelles ou des copropriétés alors même que l'acte de conces
sion des terres stipule qu'elles ne peuvent être vendues. Des différends surviennent
à propos des droits d'héritage et des limites des plantations. Les Ladinos recom
mencent à empiéter.
La tendance des groupements à remplacer les moitiés se manifeste en ceci
que la plupart des « activités » extérieures de la famille se déroulent le plus fr
équemment au sein du groupement et des groupements voisins. L'assistance aux
enterrements, le travail agricole, la chasse, la construction des maisons et les
visites tendent à se conformer à ce modèle. Quand les membres de deux grou
pements, ou davantage, coopèrent ou se rendent visite, ils le font d'habitude dans
le cadre de la même moitié. Dans toutes ces occasions, honnis pour l'assistance
aux enterrements, qui peut être un cas spécial comme nous le verrons plus loin, les
moitiés jouent donc encore un rôle en limitant le choix des individus ou des
groupes qui collaborent entre eux. Principale exception : lorsque les époux
n'appartiennent pas à la même moitié, le mari aide néanmoins ses beaux-parents
et la femme rend visite à ses parents.
Le commerce suscite des interrelations plus complexes, mais qui relèvent
cependant d'un modèle analogue. Les caciques vivent toujours près des entrées
de leurs moitiés, et c'est là que se trouvent encore, en dépit des incursions, les
foyers de la communauté. Comme nous l'avons dit plus haut, les Ladinos du
voisinage franchissent à volonté les limites et les commerçants se rendent souvent
directement jusque dans les groupements intérieurs. Cependant, certains de ces
derniers sont situés dans des endroits inaccessibles à dos de mulet. Les membres
de ces groupements et ceux de certains autres, continuent à commercer par
l'entremise de leur chef, bien que quelques-uns traitent de temps en temps avec
un groupement voisin fréquenté par les commerçants. Dans la moitié occidentale, ORGANISATION DUALISTE CHEZ LES JICAQUES 95
presque tous les Indiens commercent par l'intermédiaire du chef. Les hommes
tolèrent les intrusions des Ladinos, mais en général les femmes et les enfants
se cachent à l'approche d'un étranger. Jusqu'à une époque récente la plupart
des Jicaques évitaient tout contact physique avec les Ladinos ; il est vrai que,
pour une part du moins, il s'agissait là d'une précaution contre les dangers de
la « peste », nom qu'ils donnent au rhume banal, qui en effet provoque souvent
une grave maladie ou même la mort.
Malgré ce processus continu de désintégration, certains traits de l'ancienne
organisation résistent et peuvent être aisément discernés. Même si les chefs
de groupement ont gagné une plus grande autonomie, les chefs de moitié n'ont
en aucune manière perdu toute autorité. Ils jouent toujours un rôle important et
leurs attributions sont multiples. Ils sont les dirigeants du groupe et ils jouissent
encore d'un grand prestige au sein de leur moitié. Ils peuvent par exemple rassemb
ler une équipe de travailleurs pour réparer les chemins ou les clôtures. Le chef
occidental fabrique des planches de cèdre avec l'aide de la plupart de ses hommes,
les vend aux Ladinos, partage argent et marchandises avec ceux qui l'ont assisté.
Le cacique de la moitié orientale, se réclamant d'une ancienne prérogative, a
récemment obtenu l'aide de presque tous ses hommes afin de bâtir sa maison.
L'approbation des caciques reste requise pour les mariages et les changements
de résidence. La patrilocalité est la règle générale, quoique la matrilocalité tempor
aire soit commune au cours des premières années du mariage et qu'il y ait des cas
de matrilocalité et de néolocalité. Quand les futurs conjoints appartiennent à des
moitiés différentes, c'est généralement la femme qui change de résidence. Mais
lorsqu'un homme veut s'établir dans la moitié de son épouse, il lui faut obtenir
une permission spéciale des deux caciques. Un individu qui change de résidence
n'en continue pas moins d'être membre de sa moitié d'origine et sera enterré
dans la partie du cimetière qui correspond à cette moitié. Assez souvent encore
les chefs reçoivent en hommage une portion symbolique des récoltes, du moins
si le cultivateur peut se permettre de faire ce geste. Devenus vieux, ils peuvent
recevoir des dons en nourriture tout au long de l'année, comme c'était le cas
pour un chef oriental récemment décédé. Les chefs transmettent aussi les messages
officiels aux membres de leurs moitiés, par exemple un avis ou un ordre du siège
municipal. Ils peuvent obliger les responsables de délits mineurs à travailler pour
la collectivité en dehors des heures normales de travail. Quand un de ses administ
rés meurt, le chef est immédiatement informé et convoque tous les hommes
valides pour l'enterrement, mais il arrive souvent que cet ordre ne soit pas
transmis à temps, ou même ne le soit pas du tout en raison de la dispersion des
groupements. Aussi est-ce le plus souvent la proche famille du défunt et les
hommes des groupements voisins qui aujourd'hui assistent aux obsèques. En
revanche, à la mort d'un chef, la plupart de ceux qui traditionnellement doivent
y assister et fournir leur aide ne manquent pas de le faire. ANNE CHAPMAN 96
La disposition du cimetière n'a pas été modifiée. Elle symbolise encore
le dualisme interne de la communauté. Aujourd'hui, cette organisation ne se
conforme pas au modèle classique : elle n'implique en effet ni assistance réciproque
aux enterrements ni formation d'équipes adverses pour des jeux collectifs, ni
exogamie de moitié. S'y est-elle même jamais conformée ? On ne le sait. Cepen
dant, certaines indications font penser que ces formes de réciprocité ont jadis
existé. Les membres d'une moitié assistaient autrefois aux enterrements des
défunts de l'autre moitié, alors que cela est rare aujourd'hui, sauf si le défunt
ne résidait pas dans la même moitié que les membres de sa proche famille. Aux
fêtes de mariage, on pratique un jeu de bâtons opposant deux équipes, ou du
moins en était-il encore ainsi récemment. Toutefois, d'après les informations dont
nous disposons, les deux équipes appartenaient à la même moitié, même si quelques
membres de l'autre moitié assistaient à la partie. L'analyse du système de parenté
permettra peut-être de savoir si les moitiés étaient jadis exogamiques. Il semble
que ce fut le cas pour la simple raison qu'au début de la deuxième génération après
celle des fondateurs de la communauté, on se mariait dans la moitié opposée à la
sienne beaucoup plus fréquemment qu'on ne le fait aujourd'hui ; en général les
mariages actuels unissent des membres de la même moitié. Cependant cet argu
ment n'est pas concluant. Aujourd'hui en tout cas les relations réciproques
entre moitiés sont assez lâches. Cela ressort du comportement des caciques. Ils
se consultent très fréquemment, en particulier dans le cas de dissension entre les
membres des moitiés dont ils ont la responsabilité, et même si aujourd'hui les
cas graves sont tranchés par le juge municipal d'Orica, ce dernier cite invari
ablement les deux caciques comme témoins, quand leurs moitiés sont impliquées.
Le cacique de la moitié orientale a certes, nous le soulignons plus loin, un grand
prestige en tant que représentant de l'ensemble de la communauté, mais l'autre
cacique n'est pas ignoré.
Il faut tenir compte également des faits d'acculturation pour dresser un tableau
plus précis de la communauté à l'heure actuelle. Depuis la deuxième génération,
un petit nombre de mariages ont eu lieu entre Indiens et Ladinos. Au début
de i960, environ dix pour cent des couples étaient mixtes. La plupart des Indiens qui
ont adopté le mode de vie ladino descendent de tels couples et nombre d'entre eux
ont à leur tour épousé des Ladinos. Soixante-dix pour cent environ des «couples »
sont polygames, mais la proportion est plus forte chez les couples ladinos-indiens
que chez les couples indiens. Néanmoins la polygamie est peut-être une coutume
aussi bien indigène que ladino. La population actuelle est approximativement
de trois cents individus dont environ cent soixante adultes. Une vingtaine de
personnes s'habillent à la mode des Ladinos, qui est celle des paysans pauvres
dans toute l'Amérique latine. Les autres portent traditionnellement le balan-
drân, long vêtement qui rappelle le poncho, ouvert sur les côtés et serré à la taille
par une espèce de ceinture, souvent une bande de tissu d'écorce. Jadis d'ailleurs, ORGANISATION DUALISTE CHEZ LES JICAQUES 97
le costume entier était fait d'écorce ; le coton acheté aux Ladinos a remplacé
le tissu indigène. Les femmes portent presque toutes de grandes jupes de coton
et des blouses à manches longues. Peut-être est-ce là le résultat de l'influence
des missionnaires, avant même la fondation de la colonie. Quoique la plupart
des hommes adultes parlent un peu l'espagnol, tous les Indiens parlent le jicaque
entre eux et même les Indiens métissés de Ladinos le connaissent. Ils sont illettrés
comme la majorité de leurs voisins Ladinos. Aucun d'entre eux n'est baptisé,
et aucun des couples n'a été uni religieusement ou légalement. Dans l'ensemble,
ils préfèrent la chair du gibier à celle — d'introduction espagnole — du bœuf et
du porc, les boissons tirées du maïs au café et au lait et ils aiment mieux rôtir
et bouillir la viande comme ils Font toujours fait plutôt que la faire frire comme
le font les Espagnols. La nourriture quotidienne est à base de tortillas et de
tantales confectionnés avec du maïs, alors que le pain est considéré comme une
gourmandise que l'on n'achète que dans les grandes occasions. A l'exception
des Indiens métissés de Ladinos, tous les membres de la communauté sont
sobres. Les caciques entendent maintenir cette sobriété, mais les Indiens métissés
de Ladinos leur font passer des moments difficiles ! Une telle tempérance
contraste avec le comportement des Jicaques acculturés de Yoro et avec
leur propre tradition préhispanique de boire de la chicha. Comme le vêtement
des femmes, il est possible qu'elle soit le fruit de l'influence missionnaire anté
rieurement à la fondation de la colonie. Quoi qu'il en soit, depuis sa fondation,
la communauté a respecté cette règle de sobriété. On peut aussi supposer que cette
tempérance a contribué à préserver leur culture, en éliminant une source de
contact avec les Ladinos ainsi qu'un motif pour se procurer de l'argent, cet argent
dont la recherche entraîne invariablement la destruction des cultures de ce type.
Pour en revenir au thème principal de cet article, nous pouvons dire que
malgré la perte d'un grand nombre de leurs fonctions, les moitiés ne se sont pas
entièrement désintégrées. Ces pertes signifient cependant une moindre intégration
du groupe en tant que tel, car elles ont entraîné un bouleversement des rapports,
aussi bien internes que réciproques, des moitiés : au fur et à mesure que celles-ci
perdent leur caractère fonctionnel, les défenses de la communauté s'affaiblissent.
Plus l'autonomie de la famille et des groupements augmente, plus décroît celle
des moitiés, et par conséquent de la communauté elle-même. L'autorité des chefs
de famille augmente au détriment de celle des caciques. On peut en conclure que
le déclin des moitiés annonce l'imminence d'une dislocation culturelle. Dans le
même ordre d'idées, la persistance des moitiés comme fondement de l'organisation
indique toutefois que le groupe garde toujours son identité de communauté
indienne.
L'analyse de l'organisation dualiste serait incomplète. si on la limitait à la vie
sociale. Peut-être subsiste-t-elle avec plus de vitalité en tant que représentation
qu'en tant que système social. Son importance comme principe d'organisation
7 ANNE CHAPMAN 98
du groupe explique qu'elle trouve son expression dans la mythologie. On peut
d'ailleurs avancer que la conception dualiste augmente la cohésion de la commun
auté en établissant des équivalences entre cette dernière et les communautés
de divinités.
Cette cohésion tient en partie au caractère asymétrique du dualisme. Actuel
lement plus des deux tiers de la population appartiennent à la moitié orientale,
dont le cacique, porte-parole de la communauté entière, a plus de prestige que
celui de la moitié occidentale. On pourrait croire qu'il existe très typiquement un lien
entre cette disproportion quantitative des moitiés et l'inégal prestige de leurs
caciques ; en fait, nos informations nous donnent à penser qu'il s'agit là de
variables indépendantes. L'analyse de la mythologie et certains commentaires
faits par les informateurs montrent en effet que l'inégalité de prestige des deux
caciques caractérise per se les moitiés et ne reflète pas simplement la répartition
actuelle de la population.
Les Jicaques appellent la moitié orientale avec son « ciel » : Tzikin moo, et la
moitié occidentale avec son « ciel » : Tea moo. En outre, la divinité de l'est {Tzikin
Tomam ou Tomam Ponés, Ponés signifiant l'aîné ou le plus grand) a plus d'autor
ité et de prestige que celle de l'ouest (Tea Tomam, ou Tomam Chikwai, ou encore
Tomam Wowai, Chikwai et Wowai signifiant le cadet ou le plus petit). Un de nos
informateurs exprime comme suit le rapport des Tomam aux caciques des moitiés :
« De plus, de même que Tomam Ponés est plus grand que Tomam
Chikwai, de même exactement le cacique de ceux d'entre nous qui sont ici
(la moitié orientale) est, et a toujours été à notre connaissance, plus important
que le cacique de là-bas (la moitié occidentale). »
L'identification de la divinité orientale avec le cacique de la moitié est et de
la divinité occidentale avec le cacique correspondant, est bien soulignée par le nom
du cacique oriental, Koikoi Ponés, et par celui du cacique occidental, Koikoi
Wowai. D'ailleurs, en espagnol, on appelle Jefe Mayor la divinité et le cacique
orientaux et Jefe Segundo la divinité et le cacique occidentaux.
Cette association des divinités et des caciques suffit donc pour expliquer que
le cacique de la moitié orientale ait toujours eu, comme l'affirme la citation précé
dente, plus de prestige que l'autre. D'ailleurs, nous a-t-on dit aussi :
« Cipriano (Chef actuel de la moitié orientale) est le Jefe Mayor. Avant
lui, Juan Martinez (le premier cacique de là moitié orientale dans cette
communauté) était le Mayor ».
Ajoutons qu'autrefois la population était également répartie entre les moitiés,
et que néanmoins le cacique oriental était considéré comme supérieur à son collègue
de l'ouest, ce qui élimine l'hypothèse expliquant cette supériorité par une répar- ORGANISATION DUALISTE CHEZ LES JICAQUES 99
tition inégale de la population, et montre bien que cette asymétrie caractérise
l'organisation dualiste en tant que telle.
Cette disproportion ou asymétrie trouve encore une autre représentation dans
le monde surnaturel. Le Tomam oriental règne sur les vivants et le Tomam occi
dental sur les morts. Il est vrai qu'en elle-même cette distinction n'est pas obl
igatoirement asymétrique. Ici cependant, elle est apparemment conçue comme
telle : c'est à la suite d'un refus du Tomam principal — il s'est déchargé de cette
tâche sur le Tomam secondaire — que celui-ci gouverne les morts. Le ciel
occidental est par conséquent le lieu de l'au-delà Jicaque. Mais, en reconnaissance
de la supériorité du Tomam principal, on dit que ceux dont la mort est récente
font spécialement le voyage dans le ciel oriental pour prendre congé de lui avant
de s'établir définitivement dans le ciel occidental. L'association de la vie avec
l'est et de la mort avec l'ouest se retrouve aussi dans la coutume de dormir la tête
vers l'est et dans celle de disposer les mourants la tête vers l'ouest. Au cimetière,
d'ailleurs, les adultes sont enterrés la tête vers l'ouest. Les enfants, néanmoins,
sont enterrés dans l'autre sens. L'explication en est que les adultes se rendent
d'abord dans le ciel occidental et ne vont qu'ensuite saluer le Tomam principal
à l'est, alors que les enfants partent directement présenter leurs hommages dans
le ciel oriental avant de s'établir comme les adultes dans le ciel occidental. Parmi
les quelques pratiques magiques qui subsistent, la divination à l'aide de corde
lettes fournit un autre exemple de l'opposition asymétrique entre « Est- Vie »
et « Ouest-Mort. Le voyant tient dans chaque main les extrémités de quatre
cordelettes distinguées et en quelque sorte numérotées de un à quatre grâce aux
un, deux, trois ou quatre nœuds que l'on peut compter à chaque bout. Ensuite,
le devin les tord, les étire (il ne peut, à cette fin, faire n'importe quels mouvements)
et finalement une des cordelettes se boucle. Il examine alors soigneusement le
dessin ainsi produit afin de le « lire ». Un des éléments significatifs du « code »
est la position de la boucle par rapport à l'axe est-ouest. Le devin s'assied, la main
droite vers l'est et la gauche vers l'ouest, position que notre informateur expliquait
en se référant aux séjours des deux Tomam. Si, par exemple, la question soumise
à la divination est celle de la survie ou de la mort proche de quelqu'un, la boucle
sera « lue » : mort — boucle vers l'ouest, vie — boucle vers l'est. Ceci confirme
ce que Robert Hertz a montré, documents à l'appui, il y a plusieurs dizaines
d'années déjà : la distinction asymétrique de la droite et de la gauche se retrouve
sur toute la surface du globe.
Cependant l'organisation dualiste ne comporte cette asymétrie que parce
qu'elle est d'abord symétrique. Elle fondait traditionnellement la coopération des
moitiés au sein d'une unité plus large. Les caciques organisaient jadis le travail
agricole communautaire sur une base de stricte réciprocité. Chacun partageait
au même titre le labeur et ses résultats. Il nous est donc permis de supposer que
d'une certaine façon la mythologie exprime la notion de réciprocité (relations

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