Textes quechua de Laraos (Yauyos) - article ; n°1 ; vol.76, pg 121-154

De
Journal de la Société des Américanistes - Année 1990 - Volume 76 - Numéro 1 - Pages 121-154
Quechuan texts from Laraos (Yauyos)This collection of nine texts transcribed in the Laraos Quechuan dialect include a legend relating the origin of the present-day community with a reference to the ritual sacrifice of newly born children in ancient times, a symbolic representation of exchange between the Andes and the coast, descriptions of customs and beliefs still practiced in the region and a folktale forming part of the fox cycle. These texts are a rare testimony of North Yauyos Quechua which is only spoken today by a few elderly people.
Textos quechua de Laraos (Yauyos)Esta collección de nueve textos escritos en quechua de Laraos incluye una leyenda sobre el origen de la comunidad actual con una referencia al sacrificio ritual de los niños recién nacidos, una evocación simbólica de los intercambios entre la costa y la sierra, descripciones de creencias y de costumbres practicadas todavía en nuestros días y un relato popular que pertenece al ciclo de aventuras del zorro. Estos textos constituyen un testimonio raro del quechua del norte de Yauyos actualmente hablado por sólo algunos ancianos.
Ce recueil de neuf textes rédigés en quechua de Laraos inclut une légende sur l'origine de la communauté actuelle avec une référence au sacrifice rituel des enfants nouveau-nés, une évocation symbolique des échanges côte-sierra, des descriptions des croyances et des coutumes encore pratiquées de nos jours et un récit populaire faisant partie du cycle des aventures du renard. Ils constituent un rare témoignage du quechua du nord de Yauyos qui n'est plus parlé que par quelques personnes âgées.
34 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : lundi 1 janvier 1990
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Gerald Taylor
Textes quechua de Laraos (Yauyos)
In: Journal de la Société des Américanistes. Tome 76, 1990. pp. 121-154.
Abstract
Quechuan texts from Laraos (Yauyos)This collection of nine texts transcribed in the Laraos Quechuan dialect include a legend
relating the origin of the present-day community with a reference to the ritual sacrifice of newly born children in ancient times, a
symbolic representation of exchange between the Andes and the coast, descriptions of customs and beliefs still practiced in the
region and a folktale forming part of the fox cycle. These texts are a rare testimony of North Yauyos Quechua which is only
spoken today by a few elderly people.
Resumen
Textos quechua de Laraos (Yauyos)Esta collección de nueve textos escritos en quechua de Laraos incluye una leyenda sobre
el origen de la comunidad actual con una referencia al sacrificio ritual de los niños recién nacidos, una evocación simbólica de
los intercambios entre la costa y la sierra, descripciones de creencias y de costumbres practicadas todavía en nuestros días y un
relato popular que pertenece al ciclo de aventuras del zorro. Estos textos constituyen un testimonio raro del quechua del norte de
Yauyos actualmente hablado por sólo algunos ancianos.
Résumé
Ce recueil de neuf textes rédigés en quechua de Laraos inclut une légende sur l'origine de la communauté actuelle avec une
référence au sacrifice rituel des enfants nouveau-nés, une évocation symbolique des échanges côte-sierra, des descriptions des
croyances et des coutumes encore pratiquées de nos jours et un récit populaire faisant partie du cycle des aventures du renard.
Ils constituent un rare témoignage du quechua du nord de Yauyos qui n'est plus parlé que par quelques personnes âgées.
Citer ce document / Cite this document :
Taylor Gerald. Textes quechua de Laraos (Yauyos). In: Journal de la Société des Américanistes. Tome 76, 1990. pp. 121-154.
doi : 10.3406/jsa.1990.1361
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/jsa_0037-9174_1990_num_76_1_1361TEXTES QUECHUA DE LARAOS (YAUYOS)
par Gerald TAYLOR *
Ce recueil de neuf textes rédigés en quechua de Laraos inclut une légende sur l'origine de
la communauté actuelle avec une référence au sacrifice rituel des enfants nouveau-nés, une
évocation symbolique des échanges côte-sierra, des descriptions des croyances et des
coutumes encore pratiquées de nos jours et un récit populaire faisant partie du cycle des
aventures du renard. Ils constituent un rare témoignage du quechua du nord de Yauyos qui
n'est plus parlé que par quelques personnes âgées.
Textos quechua de Laraos (Yauyos)
Esta collection de nueve textos escritos en quechua de Laraos incluye una leyenda sobre
el origen de la comunidad actual con una referencia al sacrificio ritual de los niňos recién
nacidos, una evocación simbólica de los intercambios entre la costa y la sierra, descripciones
de creencias y de costumbres practicadas todavia en nuestros dias y un relato popular que
pertenece al ciclo de aventuras del zorro. Estos textos constituyen un testimonio raro del
quechua del norte de Yauyos actualmente hablado por sólo algunos ancianos.
Quechuan texts from Laraos (Yauyos)
This collection of nine texts transcribed in the Laraos Quechuan dialect include a legend
relating the origin of the present-day community with a reference to the ritual sacrifice of
newly born children in ancient times, a symbolic representation of exchange between the
Andes and the coast, descriptions of customs and beliefs still practiced in the region and a
folktale forming part of the fox cycle. These texts are a rare testimony of North Yauyos
Quechua which is only spoken today by a few elderly people.
L'étude de la littérature populaire de la province de Yauyos possède un intérêt
spécial pour tous ceux qui voudraient comparer la situation actuelle de la tradition
orale andine avec le témoignage sur les croyances du début du xvne siècle que nous
apporte le Manuscrit quechua de Huarochiri. Les deux provinces du Département
de Lima, Yauyos et Huarochiri, sont toujours associées dans les descriptions
* CNRS, Paris
J.S.A. 1990, LXXVI : p 121 à 154. 122 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES
coloniales : leur situation géographique et même la complexité de leur composition
ethnique étaient semblables. Selon les documents du xvie et du xvne siècles, dans
l'ensemble du territoire appelé à l'époque Hanan Yauyos (Yauyos d'En-haut qui
correspond à peu près à Yauyos actuel) et Lurin (ou Yauyos d'En-bas =
Huarochiri actuel), on pratiquait le culte des mêmes grandes divinités régionales
(ou ancêtres mythiques), Huallallo Carhuincho et Pariacaca. À l'époque où Dávila
Briceňo rédigeait sa relation géographique de la région (1586), Santa Maria de
Jésus de Huarochiri était la capitale des cinq repartimientos de Mancos et Laraos '
et de Yauyos (Hanan Yauyos) et de Guadocheri [Huarochiri], de Chacalla et de
Marna (Lurin Yauyos).
Il est probable qu'avant l'arrivée des Espagnols — et, peut-être, même jusqu'au
début du xviie siècle — l'unité ethnico-culturelle de Huarochiri et de Yauyos
reflétait un phénomène plus vaste qui englobait toute la partie centrale du versant
occidental des Andes 2. Des populations autochtones, qui formaient une série de
communautés plus ou moins autonomes, pratiquaient le culte des ancêtres
mythiques ou mythifiés ; ils représentaient les llactacuna, les groupes auxquels le
llactahuaca ou divinité tutélaire locale avait accordé un droit primordial à un
territoire déterminé ; ensuite, ils avaient assimilé d'autres populations parmi
lesquelles il faudrait mentionner les Yuncas de la côte 3, qui parlaient probablement
des variantes d'un dialecte Quechua II (QII) apparenté à celui qui a servi de base
pour l'établissement de la lengua general coloniale ; les Llacuas, pâtres de lamas
descendus des hauteurs de Junin, locuteurs de différents parlers appartenant au
Quechua I (Ql) 4 ; des envahisseurs provenant des hautes terres du sud-est, parmi
lesquels on pourrait citer les Quinti et les Huarochiri mentionnés dans le Manuscrit
de Huarochiri. Il est probable que ces derniers parlaient des dialectes aru. Les
communautés que les Espagnols trouvaient sur place étaient donc déjà très
complexes. Les rites pratiqués à l'époque des moissons rappelaient les origines de
chaque groupe et toutes les forces surnaturelles collaboraient à la survie et à la
fertilité de l'ensemble. Les Espagnols réorganisèrent les communautés, regroupè
rent les ethnies selon des critères d'efficacité qui n'avaient rien à faire avec les
anciens modèles. Ils instaurèrent une nouvelle religion et introduisirent une
nouvelle langue. Malgré l'apparente rupture des traditions provoquée par l'intr
oduction du système colonial, peu à peu un nouvel équilibre s'établit. Les nouveaux
saints-patrons chrétiens des communautés assumèrent les caractéristiques des
huacas anciens et furent intégrés dans les rites agricoles qui survivent, au moins
partiellement, jusqu'à nos jours.
Ce métissage culturel est apparent dans la tradition orale. Cependant, dans la
province de Huarochiri où l'espagnol a complètement remplacé l'aru et le quechua,
un nouvel élément a également affecté l'évolution de la littérature populaire. Depuis
l'époque où l'archéologue Tello réalisait ses recherches dans la région (Tello était
lui-même natif de Huarochiri), la version espagnole de la traduction latine de
Galante du Manuscrit de Huarochiri est familière aux enseignants locaux, qui ont
popularisé certains mythes. Ceux-ci ont été réintégrés, sous un aspect déformé, dans
le folklore local. Des échantillons de cette nouvelle littérature orale abondent
les publications sur la région. Ceci ne veut pas dire qu'il n'existe pas, à côté de cette
tradition orale « érudite », une autre plus authentique (c'est-à-dire, une tradition orale TEXTES QUECHUA DE LARAOS (YAUYOS) 123
où les interférences anciennes sont déjà intégrées dans une vision globale de la réalité
locale) ; le véhicule linguistique de cette tradition est l'espagnol « indigène » — un
dialecte amérindien d'origine ibérique — dont la syntaxe et le lexique ont subi l'i
nfluence d'un modèle andin ; les thèmes traités sont les légendes associées aux rites
agricoles où le chrétien et l'andin sont complémentaires. Le cadre qui permet la survie
des rites anciens est le calendrier des fêtes chrétiennes, lui-même le résultat de la sym
biose des rites de l'église et de l'ancien calendrier agricole méditerranéen. Une série de
récits d'origine apparemment ibérique qui racontent les aventures de Jean, le fils de
l'ours, ou du renard, qui est loin de posséder les caractéristiques de l'animal sacré
préhispanique 5 ni celles du renard européen non plus 6, sont en réalité des représentat
ions de la société coloniale ou post-coloniale 7 ainsi que des récits de pure distraction.
Les histoires de revenants, malgré leur affiliation évidente avec la tradition ibérique,
reflètent également un thème de la littérature populaire universelle et sont, au Pérou,
liées directement à l'extirpation du culte des ancêtres convertis en « démons ».
Dans les communautés de Yauyos où survivent des parlers quechuas (Tomas,
Alis, Vitis, Huancaya, Laraos, Cacra, Hongos, Lincha, Apurí, Chocos, Madeán,
Víňac, Huangáscar, Azángaro) ou aru (Tupé, Cachuy), on retrouve ces mêmes
traditions. L'intérêt supplémentaire que revêt la survie de la langue est dû au fait
que les mêmes facteurs conservateurs qui permettent cette survie, permettent
également le maintien des traditions ; en effet, j'ai toujours remarqué que les
personnes qui manient le mieux la langue indigène sont également les plus
soucieuses de préserver la culture locale. Dans le petit trésor que constitue le livre
de l'ancien institueur, originaire de Laraos, Brigido Varillas Gallardo : Apuntes
para el Folklore de Yauyos, une série de récits dont le recueil a commencé vers la
fin des années 30, nous permet de retrouver des thèmes dont certains apparaissent
déjà dans le Manuscrit de Huarochiri : le sacrifice d'enfants aux montagnes
divinisées qui assurent la fertilité de la terre 8, la bataille que livre une divinité rivale
en prenant la forme de foudre et de grêle contre la divinité qui exigeait les sacrifices
humains 9 et la rivalité des deux frères, l'un riche et l'autre pauvre, autre tradition
très vivace dans la tradition orale locale 10. Le frère riche, qui est évidemment aussi
très avare, est transformé en cervidé. Le Manuscrit de Huarochiri est apparemment
inconnu dans la région de Yauyos. Il y a donc moins de probabilité de trouver
l'influence directe de ce document prestigieux dans le folklore local. Ce fait rend la
survie de traditions analogues à celles qui apparaissent dans le Manuscrit de
Huarochiri encore plus remarquable. Un élément qui apporte un intérêt supplé
mentaire à la comparaison détaillée de la littérature populaire de Yauyos avec celle
véhiculée par le Manuscrit de Huarochiri est l'emploi actuel de dialectes quechuas
où, tout comme dans le Manuscrit, se mêlent l'influence de différents substrats QI
et QII et celle normalisante de la lengua general.
Les traditions de Laraos, qui sont présentées ici, sont typiques de l'ensemble de
Yauyos. Jusqu'à nos jours, les terrasses de Laraos, dont une partie très réduite est
utilisée dans l'agriculture actuelle, inspirent l'admiration de tous ceux qui visitent
la région. L'histoire de Sinchimarca raconte la période de prospérité des llactacuna
qui étaient établis sur les hauteurs et qui bénéficiaient de l'eau, toujours abondante,
qui provenait du lac de Huinsho. Évidemment, Huinsho exigeait des sacrifices —
des sacrifices humains, les premiers nés des enfants d'un couple récemment marié. 124 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES
Le barrage de Huinsho, que je n'ai malheureusement jamais eu l'occasion de visiter,
est apparemment un échantillon magnifique de l'architecture précolombienne ;
d'après les descriptions de ceux qui sont allés le voir, il doit ressembler à la muraille
de Yanas (ou : Yansa) décrite dans le Manuscrit de Huarochiri (Chapitre 31). Le
rapport entre une agriculture prospère et le sacrifice d'enfants est également traité
dans le premier chapitre du Manuscrit. Il est aussi cité dans les traditions de la
plupart des communautés de Yauyos. Llongote recevait le sacrifice d'enfants de la
part des habitants de Hatun La montagne de Huayllahuacrán en recevait
aussi de la part des habitants de Huancaya n. Dans les Apuntes de Varillas
Gallardo, on mentionne la tradition de Sinchimarca de Laraos ainsi que des
sacrifices semblables d'enfants nouveau-nés offerts par les habitants de Tomas à la
montagne Tunshu-palpa Apu, par ceux de Valparaiso au lac de Yalecocha et par
ceux d'Allaggota (district d'Allauca) à la pierre Hatun-rumi. Le culte de Huallallo
(ou Huallullo) semble avoir été très important dans la province de Yauyos et
Huallullo est encore aujourd'hui un nom de famille répandu. Dans l'ensemble de
ces traditions, l'abandon des sacrifices d'enfants avait comme conséquence la perte
de la prospérité. Les champs devenaient stériles et, à Sinchimarca, les
llactacuna étaient obligés de chercher ailleurs des terres plus fertiles.
Ces migrations, pendant des périodes de crise, et le besoin de chercher des terres
nouvelles loin des pacarinas (sites sacralisés censés être les lieux d'origine du groupe
ethnique) obligeaient les envahisseurs à apporter avec eux leurs momies ou des pierres
qui représentaient leurs ancêtres. Celles-ci étaient dressées dans des endroits précis où
elles symbolisaient les nouvelles bornes en même temps que le renouvellement du pou
voir « animant » que leur accordaient leurs propres huacas dans les terres usurpées 12.
On appelait ces pierres des huancas et le guerrier Tunshuhuanca, général malchanceux
des envahisseurs du sud-est, recevait un culte, qui comprenait le sacrifice d'enfants
nouveau-nés, malgré sa défaite aux mains du huaca local principal Atachuco.
La version de la rivalité entre Atachuco et Llongote qui est racontée ici, est
extrêmement intéressante car elle symbolise la complémentarité écologique entre les
hautes terres où se cultivent les produits typiquement andins et les terres chaudes
de la côte. On peut s'imaginer que, jusqu'à l'arrivée des Incas — malgré l'état
perpétuel de guerre entre les ethnies rivales signalé par les chroniques — , un certain
degré de coexistence pacifique était également possible entre les différents groupes
établis sur le même territoire où chacun avait un rôle spécifique à jouer (les
llactacuna connaissaient les rites locaux, les llacuas étaient spécialisés dans l'élevage
des lamas, les envahisseurs du sud étaient des guerriers courageux).
Qui étaient en réalité les Laraos (les larawkuna de nos textes) ? Les Relaciones
Geogrâficas suggèrent qu'ils étaient un des groupes les plus importants de ceux qui
peuplaient la province de Hatun Yauyos. Mancos et Laraos est le nom donné par
Dávila Briceňo à l'un des deux repartimientos qui formaient le Hatun Yauyos,
l'autre étant Yauyos. Les Yauyos eux-mêmes ne semblent pas avoir été une ethnie
principale d'après la description fournie par le corregidor et le Manuscrit de
Huarochiri. Leur promotion était due apparemment aux services qu'ils avaient
rendus aux Incas et, probablement, par la suite aux Espagnols aussi. Les sept
pueblos où se trouvaient concentrés les Laraos, à la suite des reducciones réalisées
par Dávila Bricefio étaient : San Bartolomé de Тире, Santa Madalena de Pampa, TEXTES QUECHUA DE LARAOS (YAUYOS) 125
San Pedro de Cusi, San Francisco de Guanta, Santo Domingo de Atun Larao, San
Agustin de Guaquis, San de Vitis. Le terme Larao est employé ici comme
une désignation ethnique générale de la même manière que, dans la province de
Huarochiri, l'ethnonyme Checa s'applique aux habitants de San Damián, de
Tumna, de Tupicocha et de Suquiacancha. Il est vrai que, malgré la diversité
linguistique (Vitis et Laraos parlent des dialectes quechuas distincts et Тире parle
un dialecte aru), il y a une certaine communauté culturelle dans le Nord de Yauyos,
due peut-être partiellement à la domination ancienne des Laraos dans l'ensemble
du territoire. Comme c'est le cas dans d'autres communautés de Yauyos et de
Huarochiri, un substrat aru est apparent dans la toponymie et dans le dialecte
quechua parlé à Laraos. Le village de Miraflores — près de Vitis — parlait jusqu'à
récemment un dialecte apparenté à celui de Тире — c'est-à-dire, d'origine aru —
selon les informateurs locaux. Il est donc possible que, jusqu'à une époque pas trop
éloignée, l'unité culturelle de la région était beaucoup plus forte que de nos jours.
Le quechua de Laraos est un dialecte hybride. Il est du type QII si nous prenons
en considération les aspects principaux de son lexique et de sa morphologie 13 ;
cependant peut-être sous l'influence des dialectes QI voisinants (Vitis, Huancaya,
Alis et Tomas), on peut également déceler de nombreux éléments QI l4. À Laraos,
le quechua n'est plus une langue de communication générale ; les jeunes ne le
connaissent plus du tout et il ne doit plus y rester qu'une douzaine de locuteurs qui
manient avec une facilité relative le parler local. D'autres formes de quechua sont
très courantes car les hommes qui travaillent dans les mines ou les comuneros qui
font du commerce à Huancayo ou dans le département de Huancavelica
communiquent avec leurs voisins en quechua huanca (QI) ou ayacuchano (QII).
Tout comme c'est le cas pour les autres dialectes quechuas du nord de Yauyos, le
quechua de Laraos utilise un nombre important de termes d'origine huanca, par ex.
/awsa-/ « jouer », /paqwa-/ « finir, achever » ; l'apport du huanca est peut-être
responsable pour la transformation */r/ > /1/ dans certain lexemes tels que /laki-/
< */raki-/ « diviser, partager » et /linri/ < */rinri/ « oreille » où le deuxième */r/
s'est maintenu. La présence de /1/ pourrait aussi être la conséquence d'un substrat
aru qui se manifeste surtout dans les deux termes /ciqa/ « gauche » et /lari/
« beau-frère » (par rapport au mari), qui appartiennent au lexique culturel.
La phonologie garde l'ensemble des consonnes que Torero attribue au
proto-quechua l5. Je n'ai trouvé aucune trace de la quantité vocalique qui, selon
Torero, est présente dans ce dialecte 16. Comme la longueur en quechua
dépend surtout de la morphologie (l'indication de la lere personne-sujet et
possesseur en QI et certains morphèmes où */y/ intervocalique a disparu), il est
difficile de voir pourquoi la quantité vocalique se serait introduite dans un dialecte
qui possède une structure morphologique d'un autre type. Les caractéristiques
phonologiques générales du quechua de Laraos étudiées du point de vue de la
comparaison 1987b et 1987e. dialectale régionale ont déjà été décrites dans Taylor 1984, 1986,
La série de textes, que nous présentons ici, sont un échantillon représentatif de
la littérature orale de Laraos. Ils ont été racontés d'abord en espagnol et ensuite en
quechua par Don Efrain Gallardo Flores. La version quechua ne peut d'aucune
manière être considérée comme spontanée 17. Le quechua local est en voie de 126 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES
disparition. Les rares locuteurs de cette langue sont tous très âgés. Don Efrain, qui
doit avoir à peu près 60 ans, est effectivement un des «jeunes ». Étant employé au
collège de Laraos, il est une des personnes les plus sensibles au besoin de ne pas
perdre ce symbole d'identité qui est la langue et la littérature orale qu'elle véhicule.
Chaque phrase a été examinée pour voir si elle reflétait fidèlement la variété
« larahuina » et n'était pas contaminée par le huancavelicano (ayacuchano) ou le
huanca. Parfois, ceci représentait un problème sérieux car des formes typiques du
sud ont dû être incorporées d'une manière plus ou moins permanente dans le
dialecte comme conséquence de la cohabitation dans les mines. L'ayacuchano est
un dialecte très répandu, le rayonnement du « larahuino » a apparemment toujours
été restreint. Les jeunes qui travaillent dans les mines se « requechuisent » par le
biais d'autres dialectes. Des morphèmes casuels caractéristiques du quechua de
Laraos sont inconnus ou possèdent des valeurs différentes dans les dialectes du sud.
Ainsi, /-pi/ « génitif» (« locatif» en QII), /-caw/ « locatif» (lexifié en QII sous la
forme de /cawpi/ « milieu »), /-naw/ « assimilatif » (inconnu dans le QII qui
emploie /-hina/) sont souvent remplacés en composition, où il n'y a plus
d'ambiguité, par les formes correspondantes en ayacuchano. Ceci arrive aussi dans
les expressions figées comme /nawpaqpi/ « anciennement » où le remplacement de
/-pi/ par /-čaw/ semblait peu naturel. De la même manière, on préférait /imahinam/
à /imanawmi/ pour exprimer « comment. » 18.
J'ai travaillé la première fois avec Don Efrain en 1980 lorsqu'il m'a aidé à
transcrire un récit raconté par l'ancien instituteur de la communauté, Don Bernabé
Gago. Les textes présentés ici ont été transcrits au cours d'un séjour à Laraos en
juillet 1985. J'ai également été aidé dans mon apprentissage des traditions de
Laraos par Don Alejandro Bráňez Beltrán, enseignant au collège de Laraos.
Le texte quechua apparaît sur la page de gauche ; chaque énoncé est transcrit
une première fois en suivant les normes généralement acceptées pour la graphie du
quechua au Pérou (c représente la palatale rétroflexe). On distingue les cinq
voyelles a, e, i, o et и bien que e et o, du point de vue étymologique, ne soient que
des variantes de /i/ et de /u/. Cependant, l'incorporation de nombreux hispanismes
dans ce dialecte isolé leur a accordé une valeur distinctive. Ensuite, le même énoncé
est analysé selon un schéma morpho-phonologique, les racines dérivées de
l'espagnol étant transcrites en italique. Je ne présente pas de traduction juxtali
néaire car le quechua bénéficie déjà de nombreuses études et sa structure est
relativement bien connue. Le premier élément de chaque mot est le lexeme qui est
suivi par les grammèmes dont la séparation est indiquée par des traits d'union. Les
noms propres sont transcrits en caractères gras et les formes considérées comme des
lapsus sont enfermées entre accolades : { }. La traduction des récits n'est pas
« mot-à-mot » et, parfois, il a été nécessaire d'ajouter des passages qui en
éclaircissent le sens. Les additions au texte sont enfermées entre crochets : [ ]
Manuscrit reçu en mai 1990, accepté pour publication en juin 1990. :
:
TEXTES QUECHUA DE LARAOS (YAUYOS) 127
NOTES
1. Les Mancos et les Laraos avaient été regroupés par le corregidor dans un seul repartimiento.
2. La frontière au Nord serait le territoire de culture « chimu » (à partir de Paramonga sur la côte),
et, au Sud, le Kunti (ou Conde) suyo.
3. Pour les envahisseurs checa, qui racontent leurs traditions dans le Manuscrit de Huarochiri, les
populations autochtones sont toutes des Yuncas. Il s'agit probablement d'une assimilation culturelle et
linguistique, qui reflète les étroites relations économico-religieuses unissant les populations des vallées du
versant occidental des Andes aux grands centres de civilisation de la côte.
4. Jusqu'à nos jours, les habitants de Pacaraos connaissent la variante QI parlée dans les punas
comme « llakwash ».
5. Selon Albornoz, les huacas les plus vénérés de la côte centrale, Pachacamac et Tantanamoc, étaient
adorés sous la forme de renardes (Duviols 1967 : 34).
6. En général, le renard andin remplace le loup européen et le lapin (d'origine européenne) remplace
le renard.
7. J'ai traité ce thème dans « Curas y zorros en la tradiciôn oral andina », Boletin del Museo de Oro,
Bogota 1986, et « Atuq », Allpanchis. №s 29/30, Cusco, 1987.
8. Cf. les sacrifices d'enfants à Huallallo Carhuincho qui coïncidait avec une époque de grande
fertilité (Manuscrit de Huarochiri, Chapitre 1).
9. La lutte entre Pariacaca et Huallallo est le thème du Chapitre 8 du Manuscrit de Huarochiri ; elle
est également décrite par Dávila Briceňo.
10. Détail du récit qui évoque la rivalité entre les deux beaux-frères, Huatiacuri le pauvre et le mari
« riche » de la sœur aînée de Chaupifiamca (Manuscrit de Huarochiri, Chapitre 5).
11. Voir Taylor « Nuevos datos sobre el quechua de Yauyos : Vitis y Huancaya », Revista Andina
ano 5 n° 1, Cusco, 1957.
12. Voir Relaciones Geogràficas de Indias : Peru (t. 1), p. 169 : « La descripcion que se hizo en la
provincia de Xauxa por la instruccion de S. M. que a la dicha provincia se envio de molde ». Voir
également l'article de Pierre Duviols « Un symbolisme de l'occupation, de l'aménagement et de
l'exploitation de l'espace». L'Homme, Paris, 1979.
13. Pour la morphologie, on peut citer /-chka-/ « progressif», /-ni/ «lere personne-sujet », /-wa-/ « lère
personne-objet» et /-manta/ «ablatif».
14. Entre autres, /-r/ «gérondif 1 », /-êaw/ «locatif», /-naw/ « assimilatif ».
15. Torero, Alfredo : El quechua y la historia social andina. Lima, 1974, p. 18.
16.: « Procedencia geográfica de los dialectos quechuas de Ferrefiafe y Cajamarca »,
Anales Cientificos de la Universidad Agraria, Lima, 1968, p. 292.
17. De nouveaux textes, qui montrent un style plus spontané, ont été recueillis en 1987. Dans une
histoire racontée par Gregoria Aru de 85 ans, on remarque l'emploi constant du terme ninsá
(/ni-n-sI-aRI/) « dizque dicen » « on dit qu'il(s) di(sen)t », qui constitue une sorte de « citatif renforcé ».
D'autres narrateurs utilisaient toujours la variante quechua II du « gérondif 1 » /-spa/ sous l'influence des
locuteurs du quechua de Huancavelica.
18. On se sert également de /shina/ ~ /sina/ ~ /hina/ en tant que lexeme signifiant « ainsi » dans les
dialectes qui expriment l'assimilatif par /-naw/. 128 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES
1. SINCHIMARKAP KWENTUN
1. fiawpaqsi huk llaqtas karqa sinchimarka sutiyuq
/fiawpa-q-si huk Uaqta-sl ka-rqa suti-yuq /
2. chayêawsi runakuna hatun êakrata tarpuq karqa yakuwan machastin
/ chay-êaw-si runa -kuna hatun êakra- ta tarpu-q ka-rqa yaku-wan macha-stin /
3. chay êakrakunata winsuqoêapi yakunwan machaqsi karqa
/ chay êakra-kuna- ta winsukuca-pi yaku-n-wan macha-q-si ka-rqa /
4. chaymantaqa kay winsuta kada wataq llapan mushuq kasarasqakunapi fiawpaq churinta
qoq karqa kay kuca * shoqokunampaq
/ chay-manta-qa kay winsu- ta cada wata-qA llapa-n mushuq casar^-sqa-kuna-pi
nawpa-q churi-n-ta qu-q ka-rqa kay quca shuqu-ku-na-n-paq/
5. kay llaqta chinkakunampaq kay watas mana huk fiawpaq wambra * karqachu
/ kay llaqta chinka-ku-na-n-paq kay wata-sl mana huk fiawpa-q wamra ka-rqa-chu /
6. ancha hatun fiesta kaptin huk llaqtakunamanta achka achka runa hamuqsi karqa
/ ancha hatun fiesta ka-pti-n huk llaqta-kuna-manta achka achka runa hamu-q-si ka-rqa /
7. chaymantas chay wata huk qarilla êayamuptin chay tas pasakun winsuqoêakama /
chay-manta-sl chay wata huk qari-lla caya-mu-pti-n chay-ta-sl pasa-ku-n winsaqoca-
kama /
8. chayêawsi munay munay shinkarqachir pay tas pufiuchkaqta saqerqosqa
/ chay-êaw-si muna-y muna-y shinka-rqU-chi-r pay-ta-sl pufiu-chka-q-ta saqi-rqu-sqa /
9. huk rumi mesapi patanêaw pufiurqachir saqerqosqa
/ huk rumi mesa-pi pata-n-êaw punu-rqU-chi-r saqi-rqu-sqa /
10. llapan runa kutikusqa llaqtankama hatun fiestata ruranampaq
/ llapa-n runa kuti-ku-sqa llaqta-n-kama hatun fiesta- ta rura-na-n-pas /
11. qipantas rikarirqun chay saqesqan qari
/ qipa-n-ta-sl rika + ri-rqu-n chay saqi-sqa-n qari /
12. chaymantas llapan runa manchakurqon chay qarita rikar
/ chay-manta-sl llapa-n runa mancha-ku-rqu-n chay qari- ta rika-r /
13.payta tapun : imahinam chinkakurqanki, kedamurqanki
/ pay-ta tapu-n // ima-hina-m chinka-ku-rqa-nki / queda-mu-rqa-nki /
14. payfiataq rikasqanta willan
/ pay-fia + taq rika-sqa-n-ta willa-n /
15. pufiurqusqani, chaymanta rikôariptiy pampacaw hitarasqa hatun kulebra ishkay umayuq
yawar yawar shiminwan
/ pufiu-rqu-sqa-ni // chay-manta rikêa-ri-pti-y pampa-êaw hita-ra-sqa hatun culebra
ishkay uma-yuq yawar yawar shimi-n-wan /
4, 5. On peut remarquer l'influence de la phonétique espagnole sur les deux termes quechuas employés
couramment dans l'espagnol local : quca et wamra (AI). QUECHUA DE LARAOS (YAUYOS) 129 TEXTES
1. L'HISTOIRE DE SINCHIMARCA
1. On raconte qu'autrefois, il y avait una communauté * appelée Sinchimarca **.
2. Ses habitants cultivaient leurs champs en les irriguant avec de l'eau.
3. Ils irrigaient ces champs-là avec de l'eau qui provenait du lac de Huinso.
4. Alors, chaque année, les jeunes mariés offraient leur premier enfant au lac pour qu'il
l'avalât *.
5. L'année où le lac allait disparaître, il n'y avait pas d'enfants premiers-nés.
6. Comme [à l'occasion de ce sacrifice], on célébrait une fête très importante, beaucoup de
gens venaient des autres communautés.
7. Or, cette année-là, un seul [étranger] était venu * ; [les habitants de Sinchimarca] le
conduisirent jusqu'au lac de Huinso.
8. En lui prodiguant toutes sortes d'attentions, ils réussirent enfin à le saouler ; alors qu'il
s'était endormi, ils l'abandonnèrent.
9. L'ayant ils le laissèrent sur une table en pierre.
10. Tous les hommes rentrèrent au village où ils célébrèrent une grande fête.
11. Plus tard, l'homme, qu'ils avaient abandonné, se réveilla.
12. Alors, tout le monde eut peur en le voyant.
13. « Comment as-tu fait pour disparaître, [pourquoi] es-tu resté là-bas ? » lui demandèrent-
ils.
14. Il leur raconta donc ce qu'il avait vu.
15. «Je me suis endormi et, lorsque je me suis réveillé, un énorme serpent à deux têtes, la
bouche pleine de sang, gisait dans la pampa *.
1*. Le terme llacta unissait les concepts de dieu tutélaire, la communauté qu'il protégeait, le centre
cérémoniel où on l'adorait et le noyau urbain où résidaient ceux qui pratiquaient son culte. Il pourrait
se référer aussi au terres cultivées par la communauté. Si le terme s'applique aujourd'hui aux pueblos
établis par les Espagnols, son sens est resté assez complexe lorsqu'il s'agit de l'identification de sites
pré-hispaniques. Normalement, je le traduis ici par « communauté » mais, si on se réfère à l'ensemble des
bâtiments où se regroupaient les lieux de culte, les greniers, les résidences temporaires et les fortifications,
je me sers de la glose « village ».
**. Ruines qui se trouvent sur les hauteurs de Laraos : sinchi signifie « fort, vaillant » et marka,
élément lexical correspondant aux dialectes QI et aru, signifie « communauté ». Le terme correspondant
dans les dialectes QII est llaqta, forme employée par le quechua de Laraos.
4. litt. « pour qu'il le suçât ».
7. Selon la version reproduite par Varillas Gallardo (p. 18), il s'agissait d'un Huanca. Il y a de
nombreuses variantes de cette histoire à Laraos. On raconte que l'étranger était un commerçant de
passage.
15. Le terme quechua pampa se réfère à un terrain plat dont les dimensions peuvent être très réduites
(un terrain de sport) ou très vastes (une plaine). Ici, il s'agit d'un terrain plat au bord du lac.

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