Théories et conceptions générales. - compte-rendu ; n°1 ; vol.35, pg 203-227

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L'année psychologique - Année 1934 - Volume 35 - Numéro 1 - Pages 203-227
25 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : lundi 1 janvier 1934
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2° Théories et conceptions générales.
In: L'année psychologique. 1934 vol. 35. pp. 203-227.
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2° Théories et conceptions générales. In: L'année psychologique. 1934 vol. 35. pp. 203-227.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1934_num_35_1_5265THÉORIES ET CONCEPTIONS GÉNÉRALES 203
Elles sont, rangées par ordre alphabétique des auteurs, dues à
Banissoni (considérations sur l'instinct d'agression), Bonaventura
■(nouvelles contributions à l'étude des sensations tactiles), Botti
{observations d'optique psychologique et considerations sur la mort),
Calabresi (illusion de Poggendorf dans la perception tactilo-cinétique),
Colucci (le cerveau, organe en mouvement dans sa fonction psy
chique), d'Agostino (zoopsychologie de Plutarque), de Sanctis (situa
tions psychiques non discursives et phobies latentes), Faggi (sur les
soi-disant « freisteigende Vorstellungen » de Herbart), Galdo (valeur
de récriture en psychopathologie), Galli (perception de la figure et
du fond), Gatti (la loi de Weber et le principe de simplicité), Gemelli
(perception et mouvement), Marzi (sur les aptitudes eidétiques
visuelles chez les enfants normaux), Mezzino (sur la perception du
poids), Musatti (oubli et enrichissement mnésique dans les témoi
gnages sur les faits concrets), Pastore (nouvelles recherchés logiques
appliquées au calcul du processus psychophysique et de la chronaxie),
Ponzo (la méthode des variations continuées des stimuli dans la vie
perceptive), Ricci (possibilité de mouvements simultanés à rythme
différent), Rieti (les aptitudes eidétiques visuelles des enfants atteints
d'affections mentales), G. Vidoni (psychologie et pédagogie). H. P.
7. — Contributi Psicologici dell'Istituto di Psicologia sperimentale délia
R. Universita di Roma. Vol. VI (1929-33). — In-8°. Roma, 1934.
Le Pr Ponzo, successeur du regretté Santé de Sanctis, a réuni
dans ce volume un ensemble de 44 études, de lui-même et de Santé
de Sanctis, ainsi que de Banissoni, Boriani, Castellani, Calabresi,
Angyal, Gatti, Vampa, Masobello, ensemble qui fait grand honneur
à l'Institut de Psychologie expérimentale de l'Université de Rome.
H. P.
2° Théories et conceptions générales1
8. — H. BERGSON. — La Pensée et le Mouvant. — In-8° de 323 pages.
Dans ce recueil d'« essais et conférences », on retrouvera une
série de publications, dont telle ou telle pratiquement inaccessible
jusqu'ici (par exemple celle qui concerne le possible et le réel, qui
n'avait paru qu'en suédois) : L'intuition philosophique (conférence
au Congrès de Philosophie de Bologne, en 1911), la perception du
changement (conférences de 1911 à l'Université d'Oxford), l'introduc
tion à la métaphysique (article de 1904), la philosophie de Claude
Bernard (discours aux cérémonies du Centenaire, en 1913), le prag
matisme de W. James (préface à la traduction du Pragmatisme, en
1914), la vie et l'œuvre de Ravaisson (notice à l'Académie des
Sciences morales).
Il y a surtout dans ce livre l'Introduction, qui occupe un bon
tiers de l'ensemble, et qui représente un moment dans la pensée
du philosophe, particulièrement intéressant et original (moment
actuel, bien que rédigé en partie dès 1922).
Au point de vue psychologique, tout ce qui concerne la notion de
1. Voir aussi les N06 227, 228, 42.3, 525. 204 ANALYSES BIBLIOGRAPHIQUES
la « généralisation » est à méditer. « Dans le labyrinthe des actes,
états et facultés de l'esprit, le fil qu'on ne devrait jamais lâcher, dit
B., est celui que fournit la biologie. Primum vivere. Mémoire, imagi
nation, conception et perception ne sont pas là pour rien, pour le
plaisir... aux exigences fondamentales de la vie il faut se référer pour
expliquer leur présence. »
« Tout être vivant, peut-être même tout organe, tout tissu d'un
être vivant généralise, je veux dire classifie, puisqu'il sait cueillir
dans le milieu où il est, dans les substances ou les objets les plus divers,
les parties ou les éléments qui pourront satisfaire tel ou tel de ses
besoins ; il néglige le reste. Donc il isole le caractère qui l'intéresse,
il va droit à une propriété commune ; en d'autres termes il classe,
et par conséquent abstrait et généralise. »
Abstraction et généralisation sont d'abord vécues, avant d'être
pensées. Des généralités automatiquement extraites, et intervenant
dans les représentations, on passe chez l'homme aux idées générales
complètes, réfléchies.
L'équilibre, entre la généralisation impossible (tous les objets
étant en fait différents) et la inutile (tout pouvant être
ramené à un genre commun) est déterminé par les exigences de la vie.
« La ressemblance entre choses ou états, que nous déclarons percevoir,
est avant tout la propriété, commune à ces états ou à ces choses,
d'obtenir de notre corps la même réaction, de lui faire esquisser la
même attitude et commencer les mêmes mouvements. Le corps extrait
du milieu matériel ou moral ce qui a pu l'influencer, ce qui l'intéresse :
c'est l'identité de réaction à des actions différentes qui, rejaillissant
sur elles, y introduit la ressemblance ou l'en fait sortir. »
Au cours de sa profonde analyse dans sa langue inimitable,
en des phrases que l'on ne peut que citer, B. exprime sur ce terrain
des idées que la psychologie biologique du comportement accepte
comme siennes, mais restant cantonnée à son terrain, elle s'arrête
quand B. s'élève vers les problèmes de philosophie supérieure,
admettant que certaines idées générales sont dégagées de leur gangue
pour donner « une vision plus ou moins approximative de quelque
aspect de la réalité », idées rares, car « l'immense majorité des idées
générales sont celles que la société a préparées pour le langage en
vue de la conversation et de l'action ».
Ces considérations sur la pensée conceptuelle sont destinées à
montrer combien il est nécessaire, d'après B., de lui substituer une
philosophie intuitive, qui s'oriente plus nettement dans la direction
du divin, tout en reconnaissant d'ailleurs « qu'il y a déjà quelque chose
de quasi divin dans l'effort, si humble soit-il, d'un esprit qui se
réinsère dans l'élan vital, générateur des sociétés qui sont génératrices
d'idées », et qui se livre au jeu des idées générales. Mais 1' « Homo
loquax » n'est pas sympathique à l'auteur qui critique avec acuité
le verbalisme, et qui accorde toute sa sympathie à 1' « Homo faber »
devenant « Homo sapiens » par réflexion sur sa propre activité
i'abricatrice.
Dans les réflexions rétrospectives sur sa propre philosophie, sur
les critiques qu'elle a suscitées et l'influence qu'elle a exercée, B.
adopte une attitude qui ne laisse pas de paraître un peu paradoxale, ET CONCEPTIONS GÉNÉRALES 205 THÉORIES
à savoir que c'est la métaphysique qui est la science véritable de
l'esprit : Différant d'objet — - à l'une la matière, à l'autre l'esprit — et
de méthodes — à l'une la pensée abstraite, statique, à l'autre l'inten
tion se plaçant dans la durée — la science et la métaphysique pour
raient l'une et l'autre prétendre atteindre le réel, l'absolu, l'une et
l'autre écartant la connaissance vague emmagasinée dans les concepts
usuels et transmise par les mots, l'une et l'autre communiant dans
l'expérience, l'une sur l'autre exerçant une influence féconde.
Il y a, dans chacune des pages de cette Introduction, matière
à longues et utiles méditations ! H. P.
■9. — M. BLONDEL. — La Pensée. II. Les responsabilités de la pensée
et les possibilités de son achèvement. — In-8° de 558 pages.
Paris, Alcan, 1934. Prix : 60 francs.
La pensée présentant deux aspects, discursif et intuitif, B. entend
s'attacher à déterminer l'origine, la signification, les conséquences
et la finalité de ce dualisme, ce qui le conduit aux problèmes les
plus élevés de la métaphysique transcendante, à une synthèse de la
connaissance et de l'action en la « contemplation véritable » du divin.
« Les fonctions multiples de la pensée, qui est à la fois née de l'être,
génératrice d'initiative, source de vie spirituelle, se révèlent non
seulement compatibles mais solidaires et naturellement propulsives. »
H. P.
10. — G. DWELSHAUVERS. — L'Étude de la Pensée. Méthodes
et Résultats. — In-8° de 230 pages (Cours et Documents de Phi
losophie). Paris, P. Téqui, 1934.
Ce livre contient le résumé d'une série de 24 leçons.
Dans la première, consacrée à l'état actuel de la psychologie,
D. soutient son point de vue qu'à rencontre de la tendance de Ribot
tendant à faire de la psychologie une science naturelle, et qui ne fait
■que jeter le trouble dans la science de la vie mentale, il faut rétablir
la science morale qui vise à comprendre la vie consciente.
Dans ce but, l'auteur préconise l'emploi, à la fois de l'intuition
bergsonienne, et de l'introspection systématisée, dont il précise les
difficultés et évalue la portée, dans quelques lignes de méthodologie
comparée.
Puis il expose des recherches expérimentales, où la méthode
introspective s'est tournée vers un problème posé en 1929 par le
R. P. Peillaube, celui de 1' « intuition du spirituel », mais où il ne semble
pas que des résultats bien intéressants aient été obtenus ; enfin le
problème de la pensée implicite et des rapports de la pensée avec
l'image occupent les dernières leçons, où une autre série d'expériences
introspectives est relatée, concluant à la réalité de la forme rapide
■et concentrée de pensée dite implicite, en l'absence de mots et
•d'images, mais avec cette conclusion désabusée que l'analyse aurait
besoin d'être poussée bien plus loin et que 1' « on n'a pas encore
trouvé le moyen de maintenir suffisamment sous l'introspection les
faits que l'on doit examiner ». H. P. 206 ANALYSES BIBLIOGRAPHIQUES
11. — H. LEENHARDT. — La nature de la connaissance et l'erreur
initiale des théories. — In-8° de 351 pages. Paris, Alcan, 1934.
Prix : 35 francs.
L'auteur montre par un effort à la recherche de la « réalité » que
cet effort est vain et que l'analyse de la réalité est décevante et fictive.
Du son, réalité empirique, on passe à la vibration de l'air, réalité
physique, puis à un ébranlement de molécules, puis à un système
d'équations, et l'ultime réalité se vide de tous les attributs qui
caractérisent justement une réalité. Le concept de réalité en soi étant
une illusion, il faudrait revenir à la forme initiale de la réalité
concrète, la réalité n'étant plus un concept, mais un sentiment.
Il y a une conscience d'être qui n'a rien de rationnel, et qui apparaît
à l'auteur comme une connaissance surnaturelle, une connaissance
du créateur. Et la partie critique de l'œuvre, souvent judicieuse,
s'achève en une mystique, aspirant à « trouver, dans une communion
avec l'essence créatrice, l'ultime réalité en même temps que l'ultime
raison de son être, par un accord total de sa volonté d'être créé aver
celle de l'Être créateur ». H. P.
12. — E. BLEULER. — Mnemismus, Psychoide. — Ar. Su. de Neur.,
XXXIII, 2, 1934, p. 177-191.
A l'occasion de critiques, qui seraient dues à une interprétation
inexacte, formulées par Brun au sujet de deux publications de Bl.
(Mechanismus, Vitalismus, Mnemismus et Psychoide als Prinzip der
organischen Entwicklung), ce dernier précise sa pensée.
Le « mnémisme » se fonde sur l'existence dans la substance
vivante de tendances dirigées (conçues sur le terrain physico-chi
mique comme la tendance des pierres à tomber ou de l'oxygène à
s'unir à l'eau) et de la propriété mnémique de conservation (qui
n'a rien non plus de psychique, ou de conscient, et se manifeste déjà
dans les colloïdes).
Bl. proteste contre l'interprétation finaliste et vitaliste de sa
conception. Il admet une forme spéciale d'énergie, et la fixation
par engramme, de modalités réactionnelles, après expérience,
conformes aux tendances (l'enfant qui s'est brûlé à la flamme évite
celle-ci), sans distinguer le principe d'utilité du « Lustprinzip » de
Freud, ou principe du plaisir (qui conduit des fourmis à des actes,
nuisibles en soignant des parasites « symphiles »). Enfin, en ce qui
concerne « psyche » et « psychoide », la distinction pourrait être rame
née à celle des phénomènes mnémiques fondés sur l'expérience
individuelle et sur l'expérience ancestrale (engrammes héréditaires
donnant les instincts). H. P.
13. — E. MEYERSON. — Philosophie de la nature et philosophie
de l'intellect. — R. de M., XLI, 1934, p. 147-181.
Est-il possible de séparer, des constatations ou hypothèses tou
chant la nature du réel, un ensemble de recherches visant à mettre
en lumière les voies suivies par l'esprit lors de l'établissement de
ces hypothèses ? L'opération est difficile. La création du réel s'a
ccomplit à l'intérieur même de l'esprit. D'autre part une foi implicite
(et nécessaire) en la rationalité du réel fait que toute observation THÉORIES ET CONCEPTIONS GÉNÉRALES 207
relative à l'essence de la pensée tend à se traduire immédiatement
en une affirmation concernant la nature des choses. Il est cependant
des cas où la distance entre la pensée et le réel apparaît nettement :
d'une part, la pensée, dans son effort d'explication des phénomènes,
en arrive, paradoxalement, à les supprimer, à les nier ; d'autre part,
le réel résiste, et l'on voit surgir des irrationnels. Ce sont ces exemples
privilégiés qui permettent de discerner les lois propres du fonctionne
ment de la pensée, de dégager Vintellectus ipse. L'historique du
principe de Garnot et des réactions que sa découverte a suscitées
est particulièrement révélateur à cet égard. L'intellect dirige l'immut
abilité. Ne pouvant, dans le cas présent, nier le flux perpétuel, il a
tâché de s'en accommoder, non sans répugnance, tant bien que
mal, en essayant d'y retrouver le plus d'éléments rationnels qu'il était
possible. Le problème du « retour éternel » est un autre exemple
frappant de la même lutte entre ce réel et le rationnel ; et le caractère
invérifiable, presque merveilleux, des hypothèses mises en avant,
l'absence totale d'observations permettant de les justifier montrent
bien qu'il s'agit là, non de philosophie de la nature à proprement
parler, mais bien de spéculations de l'esprit, de nécessités de l'esprit,
donc de faits ressortissant à la de l'intellect. Ces exemples,
et d'autres analogues, conduisent à un problème plus vaste : celui
de la part de la nature et de la part de l'intellect dans la notion de
causalité. Bien des malentendus viennent de ce qu'on n'a pas su
discerner ces deux aspects de la question. On a cherché la cause
dans la nature, et, ne l'y trouvant pas, on l'a niée entièrement, sans
penser à la chercher dans l'esprit. C'a été l'erreur de Hume et aussi
celle de quelques modernes comme M. Schlick, erreur fatale en quelque
sorte, si l'on songe à la force du penchant métaphysique qui tend,
à tout instant, à transformer, par une sorte de saut, une nécessité
de pensée en un lien dans le réel, c'est-à-dire à transposer, selon une
bonne formule de M. Lœwenberg1, un énoncé cognitif en un énoncé
ontologique.
Mais on peut — • et il faut — résister à cette tendance. L'analyse
y gagnera en rigueur, et elle permettra alors de discerner à la fois
les limites de la rationalité dans les choses et les caractères de la
rationalité de l'esprit. Vintellectus ipse se dégagera alors clairement,
avec son trait fondamental : la tendance vers l'identique parfait
dans le temps et dans l'espace. I. M.
14. — E. MEYERSON. — Le savoir et l'univers de la perception
immédiate. — J. de Ps., XXXI, 1934, p. 177-189.
Les idéalistes n'ont pas moins que les réalistes la croyance
spontanée à la réalité du monde extérieur, inhérente à la perception.
Ce réalisme de la perception est comparable à un ressort extrêmement
doux et puissant qui cède à la moindre pression, mais se détend dès
qu'elle faiblit. L'idéaliste absolu, convaincu que tout le non-moi
est posé par le moi, ne peut faire progresser sa pensée sans une mise
1. Meyerson's Critique of Pure Reason, The Philosophical Review,
XL I, p. 366, 1932. ANALYSES BIBLIOGRAPHIQUES 208
en œuvre du divers provenant en dernière analyse de la sensation,
bien qu'il considère la sensation comme une pure apparence. L'ontolog
ie du sens commun n'est nullement, comme le déclare Reid, un fait
inanalysable, elle repose sur les mêmes règles que la formation des
hypothèses physiques. L'idée première d'un non-moi résulte de ce
■que les phénomènes, c'est-à-dire nos sensations, n'obéissent pas à
ffotre volonté pure et simple ; mais ce que nous logeons ensuite
dans l'ensemble de ce non-moi nous est fourni ou du moins suggéré
par la tendance identificatrice de la raison, et enfin l'empire sur notre
esprit du complexe d'idées d'où résulte la conception du sens commun
est sans cesse affermi par nos rapports avec les autres hommes.
Cette triple origine est commune à l'univers du sens
et à toutes les conceptions que cherche à lui substituer la réflexion
scientifique ou philosophique. C'est parce que le sens commun n'est
qu'une première ébauche du système philosophique et scientifique
que le raisonnement scientifique et y fait constamment
retour. Non seulement le philosophe dès qu'il cesse de spéculer, mais
le physicien au cours de son travail scientifique, agissent dans le
monde du sens commun.
En outre, si le raisonnement est un progrès vers l'identification,
il ne peut se passer d'un divers à identifier, et ce divers est dans
l'immense majorité des cas emprunté par les savants et les philosophes
au monde du sens commun. Une fois ce réel introduit dans le raison
nement, l'analogie pousse à en étendre de plus en plus le domaine.
Le penseur doit se mettre en garde contre cette propension aussi
constante et puissante que peu apparente de l'esprit à faire retour au
réalisme naïf. G. -H. L.
15. — E. MEYERSON. — De l'analyse des produits de la pensée. —
R. Ph., 1934, II, p. 135-170.
Il est très difficile de faire fonctionner la pensée « à l'essai » :
elle ne fournit, en général, un effort soutenu que devant un obstacle
ressenti comme une gêne réelle. Par ailleurs, une pensée trop proche
de nous adhère à nous, elle est trop rapide et trop implicite pour qu'on
puisse en suivre le cours. Les difficultés de l'introspection, de l'examen
direct de la pensée, viennent en grande partie de là. La méthode
indirecte est plus laborieuse, mais plus sûre ; elle offre plus de
« matière » et aussi plus de garanties d'objectivité et de contrôle.
Au lieu de se regarder penser et raisonner, mieux vaut essayer de
saisir et d'analyser la pensée d'autrui, observable du dehors. Bien
entendu, les résultats seront plus féconds, si l'on peut comparer des
efforts multiples dans un domaine, convergents ou successifs. Pour
cela, -il faut abandonner l'idée, — assez répandue bien qu'implicite
généralement, — que les anciens « n'ont pas compris », qu'ils « ont
mal raisonné », et que les conclusions « erronées » auxquelles ils sont
arrivés sur tel ou tel point de la recherche scientifique disqualifient
tout leur effort, dont il n'y a rien à tirer. Cette idée était souvent
liée, chez les auteurs du xixe siècle, à la conviction qu'on était
arrivé à la « vraie science », et donc que l'ancienne, la « fausse »,
n'avait qu'un intérêt historique. Les progrès de la physique depuis
25 ans ont ébranlé cette croyance, mais il n'est pas impossible que le THÉORIES ET CONCEPTIONS GÉNÉRALES 209
préjugé philosophique qu'elle a provoqué subsiste en partie. — En
fait, lorsqu'on y regarde de près, on constate que le mécanisme de
la pensée a été le même au cours de ces efforts successifs pour expli
quer les phénomènes. Ainsi, pour prendre les points extrêmes, les
formes de raisonnement « primitives » dont parle M. L. Lévy-Bruhl
ne s'écartent pas du schéma auquel on aboutit quand on analyse
l'effort de l'esprit dans la physique contemporaine.
La méthode présente des avantages multiples. Outre celui d'offrir
une grande masse de documents, une grande quantité d'efforts soute
nus et dont les traces restent à notre disposition, qu'on peut examiner
«n détail, à loisir, — elle a le mérite de nous mettre en présence d'une
pensée non contemporaine, donc souvent très différente par ses
conclusions. Le sentiment d'étrangeté éprouvé, le fait de n'être pas
entraîné par le raisonnement de façon immédiate, aboutit à une
manière d'image ralentie, et le cheminement nous apparaît ainsi plus
clairement que pour notre propre pensée, trop rapide.
Mais il faut prendre des précautions. Il ne faut étudier que
des efforts vraiment soutenus et sérieux, comme le sont, par exemple,
les scientifiques. Il ne faut, dans cette analyse, envisager que
la marche du travail scientifique proprement dit, en faisant abstrac
tion des idées philosophiques du savant, qui peuvent être sans rapport
avec son travail de recherche (il faut, en tout cas, dépister et préciser
les sources de ces idées philosophiques). Il est bon de s'adresser à la
partie théorique, générale, des sciences, où l'effort de la pensée se
manifeste de la façon la plus éclatante. Il ne faut pas se préoccuper
de la partie proprement constructive de ces recherches, de leurs
résultats, ou du moins il faut les examiner, non pour eux-mêmes,
mais uniquement pour démêler les voies que suit la pensée. Enfin,
il faut se défaire de toute propension vers le nominatif : il faut
rechercher, non pas comment la pensée « devrait » fonctionner,
mais comment elle chemine en fait.
En comparant les résultats de toutes ces analyses, on aboutit à la
conclusion qu'on a bien le droit de parler de la pensée en général.
La marche de l'esprit est toujours et partout la même. C'est en étu
diant la relativité et les quanta qu'on saisit le sens exact de la phrase
« la rose est rouge ». I. M.
16. — E. MEYERSON. — La notion de l'identique. — Rech, phil.,
III, 1933-34, p. 1-17.
En parlant du principe des indiscernables, Leibniz insiste sur le
fait qu'on ne saurait découvrir deux indiscernables dans le réel.
Gela équivaut à dire que les objets différant de position l'espace
ne peuvent être identiques, et aussi qu'un objet ne peut être identique
à lui-même à deux moments du temps distincts. C'est là une croyance
intime antérieure à toute expérience et qui répond à cette autre
conviction, formulée déjà par Aristote et reprise par Leibniz, que
l'individualité enveloppe l'infini.
C'est cependant cet identique qui ne saurait exister dans le réel
que la science met en œuvre dans son explication du réel, et elle le
veut parfait. Il y a là une dualité, ou, si l'on veut, une sorte de flott
ement, de syncrétisme de la raison qui nous fait imaginer les choses
l'année psychologique, xxxv 14 210 ANALYSES BIBLIOGRAPHIQUES
identiques et cependant discernables : l'identique parfait apparaît
comme situé dans le lointain infini, il est la limite vers laquelle tend
constamment, sans jamais pouvoir l'atteindre, l'effort explicatif.
Et il s'agit bien là d'identique : la raison ne se contente pas de
similaire. Dès qu'elle a saisi une identité (partielle), elle en poursuit
une autre ; cette autre lui apparaît incomplète à son tour, et la limite
de cet effort ne peut être conçue qu'à la manière de la sphère de
Parménide : c'est la négation, la destruction du réel tout entier.
Ce besoin d'identique, toujours présent, jamais assouvi, est d'une
force singulière. Tout ce qui va dans le sens de l'identique, même
simple prétexte, apparence, chimère, bénéficie immédiatement d'un
préjugé favorable ; ce qui va en sens contraire est d'abord repoussé.
Ce qui est permanent est toujours pour nous l'essence, ce qui varie
ne peut être que l'accident.
Mais si le principe est le même, ses manifestations sont
diverses à l'infini. La réduction par la mécanique du changement à
un déplacement spatial, l'équation chimique, les principes de conser
vation, la création du genre, la constitution du inonde des objets
du sens commun : voilà quelques exemples qui montrent bien cette
diversité de procédés. Le principe n'est au fond qu'une tendance,
dont la vigueur même commande la flexibilité et l'indétermination.
C'est pourquoi aussi il est impossible de prévoir la marche de la.
raison, de la science, il est de prédire par où, par quel côté,
par quelles méthodes on pourra s'attaquer aux phénomènes. Tel
chemin qui paraissait être une « voie royale » s'est révélé une impasse,,
et inversement. Dans le réel, ce qui est accessible à la raison est int
imement mêlé à de l'irrationnel, et nous ne pouvons prévoir où ni
comment nous rencontrerons l'un et l'autre. Et d'autre part, la raison
elle-même est pour nous un constant mystère, ou, du moins, nous
avons une peine extrême à discerner son fonctionnement. Il est donc
peu utile de prescrire à la science des règles et des voies trop strictes,
un ars inveniendi : le progrès s'accomplira souvent sous des formes
tout à fait inattendues. Cependant, il se fera toujours dans la ligne
de l'identique parfait, de l'identique indiscernable, senti comme
impossible et comme seul vrai, à la fois. I. M.
17. — H. KEYSERLING. — La revoluzione mondiale e la respon-
sabilita dello spirito. — In-16 de 211 pages. Milan, Stoepli, 1934.
10 lires. (La révolution mondiale et la responsabilité de V esprit.
Paris, Stock.)
Penseur inquiet et original, H. K. dénonce la passivité de l'esprit,,
de l'intelligence, qui devrait conduire le monde et qui se laisse mener.
Dans son effort de compréhension philosophique des événements,
sociaux et politiques, se fondant sur Jung, qu'il considère comme le
principal protagoniste de la psychologie moderne, il considère que
c'est l'Inconscient qui domine les individus, représentant à la fois le
passé et l'avenir, tout le bagage héréditaire et tous les reflets subtils
des influences actuelles inaperçues, génératrices des orientations
ultérieures.
L' « âme consciente » lui apparaît, avec ses contours précis, comme
exiguë, fermée sur elle-même, en voie de cristallisation. ET CONCEPTIONS GÉNÉRALES 211 THÉORIES
L'esprit commun d'une époque découle du fond collectif de
l'Inconscient, en opposition avec les différenciations individuelles, et
c'est dans cette âme collective que réside une perpétuelle jeunesse,
une capacité de création et de renouvellement, si la pensée trop lucide
ne .l'étouffé pas, et K. voit l'aube d'une spiritualité nouvelle se
lever, notre époque faisant le passage entre l'âge mécanique et l'âge
vitaliste et psychologique. H. P.
18. — Science et Loi. — Exposés de la Ve Semaine internationale de
Synthèse. — In-12 de 228 pages. Paris, Alcan, 1934. Prix :
20 francs.
Après un avant-propos de Henri Berr, on trouve des exposés
d'Abel Rey sur l'histoire de la notion de loi, sur la loi dans les diverses
sciences, de Gonseth, Mineur, Berthoud, Cuénot, Halbwachs, Giapot
(mathématiques, mécanique et astronomie, physico-chimie, biologie,
sociologie, histoire) la question de la loi en psychologie ayant fait
l'objet de deux exposés complémentaires (H. Piéron et H. Wallon),
suivis d'une discussion dont un résumé est donné. H. P.
19. — G. BACHELARD. — Le nouvel esprit scientifique. — ïn-16
de 181 pages. Paris, Alcan, 1934. Prix : 10 francs.
L'auteur, dans cet ouvrage d'épistémologie, comportant essentie
llement une réflexion philosophique sur la physique mathématique,
fait preuve du même optimisme idéaliste que L. Brunschvicg, mont
rant un progrès continu, un renouvellement de la pensée, qui
renonce à voir dans le réel immédiat un objet de connaissance, mais
seulement un prétexte pour la pensée constructive.
L'allure révolutionnaire de la science contemporaine doit, selon
lui, réagir profondément sur la structure même de l'esprit. « II ne
manque qu'un peu de vie sociale, déclare-t-il, qu'un peu de sympathie
humaine pour que le nouvel esprit scientifique — le n. e. s. — prenne
la même valeur formative qu'une nouvelle politique économique
■ — la n. e. p. Pour beaucoup de savants qui poursuivent avec passion
la vie sans passions, l'intérêt des problèmes présents correspond à
un intérêt spirituel primordial où la raison joue son destin. »
Alors qu'E. Meyerson trouvait une persistance des mêmes modes
de pensée, la participation des primitifs se maintenant encore dans
l'esprit moderne, il exprime sa foi — un peu mystique — en un élan
vital, qui apparaît dans l'œuvre féconde des plus jeunes savants,
et qui s'anime dans son bourgeon véritable, le cerveau humain.
A quoi l'on voit que les philosophes de la physique manquent
d'esprit biologique et de réflexion sur les bases mêmes de la pensée.
Que le symbolisme de plus en plus abstrait, et fécond — d'après ses
réussites expérimentales, seul critère de sa valeur — puisse dans l'él
aboration progressive et continue de générations de savants, éloigner
la pensée socialement édifiée des conceptions — symboliques aussi —
du réalisme naïf d'autrefois, et que les jeunes, plus facilement plies
à de nouveaux cadres, s'adaptent mieux dans leur œuvre créatrice
aux conceptions nouvelles, cela n'implique pas un changement dans
les modes biologiques de la pensée et dans les capacités cérébrales des

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