Trois paroisses de Saint-Domingue au XVIIIe siècle. Étude démographique - article ; n°1 ; vol.18, pg 93-110

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Population - Année 1963 - Volume 18 - Numéro 1 - Pages 93-110
Si l'on est aujourd'hui assez bien renseigné sur la fécondité et la mortalité des populations blanches du XVIIIe siècle, on ignore jusqu'ici à peu près tout de leur démographie lorsqu'elles se trouvent transplantées dans des pays tropicaux. Les archives de la France d'outre-mer possèdent une riche série de registres paroissiaux, moins bien tenus que ceux de France, mais qui fournissent une documentation valable pour une étude détaillée de l'émigration au XVIIIe siècle. Ils gagneraient à être complétés par un dépouillement méthodique des listes de passagers conservées aux Archives nationales qui ne présentent que peu de lacunes de 1750 à la Révolution. Les résultats donnés dans cet article ne sont nullement représentatifs de Saint-Domingue, et encore moins des Antilles. En effet, les paroisses choisies en raison du bon état de leurs registres comptaient de nombreuses personnes de couleur qui avaient atteint un statut social relativement élevé. Les mariages interraciaux y étaient, de ce fait, beaucoup plus fréquents que dans le Nord et que dans les grandes villes où se fixaient la plupart des émigrantes blanches. Signalons qu'en évaluant la composition génétique de la population de couleur à la veille de la Révolution, l'auteur a oublié que parmi les esclaves figuraient de nombreux mulâtres et même des quarterons.
Houdaille Jacqu.es. — Three Parishes in Santo Domingo During the XVIIIth. Century. A Demographic Study.
Information avalaible on fertility and mortality among white populations during the xviii th Century are rather good but it is no more the case for the population of white settlers in tropical countries. Official records of French Overseas territories include a rich series of parish registers which are not so well kept than in France but which provide good material for a detailed study of emigration at that time. A systematic collation of passengers' lists would add much support because they are almost complete between 1750 and the French Revolution.
Results given in this paper does not carry a representative picture of the situation in Santo Domingo and even less in the Caribbean islands. The parishes concerned have been selected because of the good condition of their registers and their population included a large number of coloured people with a relatively high social standing. Interracial marriages were much more frequent than in the North or in the main towns where most white immigrant women were settled.
In estimating the genetic composition of the coloured population at the outbreak of the French Revolution, the author has overlooked the fact that many slaves were mulattoes or even quadroons.
Houdaille Jacques. — Très parroquias de Santo-Domingo en el siglo XVIII. Estudio demografico.
Si se esta hoy en dia, bastante bien informado sobre la fecundidad y la mortalidad de las poblaciones blancas del siglo xvin, se ignora hasta la fecha casi todo de su demografia cuando se encuentran transplantadas en paises tropicales. Los archivos de la Francia de ultramar poseen una fecunda série de registros parroquiales que, aunque no sean tan rigorosos como los de Francia, ofrecen una documentacion valedera para un estudio en detaile de la emigracion en el siglo xvin. Ganarian a ser completados por un despojo
metodico de las listas de pasajeros conservadas en los archivos nacionales, listas con muy pocas lagunas de 1750 a la Revolucion.
Los resultados dados en este articulo no son de ningún modo representatives de Santo-Domingo, y aún menos de las Antillas. Efectivamente, las parroquias escogidas en razon del buen estado de sus registros comprendian un gran numero de personas de color que habian alcanzado un nivel social relativemente elevado. Por esta razon, los casamientos interraciales en dichas parroquias se daban con mayor frecuencia que en el Norte y que en las grandes
ciudades en donde se establecian la mayor parte de las emigrantes blancas.
Seňalemos que el autor, valuando la composicion genetica de la poblacion de color en visperas de la Revolucion, se ha olvidado que entre los esclavos figuraban muchos mulatos y hasta cuarterones.
18 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mardi 1 janvier 1963
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Jacques Houdaille
Trois paroisses de Saint-Domingue au XVIIIe siècle. Étude
démographique
In: Population, 18e année, n°1, 1963 pp. 93-110.
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Houdaille Jacques. Trois paroisses de Saint-Domingue au XVIIIe siècle. Étude démographique. In: Population, 18e année, n°1,
1963 pp. 93-110.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/pop_0032-4663_1963_num_18_1_10413Résumé
Si l'on est aujourd'hui assez bien renseigné sur la fécondité et la mortalité des populations blanches du
XVIIIe siècle, on ignore jusqu'ici à peu près tout de leur démographie lorsqu'elles se trouvent
transplantées dans des pays tropicaux. Les archives de la France d'outre-mer possèdent une riche
série de registres paroissiaux, moins bien tenus que ceux de France, mais qui fournissent une
documentation valable pour une étude détaillée de l'émigration au XVIIIe siècle. Ils gagneraient à être
complétés par un dépouillement méthodique des listes de passagers conservées aux Archives
nationales qui ne présentent que peu de lacunes de 1750 à la Révolution. Les résultats donnés dans
cet article ne sont nullement représentatifs de Saint-Domingue, et encore moins des Antilles. En effet,
les paroisses choisies en raison du bon état de leurs registres comptaient de nombreuses personnes de
couleur qui avaient atteint un statut social relativement élevé. Les mariages interraciaux y étaient, de ce
fait, beaucoup plus fréquents que dans le Nord et que dans les grandes villes où se fixaient la plupart
des émigrantes blanches. Signalons qu'en évaluant la composition génétique de la population de
couleur à la veille de la Révolution, l'auteur a oublié que parmi les esclaves figuraient de nombreux
mulâtres et même des quarterons.
Abstract
Houdaille Jacqu.es. — Three Parishes in Santo Domingo During the XVIIIth. Century. A Demographic
Study.
Information avalaible on fertility and mortality among white populations during the xviii th Century are
rather good but it is no more the case for the population of white settlers in tropical countries. Official
records of French Overseas territories include a rich series of parish registers which are not so well kept
than in France but which provide good material for a detailed study of emigration at that time. A
systematic collation of passengers' lists would add much support because they are almost complete
between 1750 and the French Revolution.
Results given in this paper does not carry a representative picture of the situation in Santo Domingo and
even less in the Caribbean islands. The parishes concerned have been selected because of the good
condition of their registers and their population included a large number of coloured people with a
relatively high social standing. Interracial marriages were much more frequent than in the North or in the
main towns where most white immigrant women were settled.
In estimating the genetic composition of the coloured population at the outbreak of the French
Revolution, the author has overlooked the fact that many slaves were mulattoes or even quadroons.
Resumen
Houdaille Jacques. — Très parroquias de Santo-Domingo en el siglo XVIII. Estudio demografico.
Si se esta hoy en dia, bastante bien informado sobre la fecundidad y la mortalidad de las poblaciones
blancas del siglo xvin, se ignora hasta la fecha casi todo de su demografia cuando se encuentran
transplantadas en paises tropicales. Los archivos de la Francia de ultramar poseen una fecunda série
de registros parroquiales que, aunque no sean tan rigorosos como los de Francia, ofrecen una
documentacion valedera para un estudio en detaile de la emigracion en el siglo xvin. Ganarian a ser
completados por un despojo
metodico de las listas de pasajeros conservadas en los archivos nacionales, listas con muy pocas
lagunas de 1750 a la Revolucion.
Los resultados dados en este articulo no son de ningún modo representatives de Santo-Domingo, y aún
menos de las Antillas. Efectivamente, las parroquias escogidas en razon del buen estado de sus
registros comprendian un gran numero de personas de color que habian alcanzado un nivel social
relativemente elevado. Por esta razon, los casamientos interraciales en dichas parroquias se daban
con mayor frecuencia que en el Norte y que en las grandes
ciudades en donde se establecian la mayor parte de las emigrantes blancas.
Seňalemos que el autor, valuando la composicion genetica de la poblacion de color en visperas de la
Revolucion, se ha olvidado que entre los esclavos figuraban muchos mulatos y hasta cuarterones.PAROISSES DE SAINT-DOMINGUE TROIS
AU XVIIIe SIÈCLE
Étude démographique
fournissent paroissiaux, de ignore se et la trouvent Si l'émigration mortalité l'on France jusqu'ici est une transplantées moins d'outre-mer aujourd'hui documentation à des au peu populations bien XVIIIe près tenus dans possèdent tout assez siècle. valable des de que blanches bien leur pays Ils une ceux renseigné pour gagneraient démographie riche tropicaux. du de une France, XVIIIe série sur étude Les la à de lorsqu'elles siècle, fécondité mais être détaillée registres archives comqui on
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conservées aux Archives nationales qui ne présentent que peu de
lacunes de 1750 à la Révolution.
Les résultats donnés dans cet article ne sont nullement repré
sentatifs de Saint-Domingue, et encore moins des Antilles. En
effet, les paroisses choisies en raison du bon état de leurs registres
comptaient de nombreuses personnes de couleur qui avaient atteint
un statut social relativement élevé. Les mariages interraciaux
y étaient, de ce fait, beaucoup plus fréquents que dans le Nord
et que dans les grandes villes où se fixaient la plupart des émi-
grantes blanches.
Signalons qu'en évaluant la composition génétique de la
population de couleur à la veille de la Révolution, l'auteur a
oublié que parmi les esclaves figuraient de nombreux mulâtres
et même des quarterons.
La démographie des villages de France a fait l'objet de plusieurs études
au cours des dernières années. Il apparaît que les registres paroissiaux, conve
nablement exploités, peuvent fournir des renseignements d'une grande pré
cision sur l'époque préstatistique. Peut-on réaliser des études de ce genre
pour certains pays non européens? Les Archives de la France d'outre-mer
conservent entre autres une série de registres paroissiaux de Saint-Domingue
qui couvrent presque tout le xvine siècle et même, pour plusieurs régions
vont jusqu'à 1803, année de l'évacuation définitive de l'île par les troupes 94 TROIS PAROISSES DE SAINT-DOMINGUE AU XVIIIe SIÈCLE
françaises. Les registres de la région Sud, moins touchée que les autres par
la révolte des esclaves et des affranchis, sont les mieux conservés ^.
C'est à titre d'expérience que nous avons dépouillé les registres de trois
paroisses de cette région : Jacmel, Cayes-de-Jacmel et Fond-des-Nègres. Les
deux premières sont contiguës. Saint-Michel-de-Fond-des-Nègres, qui, de nos
jours, ne forme plus une circonscription administrative, se trouvait à une
soixantaine de kilomètres, mais n'en était séparée que par une seule paroisse,
Bainet, dont les registres présentent des lacunes importantes. Moreau de Saint-
Méry donne une description détaillée de ces trois paroisses dont Jacmel,
fondée en 1680 était la plus ancienne et la plus importante. Cayes-de-Jacmel
est située à la frontière de la République de Santo Domingo. C'est dans les
montagnes qui se trouvent au Nord de cette paroisse qu'au XVIe siècle, le
cacique indien, Enriquillo, opposa aux Espagnols une résistance acharnée.
Plus tard la région fut souvent désolée par les incursions des nègres marrons,
esclaves révoltés qui prenaient le maquis. La terreur qu'ils inspiraient était
telle qu'on estimait leur nombre à 1.800, mais lorsqu'ils se soumirent en 1785
après leur eut promis la liberté, on n'en compta que 125, la plupart
de langue française ^2'. Ce détail montre qu'on ne saurait attendre beaucoup
d'exactitude des dénombrements d'habitants, d'affranchis et d'esclaves publiés
par Moreau de Saint-Méry, et que les chiffres que l'on peut tirer des registres
paroissiaux concernant les affranchis sont fort sujets à caution. Jusqu'à la
Révolution et, même par la suite, la population de couleur dut rester assez
flottante et échapper à l'état-civil.
Les trois paroisses étudiées sont situées au bord de la mer, Jacmel et Cayes-
de-Jacmel sur la côte Sud, Fond-des-Nègres sur la côte Nord de la péninsule
du Sud. Moreau de Saint-Méry parle de « l'air étouffé et malsain, des chaleurs
excessives de Jacmel particulièrement en juillet, août et septembre, mois au
cours desquels l'humidité contribue à augmenter les maladies de la basse-
ville qui ressemble alors à une infirmerie. »
Afin de tirer le plus grand parti possible des fiches de famille établies
suivant la méthode préconisée par MM. Henry et Fleury (3\ nous avons
distingué deux périodes : avant 1760 et après. Naturellement, la distinction
entre la population blanche et celle des affranchis de couleur s'imposait.
Quant aux esclaves, ils ne sont pour ainsi dire jamais mentionnés dans les
registres, sauf dans les toutes premières années. Nous avons arrêté nos stati
stiques à l'année 1790, encore que les fiches de familles aient été établies jus
qu'à 1793 et les registres dépouillés jusqu'à 1800 pour Jacmel. Mais il s'agit
là d'une nouvelle époque, troublée par de nombreux massacres et des mouve-
Í1' Nous remercions ici M. Laroche, directeur des Archives de la France d'outre-mer qui
nous a accordé la permission de procéder au relevé complet des registres paroissiaux des trois
paroisses étudiées.
(2) Moreau de Saint-Mery, Description de la partie française de Saint-Domingue, 3 vol.,
nouvelle édition avec notes. Paris 1954, III, 127.
(3) Michel Fleury et Louis Henry, Manuel de dépouillement des registres paroissiaux,
Paris, 1956. ÉTUDE DÉMOGRAPHIQUE 95
ments de population continuels. Notons qu'à partir de 1793 les esclaves nou
vellement libérés figurent dans les registres d'état civil, ce qui devrait per
mettre d'évaluer leur nombre.
Les données. Les registres de Jacmel (1.521 blancs et 1.800 affranchis en
1792) remontent à 1709. Les actes des premières années ont
été recopiés et nous n'en avons trouvé aucun pour l'année 1712. De 1728 à
1734, ils ont été tenus sur des feuilles volantes qui furent ajoutées au registre.
L'écriture en est difficilement lisible et, en général, l'enregistrement semble
avoir été très incomplet. A partir de 1735,1a série des registres est complète et
il n'y a plus de lacunes, mais le gros registre allant de 1750 à 1768 n'est pas
original. Bien entendu, il est impossible de savoir si le copiste a oublié de
recopier certains actes, mais il semble avoir été assez négligent puisqu'il
sautait parfois des lignes dans les actes de mariage. Les curés ne semblent pas
être restés longtemps dans leur paroisse, quatre se succédèrent de 1735 à
1739. On trouve aussi mention de missionnaires de l'Ordre des Frères Prê
cheurs. La cure resta vacante plusieurs fois, puisque c'était le curé de Bainet
qui célébrait les baptêmes en 1750 et celui des Cayes en 1786. Cette instabilité
devait conduire à un certain sous-enregistrement des faits d'état civil, part
iculièrement chez les affranchis.
A Cayes-de- Jacmel, paroisse beaucoup moins importante, (400 blancs et
450 affranchis en 1792), les registres remontent à 1714. Les feuillets sont assez
mélangés pour les premières années. Les registres sont tous originaux mais,
de 1740 à 1749, les mariages et les décès n'y furent pas inscrits. Ayant constaté
une lacune pour l'année 1780, nous avons abandonné le relevé des baptêmes
après cette date, sans négliger pour autant celui des mariages et des décès,
qui, poursuivi jusqu'à l'année 1792, nous a fourni quelques renseignements
permettant de compléter les fiches de famille.
Les premiers registres de Fond-des-Nègres remontent à 1716, mais il
existe une lacune de 1718 à 1722, la seule pour tout le xvine siècle. Dans
l'ensemble, on a l'impression que l'état civil de cette petite paroisse (200 blancs
et 450 affranchis en 1792) était plus régulièrement tenu que celui des deux
autres. Pour compléter quelques fiches de famille, nous avons consulté les
registres des paroisses avoisinantes, Aquin et l'Anse-à-Veau qui présentent
de nombreuses lacunes et sont en très mauvais état. Ils nous ont montré
que quelques familles blanches possédant plusieurs « habitations » ne faisaient
pas baptiser tous leurs enfants dans la même paroisse.
Nombre des Blancs Le simple comptage des baptêmes, mariages et décès
et des Affranchis, devrait nous permettre de déterminer la répartition de
la population entre blancs et personnes de couleur. Le
tableau ci-dessous présente ces chiffres par décennie. Les décès des personnes
de moins de 20 ans n'ont pas été considérés, car il existe de nombreuses indi
cations de sous-enregistrement. Ceux des marins et des passagers de bateaux TROIS PAROISSES DE SAINT-DOMINGUE AU XVIIIe SIÈCLE 96
Baptêmes Décès des personnes Mariages de plus de 20 ans
Années Blancs Couleur
Avant 1730 238 97 71 114 20 97 74 32 69
146 115 55 83 18 2 6 92 53 1731-1740.. 10 84
13 12 5 1741-1750.. 118 188 38 81 84 39 21 65
111 37 25 16 1751-1760.. 151 342 15 78 41 44 48
1761-1770.. 95 506 15 152 38 42 52 59 44 50 46
1771-1780.. 94 664 287 35 64 51 73 33 103 12 24
36 74 106 64 58 1781-1790.. 111 744 12 298 196 22
Total des baptêmes : 3.609; des décès : 1.783; des mariages : 798.
N. В . La colonne % indique le pourcentage dans le total de chaque décennie.
n'ont pas été comptés non plus dans ce tableau. Ils sont assez nombreux à
Jacmel qui était un port important. En raison des lacunes des premières
années et, parce qu'après 1780 les baptêmes de Cayes-de-Jacmel n'ont pas
été relevés, les chiffres absolus présentent beaucoup moins d'intérêt que les
pourcentages.
De la comparaison de ceux-ci se dégagent quelques indications. Au cours
du XVIIIe siècle, on voit la proportion des naissances blanches décroître cons
tamment, celle des mariages suit la même tendance mais de manière moins
marquée. Au contraire, le pourcentage des décès d'adultes blancs remonte
après 1770 et demeure toujours supérieur à 50 %. Les recensements indiquent
pourtant qu'à cette époque les affranchis étaient plus nombreux que les blancs.
En réalité, le sous-enregistrement des décès devait être plus grand chez les
personnes de couleur que chez les blancs. Cependant la remontée, légère il
est vrai, de la proportion des décès de blancs qui contraste avec la baisse
constante de celle des baptêmes et des mariages indique que les colons de la
première partie du siècle, qui, pour la plupart, fondaient un foyer firent place
vers 1760-1770 à une autre vague d'émigrants qui restaient célibataires. Cette
impression sera corroborée par bien d'autres indices.
La proportion des femmes dans les décès est, elle aussi, significative, sur
tout pour les blanches. En légère hausse de 1730 à 1770 elle tombe brusquement
et reste très basse jusqu'à la fin de la période étudiée :
Avant 1730 1731-1740 1741-1750 1751-1760 1761-1770 1771-1780 '1781-1790
16 % 17% 24% 25% 12% 12% 21% ÉTUDE DÉMOGRAPHIQUE 97
Pour fixer l'époque où la proportion des femmes parmi les immigrants a
passé par un maximum, il faudrait tenir compte de l'âge au décès et à
l'arrivée. D'autres résultats (cf. plus loin) donnent à penser que la propor
tion des femmes parmi les immigrants a de nouveau 'augmenté vers la fin de
la période étudiée.
MOUVEMENTS SAISONNIERS
Naissances : seules ont été considérées celles des enfants légitimes. Le
maximum se situe en janvier et en février chez les blancs (11 % environ) et
le minimum en août (5,5 °/0). Chez les personnes de couleur ou affranchis le est en décembre (10 °/o) et en novembre (9 °/0) et le minimum
en avril (7 °/0). Dans l'ensemble cependant les deux courbes sont assez sem
blables mais, comme il est naturel puisqu'il s'agit des tropiques, tout à fait
différentes de celles de Crulai ou d'Auneuil ^.
Mariages : au contraire les mariages présentent comme en France, deux
minima très marqués en mars et en décembre tant chez les blancs que chez
les affranchis (2,3 °/o et 0,9 °/o) et un maximum peu marqué en juillet (11 °/0).
Naturellement les minima correspondent à l'Avent et au Carême.
Décès : nous avons séparé ceux des personnes résidant dans la paroisse
de ceux des marins et des passagers probablement débarqués mourants à
Jacmel. Le maximum se situe en juillet et en décembre (9,3 °/0) pour les
résidents, ce qui confirme à peu près les observations de Moreau de Saint-
Méry citées plus haut. Le minimum est en mars (6,8 °/0). Les décès des marins
et des passagers indiquent que les voyages se faisaient surtout de mai à juillet.
Âge au baptême. Alors qu'en France au xvine siècle, les enfants étaient
presque toujours baptisés au lendemain de leur naissance,
à Saint-Domingue le baptême n'avait lieu que quelques mois plus tard. Certains
actes mentionnent des ondoiements, mais ceux-ci ne font jamais l'objet de
rubriques spéciales dans les registres. Il importe donc avant tout de savoir à
quel âge était célébré le baptême, événement qui constitue la première appar
ition des paroissiens dans les registres. En général, la date de naissance est
indiquée pour les enfants blancs, l'âge des enfants de couleur est le plus sou
vent donné en mois. Parfois aucune indication n'est donnée quant à la date
de naissance. L'âge moyen (arithmétique), est selon les catégories et les
époques :
Avant 1760 Après 1760 Moyenne
Blancs 3,1 mois (536 cas) 4,7 mois (310 cas) 3,7
Couleur 4,1 mois (223 cas) 4,5 (617 cas) 4,4
<4> Voir pour comparaisons, Etienne Gautier et Louis Henry, La population de Crulai,
paroisse normande, Paris 1958, p. 63 et Pierre Goubert, Beauvais et le Beauvaisis, de 1600
à 1730, Paris 1960, II, 72.
J. P. 300366. — 63 2499 0 55 001 1. TROIS PAROISSES DE SAINT-DOMINGUE AU XVIIIe SIÈCLE 98
II ne s'agit ici que des enfants légitimes. La moyenne générale est donc
légèrement supérieure à quatre mois, chiffre qui nous resservira pour l'étude
de la fécondité. On observe une élévation très nette de l'âge des baptisés qui
correspond probablement à un affaiblissement de la pratique religieuse et
aussi à un manque de prêtres.
Les enfants illégitimes. Une autre particularité de Saint-Domingue, qui
rend les études démographiques à partir des registres
paroissiaux beaucoup plus difficiles qu'en France, est l'extrême fréquence
des naissances illégitimes. Chez les blancs, leur pourcentage n'est que de 3 °/0
et ne diffère donc pas beaucoup des chiffres qui ont été calculés pour la France
à la même époque ^. Notons cependant que ces naissances, presque inexis
tantes au début de la colonie, époque à laquelle les femmes, blanches ou noires
étaient rares, atteignent 14 % dans la dernière décennie étudiée. Beaucoup
de ces enfants étaient d'ailleurs légitimés par le mariage ultérieur des parents.
A partir de 1750 apparaissent quelques mentions d'enfants blancs abandonnés
(5 cas en tout) mais nous n'en avons pas relevé après 1780.
Chez les personnes de couleur, la proportion des naissances illégitimes
s'éleva constamment jusqu'à 1760 pour rester ensuite stationnaire et supé
rieure à 50 %. En voici le détail suivant les décennies déjà citées plus haut :
ll°/o 21°/o 35°/o 43°/o 56°/o 550/0 550/0
II serait intéressant de savoir qui étaient les pères de ces enfants naturels
de couleur. Assez souvent le père est indiqué dans l'acte de baptême (17 °/0
des cas à Fond-des-Nègres) et il s'agit parfois d'un homme marié ce qui prouve
que la liberté des mœurs ne faisait pas scandale à Saint-Domingue. De toutes
façons, nous pouvons presque toujours savoir si le père était blanc ou de
couleur en comparant les « couleurs » indiquées pour la mère et pour l'enfant.
Nous ignorons comment le curé déterminait la couleur des enfants nés de
père inconnu. Notons toutefois que les nouveaux curés n'indiquaient que celle
de la mère puis au bout de quelques mois de ministère, inscrivaient aussi
celle de l'enfant. Peut-être en jugeaient-ils à la couleur du baptisé tout en tenant
compte de la déclaration de la mère. A l'aide des couleurs mentionnées, nous
avons pu calculer que 55 % de ces enfants naturels de couleur semblaient
provenir d'un père blanc. Ce pourcentage diminue au cours du siècle, passant
de 76 % avant 1730 à 49 % de 1771-1780 pour remonter à 60 °/0 dans la
dernière décennie. Ces résultats sont normaux puisque, comme nous l'avons
vu, le nombre des personnes de couleur augmenta sans cesse. La remontée
finale indique cependant qu'à la veille de la Révolution les emigrants français
se mariaient de moins en moins fréquemment et que le concubinage était de
plus en plus répandu.
(s) Voir pour comparaisons, Gautier et Henry, op. cit., p. 67, Goubert, op. cit., p. 31.
A Auneuil, la proportion des naissances illégitimes ne dépasse jamais 1 %. A Sotteville, elle
est de 1,2 %, voir Pierre Girard, « Aperçu de la démographie de Sotteville-les-Rouen vers la
fin du xvine siècle », Population, 14. 1959, p. 487. A Saint-Agnan, elle est de 1,2 %, J. Hou-
daille, « Un village du Morvan au xvin° siècle », Population .16, p. 302. ÉTUDE DÉMOGRAPHIQUE 99
Nuptialité. L'âge moyen au mariage est un des points sur lesquels nos don
nées permettent des calculs assez sûrs. L'âge des conjoints en
effet est assez souvent indiqué dans les actes de mariage entre blancs. Après
1780, il est toujours possible de le calculer pour les personnes de couleur,
puisqu'elles devaient présenter leur acte de baptême afin de prouver leur
naissance libre.
Les moyennes arithmétiques obtenues sont : <6)
Blancs Couleur
Avant 1760 : Hommes 31 ans (78 cas) 25,9 ans (33 cas)
Femmes 19,7 ans (81 cas) 19,8 ans (38 cas)
Après 1 760 : Hommes 34,1 ans (24 cas) 27,3 ans (93 cas)
Femmes 21,1 ans (52 cas) 19,8 ans (132 cas)
Les âges approximatifs ont été ajoutés aux âges exacts (conjoints dont
on a retrouvé l'acte de baptême), sinon nous n'aurions pas disposé de don
nées suffisantes pour le calcul de l'âge des blancs, pour la plupart nés en
France. L'âge élevé que l'on trouve pour eux peut provenir d'une erreur.
On sait en effet que l'âge au décès a souvent tendance à être exagéré par les
déclarants. Cependant, cette erreur ne saurait expliquer complètement pour
quoi les hommes blancs de Saint-Domingue se mariaient en général cinq
ou six ans plus tard que les Français. Notons d'ailleurs qu'assez souvent l'acte
de baptême des colons français semble avoir été présenté lors des déclarations
de décès, puisque presque toujours leur paroisse de naissance y est exactement
indiquée. En général l'âge moyen des blancs nés en France est de 33,2 ans
(71 cas) contre 26,9 (31 cas seulement) pour les blancs créoles. Il est probable
que quelques-uns des colons étaient veufs sans qu'il en soit fait mention dans
les actes de mariage. Malgré toutes ces restrictions, nous pouvons admettre
ici qu'au xvine siècle, les emigrants, comme maintenant, se mariaient plus
tard que les hommes qui ne s'expatriaient pas.
L'âge des épouses au contraire est sensiblement inférieur (de 4 ans environ)
à ceux qui ont été calculés pour les paroisses de France, et confirme les obser
vations des contemporains concernant la précocité du mariage tant chez les
blanches (pour la plupart créoles) que chez les femmes de couleur.
On ne peut calculer que pour les femmes la proportion des remariages
dans l'ensemble des mariages, la qualité de veuf étant rarement indiquée pour
les hommes, particulièrement pour les blancs. Peu nombreux chez les femmes
de couleur (7,6 %), les remariages étaient fréquents chez les blanches (19 °/0),
W A Crulai les moyennes arithmétiques sont de 27,2 ans pour les hommes et de 24,5 pour
les femmes. A Auneuil de 27 et 25 ans; au Canada de 27 et 22 ans, Jacques Henripin, La popul
ation canadienne au début du xvnie siècle, Paris 1954. Sur ce point Saint-Domingue se
distingue donc très nettement des populations du xvine siècle étudiées jusqu'ici.

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