Un dossier de la chancellerie romaine : La Tabula Banasitana. Étude de diplomatique - article ; n°3 ; vol.115, pg 468-490

De
Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres - Année 1971 - Volume 115 - Numéro 3 - Pages 468-490
23 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1971
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Monsieur William Seston
Monsieur Maurice Euzennat
Un dossier de la chancellerie romaine : La Tabula Banasitana.
Étude de diplomatique
In: Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 115e année, N. 3, 1971. pp. 468-
490.
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Seston William, Euzennat Maurice. Un dossier de la chancellerie romaine : La Tabula Banasitana. Étude de diplomatique. In:
Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 115e année, N. 3, 1971. pp. 468-490.
doi : 10.3406/crai.1971.12653
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/crai_0065-0536_1971_num_115_3_12653COMPTES RENDUS DE L* ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 468
COMMUNICATION
UN DOSSIER DE LA CHANCELLERIE ROMAINE :
LA TABULA BANASITANA. ÉTUDE DE DIPLOMATIQUE.
PAR MM. WILLIAM SESTON, MEMBRE DE L' ACADÉMIE,
ET MAURICE EUZENNAT, CORRESPONDANT DE L'ACADÉMIE.
Dans une communication que nous avons présentée à l'Académie
en 19611, nous avons montré, d'après une inscription découverte à
Banasa (Maroc), sous quelle forme la citoyenneté romaine était
accordée à des Berbères au temps de Marc Aurèle et de Commode.
Ciuitatem romanam dedimus, saluo iure gentis, sine diminutione
tributorum et uedigalium populi et fisci. Cette formule officielle de
naturalisation romaine, inconnue jusqu'ici, nous avons alors essayé
de l'expliquer par l'histoire même du ciuis romanus, celle d'une
citoyenneté qui n'a jamais été figée comme un dogme ainsi que le
voulait Mommsen, car, selon les hommes et les lieux, elle a, à toute
époque, intégré à des principes stables et à des « lois communes » les
traditions et les coutumes du droit public et privé de chaque cité ou
de chaque peuple. Surtout, nous l'avons rapprochée de ce que nous
laisse entrevoir le P. Giessen 40 du libellé de la Constitutio Antoni-
niana, ce texte d'un intérêt exceptionnel puisqu'il étend à tous les
hommes libres de l'Empire le bénéfice de la citoyenneté romaine.
Certes, ce rapprochement n'a pas résolu tous les problèmes de l'Édit
de Caracalla. Mais un fait paraît acquis : la Chancellerie romaine,
sous Caracalla comme sous Marc-Aurèle, n'a pas usé de formules
différentes, et toute restitution du P. Giessen 40 devra tenir compte
de la Tabula Banasitana. Romanistes et historiens semblent du
reste l'avoir admis puisque, depuis 1961, aux trente-deux restitu
tions proposées en un demi-siècle de recherches, il ne s'en est ajouté
qu'une seule, qui n'a trouvé aucun écho.
Tel est bien, à coup sûr, l'intérêt majeur de la Tabula Banasitana.
Il en est un autre, qui est moindre, car il concerne la diplomatique,
encore que cet examen nous conduise à des considérations histo
riques dont l'importance est certaine.
On se souvient que l'inscription fut retrouvée au mois de
juin 1957, dans une dépendance des thermes de l'Est, à quelques
mètres d'un petit édifice à abside qui s'ouvre sur le portique oriental
du forum de la colonie, d'où elle provient sans doute. Elle reposait
1. W. Seston et M. Euzennat, La citoyenneté romaine au temps de Mare Aurèle et de
Commode d'après la Tabula Banasitana, dans CRAI, 1961, p. 317-323. UN DOSSIER DE LA CHANCELLERIE ROMAINE 469
directement sur le sol antique, qu'une fouille ancienne de M. Ray
mond Thouvenot avait négligé de rechercher à cet endroit1.
Le texte est gravé sur une plaque de bronze de 64 x 42 cm. 52.
Le revers, non poli, a servi aux essais du graveur, qui a ébauché
plus ou moins profondément et sans ordre 76 lettres, dont un alpha
bet presque complet, identiques à celles qu'il devait employer sur
la face principale. Celle-ci offre un champ épigraphique de 57 x 38 cm.
presque intact, entouré d'un trait continu incisé. Malgré deux
cassures de la plaque, aux angles inférieur gauche et supérieur droit,
seule la première des 53 lignes parfaitement conservées du texte
a été légèrement mutilée à droite.
Les lettres, élégantes et bien gravées, sont hautes de 0,8 à 0 cm. 9.
Moins compliquées que celles de la table de patronat de 162 égal
ement retrouvée à Banasa3, elles rappellent l'écriture de l'édit de 2164
et, d'une manière plus générale des actes sur bronze de la fin du
ne siècle5 : l presque semblable au i, avec une ligne horizontale très
réduite, barre du t légèrement ondulée. La barre transversale du a
est constamment omise, sauf dans la ligature germanici (1. 27) et
les i dépassent fréquemment la ligne, sans règle stricte discernable.
Les ligatures sont peu nombreuses : outre germanici, popvlarivm
(1. 6), qvae (1. 18) ; toujours placées en fin de ligne, elles évitent
seulement ou régularisent la coupure d'un mot. Les points séparatifs
n'apparaissent que dans la dernière partie du document, à la ligne 23.
Le sigle J employé aux lignes 32-34 dans l'indication de l'âge des
bénéficiaires est connu dans les inscriptions tardives et les manus
crits. Plutôt qu'une abréviation ann(ï)s, de justification incertaine,
il serait, selon R. Marichal qui a bien voulu nous donner son opinion
sur ce point, « un trait oblique de l'écriture latine qui aurait pris
ici la fantaisie d'une fioriture »6.
1. M. Euzennat, L'archéologie marocaine de 1958 à 1960, dans Bull. d'Archéol. Maroc.,
IV, 1960, p. 544. Cf. R. Thouvenot, Une colonie romaine de Mauritanie tingitane :
Valentia Banasa, Paris, 1941, p. 20. Les pages 7 à 14 de cet ouvrage contiennent toute
notre information sur la fouille du forum et de ses abords. Elles ne permettent pas de
savoir où avait été affichée la Table. On chercherait ce lieu d'abord dans la curie où de
telles plaques de bronze trouvaient normalement leur place (ainsi à Thermes en Sicile
d'après Cicéron (Verr. act., Il, lib. 2, XLVIII, 106)). On a vu que la Table a été décou
verte près du « petit édifice ouvrant sur le portique oriental du forum » et « terminé par
une abside » cité par R. Thouvenot (op. cit., p. 13). Mais rien ne prouve que c'était là
la curia de Banasa.
2. Épaisseur : 0,6 à 0 cm. 7 ; poids : 11 kg. 850. L'analyse du métal révèle une très
forte teneur en plomb : Cu 66,40 ; Pb 31,37 ; Sn 1,60 ; Fe 0,13 ; Zn 0,12 ; Sb 0,10 ;
Ni 0,01.
3. R. Thouvenot, Deuxième table de patronat découverte à Banasa, dans CRAI, 1947,
p. 485-489.
4. Id., Une remise d'impôts en 216 ap. J.-C, dans CRAI, 1946, p. 548-558.
5. .1. et A. Gordon, Contribution to the Palaeography of Latin inscriptions, Los Angeles,
1957, notamment p. 208-217.
6. Ce sigle ne saurait être ni l'abréviation d'annorum, qui est en règle générale un |
\
COMPTES RENDUS DE L* ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 470
Outre la négligence du graveur, qui avait omis les premières
lettres de la ligne 3 et dut les ajouter après coup hors du champ, on
notera des fautes assez nombreuses :
1. 3 : li(i)bellum
1. 5 : in[dul]gentia \
1. 7 : prom[p]to
1. 8-9 : possi pour posse
1. 21 : explora quae cui(i)usque aeta[s] sit, la proxi
mité du cutusque expliquant le solécisme
aetatis.
1. 25 : Ner[u]ae, Trai(ï)ani
1. 37 : uect[i]galium
1. 42 : M. Gau[i]us Ga[l]licanus
1. 46 : Tertul[l]us
A la ligne 50, le nom du neuvième signataire a été profondément
martelé. La photographie dans l'ultraviolet, dans l'infrarouge et en
lumière de Wood, la radiographie de la plaque, les éclairages rasant
ou monochromatique successivement utilisés ne permettent pas de
lire le texte primitif sous la rasura : on distingue seulement un s
en fin de ligne, peut-être aussi à son début un s et les éléments
d'un e et d'un x au début de la ligne, ceux d'un n et d'un i avant
le s terminal, soit : sex nis.
La seule lacune du texte (L 1) se complète en revanche aisément :
An[toni]ni, et la plupart des compléments que nous proposons
n'appellent pour l'instant aucune justification :
Exemplum epistulae Imperatorum nostrorum An[toni] | ni et Veri
Augustorum ad Coiiedium Maximum :\ li(i)bellum Iuliani Zegrensis
litteris tuis iunctum legimus, et | quamquam ciuitas romana non nisi
maximis meritis pro\uocata in[dul]gentia principali gentilibus istis
dari solita sit, tamen cum eum adfirmes et de primoribus esse popu-
larium \ suorum, et nostris rébus prom[p]to obsequio fidissimum, nec \
multas familias arbitraremur aput Zegrenses paria pos\s[e]de offîciis
suis praedicare quamquam plurimos cupiamus ho\nore a nobis in
istam domum conlato ad aemulationem Iuli\ani excitari, non cundamur
et ipsi Ziddinae uxori, item | liberis Iuliano, Maximo, Maximino,
Diogeniano, ciuitatem romanam saluo iure gentis, dare.
Exemplum epistulae Imperatorum Antonini et Commodi Augfusto-
rum) ad Vallium Maximianum :\ legimus libellum principis gentium
tilde placé horizontalement au-dessus de ann., ni bien sûr le signe de circa ou de semis.
On peut se demander s'il ne serait pas venu d'Alexandrie à Rome, la chancellerie lagide
employant constamment L8 pour êxouç. Le fait est qu'en Egypte, au deuxième siècle
de l'Empire, les bureaux usent de cette graphie dans des textes latins comme le montre
fe P. Michigan 442. |
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472 COMPTES RENDUS DE i/aCADEMIE DES INSCRIPTIONS
Zegrensium, animadverti j musq(ue) quali fauore Epidi Quadrati
praecessoris lui iuuetur pro\inde et illius testimonis et ipsius meritis
et exemplis quae allegat permoti, uxori filiisqfue) eius ciuitatem
romanam, sal\uo iure gentis, dedimus, quod in commentarios nostros
referri possit, explora quae cui(i)usq(ue) aeta[s]sit, et scribe nobis.
Descriptum et recognitum ex commentario ciuitate romana | dona-
torum diui Aug(usti) et Ti(beri) Caesaris Aug(usti), et C(aii)
Caesaris, et diui Claudi, et Neronis, et Galbae, et diuorum Augfusto-
rum) Vespasiani et Titi et Caesaris Domitiani, et Ner[u]ae et Trai(i)ani Parthici, et Trai(V)ani Hadriani, et
Hadriani Antonini Pu, et Veri Germanici Medici Parthici Maximi
et Imp(eratoris) Caesaris M(arci) Aureli Antonini Aug(usti) Ger-
ma\nici Sarmatici, et Imp(eratoris) Caesaris L(ucii) Aureli Commodi
Aug(usti) Germanici Sar\matici, quem protulit Asclepiodotus libfer-
tus), id quod i(nfra) s(criptum) est.
Imp(eratore) Caesare L(ucio) Aurelio Commodo Augfusto) et
M(arco) Plautio Quintilio co(n)sfulibus), p(ridie) non(as) Iul(ias),
Romae.
Faggura uxor Iuliani principis gentis Zegrensium ann(orum)
XXII, Iuliana ann(orum) VIII, Maxima ann(orum) IV, Iulianus
ann(orum) III, Diogenia \ nus ann(orum) II, liberi Iuliani s(upra)
s(cripti).
Rog(atu) Aureli Iuliani principis Zegrensium per libellum, suffra \
gante Vallio Maximiano per epistulam, his civitatem romanam de j
dimus, saluo iure gentis, sine diminutione tributorum et vect[i]gali\um
populi et fisci.
Actum eodem die, ibi, isdem co(n)sfulibus).
Asclepiodotus lib(ertus), recognovi.
Signaverunt :
M(arcus) Gau[i]us M(arci) ffilius) Pob(lilia tribu) Squilla Ga[l]-
licanus Acilius M farci) f(ilius) Galferia tribu) Glabrio
T(itus) Sextius T(iti) f(ilius) Votfuria tribu) Lateranus
C(aius) Septimius C(aii) F(ilius) Quifrina tribu) Severus
P(ublius) Iulius ffilius) Serfgia tribu) Scapula Tertul[l]us
T(itus) Varius T(iti) Clafudia Clemens
Mfarcus) Bassaeus M farci) ffilius) Stelflatina tribu) Rufus
Pfublius) Taruttienus Pfublii) ffilius) fPobflilia tribu) Paternus
Sex. ? nis ?
Qfuintus) Cervidius Qfuinti) ffilius) Arnfensi tribu) Scaeuola Larcius Quifrina Euripianus
Tfitus) Flfauius) Tfiti) ffilius) Palfatina tribu) Piso. DOSSIER DE LA CHANCELLERIE ROMAINE UN 473
La table réunit donc trois textes différents :
I. Une lettre des empereurs Marc Aurèle et L. Verus au gouver
neur de Maurétanie Tingitane Coiiedius Maximus, faisant suite à
une requête que celui-ci a transmise, et accordant la citoyenneté
romaine à un Zegrensis, Julianus, à son épouse Ziddina et à leurs
enfants.
IL Une lettre des empereurs Marc Aurèle et Commode au gou
verneur Vallius Maximianus accordant, sur l'intervention de son
prédécesseur Epidius Quadratus, la citoyenneté romaine à l'épouse
d'Aurelius Julianus, chef des tribus Zegrenses, et à leurs enfants.
III. Un extrait de commentarius impérial, suivi de douze signa,
qui a enregistré la décision accordant la citoyenneté romaine à
Faggura l'épouse d'Aurelius Julianus et à leurs enfants.
Cette décision est très précisément datée du 6 juillet 177 : Imp.
Caesare L. Aurelio Commodo Aug. et M. Plautio Quintilio cos.1 pr.
non. lui., Romae. Compte tenu des délais de route et de chancellerie,
la lettre II, qui lui est antérieure de quelques mois, pourrait être du
début de la même année 177. La lettre I fut écrite dans les dernières
années du règne commun de Marc Aurèle et de Verus puisque le
nom de Coiiedius Maximus figure sur une inscription monumentale
trouvée dans la fouille de la porte nord-ouest du rempart de Volubilis,
qui date de 168-1692.
Romaniser les notables a paru de bonne politique pour freiner,
sinon empêcher, par les moyens diplomatiques de l'assimilation ou
de la corruption, les incursions des tribus berbères qui entouraient
la province de Tingitane. La tribu des Zegrenses est connue : en
ce même ne siècle, mais probablement d'après des sources plus
anciennes, Ptolémée place les Zsypyjvcrioi près d'un lïuppov IIsSiov
dont il nous donne la position (9°30-30°) et qu'il faudrait situer
entre l'Atlas et l'oued Tensift, dans le territoire actuel des tribus
Chichaoua3. Mais il est difficile de le suivre, car si une peuplade aussi
lointaine avait eu des rapports suivis avec Rome, c'est plutôt sur le
limes qu'elle eût laissé des traces, à Sala et surtout à Volubilis
comme les Baquates, les Macénites ou les Bavares4. Il est donc plus
1. A. Degrassi, / fasti consolari dell'impero romano, Rome, 1952, p. 49.
2. L. Châtelain, Inscriptions latines du Maroc, Paris, 1942, n° 142, fragment e et a.
La date du rempart a été établie par Ëd. Frézouls, Inscriptions nouvelles de Volubilis, II,
dans MEFR, 1966, p. 421-424 ; Id., Les Baquates et la province romaine de Tingitane, Bull. d'Archéol. Maroc, II, 1957, p. 105. Voir aussi R. Rebuffat, Le développement
urbain de Volubilis au second siècle de notre ère, dans BCTH, 1965-1966, p. 231-240.
3. Ptol., IV, 1, 5, édit. C. Mùller, Paris, 1883, p. 586, 1. 6 et Tabulae, 21 bis et 22 ;
R. Roget, Index de topographie antique du Maroc, dans Publ. Serv. Ant. du Maroc, IV,
1938, p. 84-85 ; J. Desanges, Catalogue des tribus africaines de l'Antiquité classique à
l'ouest du Nil, Dakar, 1962, p. 40.
4. Éd. Frézouls, Les Baquates et la province romaine de Tingitane, p. 66-75. COMPTES RENDUS DE L* ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 474
logique de chercher les Zegrenses dans la région de Banasa, centre
d'attraction naturel des tribus de l'Est, et de les localiser sur les
premières pentes de la montagne rifaine, peut-être dans la vallée
supérieure de l'Ouergha1. Ils étaient sans aucun doute puissants
et nombreux puisqu'ils comptaient plusieurs gentes (1. 16). Au Sud
de la province, le chef berbère Ucmet ne réunit à la même époque
une telle concentration qu'en groupant sous son pouvoir les Baquates
et les Macénites2. La situation politique méritait précisément que
Rome se les attachât.
Depuis la conquête, la Tingitane n'avait jamais été très calme,
mais, au milieu du second siècle, l'insécurité s'était affirmée.
En 142-143, Sala avait dû s'entourer d'un rempart ; ses habitants
n'avaient accès à leurs champs que sous la protection de l'armée ;
le ravitaillement était difficile et les razzias de troupeaux étaient
devenues solitae iniuriae*. Le gouvernement de la province fut
alors exceptionnellement confié à un sénateur, Uttedius Honoratus,
et en 146-147 des renforts arrivèrent d'Espagne4. Mais si le calme
revint, ce fut pour peu de temps : la lettre d'Antonin à Coiiedius
Maximus déplore la rareté des ralliés et souhaite accroître leur
nombre, au moment même où les habitants de Volubilis construisent
des remparts5 ; et quatre ans plus tard, en 172-173, les tribus maures
sont assez libres et puissantes pour prendre le risque d'aller dévaster
le Sud de l'Espagne.
L'Histoire Auguste relate brièvement les faits : cum Mauri Hispa-
nias prope omnes uastarent, res per legatos bene gestae sunl6, mais
A. von Premerstein, suivi par R. Thouvenot7, a su préciser les détails
de l'invasion. Elle fut assez grave pour imposer le rattachement
temporaire de la Bétique sénatoriale à la Tarraconaise, sous C. Aufi-
1. M. Euzennat, Les Zegrenses, dans Mélanges W. Seston (en préparation).
2. Éd. Frézouls, op. cit., p. 76-77 et dans MEFR, 1956, p. 110, n° 47.
3. Inscription de M. Sulpicius Félix à Sala. Cf. J. Carcopino, Le Maroc antique, Paris,
1949, p. 200-214.
4. CIL, III, 5211, 5212, 5215 = ILS, 1362, 1362 a, 1362 b ; cf. J. Carcopino, op. cit.,
p. 227-228. En 149-150, la situation paraît redevenue normale, avec le retour dans leurs
provinces d'origine des troupes venues en renfort : CIL, XVI, 99 (diplôme de Brigetio) ;
H. -G. Pflaum, Les carrières procuratoriennes équestres sous le Haut-Empire romain, Paris,
1961, p. 370-371. En se reportant à la liste des diplômes militaires donnée par M. Euzenn
at, Fragments inédits de bronzes épigraphiques marocains, dans Ant. afric, 3, 1969,
p. 126-127, on constatera que les libérations de vétérans se poursuivent jusqu'en 165,
ce qui suppose un retour au calme, au moins relatif, pendant cette période.
5. Cf. ci-dessus, p. 473, n. 2.
6. SHA, M. Anton., 21, 1. Cf. aussi Sever., 2, 5.
7. A. Von Premerstein, Untersuchungen zur Geschichte des Kaisers Marcus, dans Klio,
XII, 1912, p. 145 s. ; R. Thouvenot, Essai sur la province romaine de Bétique, Paris,
1940, p. 153-155, et Les incursions des Maures en Bétique sous le règne de Marc Aurèle
dans BEA, 1939, p. 20-28 ; P. Romanelli, Storia délie province romane dell'Africa, Rome,
1959, p. 366-372. En dernier lieu : J.-M. Blazquez, Relaciones entre Hispania y Africa
desde los tiempos de Alejandro Magno hasta la llegada de los Arabes, dans F. Altheim
et R. Stiehl, Die Araber in der Alten Welt, V, 2, Berlin, 1969, p. 483-484. DOSSIER DE LA CHANCELLERIE ROMAINE 475 UN
dius Victorinus1, et l'envoi de troupes des Balkans2, assez organisée
pour renaître, peut-être dès 175, après un premier apaisement3. Le
procurateur de Lusitanie C. Vallius Maximianus, chargé d'un
commandement militaire exceptionnel avec le titre de dux, dégage
Italica menacée et Singilia Barba qui subissait un long siège4. On
conçoit que, pour suivre les rebelles, il ait reçu ensuite le gouverne
ment de la Tingitane ; la lettre II prouve qu'en 177 il l'exerce
depuis peu de temps, sans doute depuis la fin de l'année précédente,
si l'on en rapproche la base que lui dédièrent les habitants d' Italica
reconnaissants le 31 décembre d'une année qui ne peut être que 1765.
Son succès d'ailleurs fut rapide : en 177-178, des monnaies de
Commode, frappées au type de la Maurétanie, consacrent le réta
blissement de la paix6.
La promotion des Juliani trouve dans ce contexte son véritable
sens, car la diplomatie paraît l'avoir emporté sur la politique de
force. Sulpicius Félix a pacifié le secteur de Sala leniter, « avec
douceur »7, et, dès 140, le chef des Baquates Tuccuda a déjà reçu la
citoyenneté romaine8, décision qui annonce celle de Marc Aurèle en
faveur du Zegrensis Julianus. Il s'agit manifestement de tenir sans
trop de moyens une tribu dont on nous laisse entendre qu'elle est
turbulente et hostile : le procurateur Coiiedius Maximus choisit un
de ses primores fidèle aux Romains et lui fait attribuer la ciuitas
pour mieux se l'attacher et avec l'idée probable d'en faire un chef
et un responsable9. Quelques années plus tard, Aurelius Julianus
est en effet princeps Zegrensium, dignité qui fut peut-être conférée
1. Sotiz. d. Scavi, 1933, p. 469 = AE, 1934, p. 155 : legatus Aug. [pr. pr. prov. Tarra-
conen] sis et Beticae ; cf. W. Zwikker, Studien zur Markussaule, I, 1941, p. 108 et n. 17,
dont la chronologie doit être révisée, comme celles des auteurs qui l'ont suivi :
cf. H.-G. Pflaum, Les carrières procuratorienn.es, p. 985-986.
2. CIL, VI, 31856.
3. SHA, M. Anton, 22, 23 : compositae (res) in Hispania quae per Lusitaniam turbatae
erant, vers 175 sans doute.
4. CIL, II, 1120 et 2015 ; An. Ep., 1961, 340 ; C. Fernandez Chicarro, Inscriptiones
alusivas a la primera invasion de Moros en la Bética, en el siglo II de la era, dans / Congr.
arq. del Marruecos Esp., Tetuan, 1953 (1954), p. 413-419 ; H.-G. Pflaum, Les carrières
procuratoriennes, p. 585-590 et 985-986 ; B. E. Thomasson, Die Statthalter der rômischen
Provinzen Nordafrikas von Augustus bis Diocletianus, Lund, 1960, p. 301-302 et Praesides
Provinciarum Africae Proconsularis Numidiae Mauretaniarum, dans Opusc. rom., VII,
1969, p. 200.
5. Il est déjà procurateur de Tingitane, mais depuis très peu de temps sans doute
puisque les démarches d'Aurelius Julianus ont été engagées sous le gouvernement de son
prédécesseur, Epidius Quadratus.
6. Cohen, Médailles impériales, III, Commode, n° 536 ; cf. A. von Premerstein,
op. cit., p. 177-178.
7. J. Carcopino, Le Maroc antique, Paris, 1943, p. 211, 1. 12.
8. L. Châtelain, Les recherches archéologiques au Maroc, dans CRAI, 1931, p. 295 ;
Éd. Frézouls, Les Baquates et la province romaine de Tingitane, p. 67, n° 2.
9. Dans la révolte de Firmus, les primores apparaissent comme des chefs de « clans »
des tribus berbères : Amm. Marcell., XXIX, 5. Cf. P. Romanelli, Storia délie province
romane dell'Africa, p. 588. COMPTES RENDUS DE L* ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 476
d'abord à son père, princeps constitutus comme l'est en 180 le Baquate
Aurelius Canartha1. Les deux cas sont trop identiques pour ne pas
répondre au même souci : constituere principes ou praefectos au-delà
des frontières sera, au ive siècle, un moyen à nouveau employé
d'amortir le choc prévisible de l'invasion2. La seule différence est
qu'à la citoyenneté romaine on substituera alors le christianisme.
Si l'on ignore tout des Baquates entre l'allégeance d'Aelius
Tuccuda en 140 et 169-173, date du premier traité de Volubilis, on
est fondé à croire qu'ils participèrent aux troubles3. Volubilis s'est
sentie menacée et un changement de dynastie est probablement
intervenu sous la pression romaine entre 140 et 1804, à la même
époque et dans les mêmes conditions que celle que l'on devine chez
les Zegrenses : à l'initiative de Coiiedius Maximus en faveur des
Juliani répond un traité conclu en 169-175 par le procurateur Aelius
Crispinus ; à celle d'Epidius Quadratus, Y ara pacis de 175 ; à la déci
sion impériale de 177, celui de 1805. On discerne une politique
cohérente, visant à isoler les tribus rebelles et à compenser par la
diplomatie l'insuffisance probable des effectifs militaires en confiant
les gentes à des hommes sûrs que l'on cherche à s'attacher, non sans
prendre des garanties puisque le fils du Baquate Aurelius Canartha,
qui porte le nom typiquement punique de Zacchar (« (un dieu) s'est
souvenu de lui ») latinisé en Memor, devait mourir à Rome, étudiant
ou otage et probablement les deux6.
Divisé en paragraphes, ménageant des « blancs », le texte de
1. Ëd. Frézouls, dans MEFR, 1956, p. 114, n° 48, et Les Baquates et la province
romaine de Tingitane, p. 76. Sur la politique de Rome vis-à-vis des tribus, cf. M. Lemosse,
La position des Foederati au temps du droit classique, dans Studi in onore di E. Volterra,
Milan, 1969, II, p. 147-155, et plus précisément, en ce qui concerne les Baquates :
P. Romanelli, Le iscrizioni volubilitane dei Baquati e i rapporti di Roma con le tribu
indigène dell' Africa, dans Hommages à Albert Grenier, Bruxelles, 1962, III, p. 1347-1366.
On utilisera en revanche avec circonspection l'ouvrage de M. Rachet, Rome et les Berbères,
Bruxelles, 1970, p. 177-212.
2. Aug., Ep., CCIX, 12, 46 = CSEL, 57, p. 284-285.
3. Ëd. Frézouls, Les Baquates et la province romaine de Tingitane, p. 105.
4. Ibid., p. 89.
5.p. 73, n° 13 ; p. 67, n° 3 ; p. 68, n° 4. Des trois procurateurs mentionnés par
l'inscription de Banasa, Vallius Maximianus est bien connu (cf. ci-dessus, p. 473),
Epidius Quadratus figure sur une ara pacis de Volubilis (Éd. Frézouls, op. cit., p. 67,
n° 3) et Coiiedius Maximus sur une inscription de la porte nord-ouest de la ville
(ci-dessus, p. 473). La confrontation avec les traités baquates permet de préciser la
succession des gouverneurs à la fin du second siècle : Coiiedius Maximus avant 169 ;
P. Aelius Crispinus entre 169 et 175 ; Epidius Quadratus jusqu'en 176 ; C. Vallius
Maximianus dès la fin de 176 ; D. Veturius Macrinus en 180 au plus tard.
6. CIL, VI, 1800. D.M. I Memoris j flli(i) / Aureli / Canarthae / principis gentium
Baquatium / qui vixit / ann XVI. Cf. J. Carcopino, Le Maroc antique, 1941, p. 272 ;
A. Merlin, An. Ep., 1941, 118 ; Éd. Frézouls, op. cit., p. 68. On n'a pas remarqué jus
qu'ici que Memor est la transcription du nom propre sémitique bien attesté skr
(ex. skrb'l = « Baal s'est souvenu de lui »)• F.-.I. Février, sur l'initiative de l'un de nous,
a bien voulu nous en avertir, ce dont nous le remercions vivement.

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