Une approche fonctionnaliste de la lecture et de la mémoire des textes - article ; n°1 ; vol.98, pg 127-165

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L'année psychologique - Année 1998 - Volume 98 - Numéro 1 - Pages 127-165
Summary : A functionalist approach to reading and memory for texts.
The aim of this paper is to present the emergence and development of the functionalist approach in the domain of text processing. Functionalists state that memory is not a locus where our knowledge is registered but a set of procedures, operations or ways to encode information. The originality of the functionalist approach is to consider that the expression of memory is the consequence of an interaction between the cognitive system triggering some mental operations and the particular demands of the changing environment. First, we expose works on reading and memory carried out by Paul Kolers (1926-1986), a precursor in this domain. Second, we present criticisms which were made in the 1980s by some researchers concerning Kolers' results (the question of the role of coding low level information when rereading texts). Third, we treat the question of perceptual coding of individual words during reading and its role in subsequent activities of mnesic transfer. In this framework, we present the results of a series of recent works about the question of memory in connection with lext reading difficulty. The article ends with generai considerations on memory viewed within the functionalist framework.
Key words : memory for texts, text reading, implicit memory, explicit memory, perceptual processing, conceptual processing.
Résumé
L'objectif de cet article est de présenter l'émergence et le développement de l'approche fonctionnaliste de la mémoire des textes. Les fonctionnalistes affirment que la mémoire n'est pas un lieu où sont déposées nos connaissances mais plutôt un ensemble de procédures, d'opérations ou de façons d'encoder l'information qui changent en fonction des rencontres avec celle-ci. L'approche originale du fonctionnalisme est de considérer que l'expression de la mémoire n'est que la conséquence d'une interaction entre le système cognitif déclenchant certaines opérations mentales et les demandes particulières de l'environnement. Dans un premier temps, nous avons exposé les travaux sur la lecture et la mémoire effectués par Paul Kolers (1926-1986), un précurseur dans ce domaine. Dans un second temps, nous avons présenté les critiques qui ont été faites dans les années 1980 aux résultats obtenus par Kolers sur le rôle du codage des informations de bas niveau dans la relecture de textes. Dans un troisième temps, nous avons abordé la question du codage perceptif des mots individuels au cours de la lecture et de son rôle dans des activités ultérieures de transfert mnésique. Dans ce cadre, nous avons exposé le bilan d'une série de recherches récentes sur la question de la mémoire en rapport avec la difficulté de lecture des textes. L'article se termine par des considérations générales sur la mémoire envisagée dans le cadre fonctionnaliste.
Mots-clés : mémoire des textes, lecture de textes, mémoire implicite, mémoire explicite, traitements perceptifs et traitements conceptuels.
39 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : jeudi 1 janvier 1998
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S. Nicolas
Une approche fonctionnaliste de la lecture et de la mémoire des
textes
In: L'année psychologique. 1998 vol. 98, n°1. pp. 127-165.
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Nicolas S. Une approche fonctionnaliste de la lecture et de la mémoire des textes. In: L'année psychologique. 1998 vol. 98, n°1.
pp. 127-165.
doi : 10.3406/psy.1998.28615
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1998_num_98_1_28615Abstract
Summary : A functionalist approach to reading and memory for texts.
The aim of this paper is to present the emergence and development of the functionalist approach in the
domain of text processing. Functionalists state that memory is not a locus where our knowledge is
registered but a set of procedures, operations or ways to encode information. The originality of the
functionalist approach is to consider that the expression of memory is the consequence of an interaction
between the cognitive system triggering some mental operations and the particular demands of the
changing environment. First, we expose works on reading and memory carried out by Paul Kolers
(1926-1986), a precursor in this domain. Second, we present criticisms which were made in the 1980s
by some researchers concerning Kolers' results (the question of the role of coding low level information
when rereading texts). Third, we treat the question of perceptual coding of individual words during
reading and its role in subsequent activities of mnesic transfer. In this framework, we present the results
of a series of recent works about the question of memory in connection with lext reading difficulty. The
article ends with generai considerations on memory viewed within the functionalist framework.
Key words : memory for texts, text reading, implicit memory, explicit memory, perceptual processing,
conceptual processing.
Résumé
L'objectif de cet article est de présenter l'émergence et le développement de l'approche fonctionnaliste
de la mémoire des textes. Les fonctionnalistes affirment que la mémoire n'est pas un lieu où sont
déposées nos connaissances mais plutôt un ensemble de procédures, d'opérations ou de façons
d'encoder l'information qui changent en fonction des rencontres avec celle-ci. L'approche originale du
fonctionnalisme est de considérer que l'expression de la mémoire n'est que la conséquence d'une
interaction entre le système cognitif déclenchant certaines opérations mentales et les demandes
particulières de l'environnement. Dans un premier temps, nous avons exposé les travaux sur la lecture
et la mémoire effectués par Paul Kolers (1926-1986), un précurseur dans ce domaine. Dans un second
temps, nous avons présenté les critiques qui ont été faites dans les années 1980 aux résultats obtenus
par Kolers sur le rôle du codage des informations de bas niveau dans la relecture de textes. Dans un
troisième temps, nous avons abordé la question du codage perceptif des mots individuels au cours de
la lecture et de son rôle dans des activités ultérieures de transfert mnésique. Dans ce cadre, nous
avons exposé le bilan d'une série de recherches récentes sur la question de la mémoire en rapport
avec la difficulté de lecture des textes. L'article se termine par des considérations générales sur la
mémoire envisagée dans le cadre fonctionnaliste.
Mots-clés : mémoire des textes, lecture de textes, mémoire implicite, mémoire explicite, traitements
perceptifs et traitements conceptuels.L'Année psychologique, 1998, 98, 127-165
Université René- Descartes and EPHE1
Laboratoire de Psychologie Expérimentale
XJRA CNRS 316
UNE APPROCHE FONCTIONNALISTE
DE LA LECTURE
ET DE LA MÉMOIRE DES TEXTES
par Serge NICOLAS
SUMMARY : A functionalist approach to reading and memory for texts.
The aim of this paper is to present the emergence and development of the
functionalist approach in the domain of text processing. Functionalists state
that memory is not a locus where our knowledge is registered but a set of
procedures, operations or ways to encode information. The originality of the
functionalist approach is to consider that the expression of memory is the
consequence of an interaction between the cognitive system triggering some
mental operations and the particular demands of the changing environment.
First, we expose works on reading and memory carried out by Paul Kolers
(1926-1986), a precursor in this domain. Second, we present criticisms which
Kolers' results (the were made in the 1980s by some researchers concerning
question of the role of coding low level information when rereading texts) .
Third, we treat the question of perceptual coding of individual words during
reading and its role in subsequent activities of mnesic transfer. In this
framework, we present the results of a series of recent works about the question
of memory in connection with text reading difficulty. The article ends with
general considerations on memory viewed within the functionalist framework.
Key words : memory for texts, text reading, implicit memory, explicit
memory, perceptual processing, conceptual processing.
INTRODUCTION
Roediger et ses élèves (cf. Roediger, 1990 ; Roediger, Weldon et Chal-
lis, 1989) ont opposé à l'école structuraliste une conception fonctionnelle
originale de la mémoire (cf. Nicolas, 1993a, b) dont la source est essentiel-
1 . 28, rue Serpente, 75006 Paris. 128 Serge Nicolas
lement à chercher dans les travaux de Kolers (cf. Kolers et Roediger,
1984). C'est aux sources de l'école fonctionnaliste que nous allons nous
intéresser afin d'aborder la question de la mémoire des textes en montrant
le rôle des interactions entre les processus de haut niveau et de bas niveau
lors de l'encodage et de la récupération. En effet, historiquement, les
études portant sur la lecture des textes ont été à l'origine des conceptions
fonctionnalistes de la mémoire que Roediger et son école ont contribué à
mettre au goût du jour. Il est généralement admis que l'activité de lecture
implique l'intervention et la coordination d'opérations de traitement per
ceptives, syntaxiques et sémantiques. Dans le domaine des études sur la
mémoire des textes, une question importante a d'abord été de savoir quelle
était la persistance en mémoire du produit de ces opérations. Les recher
ches en psycholinguistique qui ont été conduites dans les années 1970
(cf. Bransford et Franks, 1971 ; Frost, 1972 ; Graesser et Mandler, 1975 ;
Sachs, 1967, 1974 ; pour une revue voir Hunt et Elliott, 1980) ont permis
d'arriver à une conclusion largement acceptée à l'époque par les théori
ciens de la mémoire selon laquelle seules les propositions sémantiques déri
vées des traitements conceptuels étaient codées en mémoire à long terme
alors que les caractéristiques physiques de l'information de surface étaient
rapidement éliminées de la mémoire (cf. Anderson, 1983 ; Craik et
Lockhart, 1972 ; Just et Carpenter, 1980 ; Kintsch, 1971, 1974). C'est de la
critique de cette conclusion qu'un nouveau cadre théorique a émergé dans
les travaux sur la mémoire.
Le but de cet article est de présenter l'émergence et le développe
ment des théories fonctionnelles de la mémoire qui ont abordé l'étude de
ce concept par une analyse rigoureuse des conditions d'étude et de test.
Dans un premier temps, nous exposerons les travaux effectués dans les
années 1970 par un précurseur et par un promoteur dans ce domaine, le
psychologue nord-américain Paul Kolers (1926-1986). Dans un second
temps, nous présenterons les critiques qui ont été faites dans les
années 1980 aux résultats obtenus par Kolers sur le rôle du codage des
informations de bas niveau dans la relecture de textes. Dans un tro
isième temps, nous aborderons la question du codage perceptif des mots
individuels au cours de la lecture et de son rôle dans des activités ulté
rieures de transfert mnésique. Dans ce cadre, nous présenterons le bilan
d'une série de recherches récentes sur la question de la mémoire en rap
port avec la difficulté de lecture des textes. Pour finir, nous montrerons
tout le parti que l'on peut tirer des recherches dans ce domaine pour étu
dier la mémoire et les activités mentales en général dans une perspective
fonctionnaliste originale. et mémoire des textes 129 Lecture
1. LA THEORIE DE LA CONCORDANCE DES TRAITEMENTS
ET LE RÔLE DU CODAGE PERCEPTIF DANS LA MÉMOIRE DES TEXTES :
LES TRAVAUX PRÉCURSEURS DE PAUL KOLERS (1926-1986)
Lorsque Paul Kolers rejoint le département de psychologie à l'Uni
versité de Toronto en 1970 après une carrière d'enseignant et de cher
cheur à l'Université d'Harvard et au MIT (Roediger et Craik, 1987) où il
a réalisé des recherches dans le domaine de la perception visuelle (Kolers,
1972), ses travaux le conduisent à s'intéresser aux recherches sur la lec
ture de textes et à la question des représentations en mémoire. C'est
dans ce cadre qu'il développe tout une série d'expériences destinée à
montrer que la connaissance dérive du codage en mémoire de procédures
(suites organisées d'actions perceptivo-cognitives) mises en œuvre pour
l'acquérir (cf. Kolers, 1979a, 19796, 1985). Cette approche fonctionnelle
considère que la mémoire est de nature procédurale et qu'elle émerge par
l'entremise de la réapplication de ces procédures quand un message, ou
une partie de ses composantes, est à nouveau présenté quelque temps
plus tard (cf. Kolers et Roediger, 1984; Kolers et Smythe, 1984). En
affirmant que la mémoire n'est donc pas un lieu où sont déposées nos
connaissances mais plutôt un ensemble de procédures, d'opérations où de
façons d'encoder un stimulus qui changent en fonction des rencontres
avec celui-ci, Kolers a présenté une nouvelle manière d'aborder l'étude
de ce concept.
a) La difficulté de prise d'information perceptive sur les textes
augmente le souvenir explicite sur de longues périodes
Dans un premier temps l'objectif de Kolers fut de montrer que
a) nous nous souvenons de nombreux détails perceptifs après la lecture
d'un texte et b) la mémoire d'un texte est indissociable du traitement
auquel il a donné lieu et dérive d'un savoir procédural plutôt que propo-
sitionnel (deux types de savoir qui ne sont pas équivalents en psycholog
ie). Intéressé depuis de nombreuses années dans le cadre de ses travaux
sur la perception par les problèmes concernant la lecture de textes impri
més normalement ou ayant subi des transformations spatiales
(cf. Kolers, 1968 ; Kolers et Perkins, 1969a, 19696), Kolers publia rapide
ment dès le début des années 1970 toute une série de recherches expéri
mentales (Kolers, 1973, 1974a, 19746; Kolers et Ostry, 1974) dont le
résultat le plus important indiquait que le lecteur se souvient sur de lon
gues périodes non seulement du contenu sémantique des textes mais
aussi et surtout de la forme graphique des phrases lues. C'est par le biais
de son approche fonctionnelle de la mémoire qu'il a pu envisager l'idée
que la lecture d'un texte n'impliquait pas, comme on le croyait jus
qu'alors, deux étapes discrètes : l'analyse structurale du stimulus en
mémoire à court terme puis l'extraction de la signification qui est la 130 Serge Nicolas
seule à être codée en mémoire à long terme sous la forme d'une significa
tion abstraite (Bransford et Franks, 1972), d'une structure proposition-
nelle (Kintsch, 1974) ou d'une décomposition en traits sémantiques
(Smith, Shoben et Rips, 1974).
N - Roger est allé en Chine cet été avec sa femme.
6U CMfUG C6{ Ç{Ç 9A6C 23 J.6UJUJ6-
Fig. 1. — Exemple d'une phrase normalement orthographiée (N)
et géométriquement transformée (I)
Examples of normal (N) and geometrically transformed (I) sentences
Dans la première étude qu'il a consacré à ce sujet, Kolers (1973) partit
explicitement de l'hypothèse selon laquelle la mémoire est le résultat des
opérations analytiques qui ont été utilisées pour transformer un stimulus
visuel en une expérience perceptivo-cognitive. Par conséquent, pour
Kolers, nous ne mémorisons pas seulement la signification des événements
(traits sémantiques) mais aussi ce que nous avons fait pour les acquérir,
c'est-à-dire des opérations ou des activités de codage sur le stimulus. Cette
hypothèse fut testée dans une série d'expériences réalisées dans le domaine
de la lecture de textes en manipulant la typographie (familière vs non
familière) des phrases présentées aux sujets entre la phase d'étude et de
test (cf. fig. 1). Dans un premier temps, la tâche des sujets était de lire
aussi bien et rapidement que possible une série de phrases présentées dans
une typographie normale ou une typographie transformée spatialement.
Dans un deuxième temps, on présentait aux mêmes sujets les phrases lues
précédemment mélangées avec de nouvelles phrases. Cependant, les
anciennes phrases étaient imprimées soit dans la même typographie que
celle présente à l'étude ou dans une orientation typographique différente.
La tâche des sujets était de reconnaître les phrases présentées précédem
ment parmi de nouvelles phrases, et si elles étaient anciennes, de les classer
en spécifiant si elles étaient de même format ou d'un fo
rmat différent de celui de l'étude. Les résultats ont montré que par rapport
à une typographie transformée spatialement, une typographie normale
conduit à une vitesse de lecture plus rapide et à une moins bonne mémoire
perceptive des phrases mesurée par cette épreuve de classification
(cf. tableau I). A première vue, on pourrait imaginer l'existence d'une rela
tion directe entre la vitesse de lecture et le souvenir de la typographie. A
partir de ce constat, plusieurs hypothèses pouvaient ainsi être avancées
pour expliquer les données exposées dans le tableau I. Selon une première
hypothèse, le sujet prend plus de temps à lire une typographie non fami- et mémoire des textes 131 Lecture
Hère parce qu'il fait très attention au contenu et peut-être même à l'aspect
perceptif des phrases. Selon une seconde hypothèse, comme le sujet
effectue un travail plus difficile pour extraire la signification des mots, les
traces en mémoire sont plus élaborées. Une dernière hypothèse que l'on
pourrait avancer pour rendre compte des résultats précédents serait de
dire que le sujet se souvient simplement de la difficulté des phrases, et non
pas précisément du graphisme ou du contenu des phrases, qu'il a eues à
lire. Kolers (1973, 1974a, 19746) rejeta vigoureusement ces différentes
explications en montrant, d'une part, que l'augmentation du temps de lec
ture n'accroît pas forcément le souvenir des sujets pour les caractéristiques
graphémiques des phrases (Kolers, 1973, 1974a, 19746), d'autre part, qu'il
n'existe pas nécessairement de relation entre la difficulté de lecture et la
compréhension des phrases (Kolers, 1973, 1975c) et, enfin, que les sujets
peuvent parfaitement distinguer les phrases quelle que soit leur apparence
physique (Kolers, 19746).
TABLEAU I. — Proportions moyennes de réponses à une tâche de clas
sification (reconnaissance) de six types de phrases présentées (sous
forme normale — N ou inversée — I) ou non (W) à la phase d'étude. Par
exemple la combinaison NN indique que la phrase étudiée était écrite
dans une typographie normale (N) et testée dans la même typographie
(d'après Kolers, 1973, Exp. 1)
Average proportion of responses in a classification task (recognition)
of six kinds of sentences presented (in a normal form = N or in an
inverted form = I) or not (W) during the study phase. For
example, NN combination indicates that the studied sentence was
written in a normal typography (N) and tested in the same format
(after Kolers, 1973, Exp. 1)
Type de phrase
Classification NN NI IN II WN WI
.77 Même forme .49 .14 .08 .03 .07
Forme différente .18 .54 .89 .20 .10 .10
.33 .32 .04 .03 .87 Nouvelle .83
Dans l'optique de Kolers une phrase typographiquement nouvelle pose
plus de problèmes aux sujets lors de la lecture qu'une phrase typographi
quement familière, car elle demande une analyse perceptive plus étendue
(exploration visuelle, analyse géométrique, etc.) et peut-être même une
certaine forme d'activité cognitive (une résolution de problèmes et divers
types de tactiques non spécifiées par l'auteur). De plus, une phrase n'est
représentée en mémoire ni sous une forme propositionnelle incluant ses
propriétés sémantiques, ni sous la forme d'une copie graphique littérale qui 132 Serge Nicolas
résulterait du codage visuel. En fait, lors de la lecture, le sujet mémoriser
ait non pas simplement le produit des opérations de codage réalisées sur
les mots mais plutôt les opérations de traitement elles-mêmes. Ce sont en
effet les différences constatées dans les procédures perceptivo-cognitives
qui doivent affecter l'activité subséquente de reconnaissance. Plus ces
procédures seront nombreuses lors de la lecture, plus il y aura de chances
pour qu'elles servent comme aides lors d'une activité de mémoire
ultérieure. Dans cette hypothèse, l'augmentation de temps observée lors de
la lecture de phrases écrites dans une typographie nouvelle reflétera une
activité d'encodage plus importante. Le temps additionnel que le sujet
passe sur un mot difficile à lire augmentera le nombre d'analyses au niveau
graphémique (plus le nombre d'analyses augmente plus le stimulus est
codé en détails) et non pas nécessairement la compréhension au niveau
sémantique.
C'est dans cette optique que Kolers (1975a) a publié ultérieurement
une recherche souvent citée dans la littérature où il fit varier la pratique
d'une typographie nouvelle en entraînant préalablement les sujets à lire un
nombre de pages plus ou moins élevé (de 42 à 160 p.). Les résultats obte
nus ultérieurement à une tâche de classification ont montré que la pra
tique préalable extensive de la typographie diminue les taux de reconnais
sance des phrases. Ainsi, après 160 pages d'entraînement, la mémoire des
phrases écrites dans une typographie habituelle ou dans une typographie
nouvelle devenait pratiquement équivalente. Pour Kolers, les opérations
d'analyse sur les mots étaient devenues de plus en plus automatiques et de
plus en plus similaires. L'analyse graphémique était supposée devenir ainsi
plus sélective avec la pratique (un sous-ensemble de procédures sélectionné
par le sujet étant suffisant pour actualiser un souvenir). L'expertise est
donc vue ici par Kolers comme une sélection et une organisation de procé
dures nécessaires à la tâche et non pas comme une augmentation dans la
rapidité de celles utilisées à l'origine. Un problème important était cepen
dant de savoir si la mémoire de cette analyse graphémique pouvait effect
ivement perdurer sur de longues périodes comme le prédisait le cadre fonc-
tionnaliste de Kolers. Jusqu'à présent Kolers n'avait mesuré la mémoire
typographique que sur de courts intervalles de rétention allant de quinze
minutes à quarante-cinq minutes. L'étude de Kolers et Ostry (1974)
concernant la reconnaissance de phrases pour de longs intervalles variant
de quelques minutes à trente-deux jours est particulièrement illustrative
des résultats obtenus par Kolers à cette époque. Lors de la phase d'étude,
les phrases étaient présentées soit sous une forme orientée normale
ment (N) soit sous une forme inversée (I) plus difficile à décrypter. Lors de
la phase de test, les sujets étaient confrontés à un ensemble de phrases
dont la moitié avait été lue précédemment. Leur tâche était de classer ces
phrases en fonction de leur apparence typographique lors de la phase
d'étude. Les résultats ont montré, quel que soit l'intervalle de temps consi
déré, que les phrases lues initialement sous forme inversée et à nouveau et mémoire des textes 133 Lecture
présentées lors du test dans une orientation inversée (II)1 ou normale (IN)
étaient plus facilement reconnues que des phrases lues originellement dans
une orientation normale et présentées lors du test dans une orientation
normale (NN) ou inversée (NI). Ainsi, la reconnaissance des phrases était
de loin meilleure pour une typographie non familière (cf. aussi, Kolers,
1973, 19746). De plus, les phrases inversées ou orientées normalement lors
de la phase de lecture étaient mieux reconnues lorsqu'elles étaient présent
ées lors du test dans la même orientation (II > IN et NN > NI). Voyons
maintenant comment Kolers explique ces deux résultats majeurs.
Pour Kolers (1973, 1974a, 19746 ; Kolers et Ostry, 1974), l'enregistr
ement en mémoire d'un épisode serait le produit d'une liste d'opérations
analytiques réalisées sur celui-ci. La phrase ne serait pas représentée sim
plement en mémoire sous une forme contenant seulement ses propriétés
sémantiques mais aussi ses aspects typographiques. Lire un texte dans une
typographie habituelle n'implique pas une analyse perceptive extensive,
car elle déclenche des processus de lecture automatiques. Par contre, une
nouvelle typographie requiert une analyse perceptive plus étendue qu'une
typographie familière parce que la lecture dans ce cas est de nature plus
contrôlée par le sujet. Cette analyse perceptive extensive fournit de nou
veaux éléments de jugement pour la phase de reconnaissance en ce sens
que plus un travail analytique est mis en œuvre sur les graphèmes plus la
représentation de ces graphèmes en mémoire est riche. Par conséquent,
cette plus grande richesse rendrait compte de la supériorité des perfor
mances en lecture inversée (I) par rapport à la lecture normale (N). Kolers
(1973 ; 19746 ; Kolers et Ostry, 1974) rejeta en passant l'hypothèse selon
laquelle les temps de lectures étaient la variable décisive expliquant ces
résultats car, d'une part, la corrélation entre les temps de lecture et la
reconnaissance mnésique était faible (les sujets qui mettent plus longtemps
à lire une phrase peuvent être des lecteurs lents et non pas de meilleurs
« encodeurs ») et, d'autre part, les sujets présentent le même temps de lec
ture pour des phrases correctement et incorrectement classées.
Le résultat le plus fascinant dont il nous faut rendre compte ici est
celui qui montre que les performances pour une phrase donnée en recon
naissance sont les plus élevées lorsque la typographie utilisée à la phase
d'étude est à nouveau présentée lors du test. Kolers invoque à ce propos
une conception qu'il n'a pas nommée mais que nous qualifierons pour plus
de commodité par « concordance des traitements »2. Selon l'hypothèse de
1. On a suivi ici tout au long de cet article la terminologie employée par
Kolers : la première et la seconde lettre de la paire indiquent l'orientation typo
graphique de la phrase respectivement lors de la première et de la seconde pré
sentation. Pour l'orientation I, la phrase entière subit une rotation sur l'axe
desX.
2. La conception théorique de Kolers, qui met l'accent sur le principe de
concordance, présente des similitudes avec la conception avancée dans les
années 1970 par Tulving (Tulving et Thomson, 1973 ; Flexser et Tulving, 134 Serge Nicolas
condordance des traitements, la réinstallation lors du test des données per
ceptives de l'encodage permet de réactiver les procédures perceptivo-cogni-
tives déjà mises en œuvre lors de la phase d'étude. Ainsi les opérations réa
lisées sur le matériel à lire formeraient le code mémoriel. Une nouvelle
présentation de ce même matériel mettrait en œuvre ces mêmes opérations
qui seraient ainsi activées plus rapidement (conditions NN et II) et donc
serviraient de base à la reconnaissance. Cependant, lorsque des change
ments interviennent dans la typographie entre la première et la seconde
présentation d'une phrase (conditions NI et IN), les opérations perceptives
de décodage du message seraient en partie différentes, d'où une perte dans
les performances en reconnaissance (II > IN et NN > NI). Cependant,
Kolers s'est rapidement aperçu que les tests de classification impliquant la
reconnaissance mnésique explicite du matériel n'étaient peut-être pas les
meilleures tâches à utiliser pour tester ce principe de concordance car lors
du test de classification il paraît difficile de savoir comment le sujet s'y
prend objectivement pour donner sa réponse puisqu'il peut se baser sur
d'autres types de stratégies de nature épisodique. C'est pourquoi, il décida
ultérieurement d'utiliser un autre type de tâche-test : l'activité de
relecture.
1978). La concordance entre les phases d'enregistrement et de test a été envisa
gée principalement en termes d'information (cf. Giboin, 1981) avec le principe
d'encodage spécifique postulé par Tulving et Thomson sur la base de leurs tr
avaux dans le domaine de l'étude expérimentale de la mémoire humaine. Dans
ce cadre, l'accès à une information stockée en mémoire est fonction de la comp
atibilité qui existe entre la situation d'encodage et la situation de récupérat
ion. Tulving (1976a, 1979) a décrit la performance dans les tests explicites de
mémoire comme le produit combiné de l'information dont dispose le sujet lors
de sa tentative de récupération (l'indice) et de l'information contenue en à propos d'un événement préalable (la trace). La récupération en
mémoire serait donc fonction de la concordance entre les informations élaborées
à partir du stimulus lors de l'enregistrement et celles construites lors du test à des indices. Si Tulving a surtout considéré le principe de concordance au
niveau des informations d'encodage et de test, certains indices permettent de
penser qu'il aurait pu le concevoir, comme l'a fait Kolers, tout aussi bien au
niveau des opérations et de test. En effet, Tulving (19766, p. 20)
souligne « qu'il n'est pas inconcevable de penser qu'en un certain sens, les opé
rations d'encodage constituent l'unique déterminant de la composition des
traces mnésiques ». Mais de façon générale, l'hypothèse de concordance des
traitements semble aller au-delà du principe d'encodage spécifique de Tulving.
En effet, selon Bransford, Franks, Morris et Stein (1979), la réussite à la phase
de récupération dépend de la concordance des opérations de traitement et non
pas seulement de la concordance des informations entre la phase d'encodage et
de recouvrement.

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