Usages de la sociologie dans les organismes de coopération et du développement - article ; n°90 ; vol.23, pg 423-443

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Tiers-Monde - Année 1982 - Volume 23 - Numéro 90 - Pages 423-443
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1982
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André Guichaoua
Jean Majeres
Usages de la sociologie dans les organismes de coopération et
du développement
In: Tiers-Monde. 1982, tome 23 n°90. pp. 423-443.
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Guichaoua André, Majeres Jean. Usages de la sociologie dans les organismes de coopération et du développement. In: Tiers-
Monde. 1982, tome 23 n°90. pp. 423-443.
doi : 10.3406/tiers.1982.4131
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/tiers_0040-7356_1982_num_23_90_4131USAGES DE LA SOCIOLOGIE
DANS LES ORGANISMES DE LA COOPÉRATION
ET DU DÉVELOPPEMENT
par André Guichaoua* et Jean Majeres*
Cet article n'a pas pour ambition de proposer une étude théorique
sur le statut ou sur les courants et tendances de la sociologie du « déve
loppement » dans les organismes spécialisés. Il s'agit plus simplement
d'une réflexion de caractère assez général sur les institutions et les
personnels qui, dans le secteur du développement, « couvrent » le marché
des prestations diverses et des publications qui se définissent comme
sociologiques1. Pratiquement, nous essaierons d'aborder divers aspects
des évolutions qui caractérisent le fonctionnement de ce marché, les
déterminations objectives qui pèsent sur les personnels et les contraintes
théoriques qui définissent le cadre et les limites du champ scientifique
ouvert à la pratique sociologique : terrains d'investigations proposés
— ou au contraire « protégés », voire interdits — , outillages conceptuel
et méthodologique mis en œuvre, etc.
Autrement dit, nous voudrions, pour autant que cela soit possible
dans un domaine aussi peu « transparent », porter sur les pratiques de la
« profession » une interrogation similaire à celle que les habituels « termes
de référence » proposés aux experts dans leurs contrats leur fixent pour
des terrains étrangers. Seul moyen d'établir, même lorsqu'il s'avère
techniquement très difficile de mettre sur pied un véritable dispositif
d'enquête, une distance minimale avec des expériences et des argument
ations trop fréquemment relatées ou formulées au travers d'un discours
mystifié.
* Sociologue.
i. En fait, la plupart des références utilisées dans cet article renvoient à l'expérience
française et aux zones géographiques marquées par cette tradition. Le champ anglo-saxon
présente des approches et des modes d'intervention très différents. Toutefois, et particulièr
ement dans le domaine que nous étudions, les spécificités nationales sont en grande partie
« digérées » ou surdéterminées dans des confrontations et des enjeux plus vastes.
Revue Tiers Monde, t. XXIII, n° 90, Avril-Juin 1982 A. GUICHAOUA ET JEAN MAJERES 424
Une telle approche apparaîtra très vraisemblablement aux « profes
sionnels » comme une tentative d'exhiber des principes explicatifs là où,
selon le discours commun, il n'y en aurait guère du moins à ce niveau
très « sociologique ». En effet, la relative autonomie et la « personnalité »
des différentes institutions, la multiplicité des activités, les particularités
des terrains, toutes ces raisons rendent particulièrement complexe la
saisie d'un milieu fort hétérogène et, de ce fait, perçu en grande partie
comme indéterminé. De plus, la difficulté ne tient pas uniquement aux
lieux et personnels étudiés, elle est redoublée par le flou qui environne
une « discipline » aussi peu définie sur le plan théorique (par ses pratiques
ou par les objets qu'elle manipule) et institutionnel (les titres et les
fonctions des agents concernés) que la « sociologie du développement ».
On constatera par ailleurs (cf. infra, 3.3) que ce qui est habituellement
désigné sous ce terme générique ne représente paradoxalement que la
partie la plus limitée, voire la plus superficielle, des usages de la sociologie
dans les organismes de développement.
1. Le contexte professionnel
De prime abord, les sociologues du « développement », experts,
consultants et intervenants divers dans les programmes et projets de déve
loppement, apparaissent comme membres du vaste corps multidisci-
plinaire des spécialistes du développement et, à travers eux, la sociologie
se voit sollicitée pour ses méthodes d'investigation et son mode d'anal
yse2.
Différents types d'institutions se répartissent approximativement la
« couverture » de ce secteur mais cette division institutionnelle ne permet
guère de rendre compte avec précision de la mobilité réelle des personnels
concernés et des domaines d'intervention spécifiques. On trouve tout
d'abord l'ensemble extrêmement divers des organismes de coopération
technique internationaux et nationaux, publics et privés (exécutants des
« programmes » ou des « projets »), y compris les agences de financement
et banques dites de développement, qui, sous des formes multiples,
pratiquent ou sollicitent des interventions de type sociologique. Pêle-
mêle, on peut citer, parmi les principaux utilisateurs : les Nations Unies et
leurs organismes spécialisés (bit, fao, oms, Unesco, fida, fnuap,
2. On se reportera, à titre d'exemple, aux différents types de mission que la Banque
mondiale peut offrir aux sociologues et qu'elle définit dans Terms of Reference for Consultant
Sociologist, in Human Factors in Project Work, Washington, World Bank Staff Working
Paper No. 397, June 1980, pp. 40-62. ORGANISMES DE LA COOPÉRATION ET DU DEVELOPPEMENT 425
ONUDi)3, la Banque mondiale (bird, aid, etc.), la cee (fed) et, à l'échelon
national, les ministères spécialisés et leurs agences de développement
dont la fonction principale est d'avancer ou de centraliser la majeure partie
des fonds mis à la disposition de la coopération et de l'aide. On peut
identifier ensuite, plus ou moins indépendant des premiers, le vaste
réseau des bureaux d'études et ong (sedes, bdpa, cinam, iram, aidr,
cimade, ccfd, etc., pour nous limiter aux structures francophones).
A un autre niveau, il nous faut aussi mentionner les activités des uni
versités et instituts spécialisés qui disposent de leurs propres circuits
de coopération (ou dont les personnels s'intègrent dans les filières offi
cielles ou privées existantes) et dont les missions dépassent bien entendu,
dans le domaine de l'enseignement et de la recherche, le seul cadre de la
sociologie du « développement », ainsi que celles des organismes spécial
isés de recherche parmi lesquels, pour nous en tenir à l'exemple français,
le CNRS et I'orstom regroupent l'essentiel des activités et des personnels.
Pour l'ensemble de ce secteur, et toutes les données chiffrées que
l'on pourrait proposer le confirmeraient, on peut dire que la place réser
vée à ces personnels et, en particulier, l'évolution régressive des effectifs
justifient le pessimisme qui alimente les analyses habituelles sur les
débouchés professionnels, les budgets-recherche et les carrières des
spécialistes divers de la discipline. Cette situation minoritaire, voire de
plus en plus marginale, est très vivement ressentie par la « profession »
qui voit ses positions battues en brèche et d'autant plus menacées qu'elles
n'ont jamais été très fortes comparées à la plupart des autres disciplines
des sciences humaines et sociales si ce n'est dans les institutions spécial
isées et encore relativement protégées comme l'Université ou les centres
étatiques de recherche4.
Parmi les explications les plus couramment avancées de la part des
personnels et responsables de ces organismes, deux d'entre elles semblent
revenir le plus souvent et recueillir un large assentiment, même si les
3. Cf. en annexe la liste des sigles utilisés.
4. En règle générale, les fonctions et tâches confiées aux sociologues, le niveau de leurs
interlocuteurs officiels ou techniques ne favorisent pas les contacts ou l'accès aux pôles str
atégiques de décision sur les plans financiers, administratifs ou politiques. Hormis les raisons
institutionnelles (« les sciences sociales n'ont pas de débouché institutionnel reconnu au
niveau des organes de gouvernement — à la différence des sciences économiques auxquelles
correspondent des ministères, des services ou des conseils officiels », D. V. McGranahan,
Réflexions à propos des recherches sur le développement menées par les organisations inter
nationales, Revue internationale des Sciences sociales, vol. XXVI, n° 3, Paris, Unesco, 1974, p. 577),
il faudrait pouvoir analyser le rôle des organisations nationales, politiques ou disciplinaires
et les réseaux formels ou informels qui induisent ces reproductions différenciées des corps
professionnels. L'inorganisation de la « profession » de sociologue et l'absence de tradition
de « solidarité » ne sont vraisemblablement pas étrangères, elles non plus, à cette faible
représentation.
TM — 15 426 A. GUICHAOUA ET JEAN MAJERES
arguments invoqués sont, formellement, contradictoires. La première,
qui peut s'appuyer sur quelques preuves historiques dont la charge
symbolique est puissante, serait l'ostracisme politique dont la discipline
et ses porte-parole auraient été victimes de la part des pouvoirs d'Etat
et donc, d'une manière délibérée ou non, de la part des organismes
chargés de pourvoir aux « demandes » institutionnelles. L'élimination
agressive des filières universitaires de sociologie dans de nombreux pays
latino-américains, les préjugés souvent défavorables de la plupart des
gouvernements africains, les soupçons quasi permanents qui pèsent sur
les « experts » sociologues font qu'effectivement la profession se repro
duit difficilement et que, très prosaïquement, la sociologie « se vend mal »
et, en tout cas, toujours plus mal que les spécialistes des disciplines
voisines (économie, géographie...)5. La seconde, plus élaborée et non
moins argumentée, reposerait sur la toute récente capacité des « pays
en voie de développement » à produire eux-mêmes des sociologues du
« développement ». Discipline réputée « facile », par essence « nationale »,
débouché « moderne » et quelque peu opérationnel offert aux étudiants
littéraires, la sociologie aurait réussi, parmi les premières disciplines,
à atteindre le seuil de Г « indépendance ». Ainsi, parmi les plus récents
exemples, la quasi-suppression de la coopération universitaire dans ce
domaine en Afrique du Nord et en Afrique sud-saharienne (si ce n'est
pour des missions ponctuelles) illustre le rétrécissement inexorable du
« marché »6.
Ces deux versions, à dominante politique ou économique, si elles
s'appuient sur des faits bien réels sont, à notre avis, quelque peu schémat
iques et présentent, si l'on ose dire, bien trop d'avantages pour les orga
nismes et pays concernés ainsi que pour les différents corps de spécial
istes des sciences humaines et sociales7 pour ne pas susciter bien des
interrogations ou, pour le moins, obliger à essayer d'expliciter les causes
de leur « succès ».
5. Cf. Yann Daer, L'Afrique, terrain d'aventure, Revue Hérodote, n° 9, Paris, Ed. Maspero,
1978, p. 116 : « C'est pour des raisons toutes différentes et faciles à imaginer que les Etats
locaux commencent à bloquer le développement des sciences humaines mais il est intéressant
de constater que la géographie souffre beaucoup moins du veto que les disciplines sœurs !... »
6. L'exemple le plus marquant est probablement celui de l'Algérie où les recrutements
de coopérants en sciences sociales étaient traditionnellement les plus importants. Depuis 1980,
le recrutement en sociologie est nul (et plus généralement les disciplines « littéraires » ne
représentent que moins de 10 % des effectifs nouvellement recrutés) et les effectifs en poste se
sont réduits des trois quarts en trois ans. Il ne restait plus, par exemple, que 10 sociologues
coopérants français en 1980 (21 en 1979) sur un effectif total de 627 coopérants civils uni
versitaires (Source : Ambassade de France en Algérie).
7. Dont une des prérogatives premières est justement la capacité de produire eux-mêmes
l'analyse « objective » de leurs propres déterminations. organismes de la coopération et du développement 427
2. Les personnels
Profitant pleinement d'une double conjoncture favorable, l'avèn
ement des indépendances — africaines en particulier — et la diffusion
massive des sciences humaines dans le grand public des pays occiden
taux, les années 60 ont vu proliférer les sociologues du « développement »
dont les ouvrages proposaient une nouvelle représentation — plus ou
moins dégagée des poncifs de l'apologétique coloniale — des réalités
sociales et économiques de ces pays8. C'est l'époque assez exceptionnelle
où des sociologues « engagés » assument des responsabilités importantes
auprès des nouveaux pouvoirs, où des universitaires philosophes ou litté
raires se reconvertissent à la sociologie, où, en France, les ex-leaders de
I'unef « de la guerre d'Algérie » font leur thèse en coopération, où des
journalistes parent les récits de leurs activités professionnelles des
attributs scientifiques du discours sociologique, bref où la « profession »
(assez mal définie et assurant des fonctions diverses de conseHlers tech
niques et/ou politiques, d'experts ou d'aventuriers) ouvre de nouveaux
terrains à la recherche, diffuse de nouvelles idéologies, se passionnne
pour de nouveaux concepts et théories qui constituent ce qui a rapide
ment été amalgamé sous le terme de « tiers-mondisme »9.
Un rapide recensement des intitulés de thèses et des premières étapes
des carrières du corps des enseignants de sociologie des universités
françaises montrerait par exemple, d'une manière presque caricaturale,
à quel point cette période a marqué toute une génération dans ses réfé
rences, ses réseaux de relation, son évolution. Mais c'est là aussi très
probablement que s'opère la première césure entre ceux qui « réussiront »
leur réinsertion dans les centres métropolitains (administrations cen
trales, sièges des organisations internationales, universités, recherche, etc.)
et ceux qui par nécessité (ou « conviction ») continueront à vivre sur le
« terrain », du terrain. Ce décalage géographique et, très rapidement,
temporel, entre ces deux populations est, à notre avis, à l'origine d'une
double perception déformée de la profession et de ses « missions ».
D'un côté, doté des pouvoirs permettant d'imposer ses propres
représentations (accès aux budgets, aux missions de consultants, aux
centres de décisions où s'élaborent les « stratégies » et se constituent les
8. L'ouvrage récent de E. Assidon, K. Dekhli, P. Jacquemot, M.-M. Raffinot, Eco
nomie et sociologie du Tiers Monde, Paris, Ed. L'Harmattan, 1981, 380 p., dresse un utile panorama
bibliographique de cette période.
9. Le Colloque de l'Association internationale des Sociologues de Langue française
d'octobre 1965 débattant de « La sociologie de la construction nationale dans les nouveaux
Etats » donne un aperçu très intéressant des différentes tendances et préoccupations de cette
époque. 428 A. GUICHAOUA ET JEAN MAJERES
clientèles, aux postes multiples et honorifiques des organisations human
itaires de Г « aide » et des centres de formation des coopérants, enfin,
et surtout, aux médias spécialisés ou de grande diffusion) se constitue et se
structure le corps des porte-parole habilités à défendre les « causes »
du Tiers Monde. Celui qui occupe les lieux où se produit le discours légi
time (ou représentatif) sur la coopération et les termes qui définissent
les enjeux théoriques (sociologie des « mutations », dualisme, échange
inégal, etc.) et politiques du moment (Cuba, ou l'Algérie, sont-ils social
istes ?, le miracle économique ivoirien, révolution rouge ou révolution
verte...). Ainsi, ce n'est qu'une infime fraction des ex-personnels en coopér
ation et des experts qui a forgé l'image la plus diffusée et la mieux entre
tenue du discours sociologique sur le développement. « Sociologie » qui
ne s'exprime de ce fait qu'au travers de sa facette « engagée », présente
sur tous les fronts progressistes politiquement ou assimilés sur le plan
moral10. Les préoccupations messianiques (régénération du « vieux
monde », émergence de nouvelles forces sociales, de « nouveaux besoins »)
constituent souvent les références obligées offertes à l'« opinion publique »
et elles sont d'autant plus efficaces que les conjonctures politiques et les
événements du Tiers Monde paraissent souvent déconcertants et irra
tionnels avec les périls « jaune », « rouge », le spectre de la faim, le retour
cyclique des calamités naturelles, Г « explosion » démographique ou
encore l'épuisement des ressources physiques du globe...
Pourtant, cette imagerie radicale qui fait toujours la réputation de la
profession est désormais totalement antinomique avec la réalité : les
pratiques professionnelles, politiques et idéologiques des effectifs main
tenus de sociologues dans le domaine du développement évoluent
comme pour l'ensemble des personnels intéressés en fonction des
contraintes dominantes imposées par les évolutions et fluctuations des
io. Celle-ci a pu se développer avec d'autant moins de barrières qu'elle incarne parfa
itement un des traits idéologiques les mieux enracinés dans la profession, celui de l'intellectuel
dégagé des intérêts et attaches communes et pouvant de ce fait parler exclusivement au nom
de la science et « selon sa conscience ».
Deux autres éléments contribuent à en faire une des caractéristiques les plus mar
quantes des experts du développement. Le premier tient au statut d'observateur étranger
qui permettrait de dominer « naturellement » les situations politiques et sociales locales.
Cette représentation de l'expert occidental doté d'une capacité générique de distanciation est
d'autant mieux reconnue et valorisée que la « fatale » insertion des intellectuels autochtones
dans les structures lignagères, claniques ou tribales données comme caractéristiques des for
mations sociales en question, les disqualifie automatiquement eu égard aux règles de 1' « indé
pendance scientifique ». Cette réputation de « détachement » est encore accréditée et trouve pro
bablement ses partisans les plus convaincus dans les milieux confessionnels qui ont tant
fait, lorsqu'il leur a fallu réhabiliter et moderniser leur appareil d'inculcation idéologique et
religieux et susciter des vocations plus acceptables par les « nouveaux » pays, pour la promot
ion des nouveaux thèmes de Г « aide au Tiers Monde ». ORGANISMES DE LA COOPÉRATION ET DU DÉVELOPPEMENT 429
politiques ď « aide ». Que ce soit sur les plans budgétaire, institutionnel
ou théorique, les exigences de la reproduction n'autorisent guère les
comportements et stratégies par trop déviants.
D'un point de vue général, l'évolution du contexte de la coopération
et de Г « aide » peut être caractérisée en particulier par le durcissement des
clivages politiques, par la réduction des budgets et leur « redéploie
ment »u avec les concurrences, chantages et épurations qui les accom
pagnent inévitablement et par la mise en avant de préoccupations
essentiellement techniques et productives (recentrage qui s'effectue aussi
bien au détriment de certaines disciplines particulières qu'au sein de
chaque discipline au profit de ses spécialisations les plus technicisées
et immédiatement opérationnelles, telles l'économétrie, les techniques
psychosociologiques, etc.). Cette pression politique et institutionnelle
a produit dans l'ensemble du milieu — avec des temps de latence variables
selon les lieux — des réactions très similaires dans l'analyse du développe
ment avec le reflux des vastes synthèses théoriques et le retour aux valeurs
éprouvées du pragmatisme idéologique avec son corollaire naturel, le
primat accordé aux raffinements méthodologiques et au perfectionnisme
des techniques. On comprend mieux alors, dans ce contexte, les raisons
de la rapidité et de la profonde satisfaction avec lesquelles a été atteinte,
pour l'essentiel, Г « indépendance » de la quasi-totalité des pvd dans le
domaine de la réalisation et de la production de travaux sociologiques.
Cette « concession » majeure des aides bi- ou multi-latérales dans le
domaine de la division du travail leur permet ainsi de se spécialiser exclu
sivement dans les prestations techniciennes et opérationnelles et de laisser
à leurs « homologues » et partenaires nationaux la pleine responsabilité
des « facteurs » politiques et des « pesanteurs » sociologiques qui, dans
le discours commun de la profession, fournissent les justifications habi
tuelles des échecs ou des médiocres performances enregistrés par les
projets les mieux élaborés ou les plus sophistiqués12.
11. Il ne peut être question d'analyser ici l'évolution des différentes politiques d'aide,
celles-ci étant extrêmement diverses selon les pays (et à l'intérieur de chacun d'eux, selon les
ministères, agences ou bureaux d'étude), les organisations internationales, et bien entendu
les stratégies des pays bénéficiaires. La réduction des fonds disponibles pour l'aide est cepen
dant un trait général mais elle affecte différentiellement les institutions et les secteurs tech
niques et géographiques. Un des éléments les plus représentatifs de ces vastes tentatives de
« redéploiement » a été la désignation en 1980, au sein des principales puissances capitalistes
industrielles, de « chefs de file » nationaux par secteur (santé, transports, développement
rural, etc.) et par continent responsables de l'ensemble de Г « aide » en question.
12. On remarquera par ailleurs que cette « indépendance » n'a pas débouché pour autant
sur le recrutement de sociologues originaires du Tiers Monde dans les organisations inter
nationales en remplacement des experts occidentaux ni, sur place, contribué à la création ou la
promotion de « métiers » proprement sociologiques ou encore à la demande accrue de pres- O A. GUICHAOUA ET JEAN MAJERES 43
3. Les terrains d'investigation
Différents types de terrains ont été historiquement privilégiés par la
recherche sociologique dans les organismes de développement. Nous
en distinguerons schématiquement trois :
3.1. La recherche sociale
préalable aux opérations de développement
Le premier, dans le temps si ce n'est en importance, s'est ouvert
massivement pendant la période des indépendances en profitant du dis
crédit momentané de disciplines voisines telles l'ethnologie et l'anthro
pologie du fait de leur réputation de compromission avec les pouvoirs
coloniaux. Il reste toutefois clairement dans leur mouvance : ses objets
d'étude privilégiés sont les coutumes, les mœurs, les rites, les croyances,
tabous et interdits, les structures de parenté... Si les structures de pouvoir
sont abordées, c'est au niveau de l'ethnie, de la tribu, du village. Les
études, généralement confiées à des universitaires, et toujours très mar
quées par les canons et les finalités académiques, sont assez nombreuses
au début des indépendances (années 195 5-1965) et s'inspirent, majoritaire
ment, des schémas dualistes et des thèses diffusionnistes13.
Chargées de préparer le terrain aux économistes, planificateurs et
techniciens, ces études préalables se justifient, aux yeux des dispensateurs
d'aide, en quelque sorte « négativement » dans la mesure où elles per
mettent d'éviter des « erreurs », de faire des économies lors de la réal
isation des projets de développement proprement dits. L'objectif explicite
ou implicite est d'analyser les blocages et résistances des populations,
d'identifier les agents sociaux « dynamiques » ou réceptifs, de tester les
variantes techniques les mieux adaptées14, mais dans la mesure où ces
tations de services dans ce secteur. Plus généralement, et reproduisant en cela les étapes
successives de l'évolution de Г « aide », l'arrivée sur le marché du travail de sociologues est
fréquemment considérée par les élites dirigeantes nationales comme une période transitoire
avant l'arrivée à maturité des « véritables » spécialistes (planificateurs, gestionnaires, aména-
gistes, etc.).
13. Mais il faudrait aussi, pour nuancer le propos, insister sur les approches socio-
politiques et les distinguer (Balandier, Gurvitch, Fanon...), mentionner les travaux de
Davidson, etc.
14. On se reportera par exemple à un plaidoyer très représentatif de cette littérature dans
A. L. Godart, La recherche sociale, condition préalable d'une planification efficace du déve
loppement, Service social, 44 (2-3), 1966, Bruxelles, pp. 107-117; où les justifications théo
riques (les sociologues « ont une importance capitale dans cette tâche commune puisque
c'est finalement pour l'Homme et par l'Homme que ce développement est recherché », p. 116),
les raisons d'économie (détection des blocages culturels susceptibles de faire échouer les
projets, p. 113) et de contrôle politique des populations et de leurs leaders pour garantir la
sécurité des investissements (p. 114) sont étroitement mêlées. DE LA COOPERATION ET DU DEVELOPPEMENT 43 1 ORGANISMES
recherches ne s'attaquent pas directement aux problèmes de pouvoir,
les « pouvoirs » eux-mêmes tolèrent assez bien cette production d'infor
mations sociales et ne lui fixent pas explicitement de finalités « opérationn
elles » directes.
Toutefois, avec ou sans la collaboration ou la complicité des cher
cheurs, ces études préalables aboutissent souvent à retarder ou bloquer
les programmes dans la mesure où elles obligent les promoteurs des
projets à justifier leurs objectifs et à s'interroger sur leur impact à moyen
et long terme, dans la mesure aussi où, en donnant la parole — même
formellement — aux populations concernées, elles leur laissent le temps
de réagir et de s'organiser.
Ainsi, très communément réputé comme long, inadapté15, coûteux,
perturbateur, ce type d'étude n'est dans la pratique et malgré les habi
tuelles proclamations de principe commandité que par les organismes
internationaux et les coopérations bilatérales les plus « ouvertes » (tels
le bit, la sida) ou les pays les plus progressistes selon les différentes
périodes de leur histoire.
Il n'est donc pas étonnant qu'avec les contraintes économico-polit
iques nées de la « crise », la recherche sociale ait subi de plein fouet le
contrecoup des restrictions budgétaires, des suppressions de projets et
d'études.
Au cours de ces dernières années toutefois, les échecs patents de
certains grands projets donnèrent assez fréquemment l'occasion de rap
peler le caractère indispensable de ces études préliminaires et de redonner
quelque vigueur aux revendications « corporatives » de la profession16,
voire d'élaborer dans quelques cas de véritables contre-programmes.
Mais, sans prise sur les décideurs étrangers, faisant courir aux responsa
bles nationaux le risque de perdre des bailleurs de fonds et des inves
tissements, ces études n'ont que rarement eu d'impact réel et confinent
généralement leurs auteurs dans le rôle d'intervenants marginaux ou de
caution scientifique prestigieuse.
15. D'où cette réputation : le sociologue « est moins orienté vers une activité opérationn
elle que l'économiste; il a tendance à ordonner sa réflexion en catégories qu'il est souvent
difficile de traduire en actes et à juger que son rôle consiste plus à formuler des critiques de
l'extérieur qu'à proposer des mesures concrètes », D. V. McGranahan, op. cit., p. 577.
16. Cf. Raynaud Raulin, L'aide au sous-développement, Etudes Tiers-Monde, puf, Paris,
1981 (pp. 41, 171, 177, etc.). Dans le même ordre d'idées et déjà en 1962, Dudley Seers souli
gnait que « most economists are, in any case, rather incompetent at assessing and allowing
for the non-economic elements of the picture », in Why visiting economists fail, Journal of
Political Economics, LXX, 3, août 1962, p. 328.

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