Variations sur les variations du suicide en France - article ; n°4 ; vol.50, pg 983-1012

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Population - Année 1995 - Volume 50 - Numéro 4 - Pages 983-1012
Surault (Pierre). - Variations sur les variations du suicide en France Les variations dans le temps de la mortalité par suicide en France, de 1950 à 1990, recouvrent des évolutions différenciées selon le sexe et l'âge. L'approche transversale généralement privilégiée est complétée et enrichie ici par une approche longitudinale ; cela permet en particulier la mise en évidence de l'accroissement constant de la suicidité aux âges jeunes dans les générations nées après la deuxième guerre mondiale par rapport au comportement relativement homogène de celles nées auparavant. L'accroissement du suicide enregistré chez les jeunes dans les années 1960 s'est ensuite généralisé à tous les âges de 1976 au milieu des années 1980 où est intervenu un renversement de tendance significatif dans toutes les générations. La recherche explicative passe dans un premier temps par une discussion sur la mise en évidence possible d'effets de génération et d'effets de période, au-delà des effets d'âge bien connus. En particulier, la rupture paradoxale et mal connue du milieu des années 1980 paraît bien caractériser un effet de période. Les hypothèses retenues pouvant expliquer cette rupture se fondent, d'une part, sur une reconstitution du lien social et plus spécifiquement sur un renforcement du lien familial ou de parenté, «bousculé» depuis les années 1960, et, d'autre part, sur une adaptation progressive et en partie médicalisée, voire psychiatrisée pour les personnes les plus fragiles, aux nouvelles «donnes» sociales et économiques (chômage massif, précarité de l'emploi, marginalisation et exclusion quasi-institutionnalisées, inégalités sociales croissantes, exclusion précoce du monde du travail, etc.).
Surault (Pierre). - Changing patterns in suicide in France Between 1950 and 1990 movements in the suicide rate differed by sex, age, and period. In particular, suicide by young people increases steadily after World War II. The higher suicide rate recorded during the 1960s spread to all age group between 1976 and the middle 1980s, when the trend was reversed in all generations. The unexpected and poorly documented break during the mid 1980s appears to be a period effect. Hypothetical explanations for these movements have suggested a renewal of social bonds, and more specifically a strenghtening of family ties which had been under strain since the 1960s, improvements in medical and psychiatric services for the most vulnerable and changed social and economic conditions, e.g. massive unemployment, insecurity, greater social inequalities and early exclusion from the labour market.
Surault (Pierre). - Variaciones sobre las variaciones del suicidio en Francia Las variaciones de la mortalidad por suicidio en Francia entre 1950 y 1990 ocultan evoluciones muy diferenciadas segun el sexo y la edad. El articulo compléta y enriquece el generalmente privilegiado análisis transversal con un análisis longitudinal. Este permite constatar el aumento constante de la tendencia al sucidio en edades jóvenes entre las ge- neraciones nacidas después de la Segunda Guerra Mundial, que contrasta con el comporta- miento relativamente homogéneo de las generaciones nacidas antes de la guerra. El aumento del suicidio registrado entre los jóvenes en los ařios sesenta se generalizó a todas las edades desde 1976 hasta la mitad de los ochenta, momento en el que se observa un cam- bio de tendencia significativo para todas las generaciones. Un intento de explicación debe iniciarse con una discusión sobre la distinción entre los efectos de generación y los efectos de periodo, dejando de lado los mejor conocidos efectos de la edad. Concretamente, la paradójica y mal conocida ruptura observada desde la segunda mitad de los afios ochenta parece reflejar un efecto de periodo. Las hipótesis pro- puestas para explicar tal ruptura se basan, por una parte, en la reconstitución de los vínculos sociales y más especificamente en el refortalecimiento de los vínculos familiares o de pa- rentesco, debilitados desde los afios sesenta, y, por otra parte, en la adaptación progresiva, en parte a través de la ayuda médica, y especialmente psiquiátrica, de las personas más vulnérables a los nuevos fenómenos sociales y económicos (paro masivo, precariedad del em- pleo, marginalización y exclusion semi-institucionalizadas, desigualdades sociales crecientes, exclusion precoz del mundo del trabajo, etc.).
30 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : dimanche 1 janvier 1995
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Pierre Surault
Variations sur les variations du suicide en France
In: Population, 50e année, n°4-5, 1995 pp. 983-1012.
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Surault Pierre. Variations sur les variations du suicide en France. In: Population, 50e année, n°4-5, 1995 pp. 983-1012.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/pop_0032-4663_1995_num_50_4_6024Résumé
Surault (Pierre). - Variations sur les variations du suicide en France Les variations dans le temps de la
mortalité par suicide en France, de 1950 à 1990, recouvrent des évolutions différenciées selon le sexe
et l'âge. L'approche transversale généralement privilégiée est complétée et enrichie ici par une
approche longitudinale ; cela permet en particulier la mise en évidence de l'accroissement constant de
la suicidité aux âges jeunes dans les générations nées après la deuxième guerre mondiale par rapport
au comportement relativement homogène de celles nées auparavant. L'accroissement du suicide
enregistré chez les jeunes dans les années 1960 s'est ensuite généralisé à tous les âges de 1976 au
milieu des années 1980 où est intervenu un renversement de tendance significatif dans toutes les
générations. La recherche explicative passe dans un premier temps par une discussion sur la mise en
évidence possible d'effets de génération et d'effets de période, au-delà des effets d'âge bien connus. En
particulier, la rupture paradoxale et mal connue du milieu des années 1980 paraît bien caractériser un
effet de période. Les hypothèses retenues pouvant expliquer cette rupture se fondent, d'une part, sur
une reconstitution du lien social et plus spécifiquement sur un renforcement du lien familial ou de
parenté, «bousculé» depuis les années 1960, et, d'autre part, sur une adaptation progressive et en
partie médicalisée, voire psychiatrisée pour les personnes les plus fragiles, aux nouvelles «donnes»
sociales et économiques (chômage massif, précarité de l'emploi, marginalisation et exclusion quasi-
institutionnalisées, inégalités sociales croissantes, exclusion précoce du monde du travail, etc.).
Abstract
Surault (Pierre). - Changing patterns in suicide in France Between 1950 and 1990 movements in the
suicide rate differed by sex, age, and period. In particular, suicide by young people increases steadily
after World War II. The higher suicide rate recorded during the 1960s spread to all age group between
1976 and the middle 1980s, when the trend was reversed in all generations. The unexpected and poorly
documented break during the mid 1980s appears to be a period effect. Hypothetical explanations for
these movements have suggested a renewal of social bonds, and more specifically a strenghtening of
family ties which had been under strain since the 1960s, improvements in medical and psychiatric
services for the most vulnerable and changed social and economic conditions, e.g. massive
unemployment, insecurity, greater social inequalities and early exclusion from the labour market.
Resumen
Surault (Pierre). - Variaciones sobre las variaciones del suicidio en Francia Las variaciones de la
mortalidad por suicidio en Francia entre 1950 y 1990 ocultan evoluciones muy diferenciadas segun el
sexo y la edad. El articulo compléta y enriquece el generalmente privilegiado análisis transversal con un
análisis longitudinal. Este permite constatar el aumento constante de la tendencia al sucidio en edades
jóvenes entre las ge- neraciones nacidas después de la Segunda Guerra Mundial, que contrasta con el
comporta- miento relativamente homogéneo de las generaciones nacidas antes de la guerra. El
aumento del suicidio registrado entre los jóvenes en los ařios sesenta se generalizó a todas las edades
desde 1976 hasta la mitad de los ochenta, momento en el que se observa un cam- bio de tendencia
significativo para todas las generaciones. Un intento de explicación debe iniciarse con una discusión
sobre la distinción entre los efectos de generación y los efectos de periodo, dejando de lado los mejor
conocidos efectos de la edad. Concretamente, la paradójica y mal conocida ruptura observada desde la
segunda mitad de los afios ochenta parece reflejar un efecto de periodo. Las hipótesis pro- puestas
para explicar tal ruptura se basan, por una parte, en la reconstitución de los vínculos sociales y más
especificamente en el refortalecimiento de los vínculos familiares o de pa- rentesco, debilitados desde
los afios sesenta, y, por otra parte, en la adaptación progresiva, en parte a través de la ayuda médica, y
especialmente psiquiátrica, de las personas más vulnérables a los nuevos fenómenos sociales y
económicos (paro masivo, precariedad del em- pleo, marginalización y exclusion semi-
institucionalizadas, desigualdades sociales crecientes, exclusion precoz del mundo del trabajo, etc.).V
VARIATIONS SUR LES VARIATIONS
DU SUICIDE EN FRANCE
Situer l'évolution de la mortalité dans l'histoire des gé
nérations qui y participent relève d'un état d'esprit très dif
férent suivant qu 'on s 'intéresse à la situation des personnes
âgées ou à celle des plus jeunes. Pour les premières, la mort
alité est le plus souvent l'issue de processus pathologiques
à évolution progressive, dont le point de départ se trouve en
amont dans la vie de l'individu. On pense à la dégénérescence
qu'impliquent les tumeurs ou au vieillissement cardiaque et
vasculaire. La perspective longitudinale est ici « naturelle »,
le déclenchement et le déroulement de la maladie jouant un
rôle essentiel dans la compréhension de cet enchaînement de
séquences dont la mort n'est que la dernière. C'est le point
de vue qu'ont adopté Sabrina Prati, d'une part, Alessandro
Burgio et Luisa Frova, d'autre part, dans deux articles du
présent numéro.
Il en va très différemment pour la mortalité des plus
jeunes, qui s 'inscrit en général hors des processus pathologi
ques normaux (maladie prématurée ou violence). On chercher
a alors l'explication moins dans l'histoire sanitaire de l'individu
que dans l'histoire sociale des générations, retrouvant ainsi
les grands facteurs qu 'on invoque aussi pour rendre compte
des transformations contemporaines du mariage, de la famille,
etc. Ce sont les lignes directrices du travail de Pierre Surault*
sur le suicide en France, un domaine que l'auteur renouvelle
par rapport à d'illustres prédécesseurs en s 'attachant à la d
imension longitudinale du phénomène.
L'étude de la mortalité par suicide portera sur les variations enregis
trées en France depuis 1950. Celles-ci se caractérisent par une forte pro
gression de 1976 au milieu des années 1980, à laquelle a succédé une
baisse significative. Dans un premier temps, sera présentée une analyse
transversale des taux par âge et par sexe qui permettra de vérifier si tous
les âges ont été concernés par les variations précitées et si la quasi-stabilité
enregistrée avant 1976 recouvrait des divergences d'évolution selon l'âge.
Dans un deuxième temps, sera tentée une approche longitudinale qui pourr
ait permettre de mieux apprécier, dans les variations du suicide selon l'âge
et le sexe, l'influence respective des effets de génération et des effets de
période. Enfin, des hypothèses d'interprétation des variations mises en évi-
* Université de Poitiers, Faculté de Sciences Économiques, IERS-URA CNRS 952.
Population, 4-5, 1995, 983-1012 984 VARIATIONS DU SUICIDE
dence seront présentées, concernant en particulier le retournement de ten
dance paradoxal de ces dernières années, alors même que la crise écono
mique et sociale se poursuivait.
Seules seront étudiées les variations de la mortalité par suicide, et
non celles des tentatives : on ne dispose pas de données nationales mais
seulement d'études locales concernant seulement les tentatives ayant fait
l'objet d'une hospitalisation [12](l) ; certains psychiatres considèrent par
ailleurs que l'usage a priori du terme «tentative de suicide» pour qualifier
une intoxication médicamenteuse volontaire, sans qu'une évaluation préa
lable du geste ait été effectuée, conduit à une surestimation. De plus, on
peut considérer que «tentatives et suicides consommés constituent deux
faits distincts ; non seulement par le résultat, ce qui est déjà beaucoup,
mais aussi par les caractéristiques des populations concernées» [4] : on
sait, en particulier, que, contrairement à ce que l'on constate pour la mort
alité, la fréquence des tentatives est sensiblement plus élevée pour les
femmes que pour les hommes, pour les jeunes que pour les plus âgés.
Cependant, selon certaines de ces études, les grandes tendances précitées
relevées pour la mortalité se retrouvent pour les tentatives : forte augment
ation de 1975 à 1985, suivie d'une diminution.
I. - Analyse transversale
Les variations des taux Avant la deuxième guerre mondiale, de 1925 à
comparatifs par sexe 1940, la mortalité par suicide était restée
tivement stable, aussi bien chez les hommes que
chez les femmes, avant de diminuer sensiblement pendant le conflit. Elle a en
suite augmenté jusqu'en 1950 mais sans retrouver son niveau antérieur [45].
Pour la période étudiée ici (1950-1990), nous avons retenu comme
indicateur le taux comparatif de mortalité, en prenant comme population
de référence celle, moyenne, de 1990, répartie selon l'âge (total des deux
sexes). Ce choix permet d'éliminer l'influence de la structure d'âge pour
les comparaisons dans le temps et pour celles entre les deux sexes - par
rapport aux taux bruts, le choix d'une structure commune conduit à un
taux comparatif plus élevé chez les hommes et généralement plus faible
chez les femmes, du fait d'une population féminine plus vieillie et d'un
taux croissant avec l'âge pour les deux sexes(2).
De 1950 à 1976, la relative stabilité du suicide pour les deux sexes
confondus est le résultat de tendances divergentes : la fin des années 1950
a été marquée par une progression de la mortalité par suicide pour les
hommes comme pour les femmes, plus marquée chez celles-ci, suivie d'un
О Selon une enquête réalisée par SOS Médecins à Lyon, 20 % des tentatives de suicide
ne feraient pas l'objet d'une hospitalisation.
(2> Voir en annexe 1, l'évolution des taux bruts, des taux comparatifs et l'effectif des
décès, de 1950 à 1990. VARIATIONS DU SUICIDE 985
reflux qui va se poursuivre lentement chez les hommes mais qui va rap
idement s'interrompre chez les femmes pour se transformer, à partir du mi
lieu des années 1960, en une progression régulière (figure 1, où l'échelle
des ordonnées est logarithmique afin de pouvoir comparer les variations
relatives'3'). De 1961-1962 à 1975-1976, le taux masculin a ainsi diminué
de 6,3 % et le taux féminin augmenté de 19,4 %(4).
Taux de suicide
pour 100 000 (éch. log.)
100
50
10
ч, >-<
13495 INED
1
1950 1955 1960 1965 1970 1975 1980 1985 1990
Années
Figure 1. - Évolution, de 1950 à 1990, du taux comparatif de
mortalité par suicide selon le sexe (échelles semi-logarithmiques)
A partir de 1977 et jusqu'en 1985-1986, le rythme d'accroissement
va s'accélérer chez les femmes et la lente diminution enregistrée auparavant
pour les hommes se transformer en une augmentation rapide et remarqua
blement parallèle à celle des femmes : de 1975-1976 à 1985-1986, le taux
(3> Voir en annexe 2, la représentation avec une échelle arithmétique qui privilégie les
variations en valeur absolue.
(4) Le rapport entre taux masculin et taux féminin, proche de 4 en 1950 (comme avant
la guerre) est ainsi passé à un peu moins de 3 au milieu des années 1970, niveau conservé
depuis. 1
1
1
1
1
1
1
1
1
i
1
i
1
i
1
1
1
1
!
i
VARIATIONS DU SUICIDE 986
masculin a progressé de 37,5 % et le taux féminin de 37,6 %, tandis que,
pour chaque sexe, le nombre de décès a augmenté de moitié (+50,1 % les hommes, + 49,7 % pour les femmes).
Après 1985-1986, la tendance s'est renversée de façon significative
pour les deux sexes avec, jusqu'en 1989-1990, une diminution de 10,3 %
du taux masculin et de 12,5 % du taux féminin, le nombre de décès r
égressant respectivement de 8,0 % et 9,1 %. Les données définitives de 1991
et provisoires de 1992 indiquent une quasi-stabilisation autour de celles de
1990, avec un maintien des taux respectifs autour de 30 et de 11 pour 100 000.
Les variations par âge et par sexe : Des années 1950 au milieu des
années 1970, la faible diminution une rupture récente et généralisée
de la mortalité masculine avait
été la résultante de variations en sens contraire, avec une tendance à la
baisse pour les plus de 40 ans et à la hausse pour les plus jeunes(5) : par
Indices
180 lili ♦T*«,
15 à 24 ans
Hommes] / ***.. •--- 25 à 34 ans 170
— 35 à 44 ans
— 45 à 54 ans 160
•••• 55 à 64 ans
■ ■ ■ 65 à 74 ans 150
-- 75 à 84 ans
— 85 et plus /t 140
130
- 120
110
100
90 'X
80
Figure (indices (5> Voir 1976 2. infra - base Variation, la 1978 figure 100 4. en 1980 selon 1976 et l'âge, 1982 pour - pour du 1990) 1984 l'année taux de 1986 du mortalité maximum 1988 par Années I13595 INED 1990 atteint suicide VARIATIONS DU SUICIDE 987
Indices
180^
15 à 24 ans
170 25 à 34 ans
35 à 44 ans
160 45 à 54 ans
55 à 64 ans
150 65 à 74 ans
75 à 84 ans
85 et plus 140
130
120
110
100
90 u
80
1978 1980 1982 1984 1986 1988 1990 1976
Années
Figure 3. - Variation, selon l'âge, du taux de mortalité féminine
par suicide (indices base 100 en 1976 - pour l'année du
maximum atteint et pour 1990)
exemple, de 1950-1951 à 1975-1976, le taux de 30 à 34 ans a augmenté
de 33 % et celui de 60 à 64 ans a diminué de 23 %. Chez les femmes,
l'augmentation a été générale mais a été plus sensible avant 40 ans : pour
les mêmes groupes d'âges que précédemment et sur la même période, la
hausse a été respectivement de + 72 % et de + 4 %.
En revanche, l'augmentation de la fin des années 1970 et de la pre
mière moitié des années 1980 a concerné, à des degrés divers, tous les
groupes d'âges, et il en a été de même du renversement de tendance qui a suivi.
Si l'on retient les taux par groupes d'âges décennaux, les valeurs
maximales ont été le plus souvent atteintes en 1985, dans quelques autres
cas en 1984 et 1986 ; le retournement a été plus précoce uniquement pour
les jeunes femmes de 15 à 24 ans (maximum en 1982) et il a été un peu
plus tardif pour les hommes âgés de 35 à 44 ans (maximum en 1987).
Les figures 2 et 3 montrent que les taux d'accroissement ont été sen
siblement différents à la fois selon l'âge et selon le sexe à un âge donné :
par exemple, si, pour chaque sexe, la progression a été relativement faible VARIATIONS DU SUICIDE 988
chez les jeunes de 15 à 24 ans (aux alentours de + 20 %), les augmentations
les plus fortes ont été enregistrées chez les 25-34 ans pour les hommes
(+ 80,5 %) et chez les 45-54 ans pour les femmes (+ 68,6 %). De même,
si la diminution, jusqu'en 1990, a été générale, elle a été plus ou moins
rapide selon l'âge et le sexe. Le rythme de la baisse a été le plus sensible
chez les hommes et surtout les femmes de 65 à 74 ans, et le plus faible
pour les hommes de 35 à 44 ans.
Du choix de l'origine et Nous avons vu précédemment que, de 1976
du suicide des jeunes au milieu des années 1980, la progression
de la mortalité par suicide avait été relat
ivement faible chez les jeunes de 15 à 24 ans, particulièrement chez les
jeunes femmes. Pourtant, nombreux sont les écrits insistant sur la forte
progression du suicide des jeunes. Ce n'est pas inexact mais à la condition
de préciser l'origine et le sexe : pour les hommes, le suicide avait déjà
augmenté de 1950 à 1976 avant 40 ans mais, avant 25 ans, la hausse n'avait
débuté que dans les années 1960, à un rythme rapide ; ce rythme s'est
réduit dès la fin des 1970 pour les plus jeunes (15-19 ans) et, très
nettement, pour l'ensemble des jeunes au début des années 1980, alors
que la progression des autres taux de 25 à 39 ans, lente de 1960 à 1976,
est alors devenue très rapide.
Résultat : de 1966 à 1985, les progressions les plus fortes ont con
cerné les 20-24 ans (+ 145 %), les 25-29 ans (+ 114 %) et les 15-19 ans
(+ 90 %), alors que, sur la période 1976-1985, pour les 20-24 ans (+ 30 %)
et surtout les 15-19 ans (+ 17 %), les augmentations ont été parmi les plus
faibles, ce qui n'a pas été le cas pour les 25-29 ans (+71 %).
Pour les femmes, le suicide a également progressé parmi les jeunes
jusqu'à la fin des années 1970 (mais dans une moindre mesure), avant de
diminuer au cours des années 1980 chez les moins de 25 ans, la progression
se poursuivant pour les 25-39 ans. Après 40 ans, les taux de mortalité, à
peu près stables avant 1976, ont ensuite progressé rapidement jusqu'au
milieu des années 1980, de 40 à 49 ans en particulier.
Sur l'ensemble de la période 1966-1985, la progression du suicide
des jeunes femmes de moins de 25 ans aura finalement été parmi les plus
faibles, la plus forte hausse ayant affecté les différents groupes d'âges de
25 à 44 ans, environ + 90 % pour les 40-44 ans, 35-39 et 25-29 ans contre
+ 37 % pour les 20-24 ans et + 18 % pour les 15-19 ans.
Par conséquent, on pourra effectivement parler d'une augmentation
particulièrement importante du suicide des jeunes gens de moins de 25 ans
depuis le début des années 1960 (mais pas des jeunes filles), alors que,
si on se réfère au milieu des années 1970, début de la hausse générale
des suicides, on insistera plutôt sur la relativement faible progression du
suicide des jeunes et plus particulièrement des 15-19 ans. Rappelons qu'il
s'agit ici d'un constat portant sur l'évolution de la mortalité par suicide,
les conclusions relatives à celle des tentatives pouvant être fort différentes, DU SUICIDE 989 VARIATIONS
l'approche statistique de ces dernières étant par ailleurs particulièrement
délicate.
De l'importance du II est inutile d'insister sur le nombre d'écrits, de
suicide des jeunes conférences voire de séminaires et de rapports
consacrés au suicide des jeunes et plus spécif
iquement des adolescents'6'. Or, à 15-24 ans, en 1990, la mortalité par sui
cide chez les hommes (14 pour 100 000) était plus de deux fois inférieure
à celle des 25-34 ans (30,7), plus de six fois à celle des 75-84 ans (90,7)
et plus de dix fois à celle des 85 ans et plus (152,3), les rapports étant
du même ordre chez les femmes.
Le taux de mortalité par suicide des jeunes gens de 15 à 19 ans, ce
qui correspond à peu près au groupe des adolescents, était, en 1990 (der
nières données disponibles à ce jour), de 8,0 pour 100 000, soit 2,5 fois
plus faible que celui des 20-24 ans (20,1), 5 fois inférieur à celui des
45-49 ans (39,9), et plus de 14 fois moins élevé que celui des 80-84 ans
(114,4). Chez les «adolescentes» de 15 à 19 ans, le taux de suicide (3,3)
était respectivement près de deux fois, plus de quatre fois et près de huit
fois plus faible.
Certes, les tentatives sont beaucoup plus fréquentes chez les jeunes
et particulièrement chez les jeunes filles [12] mais, rappelons-le, tentatives
et suicides consommés constituent deux faits distincts et doivent par là-
même faire l'objet d'analyses distinctes.
L'importance accordée au suicide des jeunes, en évitant le plus sou
vent de le comparer à celui des groupes plus âgés, s'appuie sur le constat
que le suicide est devenu la deuxième cause de décès chez les jeunes,
après les accidents de la route(7), et voit son poids dans la mortalité générale
augmenter, dans la mesure où la mortalité pour pratiquement toutes les
autres causes est en diminution constante. Par exemple, pour les hommes
de 15 à 24 ans, le taux de mortalité par suicide était le même en 1990
qu'en 1978 (14 pour 100 000) mais il a vu son poids dans le taux toutes
causes (en diminution de 20 %) passer de 9,8 à 12,2 %, celui de la mortalité
par accidents de la circulation passant de 41,3 % à 45,1 %, malgré une
diminution du taux (tableau 1).
En 1990, le taux de mortalité par suicide masculin était trois fois
plus élevé de 45 à 54 ans (41 pour 100 000) que de 15 à 24 ans et sept
fois plus de 75 à 84 ans (90,7) mais il ne représentait respectivement que
6,7 % et 1,2 % de la mortalité toutes causes (elle-même
plus de 5 fois et plus de 63 fois supérieure à celle de 15 à 24 ans).
(6) L'émotion particulièrement forte provoquée par le suicide des jeunes pourrait s'ex
pliquer par le sentiment inconscient à la fois de rejet et de fascination que provoque cette
pulsion de mort à l'aube de l'âge adulte.
(7) Voir par exemple [8]. Les auteurs retiennent «l'augmentation du nombre de suicides
des jeunes » comme un signe de leur désespérance, de leur insertion sociale problématique. 990 VARIATIONS DU SUICIDE
Tableau 1. - Taux de mortalité masculine par suicides et par accidents de la
circulation (taux pour 100 000) et poids respectifs (en %), dans la mortalité
toutes causes, pour 3 groupes d'âges, en 1978 et en 1990
15-24 ans 45-54 ans 75-84 ans
Causes de décès 1978 1990 1990 1978 1990 1978
Taux % Taux % Taux % Taux % Taux % Taux %
Suicides 14,0 9,8 14,0 12,2 37,1 4,6 41,0 6,7 82,6 0,8 90,7 1,2
Accidents de la circulation 59,1 41,3 51,8 45,1 28,7 3,5 23,3 3,8 49,9 0,5 40,0 0,5
Autres 70,0 48,9 49,1 42,7 747,4 91,9 548,6 89,5 9798,6 98,7 7 159,6 98,3
143,1 100 Toutes causes 114,9 100 813,2 100 612,9 100 9931,1 100 7290,3 100
Ces données mettent en évidence la nécessité de relativiser les i
nformations mais aussi le caractère irréductible du suicide à la diminution
générale de la mortalité et plus particulièrement aux progrès de la médecine
et de la prévention.
Un profil par âge Les taux par âge et par sexe des périodes 1956-
1958, 1966-1968, 1976-1978 et 1986-1988 font peu modifié
l'objet de la figure 4. Globalement, les profils se
lon l'âge se sont peu modifiés au fil du temps.
Toutefois, chez les hommes, l'accroissement relativement régulier
avec l'âge du suicide en 1976-1978 a fait place à une évolution plus syn
copée en 1986-1988 : après une forte augmentation, de 7,9 (pour 100 000)
de 15 à 19 ans à 36,4 de 30 à 34 ans, les taux ne progressent que faiblement
jusqu'à 70 ans (47,6 de 65 à 69 ans), avant de s'élever brusquement, en
particulier après 80 ans. C'est là le résultat d'une forte augmentation en
registrée de 25 à 44 ans (ainsi qu'aux âges les plus avancés) et d'une
stabilisation relative aux âges intermédiaires.
Chez les femmes, la progression est plus régulière et modérée. Le
taux en rupture enregistré de 50 à 54 ans en 1986-1988 peut s'expliquer
par le fait qu'il s'agit du seul groupe d'âge n'ayant pas encore connu en
1988 un renversement de tendance à la baisse.
La rupture des années 1980 : La fiabilité des statistiques de suicide
statistiquement fiable ? est assez fréquemment mise en cause.
Baudelot et Establet [4, 5] ont démont
ré tout d'abord que la dissimulation ne pouvait avoir qu'une ampleur l
imitée ; ensuite, que le sous-enregistrement dû à la fréquente non
transmission par les Parquets à l'INSERM (îes résultats des enquêtes me
nées sur les cas envoyés dans les instituts médico-légaux(8), n'affectait pas
(8> Les décès sont alors répartis entre les « traumatismes et empoisonnements causés d'une
manière indéterminée quant à l'intention» et les morts «de cause inconnue» par l'INSERM.

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