Vers la prise en compte de la caractéristique multidimensionnelle des représentations mentales construites à partir des textes narratifs : apports théoriques, empiriques et questions - article ; n°4 ; vol.101, pg 655-682

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L'année psychologique - Année 2001 - Volume 101 - Numéro 4 - Pages 655-682
Résumé
Cet article a pour objectif principal de présenter les travaux issus du domaine de la compréhension de texte sur l'aspect multidimensionnel des représentations situationnelles formées par le lecteur. Après avoir situé les origines d'une approche multidimensionnelle, nous décrivons deux modèles, le modèle de construction de structures (Gernsbacher, 1990), et le modèle d'indexage d'événements (Zwaan, Langston et Graesser, 1995), qui soulignent l'importance des multiples dimensions par la mise en évidence de la notion de continuité situationnelle. Des travaux empiriques en faveur des postulats du modèle théorique d'indexage d'événements sont ensuite présentés et rendent compte de la richesse du processus de compréhension. Enfin, une extension de l'approche multidimensionnelle des représentations mentales est abordée à travers l'évocation de plusieurs pistes de recherches non encore étudiées.
Mots-clés : compréhension de texte, modèle de situation multidimension-nel, continuité situationnelle, cohérence.
Summary : Evidence for a multidimensional aspect of mental representations built from narrative texts : Theoretical framework, empirical contributions and issues.
The main goal of this paper is to review the studies that investigated the multidimensional aspect of situational representation elaborated from narrative texts. After presenting the origins ofthe multidimensional approach, we describe two models, the « Structure Building Framework » (Gernsbacher, 1990) and the « Event Indexing Model » initially proposed by Zwaan, Langston and Graesser (1995) that underline the importance of multiple dimensions in reference with the notion of situational continuity. Then, we present empirical studies that confirm the validity ofthe theoretical principles ofthe event indexing model that account for the richness ofthe comprehension process. Finally, we raise some issues relative to the current multidimensional approach that concern, first, unanswered questions about the definition of the dimensions and their monitoring, and, second, whether the event indexing model can be applied to ail types oftext.
Key words : text comprehension, multidimensional situation model, situational continuity, coherence.
28 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : lundi 1 janvier 2001
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I. Tapiero
Nicole BlancVers la prise en compte de la caractéristique
multidimensionnelle des représentations mentales construites à
partir des textes narratifs : apports théoriques, empiriques et
questions
In: L'année psychologique. 2001 vol. 101, n°4. pp. 655-682.
Résumé
Cet article a pour objectif principal de présenter les travaux issus du domaine de la compréhension de texte sur l'aspect
multidimensionnel des représentations situationnelles formées par le lecteur. Après avoir situé les origines d'une approche
multidimensionnelle, nous décrivons deux modèles, le modèle de construction de structures (Gernsbacher, 1990), et le modèle
d'indexage d'événements (Zwaan, Langston et Graesser, 1995), qui soulignent l'importance des multiples dimensions par la mise
en évidence de la notion de continuité situationnelle. Des travaux empiriques en faveur des postulats du modèle théorique
d'indexage sont ensuite présentés et rendent compte de la richesse du processus de compréhension. Enfin, une
extension de l'approche multidimensionnelle des représentations mentales est abordée à travers l'évocation de plusieurs pistes
de recherches non encore étudiées.
Mots-clés : compréhension de texte, modèle de situation multidimension-nel, continuité situationnelle, cohérence.
Abstract
Summary : Evidence for a multidimensional aspect of mental representations built from narrative texts : Theoretical framework,
empirical contributions and issues.
The main goal of this paper is to review the studies that investigated the multidimensional aspect of situational representation
elaborated from narrative texts. After presenting the origins ofthe approach, we describe two models, the «
Structure Building Framework » (Gernsbacher, 1990) and the « Event Indexing Model » initially proposed by Zwaan, Langston
and Graesser (1995) that underline the importance of multiple dimensions in reference with the notion of situational continuity.
Then, we present empirical studies that confirm the validity ofthe theoretical principles ofthe event indexing model that account for
the richness ofthe comprehension process. Finally, we raise some issues relative to the current multidimensional approach that
concern, first, unanswered questions about the definition of the dimensions and their monitoring, and, second, whether the event
indexing model can be applied to ail types oftext.
Key words : text comprehension, multidimensional situation model, situational continuity, coherence.
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Tapiero I., Blanc Nicole. Vers la prise en compte de la caractéristique multidimensionnelle des représentations mentales
construites à partir des textes narratifs : apports théoriques, empiriques et questions. In: L'année psychologique. 2001 vol. 101,
n°4. pp. 655-682.
doi : 10.3406/psy.2001.29573
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_2001_num_101_4_29573L'Année psychologique, 2001, 101, 655-é
Laboratoire d'Étude des Mécanismes Cognitifs,
EA 3082, Université Lumière - Lyon IP
VERS LA PRISE EN COMPTE
DE LA CARACTÉRISTIQUE MULTIDIMENSIONNELLE
DES REPRÉSENTATIONS MENTALES
CONSTRUITES À PARTIR DE TEXTES NARRATIFS :
APPORTS THÉORIQUES,
EMPIRIQUES ET QUESTIONS
par Isabelle TAPIERO et Nathalie BLANC2
SUMMARY : Evidence for a multidimensional aspect of mental
representations built from narrative texts : Theoretical framework,
empirical contributions and issues.
The main goal of this paper is to review the studies that investigated
the multidimensional aspect of situational representation elaborated from
narrative texts. After presenting the origins of the multidimensional approach,
we describe two models, the « Structure Building Framework » (Gernsbacher,
1990) and the « Event Indexing Model » initially proposed by Zwaan,
Langston and Graesser (1995) that underline the importance of multiple
dimensions in reference with the notion of situational continuity. Then, we
present empirical studies that confirm the validity of the theoretical principles
of the event indexing model that account for the richness of the comprehension
process. Finally, we raise some issues relative to the current multidimensional
approach that concern, first, unanswered questions about the definition of the
dimensions and their monitoring, and, second, whether the event indexing
model can be applied to all types of text.
Key words : text comprehension, multidimensional situation model,
situational continuity, coherence.
1. Institut de Psychologie, 5, avenue Pierre-Mendès-France, 69676 Bron,
Cedex.
2. E-mail : isabelle.tapiero@univ-lyon2.fr, nathalie.blanc@univ-lyon2.fr. 656 Isabelle Tapiero et Nathalie Blanc
1. ORIGINES DE L'APPROCHE
MULTIDIMENSIONNELLE
DES MODÈLES DE SITUATION
À la lecture d'un texte, le lecteur forme en mémoire une
représentation mentale de la situation décrite (Johnson-Laird,
1983 ; Van Dijk et Kintsch, 1983). Bien que le monde du texte
(e.g., récit) ne soit pas soumis aux mêmes contraintes physiques
que le monde réel, il est généralement admis que l'espace, le
temps et la causalité sont des composantes des événements
décrits. Dès 1983, Johnson-Laird définit la représentation ment
ale formée au cours de la lecture comme étant multidimension-
nelle. Ainsi, afin de se construire une cohérente,
le lecteur identifie le cadre spatio-temporel de la situation
décrite, les événements et leurs causes, ainsi que le(s) person
nage^) impliqué(s). Par conséquent, le lecteur est supposé
suivre (i.e., se représenter) les multiples dimensions situation-
nelles qui participent au processus de compréhension, à savoir
les dimensions spatiale, temporelle et causale ainsi que celle
relative aux personnages. Décrire précisément la structure
interne du modèle de situation requiert de connaître combien de
dimensions le lecteur est capable de suivre simultanément et
dans quelles conditions. Il est parallèlement nécessaire de savoir
si ces dimensions interagissent. Pourtant, la plupart des tr
avaux menés sur les représentations mentales construites à part
ir d'un texte porte sur l'étude de l'une ou l'autre des dimens
ions situationnelles évoquées sans tenir compte de leurs
relations. Ces travaux fournissent cependant des éléments
d'informations détaillés quant au suivi de quatre dimensions
principales du modèle de situation, les dimensions Spatiale,
Temporelle, Causale et Personnage.
1.1. LA DIMENSION SPATIALE
De nombreuses recherches ont montré l'importance de la
dimension spatiale de la situation. Glenberg, Meyer et Lindem
(1987) ont étudié si le lecteur se représente les informations spa
tiales de la situation décrite dans un texte. Dans leur expérience, Représentations mentales des textes 657
les participants devaient lire des textes, chacun décrivant un
événement au cours duquel un personnage était ou non associé à
un objet mentionné. Par exemple, les participants devaient lire
l'une des deux versions de la phrase suivante : « Après quelques
exercices d'échauffement, John mis / quitta son pull et alla faire
son jogging », suivi de « se retrouva de l'autre côté du lac
sans grande difficulté ». Puis, ils devaient juger si le mot « pull »
était apparu dans le récit. Les auteurs ont remarqué que les par
ticipants pour lesquels « John avait quitté (et posé) son pull »
mettent plus longtemps à répondre oui que ceux pour lesquels
« John avait mis son pull ». Cette différence suggère que
l'accessibilité de l'objet mentionné dans le récit est fonction de la
distance spatiale qui le sépare du personnage. Ces résultats
confirment que les lecteurs forment une représentation spatiale
détaillée de la situation décrite, organisée autour du personnage
du récit. Miller et McNamara (cités dans Morrow, 1994) ont éga
lement observé que les participants présentent des temps de lec
ture plus longs pour lire des phrases qui décrivent des objets spa
tialement distants du personnage central du récit, par rapport
aux phrases décrivant des objets proches de celui-ci.
Des résultats comparables ont été obtenus par de nombreux
autres auteurs (Gray- Wilson, Rinck, McNamara, Bower et Mor
row, 1993 ; Haenggi, Kintsch et Gernsbacher, 1995 ; Morrow,
Bower et Greenspan, 1989 ; Morrow, Greenspan et Bower,
1987). L'accessibilité des informations spatiales relatives au
cadre situationnel durant la compréhension de récits était
étudiée de la façon suivante : les sujets devaient mémoriser le
plan au sol d'un centre de recherches, à savoir l'emplacement de
plusieurs objets dans différentes pièces du bâtiment. Puis, ils
devaient lire des récits décrivant les actions principales d'un
personnage se déplaçant dans l'environnement en question.
L'accessibilité du cadre spatial était évaluée en temps réel. Pré
cisément, la lecture du récit était interrompue par la présenta
tion des noms de deux objets de l'environnement. La tâche des
sujets était de décider si les objets étaient positionnés dans la
même pièce ou dans des pièces différentes du bâtiment. Les
résultats indiquent que les sujets jugent plus rapidement deux
objets comme étant dans la même pièce quand ils sont position
nés dans la pièce actuellement occupée par le personnage (pièce
but) plutôt que dans la pièce dont il provient (pièce source). En
outre, cet effet est indépendant de l'ordre dans lequel les pièces Isabelle Tapiero et Nathalie Blanc 658
étaient mentionnées et de la mention des pièces en question. De
plus, le temps mis pour répondre aux couples d'objets présentés
était fonction de la distance qui les séparait de la position du
personnage, une distance plus grande conduisant à des temps de
réponse plus longs. Ces données suggèrent, d'une part, que les
lecteurs portent leur attention sur les informations spatiales et,
d'autre part, que ces informations doivent être pertinentes du
point de vue du personnage (voir Gray- Wilson et al., 1993).
Zwaan et Van Oostendorp (1993, 1994) ont cependant
démontré que les informations spatiales de la situation décrite ne
sont pas spontanément intégrées à la représentation mentale
construite durant la compréhension de récits naturels, et ce, ind
épendamment du nombre de lecture du texte (une vs deux). Préci
sément, les études de ces auteurs indiquent que la présence d'une
consigne de lecture spatiale favorise la représentation des info
rmations spatiales, par rapport à une consigne de lecture normale.
1.2. LA DIMENSION TEMPORELLE
D'autres auteurs se sont intéressés à la représentation de la
dimension temporelle (Anderson, Garrod et Sanford, 1983 ;
Mandler, 1986 ; Ohtsuka et Brewer, 1992 ; Zwaan, 1996).
Anderson, Garrod et Sanford (1983) ont recueilli des estimations
de cadres temporels typiques pour 20 événements communs.
Notamment, ils ont montré que le cadre temporel typique pour
« changer un bébé » varie de trente secondes à quinze minutes,
et celui pour « prendre un repas au restaurant » de trente minut
es à trois heures. Après avoir collecté ces estimations, les
auteurs ont présenté aux sujets des récits dont le titre référait à
ces événements communs « changer un bébé » ou « prendre un
repas au restaurant ». Dans ce dernier cas, à une première
phrase de récit « John était assis à la table du restaurant », sui
vait une seconde phrase qui comportait un groupement adverb
ial qui était, soit en adéquation avec la période de temps qui
correspondait à la durée typique de l'événement « cinq minutes
plus tard, le serveur approcha », soit en inadéquation avec la
période de temps relative à la durée typique de l'événement
« cinq heures plus tard, le serveur approcha ». Anderson et al.
(1983) ont observé que les phrases qui débutaient par un groupe
ment adverbial correspondant à la période du cadre temporel Représentations mentales des textes 659
typique ( « cinq minutes plus tard... » ) étaient lues beaucoup
plus rapidement que les phrases dans lesquelles le groupement
adverbial était en dehors du cadre temporel typique ( « cinq
heures plus tard... » ). Ces données suggèrent donc que les lec
teurs utilisent leurs connaissances antérieures sur la durée
typique des événements pour interpréter les indices de cohérence
temporelle et qu'ils prennent en compte ces de
dans la construction de leur représentation.
Zwaan (1996) s'est également intéressé à la représentation de
la dimension temporelle. Dans plusieurs expériences, les partici
pants devaient lire des récits, similaires à ceux d' Anderson et al.
(1983), dans lesquels trois types de changements de cadre tem
porel étaient comparés. Le changement de temps renvoyait à
l'introduction d'un délai entre deux événements du récit. Ce
délai pouvait être soit court (i.e., un moment plus tard), soit
intermédiaire (i.e., une heure plus tard), soit long (i.e., un jour
plus tard). L'observation des temps de lecture, des temps de
reconnaissance de mots relatifs à l'événement antérieur au chan
gement de temps, et des temps de réponse à une épreuve
d'amorçage proposée à l'issue de la lecture indique la présence
d'une différence significative entre la condition « délai court » et
les conditions « délai intermédiaire » et « délai long » qui ne dif
féraient pas entre elles. Zwaan (1996) démontre ainsi que les
individus construisent des intervalles temporels. Précisément,
les informations relatives aux événements décrits sont plus rap
idement accessibles lorsqu'ils se produisent au cours d'un même
intervalle temporel (i.e., délai court) que lorsqu'ils se produisent
dans des intervalles différents (i.e., délai intermédiaire ou long),
l'événement présenté comme antérieur étant le moins accessible.
1.3. LA DIMENSION CAUSALE
Les relations causales jouent également un rôle majeur dans
l'établissement d'une représentation cohérente du texte et de
nombreux travaux ont montré que les lecteurs sont sensibles
aux liens causaux existant entre les événements décrits (Flet
cher et Bloom, 1988 ; Graesser, Singer et Trabasso, 1994 ; Tra-
basso et Van den Broek, 1985). La construction d'une représen
tation mentale requiert, de la part du lecteur, de découvrir les
liens causaux qui connectent le début du texte à sa fin. Un texte Isabelle Tapiero et Nathalie Blanc 660
est donc perçu et représenté en mémoire comme une structure
cohérente, à l'aide du raisonnement causal (Fletcher et Bloom,
1988). Trabasso et Van den Broek (1985) ont montré qu'à la lec
ture des premières phrases d'un récit, l'individu construit un
monde possible (la catégorie « situation initiale ») qui pose les
circonstances à partir desquelles les événements subséquents
seront interprétés. Ce monde possible peut être modifié au fur et
à mesure que des changements causaux apparaissent. Le lecteur
utilise ses théories naïves sur la causalité du monde pour établir
un terrain causal et isoler l'effet de la cause. Si ces théories lui
manquent, il utilise la contiguïté spatio-temporelle des événe
ments pour établir une relation de causalité. Ainsi, la représen
tation en mémoire issue de ces processus est organisée en un
réseau : les événements représentés forment les nœuds du réseau
et les relations causales les liens entre ces nœuds. Une chaîne
causale traverse le réseau, connectant les événements les plus
importants du récit (i.e., les événements appartenant à la chaîne
causale). Cette chaîne débute avec les propositions de la situa
tion initiale qui établissent les circonstances interprétatives des
événements subséquents. Elle se termine par les conséquences
qui impliquent la satisfaction du but superordonné, but généra
lement inféré durant le traitement du récit. Le test de ce modèle
a permis de montrer que les événements de la chaîne causale
sont mieux rappelés que les situés sur les bras morts
(voir également Black et Bower, 1980), et que la probabilité de
rappel d'un événement est fonction du nombre de relations cau
sales que cet entretient avec les autres (Trabasso et
Van den Broek, 1985).
1.4. LE PROTAGONISTE DU RÉCIT EN TANT QUE DIMENSION
L'intégration des informations d'un texte est fortement con
trainte par le personnage principal du récit et le point de vue
qu'il adopte sur la situation décrite. En effet, le modèle de situa
tion construit est organisé autour du personnage du récit qui,
par conséquent, joue un rôle important dans la compréhension
(Morrow, 1985). La dimension relative au personnage est donc
tout à fait centrale dans les travaux menés sur la
de texte. Au cours de la lecture, l'individu centre son attention
sur les informations qui sont pertinentes du point de vue du per- mentales des textes 661 Représentations
sonnage. En réalité, la représentation construite comporte des
éléments inanimés (i.e., objets) et est organisée autour d'un
cadre de référence tridimensionnel qui lui-même est centré sur le
personnage et ses propres dimensions perceptivo-motrices (Mor
row, 1994 ; Morrow et Clark, 1988). Aussi, comme nous l'avons
déjà mentionné pour illustrer la représentation des informations
spatiales d'un texte, l'accessibilité des éléments est fonction de
l'emplacement actuel du personnage dans l'environnement (voir
les travaux de Glenberg et al., 1987 et ceux de Morrow et al.,
1987), et plus généralement de la perspective qu'il prend sur la
situation (Bryant, Tversky et Franklin, 1992). Parallèlement,
Franklin et Tversky (1990) ont démontré que les dimensions
perceptivo-motrices du personnage déterminaient l'accessibilité
aux différents éléments présents dans l'environnement. Dans
leurs travaux, les participants lisaient un texte qui décrivait
l'emplacement de plusieurs objets dans l'espace environnant
d'un personnage auquel ils devaient s'identifier (i.e., au-dessus,
au-dessous, à gauche, à droite, devant et derrière). Une fois la
position de chaque objet mentionné, il était indiqué aux partici
pants que le personnage effectuait une rotation sur sa droite.
Immédiatement après, les participants devaient dire quel(s)
objet(s) se trouvai(en)t à présent devant, derrière, à droite, à
gauche, au-dessus et au-dessous. Les mêmes questions étaient
posées plusieurs fois de suite. La comparaison des temps obser
vés pour dénommer l'objet suivant la dimension perceptivo-
motrice sollicitée révèle que la dimension au-dessous/au-dessous
est prépondérante par rapport à la dimension devant/derrière
qui elle-même prédomine sur la droite/gauche. Ces
résultats confortent l'idée que la représentation mentale est
organisée autour du personnage du récit dont les dimensions per
ceptivo-motrices déterminent l'accès aux objets environnants.
Les lecteurs ne suivent pas seulement les informations relati
ves à l'environnement spatial d'un personnage, ils peuvent éga
lement se représenter leurs caractéristiques physiques (Albrecht
et O'Brien, 1993, 1995 ; Myers, O'Brien, Albrecht et Mason,
1994), leurs genres (Carreiras, Garnham, Oakhill et Cain, 1996)
et leurs émotions (de Vega, Leon et Diaz, 1996 ; Gernsbacher,
Goldsmith et Robertson, 1992).
Dans les travaux d'Albrecht et O'Brien (1993, 1995 ; Myers,
O'Brien, Albrecht et Mason, 1994), les participants devaient lire
des récits dans lesquels certains traits du personnage étaient 662 Isabelle Tapiero et Nathalie Blanc
mentionnés (e.g. végétarien). Après avoir lu plusieurs phrases qui
n'étaient pas en rapport avec les caractéristiques initialement
mentionnées, une phrase décrivait le personnage réalisant une
action incompatible avec les annoncées au
départ [e.g., commander un steak). Les auteurs ont observé des
temps de lecture plus longs pour ce type de phrases seulement
lorsque l'action décrite était incompatible avec la caractéristique
initialement mentionnée. Ces résultats suggèrent que les lecteurs
ont intégré la caractéristique du personnage dans leur modèle de
situation et détectent l'incompatibilité de l'action décrite.
Un autre type d'études telles que celle de Carreiras, Gar-
nham, Oakhill et Cain (1996) montre que l'information relative
au genre est intégrée automatiquement et immédiatement par
les lecteurs. Par exemple, ils associent automatiquement « la
nourrice » au pronom référentiel « elle », ce qui les conduit à lire
plus longuement la phrase « Soudain, il entendit le bébé pleu
rer » après avoir lu la « La nourrice s'installa pour regar
der une cassette vidéo », en comparaison avec la phrase « Sou
dain, elle entendit le bébé pleurer ».
L'étude de la dimension « personnage » a également permis
de montrer que les lecteurs sont sensibles aux émotions impli
quées (de Vega, Leon et Diaz, 1996 ; Gernsbacher, Goldsmith et
Robertson, 1992). Gernsbacher, Goldsmith et Robertson (1992)
ont étudié si les lecteurs représentaient mentalement les états
émotionnels des personnages. Les sujets lisaient des récits qui
décrivaient une séquence d'événements qui impliquait deux per
sonnages. Chaque récit décrivait tout d'abord Faction concrète
d'un personnage principal puis ses conséquences sur la vie du
second personnage. Aucun mot émotionnel n'était explicitement
mentionné dans le texte, excepté à la fin de chaque récit (i.e.,
dans la phrase cible). En manipulant la cohérence du mot émot
ionnel de la phrase cible avec le contexte du récit, les auteurs
ont montré que les sujets avaient des temps de traitement plus
longs quand l'émotion évoquée était incohérente. De plus, ce
résultat est indépendant de la valence affective des états émot
ionnels impliqués dans la mesure où une augmentation des
temps de lecture apparaissait même lorsque le mot émotionnel
incompatible était de même valence que l'émotion contextuelle-
ment impliquée (positive vs négative). Ainsi, les lecteurs repré
sentent mentalement les états émotionnels des personnages. La
représentation de l'émotion des personnages a également été

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