Vers une conception intégrative des processus de sélection pour la saccade et la perception - article ; n°4 ; vol.105, pg 697-739

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L'année psychologique - Année 2005 - Volume 105 - Numéro 4 - Pages 697-739
L'étude épistémologique du concept de sélectivité perceptive met à jour une référence fréquente à l'ouvrage de W. James (1890). Au-delà du champ d'étude des processus attentionnels cette référence a longtemps pu caractériser la scissure entre les différentes conceptions de la vision. Ainsi, les théories dites « constructivistes » de la perception visuelle se sont vu opposer une conception « sensorielle » de la vision. Cette dichotomie fonctionnelle des traitements de l'information visuelle fut très largement développée par l'étude des processus de sélection pour l'action et la perception, et il faudra attendre la fin des années 1990 pour que des premiers travaux valident par des mesures comportementales, d'imagerie fonctionnelle et de neurophysiologie, l'existence de relations ténues entre les processus de sélection pour la saccade et la perception.
Summary : An integrate conception of the selection processes for the saccade and the perception
An epistemological study of visual selection processes is often characterized by a reference to the conception of W. James (1890). This reference also has for a long time characterized the dissociation between the various designs of vision. Thus, the « constructivist » theories of visual perception were opposed to the « sensory » conception of vision. This functional dichotomy found very naturally an impact to the studies of selection processes for action and perception. Recently, various works demonstrated by behavioral measurements, functional imagery and neurophysiology, a close relationship between the selection processes for saccade and perception. Overall, these studies demonstrated that the selection processes for action and perception could be dissociated spatially and temporally at some time of saccade preparation but being completely coupled at a few times before the saccade onset. Visual perception depends on the change of the relationship between the selection processes for action and perception.
43 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : samedi 1 janvier 2005
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Pierre Poucet
Vers une conception intégrative des processus de sélection
pour la saccade et la perception
In: L'année psychologique. 2005 vol. 105, n°4. pp. 697-739.
Résumé
L'étude épistémologique du concept de sélectivité perceptive met à jour une référence fréquente à l'ouvrage de W. James
(1890). Au-delà du champ d'étude des processus attentionnels cette référence a longtemps pu caractériser la scissure entre les
différentes conceptions de la vision. Ainsi, les théories dites « constructivistes » de la perception visuelle se sont vu opposer une
conception « sensorielle » de la vision. Cette dichotomie fonctionnelle des traitements de l'information visuelle fut très largement
développée par l'étude des processus de sélection pour l'action et la perception, et il faudra attendre la fin des années 1990 pour
que des premiers travaux valident par des mesures comportementales, d'imagerie fonctionnelle et de neurophysiologie,
l'existence de relations ténues entre les processus de sélection pour la saccade et la perception.
Abstract
Summary : An integrate conception of the selection processes for the saccade and the perception
An epistemological study of visual selection processes is often characterized by a reference to the conception of W. James
(1890). This reference also has for a long time characterized the dissociation between the various designs of vision. Thus, the «
constructivist » theories of visual perception were opposed to the « sensory » conception of vision. This functional dichotomy
found very naturally an impact to the studies of selection processes for action and perception. Recently, various works
demonstrated by behavioral measurements, functional imagery and neurophysiology, a close relationship between the selection
processes for saccade and perception. Overall, these studies demonstrated that the selection processes for action and
perception could be dissociated spatially and temporally at some time of saccade preparation but being completely coupled at a
few times before the saccade onset. Visual perception depends on the change of the relationship between the selection
processes for action and perception.
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Poucet Pierre. Vers une conception intégrative des processus de sélection pour la saccade et la perception. In: L'année
psychologique. 2005 vol. 105, n°4. pp. 697-739.
doi : 10.3406/psy.2005.30500
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_2005_num_105_4_30500L'Année psychologique, 2005, 105, 697-739
NOTE THÉORIQUE
Laboratoire de Psychologie Expérimentale,
Université Paris V - René Descartes*
VERS UNE CONCEPTION INTÉGRATIVE
DES PROCESSUS DE SÉLECTION
POUR LA SACCADE ET LA PERCEPTION
Pierre POUGET1
SUMMARY : An integrate conception of the selection processes for the
saccade and the perception
An epistemological study of visual selection processes is often characteri
zed by a reference to the conception of W. James (1890). This reference also
has for a long time characterized the dissociation between the various designs
of vision. Thus, the « constructivist » theories of visual perception were
opposed to the « sensory » conception of vision. This functional dichotomy
found very naturally an impact to the studies of selection processes for action
and perception. Recently, various works demonstrated by behavioral measure
ments, functional imagery and neurophysiology, a close relationship between
the selection processes for saccade and perception. Overall, these studies
demonstrated that the selection processes for action and perception could be
dissociated spatially and temporally at some time of saccade preparation but
being completely coupled at a few times before the onset. Visual
perception depends on the change of the relationship between the selection
processes for action and perception.
Keywords : selection for action, selection for perception, saccade, vision.
1. 71, avenue Edouard-Vaillant, 92100 Boulogne Billancourt, France.
Adresse pour correspondance : Vanderbilt Vision Research Center, Depart
ment of Psychology, Vanderbilt University, 111 21", Avenue South, 301
Wilson Hall, Nashville, TN 37203. Adresse e-mail : pierre.pouget@vander-
bilt.edu. Pierre Pouget 698
« L'organisme donne forme à son environ
nement en même temps qu'il est façonné par
lui [..]
Le comportement est la cause première de
toutes les stimulations. [..]
Les propriétés des objets perçus et les inten
tions du sujet, non seulement se mélangent
mais constituent un tout nouveau. [..]
L'organisme, selon la nature propre de ses
récepteurs, les seuils de ses centres nerveux et
les mouvements de ses organes, choisit dans le
monde physique, les stimuli auxquels il sera
sensible. »
M. Merleau-Ponty, 1945.
AVANT PROPOS
Faisant sien le précepte de Husserl (1900), « revenir aux choses
mêmes », Merleau-Ponty (1945) s'est efforcé dans ces réflexions de retour
ner à l'expérience vécue et de décrire concrètement le réel. En envisageant
la notion de corps propre comme un « centre existentiel et une manière
d'être-au-monde », il a évoqué la nécessité de mise en perspective du sens et
de l'action et souligna notamment qu'en déplaçant notre regard pour per
cevoir les choses nous agissons sur les éléments qui composent notre env
ironnement visuel. Ces mouvements de l'œil, dont Merleau-Ponty préfigu
rait déjà l'importance, sont rendus nécessaires en vue d'un traitement
abouti de l'information visuelle du fait de la constitution physiologique de
l'œil. En effet, seule la fovéa qui définit une zone relativement restreinte de
la rétine est susceptible de traiter précisément les éléments contenus dans
une partie réduite du champ visuel. De cette contrainte anatomo-fonc-
tionnelle de l'œil va résulter la nécessité de sélectionner une zone pertinente
de notre environnement visuel afin d'y diriger le regard, de placer l'image
de cette zone du champ sur la fovéa et de permettre ainsi un trait
ement perceptif abouti des éléments qu'elle contient. Le fait que cette opé
ration conjuguée de sélection et de production d'un mouvement oculaire se
réitère environ quatre fois par seconde ne doit cependant pas la réduire à
un ensemble de processus simples et élémentaires. Des études conjointes ou
spécifiques à chacun de ces deux mécanismes de sélection pour l'action et la
perception ont en réalité révélé leurs formidables complexités. Cela du fait
notamment des variations importantes et récurrentes de notre environne
ment visuel mais également de l'immense diversité des stimulations qui y
sont présentes simultanément.
Depuis 1890, date de parution de « The principles of psychology »
ouvrage de William James — que l'on considère comme fondateur — dans
bien des domaines de la psychologie, on n'a jamais cessé de s'interroger sur Processus de sélection pour la saccade et la perception 699
les mécanismes sous-jacents à cette fonction de sélection, définie alors par
la notion usuelle d'attention ou de « mise en lumière ». L'épistémologie du
concept de la sélectivité perceptive met à jour une référence fréquente à cet
ouvrage qui n'est pas anodine puisqu'elle a permis d'élargir le champ des
études des mécanismes de sélection pour l'action et la perception à des pers
pectives de conceptualisation des états mentaux et de la conscience (pour
une revue de question, Block, 1995). L'étendue et la diversité des études
qui ont dès lors été regroupées sous cette même notion d'« attention » sont
telles qu'il est souvent aujourd'hui difficile voire impossible d'en extraire
une définition fonctionnelle commune. Cette difficulté de conceptualisation
est d'autant plus remarquable qu'un ouvrage de Bergson Matière et
mémoire (1896) très peu cité par les psychologues fut publié dans la même
décennie que celui de William James et aurait pu contribuer bien plus pré
cocement à éviter cette confusion conceptuelle entre une attention décrite
comme supra-modulaire et des mécanismes de sélection pour la perception
très largement mise en relation avec le codage de l'action. En effet, dans
son ouvrage, Bergson présentait déjà de façon très claire l'hypothèse d'un
lien étroit entre la sélection perceptive et le codage de l'action.
Au-delà de cette explication circonstancielle qui peut rendre compte de
la scission théorique entre les mécanismes de sélection pour l'action et la
perception, les différentes conceptions de la vision ont été déterminantes
dans le poids accordé au lien entre l'action et la perception. D'un point de
vue historique, les théories dites « constructivistes » ont été les premières à
tenter d'apporter une description globale des processus de perception
visuelle, à travers des conceptions que l'on a retrouvées sous des noms mult
iples tels que les théories cognitives, algorithmiques, voire Helmholtzien-
nes de la vision, en hommage à Helmholtz (1878) qui fut l'un des premiers
défenseurs de cette conception de la perception visuelle. A l'opposé de ce
courant de pensée, des théories contemporaines de la perception visuelle,
appelées encore théories sensorielles, immédiates ou Gibsoniennes de la
vision se sont développées à travers une approche écologique (Gibson,
1950, 1979).
Ces deux théories se distinguent à plusieurs niveaux de représentations
de la perception visuelle. À un niveau purement descriptif l'approche cons-
tructiviste se définit à travers un traitement de l'information qui opère
au-delà de la seule stimulation sensorielle présente dans l'environnement
(Marr, 1982). Alors que l'approche écologique de la perception se définit
par un traitement direct de la simple stimulation perceptive. En consé
quence et sans simplifier outre mesure ces deux approches, on peut distin
guer ces deux théories par le rôle et le poids qu'elles attribuent aux proces
sus de traitement de haut niveau dans l'appréhension de l'environnement
visuel. Selon l'approche constructiviste, l'ensemble des stimulations qui
atteignent nos sens ne permet pas l'accès immédiat à une représentation
cohérente du monde qui nous entoure. De ce fait, le système perceptif doit
se fonder sur des mécanismes de déduction et de construction pour aboutir 700 Pierre Pouget
à une perception cohérente du monde et ainsi annihiler les incertitudes pré
sentes dans le signal perceptif. A l'opposé, les défenseurs de l'approche éco
logique de la perception postulent que l'information présente dans
l'environnement dans lequel est immergé le système perceptif, est en
elle-même suffisante pour parvenir à établir une perception cohérente du
monde. Cela se traduit au niveau fonctionnel par le fait que le traitement
nécessaire pour parvenir à une perception du monde diffère dans ces deux
approches théoriques. L'approche constructiviste rend nécessaire la mise
en relation et les combinaisons de « percepts » ou dimensions qui définis
sent les stimuli visuels afin de nous en construire une représentation cohé
rente. A contrario, pour l'approche écologique cette perception visuelle
cohérente s'établit à travers l'extraction et le traitement d'invariants
contenus dans la stimulation sensorielle elle-même. Ces invariants peuvent
une fois extraits être ou non en « résonance » avec le système perceptif et,
si c'est le cas, permettre l'abstraction et une perception directe de l'objet.
C'est en introduisant cette notion d'invariant pour les propriétés physiques
des stimuli mais également les déterminants relatifs aux actions potentiell
es sur ces stimuli que l'approche écologique a tenté de décrire une concep
tion active de la vision. Parmi ces actions potentielles, Gibson dans son
ouvrage The Senses Considered as Perceptual Systems (p. 260, 1966) esquissa
les traits d'un mécanisme de sélection de l'information visuelle associé au
déplacement du regard. La production de cet acte moteur étant alors pré
sentée comme la partie émergée d'un ensemble de processus, comme la
reconnaissance, l'identification, que l'on désigne aujourd'hui sous le terme
générique de « processus cognitifs ».
La révolution kuhnienne que l'on pouvait attendre de cette remise en
cause d'une conception catégorielle de la perception et de l'action n'a en
réalité pour ce qui concerne l'étude des mécanismes de sélection pour
l'action et la perception qu'un retard d'un siècle et il faudra attendre la fin
des années 1990 pour valider par des mesures comportementales les rela
tions spatiales entre les mécanismes de sélection pour la perception et la
sélection nécessaire à la production d'une action.
L'objectif de cette revue de questions est de souligner, à travers diffé
rentes recherches en psychologie cognitive et en neurosciences, l'avancée
cruciale qui s'est dessinée depuis deux décennies quant à la compréhension
des relations entre les processus de sélection pour l'action et la perception.
L'ampleur de la littérature dans ce domaine a nécessité une importante
sélection des travaux présentés. Il a s'agit à travers ces choix de permettre
un accès relativement rapide et diversifié aux différentes recherches tout en
soulignant les difficultés rencontrées lors des premières mesures conjointes
des processus de sélection de l'information visuelle pour percevoir et pour
produire un mouvement. Processus de sélection pour la saccade et la perception 701
I. SELECTION POUR LA PERCEPTION
ET SÉLECTION POUR L'ACTION
Les capacités limitées de traitement de tout système biologique nécessi
tent pour que ce système fonctionne efficacement le recours à un méca
nisme de sélection de l'information. La vision est l'un de nos sens qui carac
térise le mieux cette nécessité de sélection. En effet, la multitude des
éléments contenus simultanément dans une scène visuelle quotidienne et la
diversité des actions répétées au sein de cet environnement nécessitent un
mécanisme de sélection qui permette le passage d'un état de représentation
physique des stimuli présents dans notre univers perceptif à une représen
tation interne à l'origine de l'identification, de la reconnaissance, mais aussi
la production de l'action pertinente en réponse à ces stimulations. Deux
mécanismes décrits le plus souvent comme radicalement dissociés mais tar
gués du même patronyme d'attention visuo-spatiale, ont été classiquement
définis pour expliquer où — dans le cerveau —, quand — sur quelle représen
tation — et comment — par quel mécanisme — s'établit cette sélection d'une
partie de l'information pour l'action et la perception.
1.1. LA SÉLECTION PAR LES PROPRIÉTÉS DES STIMULI
La nécessité d'un mécanisme de sélection de l'information pour la per
ception a conduit à poser la question suivante : les propriétés intrinsèques
des stimuli visuels présents dans une scène visuelle ne définissent-elles pas les
sources de la sélectivité perceptive ? À travers de nombreuses recherches qui
se sont principalement appuyées sur le paradigme de recherche visuelle,
deux catégories principales de propriétés des stimuli ont été décrites comme
susceptibles d'établir une sélection pour la perception, encore appelée sélec
tion exogène (Egeth et Yantis, 1997). La première propriété désigne le degré
de singularité d'un stimulus qui s'établit à partir de ses propriétés, mais aussi
du fait qu'à travers elle, ce stimulus diffère suffisamment par un ou plusieurs
attributs visuels — comme la couleur, l'orientation ou le mouvement — du
reste des éléments qui composent la scène visuelle. Ce stimulus est « singul
ier » et il définit la cible sélectionnée pour la perception. La seconde pro
priété définie comme étant capable de déterminer la cible perceptive est rela
tive à l'apparition soudaine du stimulus dans le champ visuel.
Historiquement, la singularité des propriétés qui caractérisent un st
imulus est apparue comme le déterminant idéal à l'émergence de la sélection
de la cible pour la perception. Il apparaît dans de multiples études qu'un
élément singulier est jugé comme suffisamment saillant, et que sa présence
est très rapidement détectée au sein d'une configuration de plusieurs st
imuli. Par exemple Neiser (1967), a mis en évidence que des lettres présen- 702 Pierre Pouget
tées en écriture italique (ex. : p) peuvent facilement être trouvées parmi
d'autres lettres présentées en écriture « classique » (ex. : p). À partir paradigmes, Egeth arrive à la même conclusion, à savoir qu'un
élément singulier est trouvé très rapidement même au milieu d'une multi
tude de distracteurs. Treisman et Gelade (1980), en utilisant un paradigme
de recherche visuelle assez semblable à celui de Egeth, ont décrit une
grande variété de combinaisons de propriétés qui permettent de désigner si
un stimulus peut être ou non considéré comme stimulus singulier. Plusieurs
listes plus ou moins exhaustives de ces propriétés qui permettent une
recherche visuelle efficace ont d'ailleurs été présentées (Treisman et Gormi-
can, 1988 et Bravo et Nakayama, 1992).
Ces travaux effectués à partir de tâches de recherche visuelle simple
ont été à l'origine des premiers modèles de l'attention visuo-spatiale et de
théories sur la sélection d'une cible pour la perception (Treisman, 1966 ;
Wolfe, 1999). Dans la première version de son modèle, Treisman (1966)
caractérisa quatre étapes de sélection attentionnelle afin de rendre compte
de la sélection qui s'opère sur un stimulus singulier mais également sur des
stimuli définis par la conjonction de primitives visuelles. Dans ce modèle de
l'attention visuo-spatiale, la sélectivité perceptive peut opérer au niveau
des entrées sensorielles, des analyseurs spécifiques des propriétés primitives
du stimulus, mais également de la cible sur laquelle se porte l'action à pro
duire, et enfin de la décision à prendre. Malgré la richesse des démonstrat
ions faites jusqu'alors, celles-ci n'ont cependant pas apporté de démonst
ration directe de l'existence d'une causalité entre la marque de la saillance
d'un stimulus du fait de sa singularité et sa sélection comme cible pour la
perception. En effet il apparaît que l'élément défini singulier est
lui-même la cible pour la recherche visuelle. Par conséquent il est imposs
ible à partir de ces seuls résultats d'éliminer l'hypothèse selon laquelle les
mesures qui ont mis en évidence une recherche plus rapide de cet élément
ne relèvent pas d'une sélection issue des propriétés des stimuli mais d'un
déploiement volontaire ou endogène de l'attention sur ce stimulus ou d'une
sélection de ce stimulus attendu dans le but d'effectuer sa recherche
visuelle.
Des études plus récentes ont tenté d'éliminer l'influence d'une compos
ante de haut niveau sur la sélection d'une cible pour la perception. Ces ten
tatives mirent en évidence des résultats assez contradictoires qui s'expl
iquent par la très grande difficulté à annihiler totalement les effets d'attente
et les mécanismes liés à la préparation d'une action sur les éléments d'une
scène visuelle. Malgré ces difficultés, Pashler (1988) a tenté dans une étude
de répondre à ces critiques méthodologiques en demandant à des sujets de
rechercher dans une configuration une oblique « / » parmi des lettres « O »
ou une lettre « O » parmi des obliques « / ». L'identité de la cible n'était
pas connue à l'avance du sujet. Par ailleurs, dans certains essais expérimen
taux, deux des items se distinguaient par leur couleur. Il était cependant
demandé au sujet d'ignorer ces stimuli singuliers qui ne constituaient pas Processus de sélection pour la saccade et la perception 703
les stimuli pertinents pour la tâche. Pashler a ainsi mis en évidence que le
temps de réaction moyen pour localiser la cible est augmenté lorsque des
stimuli de couleur sont présentés, alors même qu'il est demandé au sujet de
les ignorer. Pashler en conclut que la présence d'éléments singuliers capture
l'attention et définit par la même une cible automatique pour la
perception.
Theeuwes apporta plus récemment de nouvelles évidences quant au
rôle de ces stimuli singuliers dans la sélection d'une cible pour la perception
(Theeuwes, 1991 ; Theeuwes, 1992). Dans ces différentes expériences, il
demande à des sujets de rechercher une cible parmi un ensemble de distrac
teurs. Afin de manipuler, comme l'avait fait Pashler, la sélection par les
propriétés des stimuli, dans la moitié des essais tous les stimuli ont la même
couleur (par exemple : rouge), alors que dans une condition test tous les st
imuli ont la même couleur sauf un (par ex. : vert). Les sujets doivent ignorer
les variations de des éléments au cours des essais pour réaliser le
plus rapidement possible la tâche. Ces expériences mettent en évidence que
le temps de réaction pour parvenir à l'identification de l'orientation de la
ligne est indépendant du nombre d'éléments contenus dans la configuration
visuelle, ce qui suggère, selon Theeuwes, un traitement en parallèle des él
éments. Ces résultats corroborent les conclusions de Pashler selon lesquelles
la sélection pour la perception s'établit à partir de la singularité des stimuli.
Lorsqu'un stimulus apparaît de façon abrupte dans le champ visuel il
détermine souvent la cible sélectionnée pour la perception. Les premières
études qui se sont interrogées sur le rôle de l'apparition abrupte d'un stimu
lus pour la capture de l'attention reposent sur la technique d'indiçage spa
tial (Eriksen et Hoffman, 1972). Jonides, en 1981, a mis en évidence dans
une première expérience que la sélection périphérique de l'attention par un
indice spatial (une barre présentée avant l'apparition à la position de la
cible) attire l'attention « de manière automatique ». Tandis que la présen
tation d'un indice central telle qu'une flèche, qui par son orientation
désigne la localisation de la position d'apparition de la cible, induit un
déplacement volontaire de l'attention. Le caractère automatique de la
sélection périphérique a été corroboré dans une seconde expérience qui met
en évidence que la sélectiyité attentionnelle périphérique se produit même
si l'indice n'est pas pertinent pour la tâche. Remington et ses collabora
teurs ont par ailleurs constaté que l'apparition abrupte périphérique d'un
indice détermine la sélection de la cible pour la perception même quand cet n'est jamais utilisé pour indiquer la localisation d'une cible (Remingt
on, Johnston et Yantis, 1992). Yantis et Jonides (1984) ont proposé
d'expliquer la sélection périphérique observé notamment par Jonides
(1981) par le traitement de ce stimulus dans la voie visuelle magno- cellu
laire très sensible aux fréquences temporelles élevées et dont l'une des fonc
tions pourrait être de conduire le déplacement automatique de l'attention à
la position d'apparition d'un stimulus (Breitmeyer et Ganz, 1976). Cepen
dant, ces conclusions ont été modérées notamment par Yantis et Jonides 704 Pierre Pouget
(1990) qui démontrèrent que cette sélection attentionnelle produite par
l'apparition abrupte d'un stimulus n'avait pas lieu lorsque les sujets ont
reçu pour consigne de se concentrer sur une position spatiale différente du
lieu d'apparition de l'indice. En mesurant la trajectoire des saccades durant
des tâches de recherche visuelle d'un stimulus définit par sa couleur,
Theeuwes et ses collaborateurs ont récemment montré que l'apparition
abrupte d'un stimulus non pertinent pour la tâche capture l'attention
(Theeuwes, Kramer, Hahn, Irwin, et Zelinky, 1999). Plus précisément, si le
stimulus apparaît plus de 150 msec avant le déclenchement de la saccade
vers le stimulus cible, la trajectoire de la saccade est déviée dans la direc
tion du non pertinent. Ainsi la commande volontaire de la saccade
ne semble pas parvenir à annuler totalement le traitement de ce stimulus.
Selon Theeuwes et al., ces résultats suggèrent la possibilité pour le système
saccadique de programmer en parallèle deux saccades, dont l'une est
dirigée volontairement vers une cible et tandis que l'autre saccade dépend
rait d'une réponse réflexe.
1.2. LA SÉLECTION PAR L'INTENTION ET LA PRÉPARATION D'UNE ACTION
Les études passées en revue dans le paragraphe précédent ont mis en
évidence que sous certaines conditions la sélection attentionnelle peut
dépendre des propriétés des stimuli contenus dans la scène visuelle. Cepen
dant, il est apparu également au travers de ces expériences qu'il est très dif
ficile de concevoir une absence totale d'influence de la sélection d'une cible
pour la perception issue d'un plus haut niveau de traitement. Il a été
démontré que la capture attentionnelle produite par l'apparition brusque
d'un stimulus peut être annihilée ou tout au moins modulée si le sujet sélec
tionne volontairement une autre zone de l'espace visuel que celle qui
contiendra le stimulus singulier (Folk, Remington, Johnston, 1992).
Contrairement à la démonstration assez récente du lien de causalité
directe entre les propriétés intrinsèques des stimuli présents dans le champ
visuel et la sélection d'une cible pour la perception, l'idée selon laquelle un
observateur est plus à même de détecter un objet lorsqu'il connaît à
l'avance une information sur cet élément (telle que sa localisation dans
l'espace, la nature de son déplacement ou sa couleur) est une conception
ancienne et assez peu remise en cause (Ericksen et Hoffman, 1973 ; Posner,
Snyder et Davidson, 1980 ; Ball et Sekuler, 1980 ; Egeth, Virzi et Garbart,
1984 ; Corbetta, 1998 a ; Dosher et Lu, 2000). Bien que Wundt (1896) fut
précurseur lorsqu'il suggéra que l'orientation de l'attention vers une lettre
au sein d'une configuration - qui en contient un grand nombre - conduit à
rendre cette lettre comme perceptivement plus nette que le reste de la
configuration qui est alors « retranché au plus profond du champ de la
conscience », c'est à Posner (1978, 1980) que l'on attribue, il y a depuis plus
d'une vingtaine d'années, la première démonstration de la facilitation à Processus de sélection pour la saccade et la perception 705
détecter un stimulus lorsqu'il y a connaissance préalable de la position spa
tiale d'apparition de ce stimulus. Dans un paradigme devenu célèbre
(cf. fig. 1), Posner établit les bases des futures études expérimentales des
mécanismes de la sélection perceptive.
A) ESSAI NEUTRE B) ESSAI VALIDE C) ESSAI NON VALIDE
Point de fixation
SurbrjUance
Amorce • :
Cible
Test
Fig. 1. — Paradigme de Posner (1978). Dans un exemple classique de ce para
digme le sujet doit fixer un point situé au milieu d'une configuration composée de
plusieurs carrés qui définissent les positions potentielles d'apparition d'une cible
à détecter (petite étoile). La tâche du sujet est de répondre par un appui bouton le
plus vite possible dès qu'il perçoit cette cible. Avant que la cible apparaisse, un
indice spatial est présenté sur l'une des positions potentielles d'apparition.
Lorsque la cible apparaît à la position de l'indice, l'essai est défini comme valide.
Si celle-ci n'apparaît pas à la même position, l'essai est défini invalide.
Enfin si aucun indice n'apparaît, l'essai est considéré comme neutre.
Posner, Nissen et Ogden (1978).
Posner observe que le temps de détection de la cible est plus court si la
cible apparaît à la même position que l'indice spatial (condition valide). De
plus cet effet est d'autant plus important que le délai entre le moment
d'apparition de l'indice spatial et l'apparition de la cible augmente. En
revanche, le temps de détection de la cible est le plus long lorsque l'indice
spatial apparaît longtemps avant et à une autre position que celle de la
cible (condition invalide). Cette facilitation et ce coût dans le temps de
réponse sont observés même en l'absence de mouvements des yeux, ce qui
conduit Posner à considérer que l'attention, et donc la sélection d'une cible
pour la perception, se déplace comme un « zoom » à la position attendue
mais cela indépendamment de la programmation d'une saccade oculaire.

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