Vie de Trimalcion - article ; n°2 ; vol.16, pg 213-247

De
Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1961 - Volume 16 - Numéro 2 - Pages 213-247
35 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : dimanche 1 janvier 1961
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Monsieur Paul Veyne
Vie de Trimalcion
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 16e année, N. 2, 1961. pp. 213-247.
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Veyne Paul. Vie de Trimalcion. In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 16e année, N. 2, 1961. pp. 213-247.
doi : 10.3406/ahess.1961.420704
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1961_num_16_2_420704ETUDES
Vie de Trimalcion
A Simone Solodiloff.
Toute imaginaire qu'elle est, cette vie mérite d'être prise au sérieux.
Nous allons tenter une expérience : considérer Trimalcion comme
un personnage réel et replacer sa biographie parmi les autres données
de l'époque. Le Satyricon apparaîtra alors comme profondément réaliste
et même typique ; c'est un excellent document d'histoire. Or on connaît
la thèse de Rostovtzev sur le caractère capitaliste de l'économie italienne
au Ier siècle de l'Empire et sur la montée d'une bourgeoisie. Thèse qui,
d'emblée, paraît suspecte ; elle sonne psychologiquement faux par rap
port à ce que nous atteignons le plus directement de la société romaine,
à savoir son climat moral. Ce que je voudrais montrer ici, c'est qu'en
tout cas la biographie de Trimalcion, que Rostovtzev cite en exemple,
est loin de confirmer sa théorie.
Vers le début du Ier siècle de notre ère, un petit esclave d'origine asia
tique (fils d'esclave, ou enfant trouvé sur le tas de fumier, ou encore
enfant vendu par ses parents) est amené à Rome ; il est acheté par un
grand seigneur et devient son homme de confiance. Son maître, en mour
ant, fait de lui le continuateur de sa fortune et de son nom. Alors notre
affranchi (nous sommes sous les temps néroniens) vend les biens-fonds
de son héritage et se lance dans les affaires, dans le grand commerce,
dans des spéculations de toute espèce. Mais, sitôt devenu riche, comme il
sait bien que seuls Yotium et la terre anoblissent, ce prétendu bourgeois
renonce à ses entreprises pour racheter des domaines et vivre désormais
en rentier du sol, comme un aristocrate. Seulement la société hiérarchisée
où il vit lui refuse le droit de renier son passé : Trimalcion se définit
désormais par un avenir bouché ; il reniera donc son passé en songe. Le
luxe tapageur qu'il étale à la fin de ses jours fera de lui, pour la postérité,
le type proverbial du parvenu. Le mot est bien impropre ; un parvenu
est effectivement arrivé, tandis que Trimalcion ne peut échapper à sa
caste ; il ne parviendra qu'à s'évader dans l'irréalité. La fin de sa vie a
un caractère onirique : un homme d'affaires romain est mort, pour ressus
citer sous les traits d'un aristocrate imaginaire.
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Annales (16e année, mai-s-avril 1361, n° 2) 1 ANNALES
Ni un parvenu, ni un capitaliste, ni un bourgeois : ces catégories
anachroniques aboutissent à estomper ce que la réalité de l'époque
avait d'original. La vie de Trimalcion est caractéristique de cette réalité,
même quand Pétrone pousse le réalisme typique jusqu'à la caricature ;
Trimalcion résume ou reflète son temps, si on le replace dans le système
de possibilités et d'impossibilités à travers lequel il a dû se frayer son
chemin.
1. De l'esclave à l'affranchi.
« Je suis venu d'Asie que je n'étais pas plus haut que ce candélabre »,
dira Trimalcion sur ses vieux jours (Satyricon, 75,10) ; et il racontera
qu'il avait l'habitude de se toiser à un candélabre et de « se frotter les
lèvres avec de l'huile pour avoir plus vite du poil au bec ». Dans cet enfant
impatient de grandir, Trimalcion se reconnaît avec une complaisance
attendrie, il voit ici l'annonce de sa vocation et du « beau bout de che
min » (77,3) x qu'il fera dans le monde. Car notre homme n'est rien moins
qu'un médiocre ; s'il n'était vu avec le regard étrangement perspicace,
mais dédaigneux et amusé, de l'auteur incertain du Satyricon 2 (un grand
seigneur, à coup sûr), Trimalcion serait pour nous une de ces âmes « char
gées d'énergie jusqu'à la gueule », comme Baudelaire disait des héros
balzaciens. L'art de gagner de l'argent, le génie des affaires, semblera
devenir un moment sa raison d'être. Dans cette vocation individuelle,
on voit poindre l'éthique d'une classe nouvelle, qui n'a pas eu l'occasion
de se développer ; elle la retrouvera un millénaire plus tard .
Mais d'où sort-il, ce petit esclave qui devait aller si loin ? Transporté
d'Asie à Rome, il est mis en vente au marché, une pancarte autour du
cou (29,3). Comment est-il tombé en esclavage, et quels souvenirs a-t-il
gardé de ses parents, de sa patrie ? Dans le récit qu'il fait de sa vie, il
n'en dit rien et ne semble pas s'y intéresser. La transplantation doit être
pour beaucoup dans cette perte de mémoire. Il y a là quelque chose de
très vrai, qui a été souvent observé, au siècle dernier, chez les JNoirs
transportés en Amérique ; déracinée du présent, l'Afrique devenait
rapidement pour eux un souvenir mort ; la destruction de leur passé
faisait d'eux des atomes sans personnalité sociale, prêts à une nouvelle
existence 3. En outre on verra qu'un ambitieux comme Trimalcion avait
plus de raisons que d'autres de se désintéresser de ses origines.
1. Ces chiffres entre parenthèses — et ceux qui suivront — renvoient au Satyricon.
2. Pétrone vient d'être identifié avec T. Petronius Niger, consul suffect vers 62,
connu depuis 1946 grâce à une tablette d'Herculanum (Pugliese Carratelli, Parola
del Passato,3, 1946, 381) : R. Syme, Tacitus, Oxford, 1958, t. I, p. 387, n. 6 et t. II,
p. 538, n. 6.
3. Fr. Frazier, The Negro in-the United States, New York, 1949, ch. I.
214 VIE DE TRIMALGION
Cependant, malgré son silence, on peut conjecturer comment il est
tombé en esclavage. Ecartons tout d'abord le poncif de l'esclave prison
nier de guerre et l'hypothèse de la traite le long des frontières de l'Emp
ire 1 ; Trimalcion, que son maître versera dans la famïlia urbana, n'est
pas un Barbare bon seulement pour les travaux des champs, il est origi
naire d'une vieille province intérieure de l'Empire. Ecartons également
l'hypothèse qu'il est esclave de naissance, fils d'esclave ; il serait proba
blement resté dans la maison de son premier maître (les vernae étaient
naturellement les esclaves pour qui on avait le plus d'affection et ils fai
saient en quelque sorte partie de la famille). Reste la dernière source de
l'esclavage, la misère : adultes se vendant comme esclaves, enfants aban
donnés, enfants vendus par leurs parents. Trimalcion a dû être trouvé
ou acheté par un trafiquant d'esclaves % qui a revendu ce petit Asiatique
sur le marché de Rome. Sous l'Empire, avec la fin des grandes conquêtes
et l'établissement de la paix romaine, il faut bien supposer que le recru
tement des esclaves était intérieur plus souvent qu'extérieur ; outre
l'auto-reproduction, il était dû à la pression économique et démograp
hique, bien plus qu'à la violence, aux guerres, au brigandage. En parti
culier, on peut attribuer, je crois, une grosse importance à une pratique
bien attestée à d'autres époques, les ventes d'enfants 3 ; malgré le quasi-
silence de nos sources, qui ne s'intéressent guère à ce genre de réalités, il
est légitime d'en postuler l'existence. L'esclavage, sous l'Empire, ne
répond plus seulement à un besoin de main-d'œuvre ; c'était aussi le
déversoir où allait le trop-plein de la société.
Acheté par un haut personnage (que Pétrone a baptisé С Pomjjeius,
pour « faire » vieille noblesse, comme les Iéna de Proust font noblesse
d'Empire), voilà Trimalcion dans la familia urbana. Et non aux champs,
d'où il n'aurait eu à peu près aucune chance de sortir ; mais on ne faisait
pas les frais d'un esclave asiatique pour l'envoyer ensuite travailler la
terre. Trimalcion demeurera donc dans la domesticité de son maître. Le
climat dans lequel vivait une familia urbana n'était pas précisément
celui d'une lutte du maître et de l'esclave. Les souvenirs qu'égrènent les
anciens esclaves du Satyricon permettent de se représenter la chose. A
l'intérieur du groupe étroit formé par le patron et les domestiques, les
relations humaines n'étaient pas anonymes ; il s'établissait un rapport
de dépendance vécue et acceptée, fait de subordination totale et de quasi-
1. La traite est encore attestée, à la fin du IVe siècle, dans un texte qui semble
avoir échappa à Westekmann {The Slave System of Greek and Roman Antiquity,
1955) : Symmaque, Epist., 2, 68, « servorum per limitem facilis inventio et pretium
solet esse tolerabile ».
2. Trafiquants d'esclaves mentionnés en Asie, à Ephèse, sous Auguste : Année
Epigraphique, 1924, 72, « qui in statario negociantur ».
3. Les Phrygiens vendaient leurs enfants comme esclaves : Philostrate, Vita
Apoll., 8, 7, 12. Pour les adultes se vendant esclaves, Clément, I Corinth., 55,
2 ; Digeste, I, 5, 5, 1 ; 40, 12, 14 pr. ; 40, 12, 23 ; 40, 13, 1 ; 40, 13, 3 ; 40, 14, 2.
215 ANNALES
intimité à travers un système d'étiquette. L'existence du maître {iysimus,
comme ils l'appellent en un superlatif d'une servilité pathétique) s'im
posait avec autant d'évidence que celle des choses v de la nature ; ses
esclaves étaient fiers de lui, ils participaient à sa grandeur, il était leur
seule dignité. Ils le regardaient vivre avec le mélange de respect, de
complicité et de revanche moqueuse qui fait des serviteurs les voyeurs
de leur maître. Cela n'excluait pas, à l'occasion, une flambée de colère
contre un patron dur et détesté ; mais c'était là une violence personnelle,
une modalité du rapport non moins personnel qui attachait l'esclave au
maître. Plus souvent ce rapport se traduisait par une fidélité proverb
iale, comme celle des domestiques d'autrefois, ou par un attachement
aveugle et total, comme celui d'un paysan vendéen pour son seigneur
(de fait, c'était en armant leur familia rustica que les grands se procu
raient des armées personnelles à leur dévotion). En outre le petit monde
de la domesticité était organisé en une hiérarchie de fonctions ; c'était
une carrière ouverte aux ambitieux, qui cherchaient à conquérir les
bonnes places à l'intérieur du cadre qui était le leur. « Je me suis appliqué
à donner satisfaction à mon maître, un homme plein d'honneur et de
dignité », raconte un ancien esclave ; « et j'avais dans la maison des gens
toujours prêts à me marcher dessus. Pourtant — grâces soient rendues
à mon maître — j'ai réussi à surnager » (57,10).
Ce fut également le cas de Trimalcion. Ce garçonnet ambitieux et
intelligent est bientôt remarqué par ses maîtres ; ils lui font donner une
instruction pratique, lui font apprendre à lire et à compter (29,4). Tri
malcion franchit rapidement les échelons de la hiérarchie servile, jusqu'au
plus élevé de tous : il devient le trésorier ou dispe?isator de son patron
(29,4). C'est le moment cardinal de sa carrière ; désormais il ne peut aller
plus loin, sauf à sortir de l'esclavage.
Histoire banale que la sienne ; l'intérêt bien compris du maître suffi
rait à l'expliquer. On faisait couramment donner de l'instruction aux
esclaves bien doués pour les rendre aptes aux tâches supérieures de la
maisonnée et avoir à bon compte des serviteurs qualifiés. Il s'y mêlait,
j'imagine, une question de point d'honneur ; tout faire par leurs propres
créatures, tout tirer de leur propre fonds, se suffire en tout était l'idéal
des familles nobles. Plus encore, il était convenable à l'élévation d'esprit
et à la puissance de semblables familles de promouvoir les éléments
méritants parmi leurs serviteurs et de régler des destinées. Ce qui pou
vait mener jusqu'à un véritable mécénat envers un esclave de talent. A
cette époque, les riches qui s'intéressaient à l'avenir d'enfants pauvres
et bien doués, comme il s'en est trouvé de tout temps pour le faire, n'al
laient point les chercher dans le peuple, mais plus bas et plus près, parmi
leurs esclaves. Par là les chances d'ascension pour les esclaves (du moins
ceux de la familia urbana) étaient somme toute moins faibles que pour la
classe qui était au-dessus d'eux, la plèbe libre. Ce paradoxe de l'ascension
216 VIE DE TRIMALGION
sociale par court-circuit se retrouve, sous des formes diverses, dans toute
société où la dépendance et la clientèle jouent un grand rôle.
Chances d'ascension qui pouvaient aller jusqu'à faire sortir de l'e
sclavage, en débouchant parfois assez haut sur l'échelle sociale : cela
dépendait d'abord de l'altitude où s'y trouvait le patron lui-même.
L'ascension pouvait aussi se dérouler entièrement à l'intérieur de l'escla
vage, et n'en était pas plus médiocre pour cela ; devenu dispensator de
son maître, Trimalcion est le trésorier d'un grand seigneur et occupe
dans la société une place que beaucoup pouvaient lui envier. Bien plus
enviable encore, un dispensator de l'empereur dirige un bureau où il a
toute une équipe de fonctionnaires esclaves sous ses ordres ; il est le
maître des finances d'une province entière et échappe à l'autorité des
gouverneurs. Or c'est un esclave impérial. Comment se traduisait prat
iquement, pour ce haut fonctionnaire, son statut servile ? Uniquement
en ceci : au cas où il aurait détourné les fonds publics, il pouvait, comme
esclave, être mis à la question. Quand on parle de l'esclavagisme à
l'époque impériale, il ne faut pas oublier que la servitude n'était point
une condition sociale, mais un statut juridique ; et il peut y avoir loin du
droit à la réalité ; ce n'est pas la définition juridique de l'esclave, non
plus que celle de l'homme libre, qui décide de leur éventuelle oppression
économique.
Inversement il y a loin de la liberté juridique et formelle à la liberté
réelle. Le sort d'un esclave chasé comme métayer, mis à son compte
comme artisan contre paiement d'une redevance annuelle, ou apparte
nant à la familia urbana, n'était pas pire que celui d'un métayer libre,
mais tenu, comme ils l'étaient presque tous, par ses arriérés (reliqua
colonorum), d'un client vivant des sportules de son patron ou d'un petit
propriétaire écrasé de dettes envers un puissant voisin ; ils sont ingénus
mais ne peuvent user de leur liberté. Tout autre était la marge d'action
dont disposait l'esclave d'un négociant mis par celui-ci à la tête d'une
branche de son négoce et la gérant à sa guise, sous la responsabilité loin
taine du maître. Le schéma de la société romaine est plus compliqué
qu'une banale pyramide des classes. La barrière de la naissance, qui
séparait les esclaves ou anciens esclaves des ingénus, n'était pas horizont
ale, mais verticale ; chaque degré de l'échelle le long de laquelle s'éta-
geaient les hommes libres avait son équivalent sur une échelle parallèle,
celle des esclaves et des affranchis, mais (point important) à un ou plu
sieurs crans plus bas. En outre, aux échelons inférieurs, les esclaves
étaient proportionnellement plus nombreux que les hommes libres. Pour
recourir à une analogie toute formelle, qu'on songe à la situation des
Noirs dans la société américaine, depuis le boy jusqu'au millionnaire de
couleur, face aux Blancs dont ils sont séparés par la ségrégation raciale.
De même l'intervalle était large qui séparait un esclave rural à la
chaîne d'un affranchi impérial de haut vol qui était une sorte de premier
217 ANNALES
ministre ; aussi large que celui qui séparait un libre travailleur saison
nier de l'empereur. C'est la particularité de l'esclavage romain à l'époque
impériale que cet étirement des conditions non ingénues en marge de
toute l'étendue de la société, avec, à chaque étage, un décalage vers le
bas qui représente la tare de la naissance servile.
Cette échelle des conditions non ingénues, Trimalcion la parcourra
tout entière ou presque. Avec la charge de dispensator, il avait atteint
le sommet de la hiérarchie servile. Maintenant ce météore artificiel va
se séparer de sa fusée porteuse et continuer seul son ascension le long de
la voie latérale qui sera à jamais la sienne.
« Le patron n'avait plus que moi à la cervelle. Bref il me laissa toute
sa fortune, sauf le legs de rigueur à l'empereur, et je recueillis un patr
imoine de sénateur » (76, 1-2) ; on apprend, en ces quelques lignes, la mort
du maître, l'affranchissement de Trimalcion et sa subite fortune : une
trentaine de millions de sesterces (71,12 ; 76,4). Prenant, selon l'usage, le
nom gentilice de son maître, Trimalcion x devient l'affranchi С Pompeius
Trimalchio Maecenatianus (71,12). La carrière exceptionnelle qui va être
maintenant la sienne s'explique, au départ, par le rôle des liens de dépen
dance dans la société romaine : nous y reviendrons. Il s'y mêle aussi des
éléments apparemment anecdotiques, mais qu'il faut prendre au sérieux.
« Je devins le seigneur du logis, et vraiment le patron n'avait plus
que moi à la cervelle » (76,1). Histoire banale que celle de l'esclave ou de
l'affranchi que son maître finissait par préférer à sa famille, à ses pairs,
à ses confidents naturels, parce qu'il l'avait choisi, qu'il l'avait dans son
intimité quotidienne et qu'il voyait en lui sa créature (38,12 ; 43,6) ;
c'était une des fatalités proverbiales que déplorait l'époque 2. Et la cour
impériale, où le prince préférait ses affranchis aux sénateurs ses pairs,
n'en offrait que la version agrandie.
Mais il y a autre chose, sur laquelle il ne faut pas glisser trop rapide
ment. Trimalcion, en effet, juge bon de préciser : « J'ai été pendant
quatorze ans le mignon (deliciae) du patron ; il n'y a pas de honte à faire
ce que le maître commande. Et entre temps je contentais aussi la
patronne » (75,11 ; 69,3). S'ils n'expliquent assurément pas tout, ces
deux traits de conte joyeux n'en sont pas moins l'un et l'autre tout à
fait conformes aux moeurs du temps et pourraient être lourdement
1. Nous étudions le double cognomen de Trimalcion dans un article des Mélanges
Albert Grenier (coll. Latomus) ; ce-double cognomen est un indice de plus qui interdit
de dater le Satyricon d'une autre époque que le premier siècle, car cet usage disparaît
ensuite.
2. Cf. encore, par exemple, Martial, 9, 74 : « Praenestina tenes decepti régna
patroni ». Pour la cour impériale, Dion Cassius, LU, 37.
218 DE TRIMALGION VIE
appuyés de références 1. L'atmosphère de subordination et d'intimité
où vivaient maîtres et esclaves explique assez la chose et la rendait
anodine ; il faut d'ailleurs noter que, l'absence de racisme aidant, les
relations avaient lieu aussi bien dans le sens esclave mâle-patronne que
dans le sens patron-femme esclave. Pour les Romains, comme pour les
Japonais d'aujourd'hui, l'amour appartenait au domaine des satisfac
tions mineures et des sujets de plaisanterie, et était maintenu à l'écart
du cercle des choses sérieuses, dont faisaient partie les rapports conju
gaux et familiaux. Quant au reste, on sait assez que la sexualité est ambiv
alente, que la culture n'est pas la nature, et que, comme disait Proust,
avoir un mignon, l'élever, l'éduquer, était alors ce qu'est aujourd'hui
entretenir une danseuse ; par la suite, devenu maître à son tour, Trimal-
cion se fera un point d'honneur d'avoir de ces goûts aristocratiques
(64,5 ; 67,11 ; 74,8).
Mais laissons là l'anecdote (encore que la liaison de la pédérastie et
de l'éducation soit ancienne et d'institution) 2. Derrière les vantardises
gaillardes de Trimalcion, on devine autre chose. Ce qu'on cherchait le
plus souvent dans les deliciae ou pueri delicati 3, c'était une protection
à exercer et une affection quasi filiale à recevoir. Pratique curieuse et
très répandue alors i que celle de ces parentés du cœur, qui étaient à la
paternité véritable ou à l'adoption ce que le concubinat avec l'affranchie
était aux justes noces ; elles avaient d'ailleurs un aspect de paternités
de la main gauche, avec la plasticité et l'ambiguïté propres aux liens
d'élection, sans obligation ni sanction légale. Bon nombre de pierres funé
raires nous parlent, en termes souvent touchants, des petits esclaves des
deux sexes (souvent des enfants trouvés, alumni) qu'un maître ou un
couple de maîtres chérissaient et élevaient comme leurs propres enfants
et à qui ils faisaient donner une éducation d'hommes libres (artes inge-
nuae) 5 ou, plus modestement, utilitaire, qui pouvait servir au protecteur
comme au protégé. Ainsi fait, pour son puer delicatus, un des affranchis
du Satyricon ; mais laissons-le parler (le style classe l'homme) : « Je viens
1. Notons seulement le lieu commun qui voulait que les dispensatores et intendants
fussent les amants de leur patronne, renversant ainsi le thème, pour nous plus compréh
ensible, du patron et de la secrétaire : Satyr, 45, 8 ; L. Robert, Etudes épigraphiques
et philologiques, p. 86 ; cf. Tacite, Ann., 12, 53 ; Pline, N. H., XXXIV, 11 (cf. Des-
satx, I. L. S., 1924).
2. Pour l'Antiquité, H. I. Marrou, Histoire de V éducation dans V Antiquité, p. 55 ;
pour le Moyen Age, E. R. Curtius, La Littérature européenne et le Moyen Age latin,
p. 140.
3. Delicatus étant ici un vulgarisme pour dilectus ; cf. C. I. L., IX, 1880 : domino
dilectus.
4. Par exemple С I. L., V, 2417 ; VI, 37699 ; IX, 1713, 1880, 3122, 4811 ; X, 4041 ;
XIV, 472 ; Ann. Epigr., 1929, 106 ; 1935, 105.
5. L'expression artes ingenuae : C. I. L., XI, 4866, « artibus ingenuis cura perdocta
suorum..., nondum bis septem plenis praerepta sub annis hic Crocale casta condita
sede jacet » ; ibid., XI, 7856, « artibus ingenuis, studio forraatus honesto, inter et
aequales gratus amore fuit ». Comparer, pour les pueri delicati, C. I. L., IX, 3122 (lire
et écrire) ; X, 4041 (chanter) ; IX, 1880 (faire du cheval).
219 ANNALES
d'acheter au garçon quelques livres de droit, car je voudrais bien qu'il
tâte un peu de la chicane, ça peut servir à la maison et c'est un métier
qui nourrit bien son homme ; car, pour la littérature, il en sait bien assez.
Et s'il n'y mord pas, j'ai décidé de lui faire apprendre un métier, coif
feur, crieur public ou au moins avocat ; ça, personne ne pourra le lui
enlever. Aussi tous les jours je le lui répète : Primigénius, c'est pour toi
que tu travailles » (46,7).
Trimalcion n'a pas été seulement le dispensator de son patron (Pétrone
surdétermine son histoire, bloque plusieurs cas typiques en un). Il a éga
lement rempli, auprès de ses maîtres, le rôle d'un fils que, nous le savons,
ils n'avaient pas x. Et, à la mort du patron, il hérite de sa magnifique
fortune. Si Trimalcion n'avait été que le premier de ses affranchis, le
maître lui aurait laissé la petite rente que les convenances et l'affection
commandaient de léguer au serviteur de toute une vie ; les legs aux
affranchis étaient de tradition dans les testaments et on en a d'i
nnombrables exemples au Digeste. C'est comme alumnus, comme puer
delicatus qu'il a reçu la quasi-totalité du patrimoine patronal. Coup de
tête d'un maître entiché de son maître-servant (cf. 43,5), ou encore, tout
simplement, conte joyeux inventé comme à plaisir par Pétrone ? Oui et
non ; comme toujours dans le Satyricon, l'anecdote bouffonne est ici un
cas-limite qui révèle mieux une tendance de l'époque.
Il faut compter d'abord que, dans le choix d'un favori, les grands
personnages ne s'embarrassaient guère de considérations de naissance ;
leur protégé fût-il de la plus humble extraction, la faveur même qu'ils
daignaient lui témoigner suffisait à l'élever. Et ils n'hésitaient pas à le
combler de dons, si tel était leur bon plaisir (l'empereur lui-même n'agis
sait pas autrement). Voici l'épitaphe de l'affranchi et ancien dispensator
d'un consul qui vécut sous Tibère ; elle a été composée par le patron lui-
même : « Marcus Aurelius Zosimus, affranchi de Marcus Aurelius Cotta
Maximus et appariteur de son patron. — J'étais un affranchi, je l'avoue,
mais celui qui lira ces vers saura que mon ombre a été anoblie d'avoir
eu Cotta pour patron ; Cotta qui dans sa bienveillance m'a donné une
fortune qui est plusieurs fois celle d'un chevalier, qui a voulu que j'eusse
des enfants pour qu'il pût les élever, m'a toujours confié le gouvernement
de ses richesses, a doté mes filles comme s'il était leur père et a élevé mon
fils Cottanus à la dignité de tribun militaire équestre, dignité que Cotta-
nus a remplie vaillamment dans l'armée impériale. Que ne m'a pas donné
Cotta ? C'est lui qui maintenant, dans sa douleur, a donné ces vers pour
qu'on les lise sur mon tombeau » 2.
On hésitait d'autant moins, le cas échéant, à traiter un affranchi
comme un proche parent qu'on était habitué à voir les frontières de la
famille (au sens étroit du mot : nous ne parlons pas de l'antique familia
1. Puisque Trimalcion sera, avec l'empereur, leur unique héritier (76, 1-2).
2. C. I. L., XIV, 2298 = Buecheler, 990 = Dessau, 1949.
220 VIE DE TRIMALGION
patriarcale) ne pas coïncider avec les frontières biologiques ; sans parler
des pueri delicati et alumni, la fréquence des adoptions, destinées généra
lement à éviter l'extinction du nom, en est un signe. D'autres civilisa
tions aussi ont connu des parentés de remplacement. Bref, là où nous
pensons « sang » depuis le Moyen Age germanique, l'antiquité romaine
pensait « nom ». Songeons à ces tombeaux de famille où étaient ense
velis côte à côte les parents, les enfants et les affranchis avec leurs propres
descendants, à l'exclusion de tout autre, « afin que le tombeau ne sorte
pas du nom » 1. Ou à tel patron, connu par le Digeste, qui lègue à ses affran
chis des biens-fonds « à condition que ces biens-fonds ne sortent pas du
nom », ne de nomine suo exirent 2. Car les affranchis, qui prenaient à leur
libération le nom gentilice de leur maître, entraient dans la famille à
titre de parents de seconde zone (un peu comme, à d'autres époques, les
bâtards, en qui coule le sang paternel). A défaut de descendance natur
elle, c'était une consolation de songer qu'il y avait au moins cette paren-
tèle de secours : ainsi le nom ne périrait pas. Quand il a légué sa fortune
à son affranchi favori, le patron de Trimalcion pouvait se dire qu'après
tout celui-ci était le dernier qui perpétuât son nom et que les biens ainsi
légués a ne sortiraient pas du nom ».
C'est évidemment par le même testament où il instituait Trimalcion
comme légataire quasi universel que le maître a fait de lui un affranchi,
en recourant à la procédure de la manumissio testamento. En effet la der
nière étape de la carrière de Trimalcion, avant la mort de son patron,
est celle où il remplit la fonction de dispensator ; or les trésoriers étaient
toujours des esclaves : ainsi les maîtres avaient contre eux, en cas de
malversations, des moyens de répression à peu près illimités (cf. 45, S).
En revanche, quand son patron meurt, Trimalcion est nécessairement
affranchi, car un testateur ne pouvait instituer héritier son propre esclave
qu'en lui conférant en même temps la liberté, et les deux dispositions
étaient destinées à produire effet simultanément : Trimalchio servus
meus liber heresque esto.
C'était une pratique très répandue que celle des affranchissements
par testament ; le Digeste et les pierres tombales nous renseignent abon
damment là-dessus. La coutume voulait que les maîtres, à leur mort,
libérassent un certain nombre d'esclaves méritants (71,1). Désir de ne
laisser que des regrets derrière soi, bien sûr (4)2,6). Goût de l'ostentation
et de la conspicuous consumption, si vif à cette époque, également : ces
affranchissements en masse étaient une sorte de potlatch funéraire s.
Enfin et surtout, désir de récompenser de vieux serviteurs qui avaient
fidèlement servi leur maître jusqu'à son heure dernière. Aussi devait-on,
le plus souvent, attendre ce moment pour libérer les esclaves ; une majo-
1. Dessau, 8274-8282, cf. 7509.
2. Valekts, Digeste, XXXII, 94.
3. Denys d'Halicarnasse. Ant. Rom., IV, 24.
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