Villes africaines anciennes : une civilisation mercantile pré-négrière dans l'Ouest africain, XVIe et XVIIe siècles - article ; n°6 ; vol.46, pg 1389-1410

De
Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1991 - Volume 46 - Numéro 6 - Pages 1389-1410
Ancient frican cities mercantile pre-slave-trade civilization in West Africa during the 16th and 17th Centuries.
Cities, in black Africa as elsewhere, fostered dynamic social complexes. Contacts with the Islamic world in the North and with Europeans in the South were at the outset more dynamic than destructive. The case of the Ghanaian back-country suggests the development of mercantile autochthonous civilization, both protected from and open to the outside world. A remarkably dense urban network combined regional bartering of food crops with the exploitation of gold and thus encouraged the growth of monetary system. Only later did the destructive force of the slave-trade favor the creation of bureaucratic military capital city by the great agrarian slave-owning families. This model, with variations, is applicable to other societies from the castles and Creole culture of the coast to the Yoruba cities of Nigeria. The mestizo culture, as well as architectural borrowings bear, witness to way of life that succeeded, for time in combining its own roots with elements received from the outside world : but what traces were left by these urban realities and fantasies ?
22 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mardi 1 janvier 1991
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Villes africaines anciennes : une civilisation mercantile pré-
négrière dans l'Ouest africain, XVIe et XVIIe siècles
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 46e année, N. 6, 1991. pp. 1389-1410.
Abstract
Ancient frican cities mercantile pre-slave-trade civilization in West Africa during the 16th and 17th Centuries.
Cities, in black Africa as elsewhere, fostered dynamic social complexes. Contacts with the Islamic world in the North and with
Europeans in the South were at the outset more than destructive. The case of the Ghanaian back-country suggests the
development of mercantile autochthonous civilization, both protected from and open to the outside world. A remarkably dense
urban network combined regional bartering of food crops with the exploitation of gold and thus encouraged the growth of
monetary system. Only later did the destructive force of the slave-trade favor the creation of bureaucratic military capital city by
the great agrarian slave-owning families. This model, with variations, is applicable to other societies from the castles and "Creole"
culture of the coast to the Yoruba cities of Nigeria. The mestizo culture, as well as architectural borrowings bear, witness to way
of life that succeeded, for time in combining its own roots with elements received from the outside world : but what traces were
left by these urban realities and fantasies ?
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Villes africaines anciennes : une civilisation mercantile pré-négrière dans l'Ouest africain, XVIe et XVIIe siècles. In: Annales.
Économies, Sociétés, Civilisations. 46e année, N. 6, 1991. pp. 1389-1410.
doi : 10.3406/ahess.1991.279016
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1991_num_46_6_279016XVI XVIII6 SI CLES AFRIQUE
VILLES AFRICAINES ANCIENNES
UNE CIVILISATION MERCANTILE PR -N GRI RE
DANS OUEST AFRICAIN XVIe ET XVIIe SI CLES
CATHERINE COQUERY-VIDROVITCH
Les écrits récents sur histoire urbaine africaine celle-ci ailleurs souvent
abordée en chapitre liminaire par de solides études géographiques1 ont eu ten
dance mettre accent sur les phénomènes hypertrophie urbaine contem
porains issus de la colonisation Or non seulement urbanisation africaine sub
saharienne est ancienne des découvertes archéologiques récentes ont notam
ment démontré elle préexistait influence musulmane2) mais elle pu
dans certains cas présenter des formes mercantiles relativement complexes bien
antérieures au fait colonial
influence occidentale est hui évidente sur architecture des villes
côtières On ne parle pas ici de urbanisme récent mais de ce que on qualifie
ordinairement une fa on assez vague architecture coloniale objet
de cet article est entre autres de faire pressentir quel point en réalité les
racines de ce modèle sont antérieures la colonisation stricto sensu Certes les
colonisateurs ont su utiliser et adapter et ont aussi généralisé et codifié partir
de la fin du xixe siècle la maison dite véranda favorable une meilleure venti
lation Nombre anciennes villes coloniales présentent encore malgré leur
délabrement élégantes rues portiques et balcons qui ne remontent
exceptionnellement avant cette époque Saint-Louis du Sénégal Grand-
Bassam en Côte Ivoire Porto-Novo au Bénin Bathurst en Gambie Mom-
basa ou Dar-es-Salaam sur océan Indien ancienne île du Mozambique
hui reliée au continent non loin de Nampula etc Mais aussi ailleurs
dans le monde Port-Haïti au nord où débarqua Christophe Colomb ou
Jacmel au sud de la république du même nom ex-Saint-Domingue) Ormuz
dans le golfe Persique Goa au large de Inde et Salvador de Bahia au Brésil.
Ces analogies nous mettent déjà sur une piste insuffisamment explorée
présent celle de extraordinaire diffusion de modèles qui remontent sans
doute peu ou prou au moins pour certains entre eux époque des grandes
1389
Annales ESC novembre-décembre 1991 n0 pp 1389-1410 AFRIQUE XVI -XVIII SI CLES
découvertes au temps où les seigneurs des mers colonisées étaient ni les Bri
tanniques ni les Fran ais mais les peuples marins de la péninsule Ibérique au
premier chef sur les côtes Afrique les Portugais
Cet article traitera un peu architecture urbaine sur laquelle nous dispo
sons encore de trop peu indices mais surtout de la diffusion des formations et
des modèles sociaux plus ou moins liés ces formes habitat Le plus intéres
sant est pas influence européenne directe telle elle est exercée sur les
côtes Afrique depuis le xve siècle le constat est évident et la réponse mieux
étudiée Ce que on connaît beaucoup moins en revanche est la fa on dont
certains peuples de arrière-pays qui ne furent touchés indirectement par
action occidentale ont su tirer parti de ces nouveaux apports économiques et
culturels Pendant plusieurs siècles et surtout avant au xvnie siècle les
ravages négriers tendent emporter des sociétés mercantiles et des réseaux
urbains se sont mis en place ou se sont épanouis une fa on aussi remarquable
autochtone Très méconnu il peu le développement urbain afri
cain des xvie et xvi siècles recèle encore des surprises En tous les cas les
quelques exemples étudiés sont révélateurs un mode de vie qui avait déjà su
faire usage la fois de ses racines propres et des éléments captés ailleurs il
agisse du nord méditerranéen arabe ou du monde atlantique et souvent des
deux la fois pour ébaucher une civilisation urbaine incontestable
La première remarque importance est que le contact avec les Européens
doit être périodisé Contrairement une image trop fréquemment répandue il
ne peut ses débuts être identifié la seule traite négrière pour une raison
bien simple celle-ci même si elle fut pratiquée dès origine le fut de fa on
limitée et économiquement fort secondaire au milieu du xvne siècle au
moins La cause en est connue exigence une force de travail servile corres
pondit un projet économique précis celui de extension parallèle des planta
tions de canne sucre dans le Nouveau Monde Or celle-ci entreprise dans
quelques îles au large de Afrique dès le xvie siècle ne amor au Brésil que
dans la deuxième moitié du xvne siècle passa vers la fin du siècle dans les
Antilles anglaises Jamaïque et Barbades) gagna les Antilles fran aises Guade
loupe Martinique et surtout Saint-Domingue perle des Antilles dans la
première moitié du xvnie siècle se propagea de là vers Cuba principal produc
teur au tournant du xixe siècle3 Enfin en période interdiction officielle de la
traite le relais fut pris par les plantations de coton du sud des tats-Unis
Autant dire que la traite négrière domina de fa on quasi-exclusive les relations
entre Europe Afrique et Amérique peu près entre 1680 et 1830 mais sur
tout au xvine siècle où on estime que furent traités la moitié du total des
esclaves embarqués vers Atlantique4 Auparavant les contacts économiques
furent avec Afrique une certaine fa on plus complexes et certainement
plus dynamiques que destructeurs comme ils le devinrent par la suite où la
nécessité de tenir compte de cette rupture qui on va le voir rejaillit fortement
sur histoire urbaine interne
1390 COQUERY-VIDROVITCH LA CIVILISATION URBAINE
Les forts côtiers
Leur essor correspondit extension de la traite négrière mais innovation
fut antérieure et est cette phase pionnière que nous nous attacherons sur
tout ici On sait que la découverte des côtes Afrique par les Portugais étala
sur plus un demi-siècle depuis le franchissement du cap Bojador au large du
Maroc et arrivée sur île Arguin en 1443 sur les franges méridionales du
Sahara celui du Cap des Tempêtes alors rebaptisé Cap de Bonne-
Espérance par Vasco de Gama en 1498 Cette lente progression accompagna
de la fondation une série de petits établissements côtiers moins destinés
prendre pied dans le pays assurer approvisionnement et le commerce
afférant nécessaires pour les expéditions suivantes
Le cas extrême fut celui des îles du Cap-Vert parce arrivée des Portu
gais 1460-1462 ne trouvait une population clairsemée insuffisamment
implantée pour opposer leur installation Celle-ci démarra surtout partir
de 1466 date laquelle le roi Alfonso octroya son frère qui re ut les îles
en donation et quelques Portugais et Italiens privilégiés la charte qui leur
conférait le contrôle de tous les Maures Noirs ou blancs libres et esclaves
de la côte de Guinée est-à-dire du fleuve Sénégal au Sierra-Leone) condi
tion ils fussent chrétiens avec le droit perpétuel du commerce et de la traite
des noirs Ainsi fut favorisé un commerce intense entre les côtes africaines
Europe et les Indes occidentales pour lequel archipel du Cap-Vert devait
servir de relais où le choix du site de Ribeira Grande hui Cidade
Velha) la première ville de archipel dans île de Santiago entrée une
large embouchure et une rade abritée comme ud de la navigation trans
atlantique point escale de ravitaillement et entrepôt Un siècle plus tard
était une petite villa florissante siège de la capitainerie générale et de évêché
dotée de plusieurs églises un almoxarifado trésorerie) une factorerie de
nombreuses résidences européennes entrepôts Avec des pierres importées du
Portugal ce qui deviendra une habitude des forts portugais de la côte) on avait
déjà construit une agglomération coloniale avec place pelurinko sorte de
colonne exposition destinée aux châtiments publics) le tout protégé par un
bastion et des murailles Elle attirait les colons commer ants aventuriers mais
aussi immigrés nobles chevaliers et honnêtes hommes du Portugal qui
venaient chercher fortune5 Ses quelque 500 habitants possédaient 700
esclaves6 La ville de Praia escale reconnue depuis 1515 lui ravit la première
place au milieu du xvne siècle avec épanouissement de la traite négrière
Sur les côtes africaines proprement dites les établissements portugais furent
habituellement beaucoup plus modestes Encore faut-il distinguer la côte occi
dentale où les forts furent créés de toutes pièces de la côte orientale où les
Portugais après les avoir conquis bénéficièrent établissements antérieurs
déjà largement impliqués dans le commerce de océan Indien Au xvie siècle en
effet ils reprirent progressivement les postes alors fréquentés par les
Arabes de île du Mozambique au début du siècle suivant ils disputèrent
âprement aux Hollandais Zanzibar Pemba et Mombasa au nord
Très vite malgré le monopole portugais proclamé par le pape dès les pre
mières années du xvie siècle le commerce interlope des autres nations euro-
1391 XVI -XVIII SI CLES AFRIQUE
péennes avides de concurrencer les premiers découvreurs intervint son tour
surtout Ouest Dans les deux siècles qui suivirent partir du moment où
chaque tat européen eut ur de concurrencer ses voisins aide une
compagnie nationale privilégiée dite charte au moins neuf nations occi
dentales intervinrent différentes époques et selon des succès inégaux7 Le
résultat fut de jalonner les côtes établissements dont étude globale
présent été rarement entreprise8
Si on décompté 43 forts principaux sur la côte ouest-africaine Arguin
Ouidah donc Nigeria exclu)9 le nombre total des établissements fut bien plus
élevé La côte de la Mine célèbre par la poudre or on pouvait pro
curer fut entre toutes le point de ralliement et de concurrence des commer ants
européens 32 forts furent concentrés plus une centaine avec les postes
secondaires Plusieurs entre eux changèrent plusieurs fois de mains souvent
occasion des guerres commerciales que se livraient ailleurs les Européens
est ainsi que le fort Elmina créé en 1482 par les Portugais sous le nom de
Saint-Georges de la Mine connut un épisode hollandais avant être finalement
occupé par les Britanniques10 Au large du Cap-Vert îlot de Goree fut pris et
repris peut-être une dizaine de fois parfois pour seulement quelques mois
entre le xvne et le xixe siècle. Nous entendons pas ici faire histoire de ces
forts en elle-même qui présente peu intérêt pour notre propos .La question
est de déterminer dans quelle mesure ils ont ou non exercé une influence sur les
réalités et imaginaire urbains des peuples environnants Car leur rôle fut la
fois économique commercial et culturel ils permirent aux marchands de
intérieur entrer en contact avec les blancs ainsi pour les Ashanti qui trai
tèrent avec les forts de la côte une centaine années avant que la première
ambassade britannique eût atteint leur capitale Kumasi en 1817
Ce qui est évident est autour de ces points situés exclusivement sur la
côte ou sur des rivières navigables non loin compte tenu de incapacité des
Européens acclimater au-delà) interaction culturelle travaillé pendant
presque un demi-millénaire Doit-on en conclure comme Lawrence que nulle
part ailleurs des communautés de marchands aussi restreintes et transitoires
ont modifié ce point le mode de vie de peuples étrangers environnants 12
Ce que on sait des langues et des cultures créoles qui sont développées tend
le confirmer Mais quels en furent la chronologie et les éléments déterminants
Une architecture encore féodale
Après Arguin qui ne fit que végéter le premier fort construit sur la côte
Afrique dont il été conservé trace fut celui Elmina en 1482 Le dernier fut
édifié en 1784 et même reconstruit en 1847 une époque où le principe même
une telle conception architecturale était évanoui Il agissait en effet de
créer des stations dont les objectifs la fois économiques et militaires étaient si
imbriqués on ne saurait dire lequel primait sur autre la raison être du
poste était de pratiquer un commerce lucratif exportation Mais il fallait aussi
le protéger contre les concurrents cette époque de capitalisme mercantile
ceux-ci étaient bien davantage les autres Européens compagnies charte
étrangères puis de plus en plus marchands interlopes dont certains étaient
1392 COQUERY-VIDROVITCH LA CIVILISATION URBAINE
riches et puissants que les habitants du lieu La concurrence était telle que
certaines localités comptaient trois ou quatre forts de nationalité différente
Ainsi Ouidah le roi Abomey devenu souverain côtier par la conquête de
1727 reconnut-il les trois principaux forts établis depuis le siècle précédent le
fran ais créé en 1671 la suite dit-on de la mission un agent de Colbert
auprès du roi Allada13) le portugais en 1680 et le britannique ou Fort Wil
liam Les trois bien entendu se surveillaient un autre étroitement..
Très vite le mot fort perdit sa connotation purement militaire Ce devint un
héritage des temps de la découverte transformé dans la plupart des cas dès le
xvne siècle en établissement privé tenu par un marchand une petite équipe
qui excluait pas une garnison pour sa défense mais qui dépendait des localités
avoisinantes pour sa main uvre piroguiers cultivateurs domestiques
pour son approvisionnement en vivre en eau en bois Non seulement en règle
générale la station était construite avec accord des chefs riverains mais la
terre sur laquelle elle était édifiée continuait être possédée par les Africains
auxquels une rente était versée Dans ces conditions les pillages ils existèrent
furent assez rares Il est vrai que progressivement la garde de stocks esclaves
de plus en plus nombreux parqués parfois plusieurs mois durant dans les barra-
cons de la côte exigea des mesures de sécurité strictes Le groupe africain envi
ronnant devint aussi de plus en plus inféodé la nation européenne dominante
sur la côte mais cette évolution vers le protectorat fut lente et tardive elle ne
se précisa vraiment que vers la fin du xixe siècle précolonial Mis part la main
mise portugaise sur les îles du Cap-Vert et arrière-pays de Loanda partir du
xvie siècle les colonies anglaises du Cap et du Natal en Afrique du Sud dès le
xixe et le cas particulier de la colonie de la couronne britannique créée en
1807 sur la île de Sierra-Leone pour accueillir les esclaves libérés des
navires de traite arraisonnés exemple le plus précoce en fut celui des Fanti de
la côte de or la future colonie de Gold-Coast dans le deuxième quart du
xixe siècle14
Auparavant le poste de commerce devait pour subsister vivre en bonne
intelligence avec les populations environnantes Elles lui fournissaient sa main
uvre les produits de traite et aussi tout bonnement les vivres frais néces
saires la survie du groupe en dépit des réserves originaires Europe prévues
théoriquement pour plusieurs mois voire une année ou davantage15 En
échange le fort fournissait les marchandises occidentales et garantissait aussi sa
protection en temps de troubles une large cour intérieure offrait refuge aux
habitants en cas de besoin Car toute guerre soit entre tribus soit entre nations
européennes soit ce qui était fréquent impliquant la fois les unes et les
autres était dommageable ensemble la communauté du fort et celle des
Africains regroupés autour elle craignaient par-dessus tout interruption du
commerce Ces guerres locales en furent pas moins nombreuses Elles furent
encore accentuées par le fait que la plupart des sociétés accueil intéressaient
surtout apport européen en armes et en munitions utilisées affermir leur
emprise sur leurs voisins ou tenter de le faire si tant est que ceux-ci étaient
pas leur tour soutenus par le commerce une autre nation européenne
Tout ceci explique pourquoi architecture importée origine contem
poraine de la fin du Moyen Age resta tardivement bloquée sur le modèle du châ
teau fort On distingua ailleurs bientôt en fonction de la taille et de la
1393 XVI -XVII SI CLES AFRIQUE
prétention trois types de bâtiment les deux premiers le château castle et le
fort ne différaient que par la dimension Leur forme ne varia que peu du
modèle initial adaptant les innovations défensives mises au point par les ingé
nieurs italiens en Méditerranée Le tout constituait un ensemble massif généra
lement rectangulaire isolé sur un promontoire ou sur une hauteur protégé par
un fossé et une enceinte extérieurs Le pont-levis de règle origine se rédui
sait souvent comme pour le fort fran ais de Ouidah un pont de planche que
on se bornait enlever le soir16 Les murs intérieurs étaient épais renforcés
aux angles par des tours en saillie dont une la plus haute servait de vigie pour
surveiller arrivée des bateaux et peut-être assaillants Devant une large cour
servait en temps normal de place de commerce et en temps de guerre espace
de repli arrière un espace plus restreint et moins protégé était utilisé
comme zone de service On trouvait aussi souvent une prison des esclaves Un
additif inévitable était la tourelle réservée la cloche qui scandait les travaux et
parfois une citerne souterraine pour recueillir les eaux de pluie absence fré
quente de celle-ci compris dans de grands forts ne peut expliquer que par le
manque de matériaux et de technique introuvables sur place ces constructions
étaient le plus souvent pavées et voûtées en briques mais la technique garantis
sait rarement une bonne étanchéité17
Cette pénurie est probablement origine de la non-diffusion interne du
modèle architectural Car les artisans aussi bien que les matériaux et les usten
siles venaient Occident En 1482 expédition portugaise chargée de cons
truire le fort Elmina comportait 600 hommes dont une centaine de ma ons et
autant de charpentiers bien un autre témoignage parlât de cent artisans seu
lement pour cinq cents soldatsls Une fois le château achevé on renvoya les
artisans au Portugal exception de soixante hommes et de trois femmes.
Ultérieurement les Portugais formèrent sur place des équipes esclaves spécia
lisés
On apporta par bateaux le bois de charpente la pierre déjà taillée une
grande quantité de chaux des tuiles et des briques des clous en masse et des
outils de toutes sortes Seuls semble-t-il les Portugais allèrent
importer de la pierre En revanche une fa on durable les briques largement
utilisées dans la construction étaient transportées comme ballast des navires
La chaux était le deuxième poste principal importation mais sur place les
responsables du fort ne savaient pas toujours en servir la plupart du temps
le personnel était peu compétent les matériaux manquaient et le nombre
esclaves qualifiés était insuffisant Les Portugais préoccupés surtout par
leurs travaux de fortification investirent peu dans les bâtiments de magasins ou
habitations Les Brandebourgeois et les Hollandais furent les meilleurs bâtis
seurs Les Anglais qui souffraient un manque chronique argent ils préfé
raient investir en Inde ou ailleurs) étaient connus pour leurs constructions
médiocres Quant aux Fran ais ils construisirent si peu en dur que rien ou
presque en est resté exception de rares fortifications style Vauban dans
îlot de Corée Le fort fran ais de Ouidah ou plutôt ce il en restait cons
truit en terre de barre et couvert origine de chaume plus tard de briques
rouges fut démoli en 1908 pour dégager une place consacrée quelques années
plus tard 1933 au monument aux morts
absence de diffusion des techniques et des matériaux explique en partie
1394 COQUERY-VIDROVITCH LA CIVILISATION URBAINE
par le nombre très réduit de ces petites colonies où le personnel blanc se limitait
le plus souvent au gouverneur un ou deux adjoints et quelques soldats uni
vers clos du fort replié sur lui-même faisait le reste Le caractère monumental
du modèle ne correspondait aucune tradition locale il fallait être une force
de la nature comme le roi Henri-Christophe Haïti pour vouloir imposer
adoption autochtone de telles forteresses au prix un effort humain
incroyable compte tenu de absence des moyens techniques et financiers
nécessaires19
Le troisième type de bâtiment ou lodge était un dérivé du portugais loja ou
grande boutique il se multiplia avec extension des affaires et pouvait
être que très modérément ou pas du tout fortifié est la raison pour laquelle
cet édifice plus modeste donc plus souple et souvent construit faute de res
sources européennes avec les matériaux et les techniques du cru fut sans
doute avec le temps le modèle architectural qui resta
En tous les cas le lodge comme le fort répondait bien sa fonction la
fois magasin et logement quelquefois étage intérieur était partagé en
pièces rectangulaires par des cloisons légères parfois en pierre on trouvait
aussi des charpentes en bois et des linteaux de bois au-dessus des portes le tout
couvert de chaume De ces dizaines peut-être centaines entre eux il ne reste
aucune trace ainsi ce lodge anglais Anashan décrit en 1709 comme une
maison toit de chaume tenue par deux hommes de garnison 20 Ou bien
encore cet autre sur la rivière Gambie décrit par Francis Moore qui avait
édifié en 1733 en banco et en paille21 Il comportait une répartition en plusieurs
pièces Une salle commune la plus grande correspondait aux exigences de la
vie collective un groupe pièce de repas bureau salle de réunion elle combi
nait tout la fois Elle occupait le centre ouverte sur extérieur par les deux
seules portes du bâtiment une avant autre arrière Mais elle comman
dait aussi le passage entre trois magasins sur la droite et deux logements sur la
gauche Le plus remarquable est que la maison présentait une fa ade en
véranda alpendre en portugais exemple sans doute inspiré un modèle
portugais classique est apparemment un des premiers connus de ce qui
deviendra le type même de la maison de traitant la fin du siècle Doit-on rap
procher ce modèle une inspiration analogue de plus vaste dimension évo-
quée dans la description que fit Barbot de Cape-Coast-Castle une balustrade
continue courant le long du premier étage avec assez gracieux escaliers exté
rieurs de chaque côté permettant une meilleure communication entre les
logements de la garnison et sous le balcon un ensemble de boutiques22
Trouverait-on là la filiation recherchée entre le fort portugais et la maison
véranda de type afro-brésilien ou bien encore le bungalow anglaise Car
il paraît erroné de faire de ces deux derniers types architecturaux des importa
tions tardives de type immédiatement précolonial de voir en particulier dans
le bungalow seulement une adaptation britannique transplantée de habitat
originel indien sans établir le lien avec les probables contaminations anté
rieures directes via le Portugal Il est plus légitime de penser que sous la
double influence portugaise et anglaise ce type habitat pu prendre forme
au Brésil pour revenir ensuite en boomerang sur la côte africaine où son
adoption extraordinairement rapide tout au long du xixe siècle précolonial ne
1395 AFRIQUE XVI -XVIII SI CLES
expliquerait que par une sorte de retour aux sources le fait est ils sont
devenus dans certaines régions comme en pays Yoruba ou au Togo-Bénin le
modèle architectural de la grande majorité des habitations et surtout des trai
tants23
Il est étonnant de noter il faut attendre cette date pour trouver trace
une tentative adaptation des modèles architecturaux européens aux condi
tions climatiques tropicales La conception des forts toute militaire ne témoi
gnait en effet aucune recherche aération au contraire les logements
adossés par sécurité au mur enceinte sont étouffants et même étage le
chemin de ronde était protégé par un parapet qui entravait la ventilation est
ailleurs bien la preuve on se situe dans une phase de transition vers un
nouveau système le fort en tant que bâtiment représentatif de économie
mercantiliste devient obsolète face au libéralisme du xvn siècle Sur la côte de
or les Hollandais liquidèrent les leurs dès la fin du siècle les Anglais trente
ans plus tard en 1822 une fois la traite négrière définitivement évacuée Forts
danois et hollandais transformés en factoreries furent revendus aux Anglais
en 1850 et 187224 la plupart étaient plus en activité depuis longtemps même
si les troubles de la conquête coloniale virent une certaine résurgence de leur
rôle militaire ainsi le fort de Ketä fut-il assiégé deux reprises en 1847 et en
1878 mais cette fois-ci par des Africains Les Anglais eux-mêmes avaient
depuis longtemps cédé leur fort de Ouidah la maison Goedeit de Hambourg25
Quant au fort portugais de Ouidah il fut maintenu au travers de la colonisa
tion fran aise un résident portugais le commandait encore en 1946) est
titre de symbole Le gouvernement indépendant mit fin en 196l..
La vie sociale une amorce de vie urbaine exemple de la côte de or
est évidemment sur la Côte de Or fig et 2) la plus étudiée que on
possède les renseignements les plus probants Tout laisse penser que arrivée
des Portugais sur la côte donné la vie locale un coup de fouet mais comme
on le verra plus loin la vie urbaine autochtone est développée sauf exception
plus librement et plus brillamment dans arrière-pays proximité immé
diate des forts européens Il plus de vingt-cinq ans Marion Johnson sans
les précisions dont on dispose hui le pressentait déjà ce passage pré
coce dès le xvie siècle une société devenue un des principaux centres expor
tateurs or du monde ne pouvait être redevable la seule action une poignée
de commer ants européens Le changement culturel majeur était le passage
une civilisation rurale une culture urbaine et reposait non pas sur quelques
mouvements de peuples traditionnels mais sur arrivée concertée une
quantité étrangers Africains entend et non pas seulement Européens
attirés par les opportunités offertes commer ants artisans et migrants de
toute origine venaient offrir leur travail et leurs services26 Cette proposition
été récemment confortée par une analyse aussi précise que nouvelle sur organi
sation interne de la région aux xvie et xvne siècles Elle est due aux investigations
un historien africaniste américain dans des archives présent quasi
ignorées celles des fonds néerlandais sur Afrique époque où les Provinces-
Unies comptèrent parmi les toutes premières puissances maritimes du monde27
1396 FIG arrière-pays de la Côte de Or ouest de la Volta au xvine siècle après
op cit. 31
1397

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