Vision du monde et compréhension historique : sur le Rousseau de Baczko - article ; n°2 ; vol.26, pg 387-398

De
Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1971 - Volume 26 - Numéro 2 - Pages 387-398
12 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1971
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Rubem Cesar Fernandes
G.S. Mansuy
Vision du monde et compréhension historique : sur le Rousseau
de Baczko
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 26e année, N. 2, 1971. pp. 387-398.
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Fernandes Rubem Cesar, Mansuy G.S. Vision du monde et compréhension historique : sur le Rousseau de Baczko. In:
Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 26e année, N. 2, 1971. pp. 387-398.
doi : 10.3406/ahess.1971.422362
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1971_num_26_2_422362VISION DU MONDE ET COMPRÉHENSION HISTORIQUE
" de Baczko Sur le "Rousseau
Toute réflexion sur les développements intellectuels de l'Europe de l'Est d'après-
guerre doit réellement tenir compte de l'historiographie polonaise des idées. Une
vingtaine de chercheurs travaillant sous la direction de cinq professeurs (Bronisiaw
Baczko, Leszek Kolakowski, Krzystof Pomian, Jerzy Szacki, Andrzej Walicki)
à la faculté de philosophie et de sociologie de l'université de Varsovie ainsi qu'à
l'académie polonaise des sciences, ont donné un intérêt nouveau à l'étude de « l'his
toire » qui s'est d'abord manifesté par une production considérable de traductions
et de rééditions, puis par une façon originale d'aborder l'histoire des idées1.
Certaines données préalables doivent rester présentes à l'esprit : les membres
1. Voici, outre les travaux de Baczko, les principales études historiques du groupe :
L. Kolakowski, Jednostka i Nieskonczonosc. Wolnosc i antynomie wolnosci w filozofii Spinozy
(Individu et Infinité. La liberté et les antinomies de la liberté dans la philosophie de Spinoza), Vars
ovie, PWN, 1958; Swiadomosc Religijna i Wiez koscielna (Conscience religieuse et liens ecclésias
tiques), Varsovie, PWN, 1965. Trad, française : Les Chrétiens sans église, Gallimard, 1969.
A. Walicki, Osobowosc ahistoria (Personnalité et Histoire), Varsovie; W Kregu Konserwatywnej
Utopii. Struktura i przemiany rosyjskiego Slowianofilstwa (Autour de l'utopie conservatrice. Le
slavophilisme russe, sa structure et ses transformations), Varsovie, PWN, 1964; Controverse sur le
Capitalisme. Études sur la Philosophie Sociale des Populistes Russes, Oxford, Clarendon Press, 1969.
K. Pomian, Przeszlosc jako przedmiot Wiary. Historia i filozofuj w mystisredniowiecza (Le passé
en tant qu'objet de foi. L'histoire et la philosophie dans la pensée médiévale), Varsovie, PWN,
1968; О Erudytach XVII w. (Des Érudits du xvne siècle), encore sous forme manuscrite.
J. Szacki, Kontrrewolucyjne paradoksy. Wizje swiata francuskich antagonistow wielkiej rewo-
lucii, 1789/1815 (Paradoxes de la Contre-révolution. Les visions du monde des adversaires français
de la Révolution), Varsovie, PWN, 1965; Utopie (Les utopies), Varsovie, Iskry, 1968.
J. Garewicz, Rozdroza Pesymizmu. Jednostka i Spoleczenstwo w Koncepci/ Schopenhauera
(Les carrefours du pessimisme. L'individu et la société selon Schopenhauer), Wroclaw, Varsovie,
Cracovie, PWN, 1965.
Plusieurs auteurs, Antynomie Wolnosci (Les antinomies de la liberté), Varsovie, KIW, 1966.
Sikora, Poslannicy Slowa (Les messagers du Verbe), Varsovie, KIW, 1968.
Tous les auteurs cités ont fait paraître plusieurs essais d'histoire en polonais ou en langues
étrangères. A ce propos, les périodiques polonais les plus importants sont : Archiwum Historii
Filozofii i Mysli Spolecznej; Studia filozozoficzne; Kultura i Spoleczenstwo; Argumenty; Tworczosc;
Studia Socjologiczne.
B. Skarga, Ortodoksja i rewizja w pozytywismie francuzim (Orthodoxes et hérétiques dans le
positivisme français), Varsovie, 1967.
En ce qui concerne les problèmes méthodologiques, nous signalerons un ouvrage qui eut, de
bonne heure, une influence sur les membres du groupe : Rozwazania o Historii (Réflexions sur l'his
toire) de Witold Kula, Varsovie, 1957.
387 ET UTOPIE HISTOIRE
de ce groupe étaient de jeunes intellectuels, pour la plupart profondément engagés
dans la lutte qui se termina par la victoire sur le nazisme et l'avènement du socia
lisme en Pologne; ils partagèrent donc les grands espoirs du renouveau. Mais ils
devaient tous se retrouver vers les années 1955 comme principaux théoriciens social
istes de l'aile radicale du mouvement antistalinien. Jusqu'à son interdiction par
le gouvernement en 1957, Po Prostu fut Fun des périodiques dans lesquels leurs
travaux furent souvent publiés. Malgré des difficultés croissantes (surtout après
1965), ils parvinrent à mener à bien une série d'études historiques de grande por
tée jusqu'en 1968, année fertile en événements, qui vit la neutralisation des der
niers tenants de « l'Octobre polonais ». La plupart de ses membres perdirent tout
droit d'enseigner et de se faire publier. Ils sont maintenant dispersés : quelques-uns
en Pologne, d'autres à l'étranger.
Replaçons brièvement le groupe dans son contexte historique : une société
connaissant des changements révolutionnaires voulut provoquer une rupture fon
damentale avec le passé; les responsables de ce changement ne réussirent pas à res
ter dans la logique du projet initial; une crise s'ensuivit, opposant des hommes et
des valeurs qui s'accordaient au départ. L'unité du mouvement venant à se perdre,
les vieux antangonismes commencèrent à réapparaître dans l'ordre nouveau.
Ce groupe d'universitaires put ainsi partager et susciter chez d'autres un regain
d'intérêt pour l'étude du passé. Il est certain qu'une des sources majeures de Y inté
rêt que ces historiens ont soulevé résulte de leur volonté de poser, à partir du
« matériau » historique, des questions pouvant à leur tour éclairer la situation à
laquelle leurs compatriotes se trouvaient couramment confrontés.
Par suite, l'essentiel de leur recherche s'est orienté vers des auteurs et des écoles
de pensée annonçant la dislocation d'un « ordre du monde ». Kolakowski signale
plusieurs points communs entre son livre : Conscience religieuse et liens ecclésias
tiques et d'autres ouvrages de l'historiographie polonaise tels que Autour de
V utopie conservatrice de A. Walicki, le Rousseau de Baczko et Les paradoxes de
la contre-révolution de J. Szacki.
Premièrement, « ces ouvrages décrivent différents « points de rupture » de la
notion d'ordre ainsi que les diverses idéologies qui s'opposent aux incarnations de
cette notion (par exemple : l'Église, l'État compris en termes d'utilitarisme, les
utopies rationalistes) ». Deuxièmement, il s'agit, dans ces livres, d'hommes qui,
trouvant leur propre situation insupportable, tendent à étendre cette expérience à
l'Être en général. Troisièmement, toutes ces tentatives révèlent l'incapacité de
mener sa propre contestation à ses conclusions logiques. « Les héros de ces livres
veulent montrer que leurs adversaires ont perdu quelque chose d'essentiel dans leur
apparente rationalisation du monde. Dans le même temps, ils (ces héros) sont inca
pables de conserver en toute logique les valeurs qui orientent leurs protestations. »
L'éclatement de notions primordiales telles que : « la solitude », « l'amour », « la
nation », « la tradition », « la foi » est à la base de cet échec. Tous ces ouvrages
concernent des utopies irréalisables; ils présentent tous certains types de cette quête
d'une humanité perdue dans un monde rationalisé, tout en reconnaissant le cara-
tère désespéré de cet effort. C'est sur cet arrière-plan que sont traités les rapports
de l'homme à Dieu, à l'histoire et à l'ordre métaphysique 4
Toutefois, en sus de ce leitmotiv, une communauté de pensée s'est développée
à partir d'une certaine façon d'interroger le passé. Et ici les membres du groupe
1. L. Kolakowski, Argumenty, n° 12 (405), 20 mars 1966.
388 « ROUSSEAU » DE BACZKO R. С FERNANDES LE
ont participé aux débats de méthodologie qui divisent la pensée sociale contem
poraine en Occident. Situé dans un pays traditionnellement décrit comme étant le
carrefour de Test et de l'ouest de l'Europe, ce groupe était à même d'intégrer de
façon originale les problèmes posés à l'humanité dans ces deux territoires.
Ces philosophes et historiens n'ont pas donné, jusqu'ici, de présentation génér
ale de la vision du monde sous-jacente à leur histoire de la philosophie et des idées.
C'est dans leurs travaux historiques mêmes qu'il faut rechercher cette vision du
monde. Par suite, cette étude ne prétend pas discuter leur pensée envisagée dans
son ensemble. L'auteur a préféré se concentrer sur l'aspect méthodologique de
cette école de pensée et choisir un livre d'une des personnalités dominantes du mouv
ement. Il a tenté d'en dégager et d'en présenter les éléments les plus caractéris
tiques, sans essayer de définir sa place dans l'ensemble du mouvement.
La façon dont Baczko intègre, dans son livre Rousseau : Solitude et Commw
nauté \ la réflexion philosophique à la recherche historique ne manquera pas d'atti
rer l'attention du lecteur. A vrai dire, seules une douzaine de pages de cet ouvrage
de poids se rapportent explicitement à la pensée philosophique de l'auteur. Son
livre n'en révèle pas moins des conceptions méthodologiques et philosophiques
implicitement rigoureuses. Ceci n'est pas involontaire. A ses yeux, rattacher la
réflexion philosophique à la recherche historique ne signifie pas user de « l'his
toire » » comme d'un prétexte à l'exercice de préoccupations philosophiques. Être
historien n'est pas transmettre, par l'exemple, des vérités universelles auxquelles
on pourrait atteindre et que l'on pourrait exposer dans un discours d'ordre diffé
rent. En choisissant l'histoire pour objet, l'auteur ne cherche pas à dissimuler des
vues qu'on pourrait exprimer d'une façon plus directe. Au contraire, le fait même
d'intégrer la réflexion philosophique dans la réflexion historique est une dimension
fondamentale de la signification philosophique de l'œuvre.
L'auteur se refuse à voir, dans l'histoire, le développement de quelque principe
que ce soit qui transcenderait l'histoire elle-même. Son ouvrage débute sur l'hypo-
1. Bronislaw Baczko, Rousseau. Samotnosc i Wspolnota, Varsovie, PWN, 1964, 745 p. Trad,
allemande : Rousseau. Einsamkeit und Gesellschaft, Europa-Verlag, Wien, 1970.
Autres ouvrages de Baczko : Czlowiek i Swiatoglady (l'Homme et les visions du monde), Vars
ovie, KIW, 1965; « Rozwiazanie Zagadki Metafizyki, czyli Dom Deschamps » (Dom Deschamps
ou le mot de l'énigme métaphysique), dans Dom Deschamps : Prawdzinwy System, Varsovie, KIW,
1967. Trad, française dans Cahiers Vilfredo Pareto, vol. 15, 1968; Weltanschauung, Metaphesik,
Entfremdung, Suhzkamp Verl., Frankfurt/Main, 1969.
« La Au prodigieuse sujet de son impuissance livre : Rousseau. de Jean- Jacques Samotnosc », dans i Wspolnota, Argumenty, on n° peut 20 (326), consulter 16 mai L. 1965; Kolakowski, Z. Bau-
man, « Rousseau notre contemporain », Argumenty, n° 20 (326), 16 mai 1965; Jean Fabre, dans
Annales J.-J. Rousseau, t. XXXVII, Genève, 1966.
Les critiques de Zofia Szmydtowa et Maria Janion dans Pamietnik Literacki, rocznik LVHJ,
zeszyt 1, 1967; K. Pomian, « Baczko : Recherche historique et Philosophie », dans Kultura i Spo-
leczenstwo, Tom. X, nr. 1, 1966.
Mon interprétation de l'ouvrage de Baczko doit beaucoup à l'étude de Pomian, mais les textes
suivants, qui ne s'y rapportent pas expressément, me furent également très précieux : Maria Janion,
« La vision du Monde du Romantisme Polonais », dans Proces Historyczny w Literaturze i Sztuce,
Varsovie, PIW, 1967; B. Baczko, « La responsabilité morale de l'historien », Diogène, n° 67, jui
llet-octobre 1969; K. Pomian, Version polonaise de l'introduction aux Sciences Humaines et Phi
losophie, de Lucien Goldmann, Varsovie, KiW, 1961 ; L. Kolakowski, « Pascal et 1 'epistemologie
historique de Goldmann », dans Studia filozoficzne, Varsovie, n° 3, 1957.
2. Le mot « histoire » entre guillemets signifie ici l'histoire en tant que produit du travail de
l'historien, tandis que, sans guillemets, il se rapporte à l'objet de son analyse.
389 HISTOIRE ET UTOPIE
thèse qu'il n'existe pas de « logique » ou « sens » de l'histoire donnés et, par suite,
objectifs. L'homme fait l'histoire et lui donne un sens. Dans le processus cont
inûment renouvelé de la construction et de la destruction des possibilités de vie,
l'homme ne peut se reposer sur quelques « lois objectives » ou fondements qui garant
iraient ses réalisations. L'histoire est ainsi une réalité ouverte qu'on ne pourra
jamais saisir définitivement et gouverner par quelque effort rationnel. L'homme
ne cessera jamais d'être surpris par l'histoire, c'est-à-dire par l'homme lui-même,
et voilà pourquoi la compréhension historique ne peut être simplement un dérivé
de la compréhension philosophique. Elle vise à saisir le passé dans son unicité, elle
recherche le « concret historique », ce qui ne saurait pour autant signifier que « l'his
toire » ne se ramène qu'à l'étude des faits singuliers. Le concept de « fait brut » est
un concept vide dans le domaine de « l'histoire » où tout ce qui est existe relativ
ement à l'homme, et où la notion de « fait en fonction de l'homme » implique celle
de « pourvu d'un sens ». C'est donc le « concret historique », c'est-à-dire le « concret
significatif » qui est en jeu : Rousseau, un individu, un penseur important, un
moment de l'histoire.
Rousseau ne sera pas envisagé comme un « moment » de la réalisation d'un but
donné de l'histoire où ce qu'il signifie pour nous résulterait de sa position relative
par rapport à ce but, ce qui reviendrait à considérer l'histoire comme une pièce
de théâtre dont le canevas serait déjà écrit. Il ne sera envisagé ni le « pro
duit » de son passé ni comme « l'effet » de facteurs génétiques; il serait alors tota
lement prédéterminé. On ne l'envisagera pas davantage comme le « précurseur »
d'idées et de réalisations qu'il appartiendrait au futur de voir s'éclaircir ou s'accomp
lir; dans ce cas, ce qu'il signifie pour nous serait déjà prononcé et l'écrivain, en
tant que réalité humaine, ne pourrait plus nous surprendre.
Rousseau est étudié pour être compris, concept qui est ici lourd de sens. Tout
d'abord, on verra non seulement en lui le tenant d'une manière spécifique d'envi
sager les questions universelles, mais aussi l'homme qui, appréhendant le monde
en conséquence, prend part aux conflits sociaux d'une certaine façon et les vit
comme des défis existentiels. Saisir le « concret historique » signifie percevoir la
corrélation entre ces différents plans, c'est-à-dire reconstruire au moyen d'opérat
ions analytiques un moment vécu par son auteur comme un tout indivisible.
L'œuvre de Rousseau sera donc étudiée en tant que « totalité significative ». La
comprendre sera l'ordonner de telle sorte que ses divers éléments prennent un
sens. Qu'il s'agisse de l'utopie de la communauté parfaite, du sens attribué à la
solitude, de l'ambiguïté de l'idée de Dieu dans la conception qu'a Rousseau du
Christ, de l'idéalisation de Genève, du rôle de la fête dans la vie communautaire,
de l'atmosphère littéraire créée par un certain style ou de quelque autre élément
de sa vie ou de son œuvre, celui-ci ne devra pas être considéré comme une unité se
suffisant à elle-même dont la signification viendrait avant les relations qu'elle a
avec les autres. Ces éléments ne prennent un sens qu'en s 'agençant dans un système
qui les précède dans l'ordre logique et détermine l'ensemble des relations néces
saires qu'ils entretiennent les uns avec les autres pour avoir tel sens plutôt que tel
autre. C'est ce système, selon lequel l'œuvre de Rousseau sera ordonnée, que Baczko
appelle vision du monde. Rechercher le concret historique revient donc, fondament
alement, à reconstruire la vision du monde sous-jacente à la façon dont Rousseau
appréhende les choses et son expérience.
Dans cette voie, l'historien doit s'attaquer à un matériel extrêmement hétéro
gène : le discours intellectuel ainsi que les procédés littéraires et le style, là où ces
derniers sont bien des éléments significatifs et autonomes et non des produits secon-
390 « ROUSSEAU » DE BACZKO R. C. FERNANDES LE
daires; travaux se rapportant à différentes sphères, de la politique à la religion;
réflexion sur les divers niveaux de la réalité, de la métaphysique à l'examen des
conflits psychologiques et de l'expérience propre de l'auteur intéressé. Cette hété
rogénéité est tout particulièrement frappante chez Rousseau dont l'œuvre reste
étroitement liée aux événements de sa vie, des considérations d'ordre universel
étant appelées à justifier telle décision particulière et visant à exprimer de profonds
conflits personnels.
Toute recherche de la vision du monde va donc à rencontre de l'excès de spé
cialisation des sciences humaines. Elle fait intervenir diverses disciplines et s'inté
resse à des phénomènes relevant spécifiquement de leur domaine. Toutefois, elle
ne prétend ni fonder une sorte de « science humaine totale », ni résumer les diffé
rentes connaissances et analyses requises par chacune d'entre elles. Elle désire
apporter une réponse à la question : est-il possible de comprendre les productions
d'un homme dans la mesure où celui-ci les a conçues comme des expressions comp
lémentaires et cohérentes de lui-même ? Enfin elle vise à « traduire » les « langages »
spécialisés en une langue commune permettant de formuler la structure qui donne
les règles de ses articulations internes et externes.
La vision du monde est une structure prospective
Toutefois, la vision du monde n'est pas donnée avec les sources. Ce que reçoit
l'historien, c'est une multitude d'exposés et de données positives dont l'organisa
tion interne n'est pas immédiatement perceptible. De plus, il se heurte, avec les
sources, à une saisissante diversité d'interprétations. Le « Rousseau » des Philo
sophes n'est pas le « Rousseau » des Jacobins, ni celui des penseurs de la contre-
révolution, ni celui des Romantiques, pas plus qu'il n'est le de tous ceux
qui se sont penchés sur lui. Aux différentes conceptions de Rousseau correspond
une organisation des sources fondée sur différents principes. Ces conceptions
recouvrent un choix et une compréhension contradictoires tant de la signification
totale de son œuvre que de ses éléments particuliers. Et l'historien n'échappe pas
à la règle : lui aussi est condamné à proposer sa propre conception de l'unité des
sources. Sa position est bien assurément relative, mais sur un point au moins, il
a un avantage sur l'auteur considéré : l'historien possède un jeu de compréhensions
antagonistes rendues possibles par l'œuvre de l'auteur. Il a la « seconde vie » de
cette œuvre à sa disposition, il appréhende Rousseau dans la perspective des diffé
rents rousseauismes, et c'est bien cette approche rétrospective que Baczko consi
dère comme la meilleure pour reconstruire la vision du monde de l'auteur.
Ces diverses lectures tendent à centrer leurs interprétations antagonistes sur
certains aspects de la doctrine, elles en font valoir différents courants de pensée.
En désaccord sur la signification de certains concepts, elles divergent quant à la
distinction du fondamental et de l'accessoire. Elles mettent l'accent sur différentes
conséquences de la vulgarisation de la doctrine et offrent des portraits dissem
blables de l'auteur. Par leur conflit, elles mettent en lumière des oppositions, des
ambiguïtés, des inconséquences et des hypothèses implicites de la doctrine, pouvant
ainsi servir à en clarifier la structure. Qu'il puisse exister des possibilités variées
d'interprétation et de développement ne résulte pas toutefois de la simple incohérence
de l'auteur. Des ambiguïtés sont considérées comme éléments significatifs essentiels
de sa vision du monde. Le but de l'historien n'est pas simplement de les exposer,
mais surtout de les comprendre, c'est-à-dire de définir le rôle qu'ils jouent en tant
que tels dans cette vision du monde, de les « situer » dans la structure de la doctrine.
391 HISTOIRE ET UTOPIE
Dans sa « seconde vie », la doctrine est donc éclairée sous différents jours. Comme
l'écrit Baczko : « On peut dire que toute l'œuvre de Kant, son éthique en particul
ier, est d'inspiration rousseauiste. Rousseau n'est pourtant pas un « pré-kantien »
et l'auteur des Critiques ne s'est pas contenté de développer des pensées renfermées
dans V Emile. Comme on l'a dit avec justesse, il fallait Kant pour que l'on pût repenser
les idées de Rousseau. » De la même façon, « il fallait Hegel pour que l'on pût
repenser le rythme triadique que Rousseau perçut, tant dans l'histoire de l'humanité
que dans l'histoire de chaque individu (...). Il fallait Marx pour que l'on pût repenser
la conscience et le sentiment que [Rousseau] eut de l'aliénation, et sa compréhens
ion de la liberté comme un effort vers l'accomplissement de l'intégrité personnelle,
comme un effort pour surmonter la discorde entre « l'homme » et le « citoyen »,
entre l'homme et une histoire qui lui appartient en propre et dans le même temps
lui est étrangère. 11 fallait les romantiques pour que l'on pût repenser la conscience
que [Rousseau] eut des caractères spécifiques et distincts tant de l'état individuel
que de l'état collectif, pour repenser le conflit opposant cette singularité, qui appar
aît dans les expressions spontanées, à l'universalité de la réflexion intellectuelle,
pour repenser tous les conflits et les antinomies de la notion « belle âme ». Il fallait
les Jacobins, Robespierre et Saint-Just pour que l'on pût repenser les formules
abstraites du Contrat Social, pour que, au cours de l'action révolutionnaire, son
contenu social pût être mis en lumière et que la tentative de transformer la Religion
civile en une réalité institutionnelle pût être effectuée. Nous n'avons énuméré ici
que les inspirations immédiates, celles que l'on peut aisément vérifier. Quelle lon
gueur aurait cette liste si nous devions y inclure les inspirations indirectes ! » 4
La vision du monde, en tant qu'objet, n'est donc ni close ni finie. Elle n'est
pas donnée, elle n'est pas accessible, elle ne peut être saisie une fois pour toutes;
c'est une structure ouverte coélaborée par chaque nouvelle génération qui prend
la peine d'y réfléchir à nouveau.
Cette perpétuation dans le temps est un élément fondamental du caractère his
torique de tout ouvrage. Être historique ne signifie pas seulement avoir son origine
dans l'histoire, mais aussi y durer de façon particulière.
La « seconde vie » d'une œuvre, son futur, peut concrétiser les possibilités contra
dictoires renfermées de façon obscure et paradoxale dans le présent. Elle met chaque
jour en lumière de nouveaux aspects de la pensée de Rousseau qui ne manquer
aient pas de « surprendre » l'auteur lui-même. Et, en ce sens, le futur non seul
ement éclaire, mais de plus « enrichit » son passé.
On peut dire qu'une vision du monde est ouverte ou « non achevée » dans la
mesure où Baczko pense qu'il en va de même pour l'histoire. Chaque « présent »
de l'histoire est envisagé comme un système d'oppositions et de tensions dans lequel
l'homme, qui énonce les conflits de son temps, affronte les grandes antinomies
de l'humanité. Tout réel effort pour appréhender les vérités universelles au sein
de tensions particulières, qui les assume en fonction d'une vision du monde,
représente une tentative de surmonter ces antinomies; de trouver un sens univoque
à une situation « multivoque ». Ainsi, on peut dire que la « seconde vie » d'une
œuvre constitue un processus d'éclaircissement de ses réalisations, de ses ambig
uïtés, de ses significations latentes. Bien qu'il puisse s'estomper, ce processus ne
peut prendre fin car ceci ne serait possible que d'un point de vue univoque et non-
historique.
Baczko, pour nous soumettre ses propres vues, doit répondre à une double
1. B. Baczko, Rousseau, pp. 723, 724.
392 « ROUSSEAU » DE BACZKO R. С FERNANDES LE
question. Tout d'abord, comment se peut-il que Rousseau soit interprété de façons
si différentes ? La réponse soulignera ici les ambiguïtés, les définitions en clair-
obscur, les hypothèses latentes, les silences significatifs, la pluralité des niveaux,
des préoccupations et des valeurs de la doctrine. Et à la seconde question : com
ment Rousseau put-il considérer un complexe si diversifié comme un tout univoque ?
la réponse sera de rechercher une cohérence qui se situe au-delà de la logique expli
cite du discours. L'unité de la vision du monde est problématique plutôt que logique.
Elle est définie par rapport à la « perspective » dans laquelle toutes les questions
envisagées par Rousseau sont formulées et trouvent une réponse. « Perspective »
définie relativement au problème d'ordre plus général qu'il faut résoudre pour
trouver la solution de tous les autres. Et « problèmes » définis comme les opposit
ions et les tensions entre les idées et les valeurs.
L'unité de la vision du monde est ainsi décrite comme un système d'opposit
ions s 'articulant autour d'une opposition plus essentielle et générale, dont le carac
tère antinomique est, en fin de compte, responsable des ambiguïtés de toute tentat
ive particulière de la surmonter1.
On nous montre que les grands thèmes de la vision du monde qu'a Rousseau
se correspondent de façon particulière; ensemble, ils forment le cadre d'une tenta
tive de surmonter une opposition fondamentale dans les domaines les plus différents
de la vie. Qu'il s'agisse : de la communion sentimentale avec la nature où l'homme
doit s'identifier à un ordre parfait et, dans le même temps, retrouver son identité
la plus complète; de l'utopie politique où la société forme un tout indivisible qui,
guidé par la « volonté générale », agit toujours selon l'intérêt commun et doit pourt
ant traduire la participation libre et totale de chaque citoyen; ou bien encore de la
critique de la société « artificielle » et utilitariste du xvme siècle contre laquelle
il invite à rechercher une vie authentique dans la solitude de l'âme; ou enfin qu'il
s'agisse de quelque autre thème de Rousseau, nous le voyons aux prises avec les
valeurs complémentaires et cependant contradictoires de l'autonomie individuelle
totale d'une part et de la communauté indivisible et totale de l'autre.
Le titre de l'ouvrage de Baczko résume sa thèse essentielle : Rousseau : Solitude
et Communauté; problème universel qui est à la base de l'effort intellectuel d'un
homme pour comprendre et transformer le monde et donner un sens à sa propre
vie; antinomie qui explique le caractère « inachevé » de cette entreprise et que cet
homme vit comme un problème existentiel permanent.
L'ensemble des relations entre les oppositions particulières et les oppositions
plus universelles sera appelé vision du monde. Idéale serait une analyse historique
qui pourrait présenter la doctrine comme une totalité significative et, dans le même
temps, comme un ensemble de tensions expliquant ses diverses possibilités de déve
loppement futur et même la nécessité de sa propre désintégration. Rousseau, tel
qu'il est présenté par Baczko, personnifie une tentative inachevée mais cohérente
(et faisant partie d'une réalité historique, d'une histoire qui est en train de se faire)
d'affronter certains problèmes universels, tentative que l'on peut comprendre et
analyser de maintes façons contradictoires. Œuvre d'un seul esprit, son Rousseau
permet bien des acceptions antagonistes. Il représente une tentative en deux moments
(dont l'un est toujours en cours) et qui, par conséquent, ne peut être définie une
fois pour toutes.
1. La tentative plus poussée de définir formellement la « vision du monde » a été effectuée, à
notre connaissance, par K. Pomian dans sa contribution à la discussion sur l'étude de Maria Janion
dans Proces Historyczny w Literaturze i Sztuce, cité plus haut. HISTOIRE ET UTOPIE
Baczko cherche ainsi à concilier les analyses synchronique et diachronique,
les approches structurale et historique (celle-ci conçue comme moyen de rester
dans l'histoire). Voilà pourquoi il appelle la vision du monde une structure pros
pective, bdi démarche traditionnelle est intervertie : au lieu de chercher l'explica
tion du présent dans le passé, il cherche à appréhender le passé à travers son futur.
La vision du monde et les facteurs extérieurs
L'historien ne peut cependant ignorer les relations entre la vision du monde et
les autres facteurs qui lui sont extérieurs. Cette vision du monde partage et crée
des situations historiques en coopération avec d'autres aspects de la réalité qui
interviennent effectivement dans son histoire, mais nous abordons là une question
délicate. La structure de la vision du monde définit ses éléments par elle-même,
c'est-à-dire que tout ce qui se produit, dès le commencement, dans son histoire ne
peut être compris qu'en fonction de sa structure interne. Mais on ne saurait réduire
l'histoire de la vision du monde à sa structure. L'historien intéressé par le dévelop
pement effectif, et non hypothétique, de la doctrine ne peut laisser de côté ni sa
genèse ni d'autres événements de diverses sortes. Quoi qu'il en soit, l'analyse géné
tique semble devoir s'opposer à l'analyse structurale : au lieu d'appréhender la
doctrine à partir de ses relations internes, elle en cherche une explication dans les
facteurs externes et, de plus, interdit toute autonomie à la vision du monde en la
réduisant au statut de produit de déterminants extérieurs.
Baczko ne prétend pas avoir résolu le conflit opposant les approches structu
rale et génétique. De fait, il y voit l'une des antinomies principales du travail de
l'historien, mais admettre leur caractère contradictoire ne l'amène pas à écarter
l'une quelconque d'entre elles. Ces deux méthodes sont requises et doivent être
poursuivies, même si elles donnent lieu à des représentations inconciliables du
même objet. Baczko reconnaît donc se heurter ici à une difficulté foncière; il définit
son travail comme la tentative d'en minimiser les conséquences limitatives.
Rendre compte de la pensée d'un auteur par le jeu des « influences » qu'ont pu
exercer sur lui certains de ses prédécesseurs est un procédé génétique très couram
ment utilisé. Baczko n'en pense pas moins que ce genre d'investigation est, au
mieux, de valeur secondaire pour toute recherche de la vision du monde. D'abord,
un tel examen met souvent en comparaison, hors du contexte, des idées particulières
d'auteurs différents, comme si on pouvait les comprendre isolément; par là même,
il perd de vue le sens que renferment les termes de comparaison en tant qu'éléments
de systèmes complexes. D'autre part, on gagne peu à dépister les influences
qu'a pu subir son objet car on ne peut les définir qu'après avoir préalablement
caractérisé la vision du monde à laquelle elles s'appliquent. En outre, Baczko exa
mine de façon différente les avantages que la recherche de ces « influences » est
supposée présenter. Il déterminera des ensembles d'idées antérieures à l'auteur
considéré, ensembles pris eux-mêmes comme des visions du monde par rapport
auxquelles il est permis de penser que l'auteur a été « inspiré », soit qu'il les ait
partagées, soit en réaction contre elles. Les « inspirations » nous ramènent à notre
auteur puisque leur signification est indiquée par la façon dont il les a puisées,
façon qui, une fois encore, doit être considérée comme un élément de sa vision du
monde. Baczko fait un usage considérable de ces trois méthodes en rattachant
la pensée de Rousseau aux modes de pensée du Siècle des Lumières envisagé dans
son ensemble ou de certains de ses philosophes. Appartenant à ce Siècle, Rousseau
hérita d'un langage conceptuel en même temps que d'un système donné d'opposi-
394 « ROUSSEAU » DE BACZKO R. С FERNANDES LE
tions et que d'un jeu de constructions possibles. En s'y opposant, Rousseau mit
en lumière certaines de ses suppositions et de ses ambiguïtés latentes et, ce faisant,
contribua à la désintégration du système même (la conception de l'ordre naturel
et social élaborée pendant ce siècle) auquel il appartenait.
La mise en relation dont il s'agit ici n'est pas celle qui s'établit entre vision du
monde et facteurs rassemblés empiriquement. Toute explication prétendant qu'une
structure conceptuelle dépend de déterminants qu'on pourrait dégager d'une simple
description empirique ne tient pas compte du fait qu'on ne peut établir quelque
« facteur » que ce soit qu'à partir d'une organisation conceptuelle de l'information.
Soutenir le contraire revient, comme dit Pomian, à essayer de fixer une vraie corde
à un crochet peint au mur. « Toute structure conceptuelle ne peut procéder que
d'une structure d'ordre analogue; il ne peut y avoir de relations entre une structure
conceptuelle et un simple ensemble d'assertions »1. C'est donc les relations entre
structure au singulier et structures au pluriel qui sont en jeu.
Seront également exclues toutes vues selon lesquelles il existerait une relation
causale entre la doctrine et les structures extérieures. On ne peut considérer la
vision du monde comme un effet de facteurs externes, car elle fait ressortir quelque
chose de nouveau qui n'était pas donné dans ses antécédents. Présenter la doctrine
comme le produit nécessaire de ses antécédents nous ramène à voir, dans l'histoire,
le déroulement d'une suite cause-effet dont la fin serait donnée en puissance dès son
commencement. Gela implique que le futur peut être défini d'avance comme le
résultat de la définition du présent. La rationalité historique que suppose une telle
conception peut s'appliquer à la compréhension du mouvement des choses ou à
un Dieu fondé sur la raison, mais pas à la vie de l'homme. Nulle place n'y est faite
aux vraies « surprises » de l'histoire humaine, toute contingence en est exclue, elle
ne concède ni choix ni responsabilité à l'homme. De plus, Baczko se refuse à pos
tuler a priori une correspondance univoque entre la vision du monde et les autres
types de structures comme les classes sociales par exemple. Il soutient fermement
que, quelles que puissent être les relations établies par l'historien entre ces deux
niveaux de la réalité, il lui est impossible de déduire l'un de l'autre : le seul moyen
dont il dispose pour reconstruire la vision du monde est l'étude de l'existence his
torique de la doctrine. Le rejet de toute réduction quelle qu'elle soit est l'un des
principes fondamentaux de la conception qu'a Baczko de l'histoire.
Les visions du monde n'en conservent pas moins un rapport étroit avec les
autres aspects de la réalité sociale. Elles présentent une dimension fonctionnelle
et une dimension d'expression qui font partie intégrante de leur « concret histo
rique ». D'une certaine façon, elles « expriment » des conflits d'un caractère social
plus large lorsqu'elles les articulent sous forme discursive. Cependant, parler « d'ex
pressions » implique toujours une réduction. Les « expressions » ne font que manif
ester quelque chose qui existe avant et en dehors d'elles. Il en va tout autrement
pour les visions du monde qui, non contentes de le rendre manifeste, transforment
tel ordre de réalité en tel autre selon leurs règles internes et c'est peut-être pour
cette raison que Baczko n'emploie jamais ce mot dans son livre. Il préfère parler
des contenus psychologiques et sociologiques de la pensée de Rousseau.
On peut en effectuer la recherche en établissant des correspondances et des cor
rélations, d'une part, entre les oppositions conceptuelles de l'auteur et les conflits
sociaux de son temps et, d'autre part, entre les conflits de l'homme en général tels
que Rousseau les envisage et ses propres conflits psychologiques. Deux exemples
1. K. Pomian, Préface à Nauki Humanistyczne a Filozofia, Varsovie, KiW, 1961, p. 19.
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