Vivre en couple chacun chez soi - article ; n°5 ; vol.52, pg 1059-1081

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Population - Année 1997 - Volume 52 - Numéro 5 - Pages 1059-1081
Villeneuve-Gokalp (Catherine). - Vivre en couple chacun chez soi Au milieu des années 1960, près de neuf fois sur dix la vie en couple ne précédait pas le mariage ; trente ans plus tard, la situation s'est totalement inversée, et pour certains couples une cohabitation permanente et un domicile commun ne sont plus nécessaires. En effet, les enquêtes de Fined, Situations Familiales (1986) et Situations familiales et emploi (1994), ont mis en évidence une dissociation entre la vie en couple et la cohabitation. Un même individu peut affirmer, au cours d'un même entretien, qu'il «vit en couple» et qu'il «n'habite pas avec son conjoint en permanence..., que chacun a toujours conservé sa résidence personnelle ». Vivre en couple sans perdre son indépendance résidentielle est une situation relativement fréquente en début d'union, mais peu durable, et plus souvent imposée par des contraintes extérieures que choisie par les conjoints. En huit ans, cette forme d'union n'a pas progressé. Dans cet article, on s'est demandé si la conjugalité non cohabitante était une forme de vie conjugale comparable à la cohabitation sans mariage au moment où celle-ci commençait à se diffuser, ou si elle était seulement une forme « sérieuse » des relations amoureuses. On a tenté de dégager les caractéristiques, les choix et les contraintes des personnes qui optent pour ce mode de vie.
Villeneuve-Gokalp (Catherine). - Living as a couple but living apart In the mid-1960s, almost nine out of ten marriages were not preceded by a period of cohabitation; thirty years later the situation has been completely reversed, and some couples even forgo permanent cohabitation and a shared residence. The Ined surveys on Family Situations (1986) and the Fertility and Family Survey - FFS, (1994) have identified a disassociation between living as a couple and actually living together. Thus individuals may state in the same interview that they 'live in a couple' and that they 'do not live with their partner permanently ..., that each has kept their own residence'. Living in a couple without abandoning one's residential independence is a relatively common situation at the beginning of a union, but is one which does not usually last and is more often the result of external constraints than of a choice by the partners. This form of union has not increased in the last eight years. This article asks whether non cohabiting partnership was a way of forming a couple comparable to unmarried cohabitation at the time the latter first began to spread, or whether it was just a 'serious' form of a loving relationship. An attempt is made to isolate the characteristics, choices and constraints of those who opt for this way of life.
Villeneuve-Gokalp (Catherine). - Vivir en pareja, pero cada uno en su casa A mediados de la década de los sesenta, en casi nueve de cada diez casos la vida en pareja no precedia al matrimonio; treinta aňos más tarde las proporciones se han invertido y, para ciertas parejas, una cohabitación permanente y un domicilio común no son necesa- rios. Las encuestas del Ined Situaciones Familiares (1986) y Situaciones Familiares y Em- pleo (1994) han puesto en evidencia una disociación entre la vida en pareja y la cohabitación. Un mismo individuo puede afirmar durante una entrevista que « vive en pareja » y a la vez que «no convive permanentemente con su pareja..., que cada uno ha conser- vado su residencia personal ». Vivir en pareja conservando residencias independientes es una situación relativa- mente frecuente al inicio de una relación; no obstante, es una solución temporal, y más me- nudo impuesta por circunstancias externas que escogida por la pareja. Durante los ocho aňos que separan las encuestas, esta forma de union no fue en aumento. En este articulo nos preguntamos si la conyugalidad sin cohabitación observada ac- tualmente es un fenómeno comparable a la cohabitación en el momento en que esta se em- pezaba a extender, о si es únicamente una forma « séria » de relación amorosa. Para responder, hemos estudiado las caracteristicas, opciones y restricciones de las personas que optan por este modo de vida.
23 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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Catherine Villeneuve-Gokalp
Vivre en couple chacun chez soi
In: Population, 52e année, n°5, 1997 pp. 1059-1081.
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Villeneuve-Gokalp Catherine. Vivre en couple chacun chez soi. In: Population, 52e année, n°5, 1997 pp. 1059-1081.
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Villeneuve-Gokalp (Catherine). - Vivre en couple chacun chez soi Au milieu des années 1960, près de
neuf fois sur dix la vie en couple ne précédait pas le mariage ; trente ans plus tard, la situation s'est
totalement inversée, et pour certains couples une cohabitation permanente et un domicile commun ne
sont plus nécessaires. En effet, les enquêtes de Fined, Situations Familiales (1986) et Situations
familiales et emploi (1994), ont mis en évidence une dissociation entre la vie en couple et la
cohabitation. Un même individu peut affirmer, au cours d'un même entretien, qu'il «vit en couple» et qu'il
«n'habite pas avec son conjoint en permanence..., que chacun a toujours conservé sa résidence
personnelle ». Vivre en couple sans perdre son indépendance résidentielle est une situation
relativement fréquente en début d'union, mais peu durable, et plus souvent imposée par des contraintes
extérieures que choisie par les conjoints. En huit ans, cette forme d'union n'a pas progressé. Dans cet
article, on s'est demandé si la conjugalité non cohabitante était une forme de vie conjugale comparable
à la cohabitation sans mariage au moment où celle-ci commençait à se diffuser, ou si elle était
seulement une forme « sérieuse » des relations amoureuses. On a tenté de dégager les
caractéristiques, les choix et les contraintes des personnes qui optent pour ce mode de vie.
Abstract
Villeneuve-Gokalp (Catherine). - Living as a couple but living apart In the mid-1960s, almost nine out of
ten marriages were not preceded by a period of cohabitation; thirty years later the situation has been
completely reversed, and some couples even forgo permanent cohabitation and a shared residence.
The Ined surveys on Family Situations (1986) and the Fertility and Family Survey - FFS, (1994) have
identified a disassociation between living as a couple and actually living together. Thus individuals may
state in the same interview that they 'live in a couple' and that they 'do not live with their partner
permanently ..., that each has kept their own residence'. Living in a couple without abandoning one's
residential independence is a relatively common situation at the beginning of a union, but is one which
does not usually last and is more often the result of external constraints than of a choice by the
partners. This form of union has not increased in the last eight years. This article asks whether non
cohabiting partnership was a way of forming a couple comparable to unmarried cohabitation at the time
the latter first began to spread, or whether it was just a 'serious' form of a loving relationship. An attempt
is made to isolate the characteristics, choices and constraints of those who opt for this way of life.
Resumen
Villeneuve-Gokalp (Catherine). - Vivir en pareja, pero cada uno en su casa A mediados de la década de
los sesenta, en casi nueve de cada diez casos la vida en pareja no precedia al matrimonio; treinta aňos
más tarde las proporciones se han invertido y, para ciertas parejas, una cohabitación permanente y un
domicilio común no son necesa- rios. Las encuestas del Ined Situaciones Familiares (1986) y
Situaciones Familiares y Em- pleo (1994) han puesto en evidencia una disociación entre la vida en
pareja y la cohabitación. Un mismo individuo puede afirmar durante una entrevista que « vive en pareja
» y a la vez que «no convive permanentemente con su pareja..., que cada uno ha conser- vado su
residencia personal ». Vivir en pareja conservando residencias independientes es una situación
relativa- mente frecuente al inicio de una relación; no obstante, es una solución temporal, y más me-
nudo impuesta por circunstancias externas que escogida por la pareja. Durante los ocho aňos que
separan las encuestas, esta forma de union no fue en aumento. En este articulo nos preguntamos si la
conyugalidad sin cohabitación observada ac- tualmente es un fenómeno comparable a la cohabitación
en el momento en que esta se em- pezaba a extender, о si es únicamente una forma « séria » de
relación amorosa. Para responder, hemos estudiado las caracteristicas, opciones y restricciones de las
personas que optan por este modo de vida.ví'
ÍC
VIVRE EN COUPLE
CHACUN CHEZ SOI
du être mari dans mariage ratifiée lesquelles et La femme»; famille avait par les n le bien laissé 'en partenaires maire, finit souvent, la voire pas place cohabitent de d'ailleurs, par aux se le unions transformer. curé. et l'union « consensuelles, Mais vivent finit Le un comme recul noupar
veau type de couple semble être apparu : une union sans
cohabitation permanente, dans laquelle les deux partenair
es gardent deux domiciles distincts, quitte à en partager
un préférentiellement. Les contraintes d'emploi pourraient
y être pour quelque chose : plus encore qu'hier, il est dif
ficile aujourd'hui de trouver deux emplois suffisamment
proches pour s'accommoder d'un seul domicile. Mais au-
delà des contraintes, n'y aurait-il pas une volonté délibérée
de la part des jeunes hommes et femmes de ne pas s'enga
ger trop vite dans une union trop formelle, dont la rupture
éventuelle serait forcément plus difficile ? C'est la question
à laquelle Catherine Villeneuve-Gokalp* tente de répon
dre ici, en s' appuyant sur deux enquêtes de l'Ined.
Au milieu des années 1960, près de neuf fois sur dix la vie en couple
ne précédait pas le mariage; trente ans plus tard, la situation s'est total
ement inversée, et pour certains couples une cohabitation permanente et un
domicile commun ne sont plus nécessaires. Plusieurs enquêtes mettent en
évidence une dissociation entre la vie en couple et la cohabitation. En effet,
un même individu peut affirmer, au cours d'un même entretien, qu'il «vit
en couple» et qu'il «n'habite pas avec son conjoint en permanence... que
chacun a toujours conservé sa résidence personnelle» (enquêtes sur les s
ituations familiales de 1986 et 1994, voir encadré 1 : Les sources). Deux
personnes qui ne résident pas ensemble en permanence peuvent donc consi
dérer qu'elles forment un couple parce qu'elles ont pris des engagements r
éciproques, par mariage ou accord consensuel, et ont intégré ces
dans leur manière de vivre. Deux autres, qui se voient tous les jours, estiment
qu'elles vivent en couple même si chacune dispose d'un logement propre. On
pourra alors parler de semi-cohabitation. Vincent Caradec, qui a étudié les
formes de la vie conjugale des couples constitués après 50 ans, distingue deux
modes de relations chez les avec deux domiciles : une cohabitation
intermittente, lorsque les deux conjoints ne vivent pas constamment ensemble,
* Institut national d'études démographiques, Paris.
Population, 5, 1997, 1059-1082 1060 С. VILLENEUVE-GOKALP
et une cohabitation alternée, lorsque les deux conjoints vivent continûment
ensemble, mais tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre. Les choix des hommes
et des femmes, qui se sont - dans cette étude - rencontrés tard, relèvent en
partie de contraintes spécifiques à ces âges : « présence de grands enfants et
de petits -enfants avec qui l'on souhaite poursuivre de bonnes relations ; pos
session d'un patrimoine, et en particulier d'une maison à laquelle certains
sont particulièrement attachés; existence d'un passé conjugal qu'il ne s'agit
pas d'oublier ou de renier» (V. Caradec, 1996). Mais ces contraintes ne s'im
posent pas encore à ceux qui se mettent en couple pour la première fois. Les
choix et les contraintes qui poussent les plus jeunes à opter pour ce mode
de vie restent à découvrir.
Les conjoints qui n'habitent pas ensemble sont-ils en train d'inventer
un nouveau mode de relations conjugales, fondé ni sur le mariage ni sur
la cohabitation? Les séparations résidentielles"1 sont-elles imposées par des
circonstances extérieures, ou bien les conjoints refusent-ils d'abandonner
leur domicile personnel par prudence, pour échapper à la routine ou plus
simplement pour préserver leur indépendance? Une enquête sur les situa
tions familiales, réalisée par l'Ined en 1986 auprès des personnes de moins
de 45 ans, avait permis une première approche des unions non cohabitant
es : elle indiquait que 2 % des couples mariés et 7 % des couples non
mariés avaient « toujours conservé deux domiciles » et que, dans la grande
majorité des cas, l'éloignement des conjoints était dû à des contraintes
extérieures et n'était pas souhaité (Leridon, Villeneuve-Gokalp, 1988). Les
séparations résidentielles étant plus fréquentes chez les couples non mariés,
on aurait pu s'attendre à les voir progresser parallèlement à la cohabitation :
mais, comme le plus souvent ces séparations n'étaient pas volontaires, il
n'y avait pas de raisons particulières pour qu'elles se développent.
En 1994, l'Ined a mené une nouvelle enquête reprenant les principaux
objectifs de celle de 1986 et permettant d'observer d'éventuelles évolutions
des comportements conjugaux et d'affiner l'analyse des séparations rési
dentielles. Elle devait permettre de savoir si la double résidence était une
forme d'union stable mais pratiquée seulement par un petit nombre de cou
ples, ou bien si elle était seulement une étape transitoire mais relativement
fréquente. Une partie rétrospective indiquait pour chaque union, terminée
ou en cours, si les conjoints avaient habité ensemble en permanence, dès
le début de leur vie en couple, plus tard, ou bien si chacun avait toujours
gardé sa résidence personnelle. Lorsqu'il y avait eu cohabitation, on cherchait
à savoir si celle-ci avait été interrompue par une séparation de plusieurs mois
sans que l'éloignement des conjoints n'ait été vécu comme une rupture.
Pour comprendre la signification des séparations résidentielles des
couples, il fallait aussi pouvoir les opposer à celles des personnes engagées
dans une relation amoureuse «sérieuse». Pourquoi certaines personnes qui
n'habitent pas avec un conjoint déclarent-elles vivre en couple, alors que
C> Dans cet article, on entend par «séparation», la séparation résidentielle de deux
conjoints qui se considèrent en couple. Elle n'est jamais synonyme de rupture du couple. VI VRE EN COUPLE CHACUN CHEZ SOI 1 06 1
«habituellement», les personnes dans cette situation déclarent être seules
mais avoir «une relation amoureuse stable» ? Comme il n'était pas possible
d'obtenir, de chaque individu, une information fiable sur toutes ses rela
tions amoureuses antérieures, nous nous sommes limités aux relations
amoureuses stables en cours des personnes seules.
Encadré 1
Les sources
Les résultats présentés dans cet article proviennent de l'enquête Situations fa
miliales et emploi (ESFE), complémentaire à l'enquête Emploi de l'Insee et réalisée
par l'Ined avec le concours de l'Insee. Elle porte sur le tiers sortant de l'échantillon
de l'enquête Emploi de 1994; 4 973 hommes et femmes âgés de 20 à 49 ans ont
retracé leur histoire conjugale et familiale. Les résultats présentés portent sur toutes
les unions successivement vécues par les personnes interrogées (soit 5 138 unions) et
sur les relations amoureuses stables en cours des personnes ne vivant pas en couple
au moment de l'enquête (480).
Le questionnaire de l'enquête ESFE était précédé de celui de l'enquête Emploi
qui comportait un tableau de composition du ménage dans lequel devaient figurer toutes
les personnes dont c'était la résidence principale (la plus souvent occupée). La situation
conjugale de chacune des personnes résidant dans le ménage était signalée dans ce
tableau, mais seules les dont le conjoint avait la même résidence pouvaient
être déclarées en couple. Ces conventions ont pu avoir deux types de conséquences :
des réponses contradictoires entre les deux enquêtes (une résidence principale commune
dans la première, toujours deux résidences distinctes dans la seconde) d'une part ; et
une sous-estimation des couples résidant séparément d'autre part. En effet, certaines
personnes ont pu être contraintes de déclarer à l'enquête Emploi qu'elles ne vivaient
pas en couple, parce que leur conjoint avait une autre résidence, et ne pas vouloir se
contredire lors de la seconde enquête. La même démarche ayant déjà été appliquée
en 1986, si les unions avec double domicile ont été sous-estimées, elles l'ont été de
la même manière en 1986 et en 1994.
Des extraits du questionnaire sont reproduits en annexe. Les questions B4 à Bll
portent sur le mode de résidence de toutes les périodes de vie en couple de chaque in
dividu. Les questions Ail à A14 et A16 permettent de connaître leur situation conjugale
au moment de l'enquête ; la question A15 indique si le conjoint figure également dans
le tableau de composition du ménage. Les questions A17 à A25 sont communes aux
personnes ayant déclaré entretenir une relation amoureuse stable et aux personnes en cou
ple dont le conjoint ne figure pas dans le tableau de composition du ménage, elles ont
permis de comparer ces deux types de relations.
L'enquête a bénéficié du soutien de la Caisse nationale des allocations familiales
(Cnaf) et de celui de la Direction générale de la Santé du ministère des Affaires so
ciales, de la Santé et de la Ville.
I. - Une forme de vie conjugale relativement fréquente
en début d'union, mais peu durable
Passée totalement inaperçue pendant longtemps, l'autonomie résident
ielle des conjoints fait depuis quelques années l'objet d'une attention toute
particulière de la part des spécialistes de la famille attentifs à repérer toutes
les transformations des relations conjugales (Leridon et Villeneuve-Gokalp,
1988; Bozon, 1992; Kaufmann, 1993; Martin, 1994). L'essor des cohabit
ations sans mariage et l'augmentation des deuxièmes unions pourraient 1062 С. VILLENEUVE-GOKALP
favoriser le développement des doubles résidences, et expliquent l'intérêt
nouveau qu'elles suscitent. Pourtant, la proportion de couples non cohabit
ants et la durée de ces unions n'ont pas varié depuis 1986. Parmi les
personnes se déclarant en couple en 1994, moins de 2% n'ont jamais vécu
ensemble de façon permanente. Bien que les doubles domiciles soient plus
fréquents chez les couples non mariés (8 % pour les unions en cours) que
chez les couples mariés (moins de 1 %)(2), et pour les deuxièmes unions
que pour les premières unions (7 % si au moins un des deux conjoints a
déjà connu une rupture, moins de 1 % sinon), ils restent exceptionnels(3).
En revanche, vivre en couple tout en gardant son indépendance est
une forme de vie conjugale relativement fréquente en début d'union : 16%
des couples n'habitent pas ensemble en permanence au début de leur «vie
commune» (tableau 1). Durant cette période, les deux tiers des conjoints
déclarent que cette séparation est imposée par des contraintes familiales
ou professionnelles (voir «unions en cours» dans le tableau 2). Comme
on pouvait s'y attendre, les couples qui n'ont jamais eu de résidence commune
et ont rompu sont plus nombreux à déclarer qu'ils voulaient rester indépen
dants (61 %) (cf. encadré 2). Une séparation volontaire des domiciles peut
être soit un comportement de prudence, pour prendre le temps de vérifier la
solidité de la relation tout en gardant un lieu de repli, soit une manière d'im
poser un mode de vie qui respecte l'autonomie de chacun.
Le choix nettement plus fréquent d'une relation indépendante au dé
but d'une deuxième union confirme cette hypothèse de prudence ou de
désir d'autonomie (tableaux 1 et 2). Lorsque les deux partenaires n'ont
jamais vécu en couple avant d'être ensemble, neuf fois sur dix la cohabi
tation coïncide avec la mise en couple et une fois sur dix elle est différée,
mais elle a presque toujours lieu. Mais si l'un des deux conjoints au moins
a déjà connu une rupture, près de deux fois sur dix la cohabitation est
retardée et une fois sur dix elle n'a jamais lieu. Avoir des enfants d'une
union précédente n'est pas une raison supplémentaire pour différer la co
habitation : au contraire, ceux qui ont déjà un passé conjugal se montrent
même un peu moins réticents à une installation commune immédiate s'ils
ont des enfants.
(2) M. Bozon (1991) a montré également, à partir de l'enquête sur la Formation des
couples que les mises en couple sans mariage étaient plus souvent précédées d'une période
de cohabitation partielle, dite aussi de semi-cohabitation (69 % des cohabitations commencées
entre 1973 et 1983), que les mariages directs (43 %).
(3) Si l'on prend en compte l'ensemble des unions (en cours ou rompues), 10% des
personnes interrogées déclarent qu'elles n'ont pas vécu (immédiatement) sous le même toit
que leur conjoint lorsqu'elles se réfèrent aux unions commencées au milieu des années 1970,
mais plus de 20% pour les unions commencées à la fin des années 1980. Ce doublement
est dû, en partie, aux ruptures et aux remises en couple des personnes interrogées. En effet,
elles avaient toutes moins de 30 ans en 1974 et, neuf fois sur dix, lorsqu'elles se mettaient
en couple à cette époque, c'était la première fois pour elles et pour leur conjoint. En revanche,
ces mêmes personnes avaient entre 20 et 50 ans en 1994 et près de la moitié de celles qui
commençaient une nouvelle union avaient déjà connu une rupture ou bien elles se mettaient
en couple avec un conjoint divorcé ou séparé. Cette explication ne suffit cependant pas à
rendre totalement compte de l'apparente augmentation des unions commencées sous deux
toits. On suppose donc un effet de mémoire (Toulemon, 1996) : les premiers mois sans co
habitation, des unions les plus anciennes, pourraient avoir été sous-déclarés. :
VIVRE EN COUPLE CHACUN CHEZ SOI 1063
Tableau 1. - Mode d' entrée en union (p. 100 unions) et durée de и union
SANS COHABITATION, SELON LE SEXE OU LE RANG DE L'UNION
Deux domiciles en début d'union suivis de
Cohabitation Rupture Union en Total Effectifs directe Ensemble Cohabitation sans cours (sans
cohabitation cohabitation)
Ensemble 84,4 15,6 11,3 2,7 1,6 100 5138
Hommes 82,3 17,7 12,2 3,8 1,7 100 1926
Femmes 86,3 13,7 10,5 1,7 1,5 100 3 212
Unions formées de :
- deux conjoints n'ayant jamais vécu
en couple et sans enfant 89,6 10,4 8.6 0,7 100 3189 U
- au moins un conjoint ayant vécu
en couple ou ayant un enfant 71,0 29,0 18,4 6,6 4,0 100 1949
dont sans enfant 70,2 3,4 29,8 19,0 7,4 100 841
avec enfant 74,6 25,4 16,2 5,3 3,9 100 1108
Durée médiane de l'union sans (avant)
cohabitation en années et mois 0,0 0,11 0,8 1,7 3,0
So«rce:ESFE, 1994.
Champ : ensemble des unions vécues par les personnes âgées de 20 à 50 ans.
Tableau 2. - Causes de la séparation résidentielle des unions
qui n'ont jamais été suivies de cohabitation
Unions qui n'ont jamais été Contraintes Désir Total Effectifs cohabitantes extérieures d'indépendance
49 51 100 236 Ensemble
Unions en cours 66 34 100 91 rompues 39 61 100 145
Unions formées de :
- deux conjoints n'ayant jamais
cu en couple et sans enfant 70 30 100 70
- au moins un conjoint ayant vécu
en couple ou ayant un enfant : 40 60 100 166
62 78 dont : sans enfant 38 100
57 88 avec 43 100
Source : ESFE.
Peu de couples résistent à une séparation résidentielle durable puis
que cinq ans après le début de l'union seulement 12% d'entre eux sont
toujours unis et ont toujours deux domiciles ; les autres se sont installés
ensemble dans un logement commun (74 %) ou ont rompu sans même avoir
cohabité (14%) (tableau 3). Pour les conjoints qui «finissent» par habiter
ensemble, la période de semi-cohabitation est très courte : la durée médiane
est de huit mois. Ceux qui ont toujours eu deux adresses, puis ont rompu,
sont restés ensemble un an et demi. Quant aux unions non cohabitantes
en cours, elles sont peu nombreuses, mais, par un effet de sélection, ce
sont les plus durables : trois ans (tableau 1). С. VILLENEUVE-GOKALP 1064
Tableau 3. - Devenir des unions commencées avec deux domiciles,
5 ans après le début de l'union
Toujours
Rupture deux Cohabita- sans domiciles Ensemble Effectifs
cohabitation (ni cohab.
ni rupture)
Ensemble 74 14 12 100 562
- Deux conjoints n'ayant jamais
vécu en couple 82 11 100 7 291
- Au moins un conjoint ayant
vécu en couple avant 66 22 12 100 271
Source : ESFE.
Champ : unions commencées avant 1989 par les personnes âgées de 20-50 ans en 1994.
Est-ce le fait de vivre ensemble qui protège les conjoints d'une rup
ture ou est-ce un attachement plus fort qui les incite à résider ensemble
immédiatement? Les unions commencées hors cohabitation restent toujours
plus fragiles, même si elles se transforment un peu plus tard en unions
cohabitantes : 18% des unions sous deux toits et transformées en
unions cohabitantes sont rompues moins de cinq ans après le début de l'union
et 20% moins de cinq ans après le début de la cohabitation, au lieu de 12%
des unions commencées directement par une cohabitation (tableau 4).
Encadré 2
Les doubles résidences : choix ou contrainte?
La question posée était : « Pour quelle raison ne vivez-vous pas (ou pas encore)
ensemble ? » et deux réponses étaient proposées : - « En raison de contraintes extérieu
res (emploi, études, logement, famille...) -Pour garder votre indépendance (au moins
l'un de vous le souhaite)». Pour les conjoints qui n'avaient pas la même résidence
principale, une troisième possibilité était proposée : « Vous ne vous connaissez pas
encore assez ».
Cette question était posée pour les unions qui n'avaient jamais été des unions
cohabitantes et pour les séparations (sans rupture) après cohabitation ; elle n'a pas été
posée aux couples qui ont vécu d'abord séparément puis ont cohabité.
Cette approche du caractère contraint ou souhaité de la séparation comporte
plusieurs limites :
x II suffisait qu'un seul des deux conjoints ait voulu garder son indépendance
pour que le conjoint interrogé soit tenu de déclarer que celle-ci était volontaire, même
s'il ne l'avait pas souhaitée personnellement.
». Contraintes extérieures et désir d'indépendance ne sont pas exclusifs. Des r
éponses tranchées ne sont obtenues lors des enquêtes que par un mode de questionne
ment qui ne laisse pas de place à la pluralité. Ainsi, deux conjoints peuvent être à la
fois contraints à une séparation partielle en raison de l'éloignement des lieux de travail
et satisfaits de cette situation.
x Lorsque la question portait sur une union rompue, il y a un risque non négli
geable que la réponse soit différente de ce qu'elle aurait été si la personne avait été
interrogée avant la rupture. :
VIVRE EN COUPLE CHACUN CHEZ SOI 1065
Tableau 4. - Proportions d' unions rompues moins de 5 ans après le début
de l'union et moins de 5 ans après le début de la cohabitation,
selon le mode d'entrée en union
Deux domiciles en début d'union
Cohabitation Avec Pas de Ensemble directe Ensemble tion dans les tion dans les
5 ans 5 ans
Proportions d'unions rompues moins de 5 ans
après le début de l'union (%)
12 18 57 Ensemble 28 15
Deux conjoints n'ayant jamais vécu en couple 10 19 14 41 11
Au moins un conjoint ayant vécu en couple avant 23 37 23 66 27
Proportions d'unions rompues moins de 5 ans
après le début de la cohabitation (%)
- - 12 20 Ensemble! 1) 13
- - Deux conjoints n'ayant jamais vécu en couple 10 15 10
- - Au moins un conjoint ayant vécu en couple avant 23 25 23
(1) Les unions sans cohabitation dans les 5 ans sont exclues.
Source ESFE.
II. - Une nouvelle forme de vie conjugale
ou des relations amoureuses «sérieuses»?
Avec plus de vingt ans de retard, la vie en couple avec deux domiciles
présente des analogies avec la cohabitation sans mariage au moment où celle-ci
commençait à se diffuser : chacune en son temps pourrait avoir eu pour fonc
tion de desserrer les liens trop rigides du mariage puis de la cohabitation
permanente; la «conjugalité à distance» précéderait la cohabitation, comme
la cohabitation précédait le mariage. Durant les années 1970, la
ne se voulait pas encore une alternative au mariage, mais un moyen de l'a
ttendre ou de le retarder; les doubles résidences semblent jouer aujourd'hui
le même rôle. La cohabitation a d'abord été adoptée par ceux qui avaient
déjà connu une rupture et, dans une certaine mesure, par ceux qui en
déjà fait l'expérience à travers leurs parents. Les étudiants et les femmes cadres
ont été les premiers groupes sociaux à la pratiquer (Villeneuve-Gokalp, 1990).
Même si elle ne se diffuse guère, la conjugalité à distance semble marcher
sur les mêmes traces : ceux qui se remettent en couple (30 %) et les jeunes
dont les parents sont séparés (19%), les étudiants (24%), les étudiantes (22%),
les femmes cadres ou professions intermédiaires (18%) sont les catégories
qui la pratiquent le plus dès la première union (tableau 5). Sauf chez les
cadres, les hommes choisissent toujours un peu plus cette forme de vie
conjugale que les femmes. Les hommes étudiants se distinguent des autres
catégories par une utilisation un peu différente de ce mode de relations :
ils sont relativement nombreux à former un premier couple sans vivre en i

'
I
'
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С. VILLENEUVE-GOKALP 1066
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