Vue générale et mise au point sur l'économie et la population française - article ; n°2 ; vol.10, pg 205-216

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Population - Année 1955 - Volume 10 - Numéro 2 - Pages 205-216
II est devenu difficile de distinguer, dans la masse des documents et des controverses, les grandes lignes de l'évolution française. De nombreux articles dans Population ont cependant permis sur les principales questions de présenter les résultats acquis, de souligner les incertitudes, de montrer les défauts à corriger. Il s'agit cette fois d'une synthèse générale qui s'efforce de simplifier sans déformer. En se contentant de classer ce qui est acquis, un tel travail n'instruira guère ceux qui ont suivi les faits dans leur rigueur. Mais trop souvent, leur sélection mouvante par la rumeur et même par les souvenirs, l'opinion préjugée et des jugements superficiels donnent, sous une apparence de fidélité, une représentation assez éloignée de la réalité. C'est pourquoi le présent article s'efforce de classer et de relier les données essentielles, tout en renvoyant aux études antérieures, publiées par l'I.N.E.D., le lecteur soucieux de pénétrer plus profondément quelques sujets.
12 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : samedi 1 janvier 1955
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Alfred Sauvy
Vue générale et mise au point sur l'économie et la population
française
In: Population, 10e année, n°2, 1955 pp. 205-216.
Résumé
II est devenu difficile de distinguer, dans la masse des documents et des controverses, les grandes lignes de l'évolution
française. De nombreux articles dans Population ont cependant permis sur les principales questions de présenter les résultats
acquis, de souligner les incertitudes, de montrer les défauts à corriger. Il s'agit cette fois d'une synthèse générale qui s'efforce de
simplifier sans déformer. En se contentant de classer ce qui est acquis, un tel travail n'instruira guère ceux qui ont suivi les faits
dans leur rigueur. Mais trop souvent, leur sélection mouvante par la rumeur et même par les souvenirs, l'opinion préjugée et des
jugements superficiels donnent, sous une apparence de fidélité, une représentation assez éloignée de la réalité. C'est pourquoi
le présent article s'efforce de classer et de relier les données essentielles, tout en renvoyant aux études antérieures, publiées par
l'I.N.E.D., le lecteur soucieux de pénétrer plus profondément quelques sujets.
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Sauvy Alfred. Vue générale et mise au point sur l'économie et la population française. In: Population, 10e année, n°2, 1955 pp.
205-216.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/pop_0032-4663_1955_num_10_2_4351"Ь О
VUE GÉNÉRALE
ET MISE AU POINT
SUR L'ÉCONOMIE
ET LA POPULATION FRANÇAISES
II est devenu difficile de distinguer, dans la masse des docu
ments et des controverses, les grandes lignes de l'évolution
française. De nombreux articles dans Population ont cepen
dant permis sur les principales questions de présenter les
résultats acquis, de souligner les incertitudes, de montrer les
défauts à corriger. Il s'agit cette fois d'une synthèse générale
qui s'efforce de simplifier sans déformer. En se contentant
de classer ce qui est acquis, un tel travail n'instruira guère
ceux qui ont suivi les faits dans leur rigueur. Mais trop sou
vent, leur sélection mouvante par la rumeur et même par les
souvenirs, l'opinion préjugée et des jugements superficiels
donnent, sous une apparence de fidélité, une représentation
assez éloignée de la réalité. C'est pourquoi le présent article
s'efforce de classer et de relier les données essentielles, tout
en renvoyant aux études antérieures, publiées par l'I.N.E.D.,
le lecteur soucieux de pénétrer plus profondément quelques
sujets.
Les objectifs à la Libération. La France se trouvait, en 1944-1945,
avec une économie dégradée par les
destructions de guerre et l'arrêt du développement de 1929 à 1938,
avec une population amputée par la guerre, mais, plus encore,
par les conséquences de la première (1914-1918) et de la stérilité,
dont les sources remontent avant même la Révolution.
Tout se trouvant à faire ou à refaire, les objectifs paraissaient
faciles à déterminer. En fait, leur ensemble était naturellement
quelque peu contradictoire, mais ces contradictions conduisaient
à des choix trop cruels pour être dénoncés. L'élan importait, du
reste, plus que les controverses.
C'est dans ces conditions que le relèvement et le maintien de 206 l'économie et la population françaises
la population inspirèrent, en 1946, la Sécurité sociale, qui visait
à assurer aux jeunes des conditions de vie suffisantes (et, par là,
à favoriser la natalité), à donner aux malades les soins qu'ils
méritent, à réduire la mortalité, à procurer aux vieux des moyens
d'existence.
Sur le plan économique, les premiers efforts visaient à retrou
ver ce que l'on appelait « l'abondance », c'est-à-dire un niveau de
production permettant de supprimer tout rationnement, puis à
dépasser ce niveau, de façon à relever le bien-être de la populat
ion. Ces aspirations se concrétisèrent dans le « plan Monnet »,
établi en 1946.
Mais déjà, à la base de ces premières mesures, se profilaient
les deux grands défauts qui devaient s'accuser dans la suite :
l'excès d'alcool et le manque de logements.
Nous allons maintenant voir successivement les résultats obte
nus sur la population, puis sur l'économie, sans que cette distinc
tion puisse jamais avoir un caractère absolu.
La natalité (I). Les résultats ont démenti les craintes des scep
tiques et parfois dépassé les espoirs des opti
mistes. De 620.000 à la veille de la guerre, le nombre des nais
sances est passé à 860.000 au plus haut, de 1947 à 1949, pour
revenir aux environs de 800.000, en 1953-1954-1955. Ce chiffre,
très inférieur à celui enregistré sous le second Empire (1.040.000
en 1859) et même sous le premier (1.030.000 en 1814) est à peu
près celui des années 1905-1906. Le taux de natalité 18,6 pour
1.000 est à peu près celui des années 1911 à 1913.
Au lieu d'une perte de 10 % comme avant guerre, le rempla
cement d'une génération par la suivante se traduit, au contraire,
par un gain légèrement supérieur à 10 %. La proportion des
jeunes (moins de 20 ans) qui reculait depuis plus de 150 ans,
est en reprise, passant de 30,2 % en 1936 à 30,4 % en 1955.
L'efficacité de la législation familiale s'est fait sentir surtout
sur le 2* et le 3* enfant; contrairement à un préjugé persistant, elle
a été très faible sur les familles nombreuses.
La natalité s'est maintenue à peu près, depuis 1953, malgré
le recul des allocations familiales sur les salaires et les revenus.
Mais ce maintien, que favorisent la prospérité économique et le
plein emploi actuels, ne peut être tenu pour définitif.
La disparition récente du cauchemar de la stérilité et du déclin
démographiques a eu pour résultat une certaine désaffection des
pouvoirs publics et de l'opinion, vis-à-vis de la famille. Attitude
classique, mais inspirée par un jugement trop sommaire, car les
phénomènes démographiques doivent se juger sur le long terme.
Les défaillances d'un siècle et demi n'ont pas été rachetées par
10 ans de natalité suffisante.
(1) Louis Henry : « Mise au point sur la natalité française » (avril-juin 1954). VUE GÉNÉRALE ET MISE AU POINT 207
Cette désaffection de la puissance publique vis-à-vis de la
cause familiale s'est traduite non seulement par l'amputation, en
valeur relative, des prestations, mais par le retour à un individua
lisme, hostile aux enfants, notamment en matière de logement.
C'est ainsi que la contribution personnelle mobilière surtaxe les
familles nombreuses (2) et que le dégrèvement, accordé en 1954,
pour l'acquisition d'un logement familial ne tient aucun compte
du nombre de personnes à loger, accusant ainsi un caractère anti
social, opposé à l'intention initiale du législateur.
La mortalité (3). Après la guerre, la baisse séculaire de la mortal
ité semblait entrée dans une phase d'accélérat
ion. Les antibiotiques et la régression de l'alcoolisme ajoutaient
leurs effets. En fait, on ne peut guère parler pour le moment que
d'un prolongement de la pente séculaire. Dans le classement inter
national, la France reste à un rang médiocre, eu égard à son niveau
économique, et paraît s'en contenter, tolérant en particulier une
importante surmortalité infantile (la mortalité exogène, dont la
suppression n'est qu'une question de soins, est 2 fois 1/2 supé
rieure à celle de l'Angleterre).
Le facteur essentiel de la mortalité sociale n'est plus le niveau
économique proprement dit : le niveau culturel (puériculture,
etc.) les soins préventifs, le logement et l'appareil médico-social
jouent un rôle plus important que le revenu des individus (4).
Migrations extérieures (5). C'est d'un échec sérieux qu'il faut par
ler à propos de l'immigration. Les plans
élaborés vers 1946, qui visaient à combler les classes creuses ou
déficitaires des années 1914-1919 et 1925-1945 ont été peu à peu
abandonnés. C'est un état d'esprit qu'il faut rendre responsable
de cet échec, plus que les difficultés physiques. La peur du chô
mage est si sensible dans toutes les professions, qu'elle a rendu
presque impossible toute migration organisée.
L'optique toujours trop locale en cette matière est fatalement
malthusienne et conduit à une prudence excessive, voire à des
contre-solutions. Le développement économique étant avant tout
une question de proportions, une immigration convenablement
sélectionnée aurait permis de réduire le chômage ou le sous-
emploi dans les professions encombrées. L'exemple de l'Alle-
(2) Robert Colin : « La famille devant le problème du logement » (avril-juin 1949).
Alfred Sauvy : « L'enfant et la famille devant l'impôt » (janv.-mars 1947).
(3) De nombreuses études ont été publiées dans Population sur la mortalité en
France depuis la guerre. Une mise au point a été faite par Roland Pressât : « Vues
générales sur la mortalité française depuis la guerre » (juil.-sept. 1954).
(4) Ce fait, confirmé par diverses études en pays étrangers, est souligné dans l'étude
de Maurice Febvat et Marcel Croze : « Nouvelles données sur la mortalité infantile »
(juil.-sept. 1954).
(5) Voir les chroniques « Les migrations internationales » et « La situation démogra
phique », ainsi que l'article de A. Sauvy : « Besoins et possibilités de l'immigration
franççaise » (avril-juin et juil.-sept. 1950). Le lecteur peut consulter aussi Xavier Lannes :
« L'immigration en France depuis 1945 » (Martinus Nijhoff et I.N.E.D.). 208 l'économie et la population françaises
magne a confirmé combien les possibilités d'un accroissement de
l'emploi sont couramment sous-estimées.
Finalement, l'immigration étrangère nette depuis 1946 a été
estimée à 325.000 personnes. Les erreurs commises sur ce chiffre
doivent s'équilibrer à peu près.
Du fait de la très faible immigration des dernières années, et
du mouvement naturel de francisation (naturalisations, mais
surtout décès d'étrangers et naissances d'enfants français), la
population étrangère de résidence habituelle est en forte dimi
nution et en voie de disparition.
L'immigration nette d'Algériens peut être estimée à 225.000 (6).
L'ensemble de la population. La population est passée de
40.300.000 en 1946 à 43 millions
en 1954, soit un accroissement moyen de 0,8 % par an. La dens
ité, 78 par km2, reste une des plus faibles d'Europe occidentale.
Si le rythme de progression suivi depuis 1946 se maintenait, la
densité actuelle de la Suisse, pays pauvre en ressources natur
elles, ne serait atteinte qu'en 2015. Ce résultat suffirait à montrer
que le territoire français est très loin de toute surpopulation.
La proportion des personnes âgées a augmenté, en même temps
que celle des jeunes, de sorte qu'on peut parler à la fois de vieilli
ssement et de rajeunissement.
1936 1946 1954 1970
moins de 20 ans 30,2 29,8 30,3 31,8
20 à 65 ans 59,9 59,2 58,3 55,7
65 ans et plus 9,9 11,0 11,4 12,5
100,0 100,0 100,0 100,0
Le vieillissement pose divers problèmes et notamment celui du
niveau de vie des personnes âgées et des charges sociales, qui,
jusqu'ici, n'ont qu'insuffisamment retenu l'attention du législa
teur (7) et ne reçoivent que des solutions attardées, Celles-ci sup
posent toujours implicitement la persistance du rapport du nombre
des retraités au nombre des actifs.
De 1936 à 1954, la population masculine âgée de 20 à 45 ans,
a diminué de 2 % (5.601.000 à 7.454.000), alors que la population
totale a augmenté de 4,5 % et la population de plus de 65 ans
de 21 %.
(6) De nombreuses études ont été publiées par Vl.N.E.D. sur la population algérienne
en France. On peut citer en particulier le Cahier n° 20 : « Français et immigrés »; le
Cahier n° 24 : « Les Algériens en France » et la « Situation démographique » (oct.-
déc. 1954).
(7) Jean Daric : « Vieillissement de la population et prolongation de la vie active »,
Cahier de « Travaux et documents », I.N.E.D. (épuisé). « Vieillissement de la populat
ion, besoins et niveau de vie des personnes âgées (janv.-mars 1952).
Voir aussi Jean Bourgeois-Pi chat : « La structure de la population et la Sécurité
sociale » (juil.-sept. 1950). VUE GÉNÉRALE ET MISE AU POINT 209
Algérie et Outre-mer (8). La politique vis-à-vis des territoires
d'outre-mer s'inspire plus qu'auparavant
des questions de population. C'est ainsi que la législation de sécu
rité sociale a été introduite dans les départements d'outre-mer.
Toutes les populations sont en croissance plus ou moins rapide,
même celles qui marquaient avant guerre une tendance incer
taine, comme celle de Madagascar et de ГА. Е. F. Cet accroiss
ement est dû à une réduction de la mortalité.
Pour l'ensemble de l'Afrique du Nord, les naissances dépassent
aujourd'hui 800.000, c'est-à-dire le chiffre de la métropole.
En Algérie, l'excédent annuel des naissances de la population
musulmane peut être estimé à 250.000 par an, soit une progression
annuelle de 2,7 % par an, qui correspond à un doublement en
26 ans.
Malgré les progrès accomplis, il s'en faut de beaucoup que
la politique suivie tienne suffisamment compte de cette base essent
ielle qu'est la population et notamment de ses besoins.
Dans la plupart de ces territoires, et notamment en Algérie, les
problèmes économiques sont, comme dans la France de 1780,
intimement liés aux questions de population, car c'est la subsis
tance même qui est en jeu. La croissance numérique doit se pour
suivre à un rythme qui approche parfois 3 %. Cette progression
est un fait nouveau qui crée, en matière d'investissements, des
impératifs rigoureux. Ceux-ci n'ont encore été suivis ni en quant
ités, ni en qualité, le court terme ayant primé trop facilement le
long terme. Les calculs mêmes d'investissements ne sont pas
encore établis en termes de vies humaines, comme l'impose une
claire nécessité.
Alcoolisme. La grande expérience de la guerre paraissait si
concluante qu'on pouvait espérer voir les pouvoirs
publics s'efforcer de limiter la consommation de l'alcool dans des
limites raisonnables. Il n'en a rien été jusqu'ici, de sorte que les
dommages ont été chaque année en s'accentuant (9).
En 1954, l'alcoolisme a été directement responsable de 15.000
décès, soit plus encore que la tuberculose (14.000). A ces
(8) Louis Henry : « Perspectives relatives à la population musulmane de l'Afrique
du Nord » (avril-juin 1947).
Louis Chevalier : « Le problème démographique nord-africain », Cahier n° 6 (épuisé).
(9) Voici les principaux articles ou notes sur l'alcoolisme parus dans Population :
— Sully Ledermann et Frédéric Tabah : « Nouvelles données sur la mortalité d'origin6
alcoolique » (janv.-mars 1951).
— Sully : « Une évaluation du nombre des alcooliques en France, depuis
1945 » (avril-juin 1952).
— Rapport annuel sur le coût et la prévention de l'alcoolisme. Le 24e congrès inter
national contre l'alcoolisme (oct.-déc. 1952).
— Georges Malignac : « Déliquance juvénile et alcoolisme » (juil-sept. 1953).
— Henri Ba8tide : « Une enquête sur l'opinion publique à l'égard de l'alcoolisme »
(janv.-mars 1954).
— « La consommation d'alcool en France et à l'étranger » (avril-juin 1954). 210 l'économie et la population françaises
décès enregistrés, s'ajoutent un nombre beaucoup plus élevé de
morts, attribuées à d'autres maladies, mais pour lesquelles l'alcoo
lisme a joué un rôle déterminant et parfois décisif. D'autre part,
les hôpitaux psychiatriques se sont à nouveau remplis et deviennent
insuffisants.
Quant aux sommes que coûte l'alcoolisme à la Nation et à
l'Etat, elles échappent assez largement au calcul, tant elles sont
disséminées dans divers chapitres et secteurs. Pour l'année 1950,
les dépenses publiques de l'Etat ont été évaluées à 150 milliards,
ce qui entraîne un coût net de 100 milliards, compte-tenu des
50 milliards de droits perçus sur l'alcool. Mais ces résultats sont
encore inférieurs à la réalité, car ils ne peuvent faire entrer en ligne
de compte toutes les pertes indirectes, sans parler bien entendu
des souffrances.
L'alcoolisme des parents est un des grands pourvoyeurs de la
délinquance infantile. 40 à 50 % des enfants délinquants ont au
moins un parent alcoolique. 75 % des parents déchus de la puis
sance paternelle sont alcooliques.
Le mal s'est étendu, depuis la guerre, aux populations noires.
Dans l'ensemble des territoires d'outre-mer, les importations de vin
ont sextuplé entre 1938 et 1953 (favorisées par des primes spé
ciales) et les importations d'eaux-de-vie et liqueurs ont plus que
quadruplé. Frappant est le contraste avec les territoires à dominat
ion britannique où les importations de textiles tiennent une place
prépondérante (10).
Economie générale : La production et la consommation ont aug-
l'attitude malthusienne. mente de façon notable, mais très inégal
ement suivant les produits.
De 1938 à 1954, le revenu national calculé en « francs cons
tants », a augmenté d'environ 30 %. Mais l'année 1938, marquée par
un creux, est une mauvaise période de référence. De 1929 (dernière
année avant la crise) à 1954, la progression n'a été que d'environ
10 %. Mais, comme la population a augmenté de plus de 5 % dans
l'intervalle, l'accroissement par habitant est inférieur à 5 %.
Compte-tenu de la progression des dépenses militaires, on peut
estimer que la richesse disponible par habitant est à peu près la
même qu'en 1929, il y a une génération.
La production et le revenu français sont donc en retard, en
quelque sorte, sur leur propre programme. Si le rythme sécu
laire de progression avait continué à être suivi après 1929, la
production et le niveau d'existence seraient de 40 à 50 % supé
rieurs à ce qu'ils sont.
Si l'économie française reste en deçà de ses possibilités, c'est
en raison de l'état d'esprit malthusien qui s'est généralisé depuis
(10) Henri Geralin : « Le problème de l'alcoolisme dans les territoires d'outre-mer »
(avril-juin 1953 et oct.-déc. 1953). VUE GÉNÉRALE ET MISE AU POINT 211
1929 et qui, par divers canaux, dérive du malthusianisme démograp
hique. La peur de la surproduction et du chômage paralyse de
nombreuses initiatives; plus d'une entreprise cherche la protec
tion plus que l'extension. Dans les groupes professionnels, le sen
timent de crainte est plus accentué encore.
Le malthusianisme ne se traduit pas seulement par la timidité
des initiatives. Dans certains cas, i7 a conduit à la destruction de
produits ou à une dégradation équivalant à une quasi destruction.
La distillation de betteraves, de vin et de pommes, au delà des
débouchés normaux et rentables, a entraîné des pertes considér
ables, qui doivent, depuis 1946, dépasser largement la centaine
de milliards. Si élevée soit-elle, cette perte matérielle est moins
dommageable que la dégradation morale et intellectuelle qui en
résulte. Le sens même de la richesse et de la création a fini par
s'atrophier ou s'altérer profondément (11).
Le malthusianisme économique dérive, avons-nous dit, de la
stérilité démographique; si, par exemple, la population avait aug
menté seulement de 0,5 % par an depuis 1900, c'est-à-dire de 32 %
environ, aucun problème de surproduction de vin ni de betteraves
ne se serait posé ; aucune douloureuse conversion, aucun arrachage
n'auraient été nécessaires. C'est là une simple observation sur
l'aspect matériel; mais les répercussions morales de la stérilité ont
été beaucoup plus importantes encore.
La répartition professionnelle. Tout développement économique se
traduit nécessairement par une
inégalité des progressions; c'est ce qui en fait la difficulté. C'est
ainsi que la consommation de pain a diminué depuis la guerre,
alors la d'électricité a plus que doublé. Cette
évolution dicte une modification de la répartition professionnelle
de la population.
Lorsque la population s'accroît, la
se modifie sans difficultés notables, par l'orientation des jeunes ou
le choix des immigrants. Mais lorsque la population est stagnante,
la progression économique exige que certains individus changent
de profession. Or, de tels changements, toujours douloureux, se
heurtent à de vives résistances, de caractère nécessairement mal
thusien. De nombreuses mesures réglementaires favorisent les acti
vités périmées, au détriment des constructions d'avenir. Finale
ment, le développement est limité par le rythme même de la migrat
ion professionnelle.
En France, les jeunes classes qui arrivent en âge de produire
(15 à 20 ans) sont en diminution de 10 % sur 1946 et de 16 % sur
1926 (année encore alimentée par des classes nées avant 1914);
(11) Voir à ce sujet : Léon Тлвлп : « Le problème sucre-alcool et la population fran
çaise » (avril-juin 1949); « Quelques précisions sur le problème sucre-alcool » (juil.-
sept. 1949); René Dumont : « Alcool ou lait et viande? » (janv.-mars 1953). 212 l'économie et la population françaises
cette insuffisance d'apports jeunes réduit considérablement la
faculté d'adaptation, accroît les tensions et distorsions internes,
freinant à la fois la progression et le désir de progression. Fina
lement, elle se traduit, contrairement aux idées malthusiennes
reçues, par du chômage et du sous-emploi surtout pour les per
sonnes âgées. La répartition entre les âges importe presque autant,
en effet, pour l'équilibre général et le plein emploi, que la répar
tition entre les professions (12).
Insuffisante sur les secteurs productifs (techniciens, scienti
fiques) la modification de la répartition professionnelle a été exces
sive sur d'autres points. La population tertiaire non qualifiée, ou
peu qualifiée, s'est accrue plus vite que les besoins, créant, dans
certaines professions (commerce notamment) un large sous-
emploi (13).
La répartition géographique Nous retrouvons ici la nécessité de
et le sous-développement. l'équilibre général, grâce à la progres
sion démographique. En exigeant ou
favorisant l'accroissement de la population dans certaines régions
(Moselle, région parisienne, Côte d'Azur), le développement
dépeuple fatalement d'autres régions, si la population reste cons
tante. Cette diminution affaiblit ces régions de diverses façons :
— la réduction de l'activité laisse en place le cadre général, et
notamment les services publics, l'appareil commercial, etc., qui,
se trouvant en sous-emploi deviennent déficitaires et pèsent, d'une
façon ou d'une autre, sur le reste de l'économie (14);
— l'émigration est surtout le fait des éléments les plus jeunes
et les plus actifs;
— dans une telle situation, le climat de progrès fait place à
une ambiance de résignation, sinon de désespoir. Les initiatives
ne trouvent pas le moyen de s'exprimer. La vie se retire peu à peu.
En même temps, cette contraction est une source de méconten
tement et de ressentiments.
Divers projets sont actuellement élaborés pour venir en aide
aux régions « sous-développées ». La majorité des propositions
faites en ce sens visent, en fait, à entretenir l'improductivité plus
qu'à créer de nouvelles forces productives. Ces projets restent
inspirés par l'esprit de stérilité et de protection qui résulte lui-
même de la stérilité démographique. Ils ne peuvent évoluer dans
le sens d'une création de richesses qu'avec l'état d'esprit général,
lui-même commandé par les nécessités, comme nous le verrons
plus loin.
(12) J. Bourgeois-Pichat : « Perspectives sur la population active européenne », et
Eric Peritz : « La jeunesse dans la population active de la France » (juil.-sept. 1953).
(13) Alfred Sauvy : « Progrès technique et répartition professionnelle de la popula
tion » (janv.-mars et avril-juin 1949).
(14) Voir à ce sujet G. Le Carpentier : « Variations des dépenses publiques en fonc
tion de la population » (oct.-déc. 1947). Les considérations à l'échelle nationale peuvent
être transposées dans le cadre local. VUE GÉNÉRALE ET MISE AU POINT 213
Les projets européens. Des divers projets d'intégration européenne
qui ont vu le jour depuis quelques années,
celui de la communauté européenne charbon-acier retient en pre
mier lieu l'attention par l'ampleur des réalisations.
Si les avantages économiques globaux d'une suppression de
frontières sont bien apparents, en termes de coût de revient ou
de production, par contre, les avantages sociaux sont moins évi
dents. Certaines intégrations accroissent l'emploi, alors que
d'autres risquent de le contracter, au moins provisoirement. C'est
bien, semble-t-il, le cas du charbon et de l'acier, secteurs descen
dants ou, du moins, ayant achevé leur expansion propre (15).
Ce choix a entraîné des refoulements de main-d'œuvre, alors
que des appels de travailleurs auraient mieux contribué au succès
matériel et hioral de telles opérations. Cet exemple souligne, après
tant d'autres, la nécessité d'étudier les problèmes économiques
dans leur fond le plus intime, c'est-à-dire en s'attachant aux
populations mêmes.
Le logement. Aucun secteur, plus que le logement, ne traduit
l'intensité du malthusianisme et des dommages
qu'il entraîne. La législation du logement et l'état d'esprit de la
population à cet égard l'illustrent de façon si symbolique, que
l'ensemble de la situation française peut être jugée sur le log
ement et la construction.
Alors que la production générale a augmenté de 30 % depuis
la guerre, que certaines productions dépassent les besoins et que
le fruit du travail des hommes est parfois détruit au prix d'autres
travaux et dépenses, le besoin vital le plus impérieux avec la nourr
iture, n'est pas couvert pour tous les Français. Un tel paradoxe
déconcerte naturellement ceux qui jugent la situation française
elle-même, sans liaison avec sa formation historique.
Dans la plupart des pays, la construction de logements a
éprouvé quelques difficultés à suivre la progression des besoins.
Mais ces difficultés ont été considérablement accrues en France
par la législation des loyers et surtout la façon dont elle a été
appliquée. Ne protégeant que des personnes en place, elle a favo
risé le gaspillage de logement et créé un véritable sous-prolétariat,
composé de personnes « exclues » qui n'ont ni l'avantage de se
trouver dans un logement protégé, ni la possibilité financière de
construire un neuf, même avec l'aide de l'Etat (16).
Le besoin de logements en France a été évalué à 320.000 par
an, pour une période de 30 ans (17).
(15) Alfred S'auvy : « La population de l'Europe occidentale et le plan Schuman »
(juil.-sept. 1951).
(16) Alain Girard et Henri Bastide : « Enquête sur le logement des jeunes ménages
dans le département de la Seine » (oct.-déc. 1952).
(17) Louis Henry : « Structure de la population et besoins de logements » (juil.-
sept. 1949).

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