W. James La théorie de l'émotion - compte-rendu ; n°1 ; vol.9, pg 388-401

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L'année psychologique - Année 1902 - Volume 9 - Numéro 1 - Pages 388-401
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 1902
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Alfred Binet
W. James La théorie de l'émotion
In: L'année psychologique. 1902 vol. 9. pp. 388-401.
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Binet Alfred. W. James La théorie de l'émotion. In: L'année psychologique. 1902 vol. 9. pp. 388-401.
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ÉMOTIONS, SENTIMENTS MORAUX ET RELIGIEUX
.WILLIAM. JAMES. — La théorie de l'émotion (Traduction française,
avec une introduction de J. Dumas). — 1 vol. in-18, Paris, Alcan,
1902.
La théorie de James sur l'émotion est connue en France par les di
scussions auxquelles elle a donné lieu et les différents articles de Ribot,
Marillier et Dumas sur cette question. Nous avons, dans l 'Année
psychologique, analysé les idées du philosophe américain, nous avons
aussi exposé plusieurs recherches de laboratoire qui nous paraissent,
par leurs résultats, peu compatibles avec la théorie physiologique de
l'émotion; Dumas, qui avait déjà publié une traduction de Lange, le
physiologiste danois qui avait, presque en même temps que James,
publié une théorie du même genre sur l'émotion, a jugé avec raison
qu'il rendrait service aux lecteurs français, si peu familiers d'ordinaire
avec les langues étrangères, en faisant publier une traduction des
articles de James. C'est vraiment dommage que les Principes de Psy
chologie de cet auteur n'aient pas encore été traduits dans leur inté
gralité; il existe seulement une traduction italienne, due à la plume
de deux médecins psychologues, Tamburini et Ferrari. Il est certain
que le jour où l'œuvre si eminente de James paraîtra dans une tra
duction française, elle exercera sur le mouvement psychologique
contemporain une influence profonde. Dumas a fait traduire, de ces
Principes de Psychologie, le chapitre xxiv, plus des extraits d'un article
du Mind (IX, 1884, What is an Emotion) un article de Psycholo
gical Review, où James a répondu à quelques critiques (septembre 1894;
The physical basis of Emotion) ; ce dernier article est traduit intégra
lement. Ces traductions de morceaux choisis manquent un peu d'h
omogénéité: Dumas les a fait précéder d'une introduction fort intéres
sante, où il résume la théorie de James après l'avoir comparée à celle
de Lange ; rien n'est plus instructif que ce parallèle, pour faire
saisir les différences de point de vue ; la théorie du physiologiste
Lange est plus simple, plus rudimentaire, plus ouverte à bien des
objections; elle n'a pas la subtilité et le charme de celle de James,
qui est en quelque sorte plus insaisissable.
Nous allons reproduire ce parallèle instructif, en coupant de larges
extraits dans l'introduction de Dumas.
Lange a vu les phénomènes émotionnels comme peut les regarder
un physiologiste qui se méfie de l'introspection et ne croit scientifique
que ce qu'il peut voir et toucher. C'est ce sentiment un peu naïf, ce '
SENTIMENTS MORAUX ET RELIGIEUX 389 ÉMOTIONS,
me semble, qui l'a conduit à s'occuper des phénomènes physiques qui
accompagnent les émotions.
•'■■■•« Nous savons tous ce qu'il faut entendre par la joie, nous connais
sons tous la tristesse par une expérience quotidienne. Tant qu'on s'en
tiendra à ces évocations intimes, on devra, pense-t-il, renoncera une
connaissance précise des émotions ; ce qu'il faut chercher, au con
traire, ce sont les signes objectifs de l'a tristesse et de la joie, les
marques impersonnelles qui nous permeltentde sortir des impressions
purement subjectives. La science est toujours à iteprix. L'étude des
couleurs ne fut scientifique que le jour où Newton découvrit un carac
tère objectif, la différence de réfrangibililé des rayons colorés ; faisons
de même pour les émotions; renonçons à l'introspection de la cons
cience pour trouver des caractères objectifs et donnera nos recherches
un point de départ scientifique. »
Parmi ces caractères objectifs, Lange fait un choix ; il ne s'occupe
pas beaucoup des gestes, des attitudes et des expressions, et réduit
un peu schématiquement tous les signes des émotions aux modifica
tions subies par les muscles de la vie de relation, les muscles des
viscères et les muscles vaso-moteurs. Tous ces systèmes peuvent rece
voir une innervation Irop forte, trop faible ou irrégulière, d'où contract
ion, relâchement, ataxie. D'autre part, Lange n'a point cru nécessaire,
pour 1'établissemenl de sa théorie, de passer en revue toutes les émot
ions possibles avec leurs nuances indéfinies; il a étudié spécialement
deux types, la joie et la tristesse ; son dessein n'est pas d'étudier l'émo
tion sous toutes ses formes, mais d'en définir la nature, et les
exemples cités suffisent. Il est arrivé ainsi à dresser un tableau sché
matique, dans lequel chaque émotion correspond à une certaine comb
inaison, toujours la même, de phénomènes physiologiques. Du
reste, tout cela a été imaginé d'après des souvenirs, à peu près selon
une méthode de romancier, qui peint les passions de chic; on ne
trouve pas dans son livre d'observations prises d'après nature. Voici
son tableau.
Diminution de l'innervation volontaire Désappointement.
Id. -f- constriction vasculaire .. Tristesse.
Id. 4- + spasme des
muscles organiques Peur.
Id. + incoordination Embarras.
spasme des muscles organiques. Impatience. Augmentation
de l'innervation dilatation vasculaire.. Joie.
volontaire. id. + incoordination. Colère.
Voilà une schématisation poussée à outrance. Lange va encore
plus loin ; il essaye une nouvelle réduction ; il recherche si, parmi ces
phénomènes physiologiques, tous ont la même importance, s'ils sont
primitifs au même titre. D'après cet auteur, les troubles fonctionnels
de l'innervation musculaire ne sont certainement pas la cause des
modifications vaso-motrices; il est, au contraire, plus probable que ce
sont les changements vasculaires qui déterminent les changements 390 ANALYSES BIBLIOGRAPHIQUES
neuro-musculaires. La constriction des artérioles dans la tristesse
pourrait produire la fatigue et la parésie des muscles par
anémie du système nerveux. La dilatation des mêmes vaisseaux amener, par un mécanisme inverse, la suractivité motrice
qui caractérise la joie. Du reste, Dumas remarque avec raison que
l'hypothèse vaso-motrice peut être commode, mais n'est pas indi
spensable pour la définition de l'émotion. Nous ajouterons deux
remarques sur ce point tout spécial :
La première, c'est que tous les expérimentateurs sérieux qui ont
étudié l'action des vaso-moteurs dans les émotions brusques, comme
la surprise ou la peur, ont vu que la réaction vaso-moirice est toujours
très lente, bien plus lente que l'émotion; le sujet est déjà très
ému, que son système vaso-moteur, au moins dans les parties
accessibles à l'enregistrement par la méthode graphique et notam
ment à la main, est encore pacifique; et, à l'inverse, une émotion
brusque peut être terminée, alors que le vaso-moteur agit encore, est
encore troublé, et que les petits vaisseaux sont serrés dans une
constriction tenace. Ce sont des expériences qui ont élé faites un peu
partout. Celles qui me sont personnelles, je les ai faites avec un de
mes élèves, Courtier, et elles ont paru dans l'Année psychologique (III),
j'y renvoie; on verra que beaucoup de précautions ont été prises
pour donner à l'observation autant de précision que possible. Le
sujet en expérience devait donner une série de signaux, pour avertir
du moment où l'émotion venait, et du moment où il rentrait dans le
calme. Nos sujets pouvaient même dessiner approximativement une
courbe de leur émolion — dessin tout à fait schématique, bien entendu,
qui montrait que l'émotion atteignait rapidement son maximum et
déclinait avec lenteur; cette évolution émotionnelle n'avait rien de
commun la marche du phénomène vaso-moteur.
Une autre critique, tout aussi importante, qu'on peut adresser à la
théorie de Lange, est qu'il n'est nullement établi que lavaso-dilatation
soit le privilège des émotions gaies et la vaso-constriction le privilège
des émotions tristes. Bien des recherches expérimentales ont
été faites sur ce point, surtout sur des sujets sains, en All
emagne, en Amérique, et aussi en France, dans mon laboratoire, avec
l'appareil de Hallion et Comte. Les études faites sur des sujets nor
maux sont les seules dont je veuille parler; les excitations agréables
qu'on peut leur donner sont de degré faible et en nombre restreint.
Nous ne sommes pas aussi facilement maîtres delà joie que de la
douleur. Je puis affirmer sans hésitalion que toutes les fois qu'on a
employé une technique correcte et avec des sujets normaux, on n'a
point constaté cette opposition d'effet de la joie et de la tristesse sur
les vaso-moteurs — tout ce qu'on a pu obtenir, par des joies, plaisirs,
tristesses, douleurs de laboratoire, ce sont des états d'excitation, plus
ou moins forts, plus ou moins marqués, dont le caractère variait
beaucoup au point de vue physiologique; car ces réactions sont
extrêmement complexes; elles sont une combinaison de l'action du
cœur, des changements dans la pression du sang, et des changements
dans le calibre des artérioles; mais le système vaso-moteur agit tour ■

.



,
.
.
.
.
;
SENTIMENTS MORAUX ET RELIGIEUX 391 ÉMOTIONS,
jours dans ce cas par de la vaso-conslriction. C'est en quelque sorte
sa réaction unique.
Il résulte de tout ceci qu'au point de vue du temps et au point de
vue de sa nature, le phénomène vasculaire ne correspond point, dans
les émotions brusques, au phénomène émotionnel. Mais ce n'est là
•qu'une correction de détail à apporter à la théorie de Lange, et on
»eut sans rien changer d'important à cette donner |a première
place à l'activité musculaire. Voyons maintenant comment Dumas juge
-celle théorie. Le passage est intéressant, et nous le reproduisons :
« Qu'est-ce donc que l'émotion dont nous avons énuméré, d'après lui
et en les simplifiant, tous les caractères objectifs ? Quelle est la vraie
nature de ce phénomène dont nous ne paraissons avoir décrit encore
•que l'expression extérieure ?
(( Pour la psychologie courante, l'explication est bien simple; la
joie, la tristesse, la colère sont des énergies mystérieuses qui
^'expriment par les mouvements qu'elles impriment au corps. Mais on
•se contente vraiment de trop peu quand on explique la pâleur de
l'angoisse, en disant que l'angoisse fait pâlir; en réalité, c'est faire
-appel à une puissance métaphysique pour ne rien expliquer du tout.
D'autre part, nous voyons souvent l'émotion se produire sans que nous
puissions invoquer aucune influence psychique. La joie du vin, l'exci
tation du haschisch s'expliquent par des causes toutes physiques. L'hy-
ipothèse psychique n'est donc ni claire ni indispensable.
« Pour bien comprendre la nature de l'émotion, il faut laisser de
«cô-lé toute métaphysique, renoncer surtout à celle idéologie qui fait
-de la joie, de la peur ou de la colère, de véritables entités, et n'exami
ner que les faits. ■
« Voici une mère qui pleure son fils-; l'opinion courante admet trois
•moments dans la production du phénomène :
« 1° Une perception ou une idée;
« 2° Une émotion;
« 3° L'expression de cette émotion.
« Cette succession est fausse ; il faut renverser les deux derniers
termes et raisonner ainsi :
« 1° Cette femme vient d'apprendre la mort de son fils; 2° elle est
abattue; 3° elle est triste.
« Qu'est-ce donc que sa tristesse ? — simplement la conscience plus
ou moins vague des phénomènes vasculaires qui s'accomplissent dans
son corps et de toutes leurs conséquences. ... .,
« Supprimez la fatigue et la flaccidité des muscles, rendez le sang
à la peau et au cerveau, la légèreté aux membres ; que reslera-t-il de
Ja tristesse? Absolument rien que le souvenir de la cause qui l'a pro
duite. Il y a donc, dans toute émotion, un fait initial qui peut être une
idée, une image, une perception, ou même une sensation; ces états
, mentaux retentissent diversement sur les centres vaso-moteurs; inajs
«l'émotion n'est jamais que la conscience des variations organiques que
l'excitation de ces centres détermine datas les différentes parties du
- -corps. ,■ .. ■■"... . .. .\\-,- ... -,
réaç- « Reste à expliquer pourquoi telle perception provoque telle , ANALYSES BIBLIOGRAPHIQUES 392
tion vaso-motrice plutôt que telle autre, et par quel mécanisme s'opère
le passage immédiat de l'état représentatif à l'état organique. Mais sur
ce point essentiel, le Dr Lange est très inférieur à lui-même, et l'on
hésile presque à analyser la théorie qu'il bâtit à la hâte pour expliquer
l'origine morale des phénomènes organiques qui, suivant lui, condi
tionnent l'émotion.
« II commence d'abord par traduire le problème en termes physio
logiques et s'imagine, suivant un préjugé commun à beaucoup de
médecins, qu'il a progressé vers l'explication en substituant la notion
confuse de cellule nerveuse à la notion claire de représentation ou
d'idée. Cela fait, il se demande comment une cellule corticale (lisez
représentation), qui primitivement n'était pas en relation avec le cenlre
de l'expression émotive (le cenlre vaso-moteur d'après lui) arrive à
se mettre en relations avec ce centre. Ht il répond à cette question
par une hypothèse arbitrairesur les communications cellulaires. L'ex
plication est donc illusoire, et, fût-elle sérieuse, elle serait très incomp
lète.
« La question n'est pas en effet de savoir comment une représenta
tion donnée agit sur les centres vaso-moteurs, mais comment à tel ou
tel jeu des représentations correspondent les diverses variations vaso-
motrices et autres, que Lange a soigneusement distinguées dans les
diverses émotions. Or de cette partie du problème Lange n'a pas dit un
mot, et je ne crois pas qu'il l'ait soupçonnée.
« Telle est, brièvement résumée, la théorie émotionnelle de Lange.
Si on voulait la condenser plus encore, on pourrait y distinguer deux
thèses : la première ce serait que l'émotion psychique n'est que la
conscience des variations organiques, la seconde que ces variations
organiques sont toutes sous la dépendance de la circulation.
« Mais de ces deux thèses la première est confuse et demanderait à
être éclaircie par quelques commentaires de physiologie cérébrale.
« C'est un principe admis par plusieurs physiologistes contemporains
que le cerveau n'a pas de sensibilité propre et qu'il ne perçoit une
excitation sensible que si elle est périphérique ; on pourrait dire en
d'autres termes que, pour beaucoup de physiologistes, nous sentons
notre corps par l'intermédiaire du cerveau, la périphérie par l'inte
rmédiaire du centre, mais que nous ne sentons pas directement l'état
du centre lui-même. Dès lors, quand on parle de sensibilité
organique, quand on résout l'émotion en un complexus de sensations
physiques, on ne peut guère, sans risquer d'être confus, considérer le
principe précédent comme non avenu et parler au même litre des sen
sations viscérales et de prétendues sensations cérébrales. C'est pour
tant ce que Lange a fait, et dans sa description de la joie et de la
tristesse, il a énuméré non seulement les sensations confuses qui
viennent des viscères et des membres, mais le sentiment spécial qui se
lie à la gêne ou à la suractivité mentale, sans s'expliquer sur la nature
et l'origine de ce sentiment ; d'une façon générale, il a considéré la
joie, la tristesse, la colère, la peur comme la conscience des phéno
mènes qui s'accomplissent dans le cerveau et dans le corps, sans pous
ser plus loin l'analyse, et cette description laisse place à une discussion SENTIMENTS MORAUX ET RELIGIEUX 393 ÉMOTIONS,
théorique. Un physiologiste ne manquerait pas en effet de demander :
le sentiment de l'activité ou de la gêne mentale se lie-t-il dire
ctement à l'état des cellules cérébrales, esl-il central? — Ou ne nous est-
il connu, au contraire, que par la facilité ou ladifflculté avec lesquelles
s'exécutent chez nous les mouvements spécitiques de l'attention et les
diverses contractions musculaires qui accompagnent la pensée ? Esl-il
périphérique?
« II y a là un problème capital sur lequel Lange a passé sans le
voir.
« La seconde thèse, la thèse vaso-molrice, que l'auteur ne tient
pas assurément pour essentielle, mais qu'il développe avec complai
sance, est loin d'être démontrée.
« On ne saurait en effet, dans l'état actuel de la physiologie céré
brale, considérer l'activité mentale comme exclusivement déterminée
par la circulation du sang ; on admet même qu'elle se lie à des processus
intracellulaires antérieurs à toute variation vasculaire, et l'on estime
aussi que des causes beaucoup plus obscures que ces variations vascu-
laires peuvent exercer leur influence sur les combustions, la calorifi
cation et la nutrition des tissus, telles les fonctions frophiques des
nerfs et ces fonctions Irophiques du cerveau que l'on commence à peine
à connaître.
« On a donc le droit de faire de grandes réserves sur la simplifica
tion introduite par Lange dans la théorie physiologique de l'émotion.
Tout au plus aurait-il pu dire que les variations .vasculaires reten
tissent profondément sur les autres organiques que nous
avons éuumérées et qu'elles contribuent à les accélérer ou à les ralent
ir.
«Cette théorie vaso-motrice, outre qu'elle était conteslable, a eu
l'inconvénient de fermer l'esprit de Lange à toutes les théories psycho
logiques de l'expression et en particulier de l'expression musculaire.
Persuadé qu'il était de l'influence de la circulation sur la faiblesse ou
la force, la rapidité ou la lenteur des mouvements, il a rejeté en bloc
les explications psychologiques de l'expression qu'il a rencontrées
chez Spencer et chez Darwin lui-même. Partout il n'a voulu voir
qu'une innervation musculaire plus ou moins intense, plus ou moins
régulière, et sans aucun doute ce phénomène est capital dans l'émo
tion, mais il peut s'expliquer autrement que par des variations circu
latoires, et il s'accompagne de gestes et d'altitudes, d'expressions de
toute nature, sur lesquelles la psychologie évolutionnisle ou même la
simple psychologie ont bien le droit de dire un mot.
« Enfin on ne saurait se dissimuler que sa psychologie émotionn
elle est assez rudimentaire et qu'elle aurait souvent besoin d'être
éclaircie ou complétée.
« Qu'entend-il en effet par une émotion? — Est-ce une réaction
passagère se manifestant sous la forme d'une décharge nerveuse et
d'un choc? — Est-ce un état stable de tristesse, de joie ou de peur,
un ensemble d'expressions permanentes? — II ne parait pas s'être
méfié de l'utilité de cette distinction et n'a guère étudié, en fait, que
des états stables. Ce serait son droit s'il n'avait cru embrasser le 394 ANALYSES BIBLIOGRAPHIQUES
■sujet tout entier de l'émotion et s'il n'avait essayé de réfuter, au nom
de ses analyses, les lois formulées par Spencer pour la décharge
nerveuse et le choc.
« Surtout il a négligé de faire une analyse complète des états émo
tionnels qu'il veut expliquer. Dans la tristesse il n'a vu que les
•symptômes ordinaires de l'abattement et de la dépression ; il n'a pas
parlé de la sensation aiguë de souffrance qui précède souvent l'aba
ttement, souvent l'accompagne et parfois le dissimule sous les réac
tions de toute nature qu'elle provoque/Dans la joie, de même, il n'a
"vu que la joie musculaire et organique, la bonne humeur, sans
paraître se douter qu'il s'y mêle souvent une sensation aiguë de
■plaisir. — D'une façon générale on peut dire qu'il a arbitrairement
réduit l'émotion à un complexus de sensations organiques agréables
■ou pénibles et qu'il n'a pas vu ou voulu voir le sentiment spécial de
plaisir ou de peine qui se surajoute souvent à ces sensations et qu'une
théorie de l'émotion ne peut négliger.
« Dans ces conditions, sa définition de l'émotion psychique reste
«n peu confuse comme sa physiologie, et son livre, malgré l'original
ité des conceptions et l'ingéniosité des arguments, ouvre plutôt des
aperçus qu'il ne pose et ne résout réellement le problème. »
Passons à la théorie de William James. Klle a été inspirée, comme
la précédente, par 1 insuffisance des théories et des descriptions qui
ont été publiées jusqu'à ce jour sur les émotions. En général, on
-admet que la perception d'un fait provoque l'état d'émotion, et que
celle-ci à son tour provoque les actes et les expressions du corps. Cet
ordre ne serait pas exact.
« On pense généralement que la perception mentale d'un fait pro
voque l'état affectif que l'on appelle émotion et que ce dernier état
d'esprit provoque à son tour l'expression corporelle. « Ma théorie,
•« écrit M. James, soutient au contraire que les changements corporels
« suivent immédiatement la perception du fait excitant et que le senti-
,-« ment que nous avons de ces changements, à mesure qu'ils se pro-
« duisent, c'est V émotion. Le sens commun dit: Nous perdons notre
« fortune, nous sommes affligés et nous pleurons, nous rencontrons
« un ours, avons peur et nous nous enfuyons, un rival nous
.-« insulte, nous nous mettons en colère et nous frappons. L'hypo-
« thèse que nous allons défendre ici est que cet ordre de succession
« est inexact, qu'un état mental n'est pas immédiatement amené par
-« l'autre, que les manifestations corporelles doivent d'abord s'inter-
•« poser entre eux et que la formule la plus rationnelle consiste à
« dire : nous sommes affligés parce que nous pleurons, irrités parce
-« que nous frappons, effrayés que tremblons et non pas
«< nous pleurons, frappons ou tremblons parce que nous sommes
« affligés, irrités ou effrayés suivant les cas. Sans les états corporels
« qui la suivent, la perception serait de forme purement cognitive,
« pâle, décolorée, sans chaleur émotionnelle. Nous pourrions alors
-« voir l'ours et juger apropos de fuir, recevoir l'insulte et juger bon
-« de frapper, mais nous n'éprouverions réellement ni frayeur, ni
-«colère. » James dit encore que, si on; supprime du contenu d'une SENTIMENTS MORAUX ET RELIGIEUX 395. ÉMOTIONS,
émotion tous ses concomittants physiologiques, la rage par exemple
sans l'agitation extérieure, la dilatation des narines, Je grincement
des dents, il ne resté rien que des jugements abstraits sur le danger
de telle action ou le caractère affligeant de telle infortune.
« Si nous nous représentons une forte émotion, et qu'ensuite nous
tentions d'abstraire de la conscience que nous en avons toutes les sen
sations de ses symptômes corporels, nous trouvons' qu'il ne nous reste
plus rien. Nulle «étoffe mentale» pour constituer l'émotion; tout ce
qui persiste, c'est un état froid et neutre de perception intellectuelle.
Il est vrai que si la plupart des personnes que l'on interroge à ce
sujet affirment que leur observation intérieure vérifie cette assertion,
quelques-unes maintiennent que la leur ne leur montre rien de sem
blable. Il va bien des gens à qui l'on ne peut faire comprendre la
question. Demandez-leur de retrancher de leur conscience du gro
tesque d'un objet toute sensation du rire et de la tendance à rire, et
de vous dire ensuite à quoi ressemblerait cetle sensation de grotesque
et si elle serait autre chose que la perception que l'objet appartient
à la catégorie des objets amusants, elles soutiennent qu'on leur
demande de réaliser uue impossibilité physique, et que, de toute
nécessité, il leur faut rire si elles voient un objet risible. Il va de soi
que ce qu'on demande ce n'est pas de voir réellement un objet risible
et de supprimer la tendance au rire. Il s'agit d'un effort purement
spéculalif, qui consisterait à retrancher certains éléments de sensat
ion d'un étal émotionnel supposé exister dans sa plénitude, et à dire
quels sont les éléments résiduels. Je ne puis m'empêcher de croire
que fous ceux qui comprennent bien le problème admettront la pro.
position énoncée ci-dessus. Quelle espèce d'émotion de peur rester,
rail-il, s'il n'y avait ni sensation de battements de cœur ou de respi
ration peu profonde, ni de chair de poule ou d'agitations
viscérales? 11 m'est absolument impossible de le concevoir. Peut-on
se figurer l'état, de rage sans le bouillonnement intérieur, la colora
tion du visage, la dilatation des narines, le grincement des dents,
l'impulsion à une action vigoureuse et, à la place de tout cela, des
muscles mous, une respiration calme et un visage tranquille? L'au
teur de ces lignes, quant à lui, en est certainement incapable. La
rage s'est évaporée ici aussi complètement que la sensation de ses
prétendues manifestations, et la seule chose que l'on puisse supposer
en tenir lieu est une sorte de sentence judiciaire froide et exempte de
toute passion, du seul domaine intellectuel, et d'après laquelle une ou
plusieurs personnes méritent d'être châtiées pour leurs crimes. »
Si celle théorie est vraie, chaque émotion étant la résullante d'une
somme de reflexes, il n'y a pas de limite au nombre des différentes
émotions qui peuvent exister, et les émotions des. différents, individus
peuvent varier indéfiniment. Il n'y a pas une expression réelle et
lypique de la colère, et ce qu'on doit chercher, c'est de résoudre un
problème de mécanique physiologique, pourquoi et comment une
expression quelconque de colère ou de peur a pu se produire.
Une preuve directe de la théorie serait donnée par un sujet complè
tement anesthésique, mais non paralysé, qui conserverait la capacité ANALYSES BIBLIOGRAPHIQUES 396
d'exprimer physiquement ses émotions mais n'en éprouverait aucune.
Ces cas, ces perles cliniques, sont extrêmement rares; le seul à rele
ver est celui de Strumpell, qui, du reste, n'est pas probant. Voici ce
qu'en dit James : « Dans le cas extraordinaire rapporté par le profes
seur Strum pel M, nous lisons que le patient, apprenti cordonnier âgé
de quinze ans, entièrement anesthésié, intérieurement et extérieure
ment, à l'exception d'un œil et d'une oreille, avait manifesté de la
honte dans une occasion où il avait sali son propre lit, et du chagrin
à la pensée qu'il ne pourrait plus goûter la 'saveur d'un mets qu'on
lui présentait et qui était autrefois son mets préféré. Le Dr Slrumpell a
également l'obligeance de m'informer que le sujet, dans certaines
occasions, avait manifesté de la surprise, de la peur et de la colère.
Toutefois on ne semble pas, en l'observant, avoir songé à. rien d'ana
logue à la présente théorie; et il reste toujours possible que, de même
qu'il satisfaisait ses appétits et ses besoins naturels de propos déli
béré, et sans ancun sentiment interne, ses expressions émotionnelles
puissent n'avoir été accompagnées d'aucune affection intérieure. Tout
cas nouveau d'anesthésie générale devrait être soigneusement exa
miné quant à la sensibilité émotionnelle interne, en tant que dis
tincte des «expressions» d'émotion que les circonstances peuvent
susciter. »
II y a plaisir à voir avec quelle virtuosité James répond d'avance
aux objections qu'on pourrait lui faire. Ces discussions deviennent des
arguments très intéressants en faveur de sa théorie. Nous citons
encore :
« Première objection. — On peut dire qu'il n'y a aucune preuve
évidente à l'appui de ce postulat que des perceptions particulières
produisent effectivement des effets corporels très étendus par une
sorte d'influence physique immédiate, antérieure à l'apparition d'une
émotion ou d'une idée émotionnelle.
« Réponse. — Nous avons très certainement cette preuve. Quand
nous écoutons de la poésie, un drame, ou la narration d'un fait
héroïque, souvent nous sommes surpris de voir que, par moments et
d'une manière inattendue, notre cœur se gonfle et nos larmes coulent.
Il en est de même, et d'une façon encore plus frappante, quand nous
écoutons de la musique. S'il nous arrive de voir soudainement une
forme noire se mouvoir dans les bois, les battements de notre cœur
s'arrêtent, et nous retenons immédiatement notre souffle, avant même
qu'aucune idée précise de danger ait pu s'éveiller. Si un ami
s'approche du bord d'un précipice, nous éprouvons la sensation bien
connue de la chute, et nous nous reculons en arrière, alors que nous
savons parfaitement qu'il est sain et sauf, et que nous n'avons aucune
représentation distincte de sa chute. L'auteur se rappelle fort bien
l'étonnement qu'il éprouva, lorsque, vers l'âge de sept ou huit ans, il
s'évanouit en voyant saigner un cheval. Le sang était dans un seau,
avec un bâton dedans, et si la mémoire ne lui fait pas défaut, l'auteur
le remua et le vit s'égoutter du bâton sans aucune autre sensation
1. Ziemsen's, Deutsches Archiv für klinische Medicin, XXII, 321.

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