Sexe des femmes, sexe des sœurs : les organes génitaux féminins à Chuuk (Micronésie) - article ; n°1 ; vol.110, pg 49-63

De
Journal de la Société des océanistes - Année 2000 - Volume 110 - Numéro 1 - Pages 49-63
In this paper I will analyze the way the people from Chuuk (Micronesia) conceive of female genitals. This part of the female body is considered essential for female identity, an identity structured on a polarity from which no woman can escape: being a «sister» («family woman», «woman out of sex»), and a «sexual woman» («woman out of family») simultaneously. Modesty rules issuing from the incest taboo oblige women to hide their genitals, in order to show themselves as asexuated beings. But their genitals are at the same time highly valued when they are considered as «sexual women» and not as sisters. The centrality of the sister role (and the expected behavior that issues from the incest taboo) as well as the identification of female genitals as the main emblem of sex, are the basis of a female conception that has a paradoxical aspect but is based on a consistent and unitary logic.
Dans cet article, on analyse la façon dont les habitants de Chuuk (Micronésie) conçoivent le sexe des femmes. Les organes génitaux féminins à Chuuk sont au centre des aspects essentiels de l' identité féminine, une identité qui s'élabore dans une polarité incontournable à toute femme : celle d'être «sœur» («femme de famille», «femme hors sexe») en même temps que «femme sexuée» («femme hors famille»). Du tabou de l'inceste se dégagent des normes de comportement qui exigent des femmes de cacher leur sexe, de se montrer comme si elles étaient dépourvues de sexe. Mais en tant que «femmes sexuées», ce même sexe est fortement valorisé, revendiqué et même «agrandi». L'importance du rôle de la sœur (et d'un comportement respectant le tabou de l'inceste) ainsi que l'identification des organes génitaux féminins comme emblème principal du sexuel sont à la base d'une conception de la femme d'apparence paradoxale mais qui fait preuve d'une seule et forte logique.
15 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : samedi 1 janvier 2000
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Beatriz Moral-Ledesma
Sexe des femmes, sexe des sœurs : les organes génitaux
féminins à Chuuk (Micronésie)
In: Journal de la Société des océanistes. 110, 2000-1. pp. 49-63.
Abstract
In this paper I will analyze the way the people from Chuuk (Micronesia) conceive of female genitals. This part of the female body
is considered essential for female identity, an identity structured on a polarity from which no woman can escape: being a «sister»
(«family woman», «woman out of sex»), and a «sexual woman» («woman out of family») simultaneously. Modesty rules issuing
from the incest taboo oblige women to hide their genitals, in order to show themselves as asexuated beings. But their genitals are
at the same time highly valued when they are considered as «sexual women» and not as sisters. The centrality of the sister role
(and the expected behavior that issues from the incest taboo) as well as the identification of female genitals as the main emblem
of sex, are the basis of a female conception that has a paradoxical aspect but is based on a consistent and unitary logic.
Résumé
Dans cet article, on analyse la façon dont les habitants de Chuuk (Micronésie) conçoivent le sexe des femmes. Les organes
génitaux féminins à Chuuk sont au centre des aspects essentiels de l' identité féminine, une identité qui s'élabore dans une
polarité incontournable à toute femme : celle d'être «sœur» («femme de famille», «femme hors sexe») en même temps que
«femme sexuée» («femme hors famille»). Du tabou de l'inceste se dégagent des normes de comportement qui exigent des
femmes de cacher leur sexe, de se montrer comme si elles étaient dépourvues de sexe. Mais en tant que «femmes sexuées», ce
même sexe est fortement valorisé, revendiqué et même «agrandi». L'importance du rôle de la sœur (et d'un comportement
respectant le tabou de l'inceste) ainsi que l'identification des organes génitaux féminins comme emblème principal du sexuel sont
à la base d'une conception de la femme d'apparence paradoxale mais qui fait preuve d'une seule et forte logique.
Citer ce document / Cite this document :
Moral-Ledesma Beatriz. Sexe des femmes, sexe des sœurs : les organes génitaux féminins à Chuuk (Micronésie). In: Journal
de la Société des océanistes. 110, 2000-1. pp. 49-63.
doi : 10.3406/jso.2000.2115
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/jso_0300-953X_2000_num_110_1_2115Sexe des femmes, sexe des sœurs :
les organes génitaux féminins à Chuuk
(Micronésie) l
par
Beatriz Moral LEDESMA*
RESUME ABSTRACT
Dans cet article, on analyse la façon dont les habitants In this paper I will analyze the way the people from
de Chuuk (Micronésie ) conçoivent le sexe des femmes. Chuuk (Micronesia) conceive of female genitals. This
Les organes génitaux féminins à Chuuk sont au centre part of the female body is considered essential for female
des aspects essentiels de l' identité féminine, une identité identity, an identity structured on a polarity from which
qui s'élabore dans une polarité incontournable à toute no woman can escape: being a «sister» («family
femme : celle d'être « sœur » («femme de famille », woman », « woman out of sex »), and a « sexual «femme hors sexe») en même temps que «femme » (« out of family ») simultaneously. sexuée» («femme hors famille»). Du tabou de Modesty rules issuing from the incest taboo oblige l'inceste se dégagent des normes de comportement qui women to hide their genitals, in order to show themselves exigent des femmes de cacher leur sexe, de se montrer as asexuated beings. But their genitals are at the same comme si elles étaient dépourvues de sexe. Mais en tant time highly valued when they are considered as « sexual que «femmes sexuées», ce même sexe est fortement women » and not as sisters. The centrality of the sister valorisé, revendiqué et même « agrandi ». L'importance
role (and the expected behavior that issues from the du rôle de la sœur (et d'un comportement respectant le
incest taboo) as well as the identification of female tabou de l'inceste) ainsi que l'identification des organes
genitals as the main emblem of sex, are the basis of a génitaux féminins comme emblème principal du sexuel
female conception that has a paradoxical aspect but is sont à la base d'une conception de la femme d'apparence
paradoxale mais qui fait preuve d'une seule et forte based on a consistent and unitary logic.
Quand on parle de sexualité, il ne semble pas est pourtant une des parties du corps les plus
nécessaire de parler directement et spécifiqu investies par la sexualité. On abandonne souvent
ement des organes génitaux. Notre propre pudeur les considérations sur les organes génitaux à
nous empêche d'aborder avec plus d'acuité ce qui l'anatomie ou à d'autres disciplines sœurs, créant
1 . Cet article est issu de ma thèse de doctorat « Conceptualisation de la femme, du corps et de la sexualité à Chuuk
(Micronésie) » ; on trouvera ici une nouvelle version d'un article publié précédemment en espagnol (1996a). Je voudrais
remercier ici ceux qui m'ont permis d'effectuer cette recherche : la Wenner-Gren Foundation for Anthropological Research de
New York, le Seminario de Estudios de la Mujer de l'Université du Pays Basque et l'Instituto Vasco de la Mujer du
gouvernement basque. J'aimerais aussi remercier Fabienne Tzerikiantz et Françoise Douaire-Marsaudon pour leur aide
inestimable dans la correction du français de ce texte.
* Centre de recherche et documentation sur l'Océanie, Université de Provence, Campus de Saint-Charles, 3 place Victor
Hugo, 13003 Marseille.
Journal de la Société des Océanistes, 1 10, année 2000-1. 50 SOCIETE DES OCEANISTES
un langage imagé 4 qui rend compte explicitainsi un déséquilibre entre l'importance de cette
partie du corps du point de vue de la sexualité et ement de leur présence et de leur importance.
la place que l'anthropologie lui prête. Dans le cas Comme nous le verrons plus loin, le sexe fémi
des organes génitaux féminins, ce déséquilibre nin joue un rôle primordial : il est la condition du
est accentué : ils sont en effet l'objet d'une plaisir sexuel des deux partenaires pendant l'acte
grande indifférence de la part de l'analyse amoureux ; la beauté et l'attirance sexuelle d'une
anthropologique ; ils n'attirent l'attention que femme sont évaluées par rapport aux caractéris
dans des cas dramatiques, comme l'infibulation tiques de son sexe ; les organes génitaux détermi
ou la clitoridectomie. Cette indifférence n'est nent aussi le sentiment de pudeur et les normes
pas seulement propre à l'anthropologie, on du comportement féminin ; ils constituent l'él
l'observe aussi dans la vie courante : nous somément référentiel des normes de comportement
mes habitués à entendre parler des qualités, de la exigées par le tabou de l'inceste et, enfin, ils
taille, de la largeur ou des aptitudes de l'organe représentent le Sexe 5. Si tous ces aspects sont en
masculin, tandis que le sexe des femmes reste relation les uns avec les autres, il faut aussi dire
habituellement réduit à une mystérieuse cavité que de ces deux derniers (le sexe des femmes en
dépourvue de toutes caractéristiques qui pour tant que référence principale des normes issues
raient suggérer une spécificité, une différence, ou du tabou de l'inceste et le sexe des femmes en tant
une qualité quelconque. De sorte que, comme le qu'emblème du Sexe) révèlent la particularité de
disait Simone de Beauvoir, « ...le sexe féminin est la conception que les Chuuks se font des organes
mystérieux pour la femme elle-même » (1949 : génitaux féminins.
166).
Dans cet article, on analysera comment les
Sexualité et tabou de l'inceste habitants d' une petite région du monde,
Chuuk 2, un des quatre États des États fédéraux Le point de départ de mes recherches était
de Micronésie, conçoivent cette petite partie du d'étudier la conceptualisation de la femme à
corps féminin, le sexe. Chuuk (ainsi que toute la Chuuk au travers de tout ce que l'on peut qualif
Micronésie) est un bon exemple de la richesse ier de « sexuel » (Moral, 1996b). Pour cela, j'ai
que l'imaginaire lié aux organes génitaux fémi pris pour objet d'étude des aspects du corps qui
nins offre à l'analyse ethnologique : ces derniers font irruption dans le sexuel. Cette démarche n'a
jouent un rôle symbolique particulier et sont pas tardé à m'amener au tabou de l'inceste :
souvent objets de discussions, d'élucubrations et celui-ci se révèle comme un élément clef des
de grande curiosité 3. À Chuuk, l'imaginaire ero conceptualisations de la femme et de la sexualité. tique s'est généreusement déployé sur cette part Nous allons voir que le corps des femmes, et plus ie du corps des femmes. Ceci a pour consé précisément leur sexe, témoigne bien de la lourde
quence une réduction de la carte érogène à une et déterminante présence du tabou de l'inceste
seule partie du corps, mais il faut également dans ces deux conceptualisations.
ajouter que les Chuuks n'hésitent pas à prodi
guer des détails et que leurs descriptions sont La parenté et la famille riches en nuances et en vocabulaire. Tailles, tex
tures, odeurs et qualités des organes sexuels Pour saisir dans toute son ampleur le rôle du
féminins sont minutieusement décrites à travers tabou de l'inceste et du sexe des femmes, on a
2. L'État de Chuuk se compose d'un lagon et d'une série d'atolls qui l'entoure. Dans le lagon se trouve la plupart de ses îles
et de ses habitants ainsi que la capitale. « Iles extérieures » est l'expression générique utilisée pour désigner les atolls.
3. Voir Kubary (1895) et Ferreira (1987) sur le rôle symbolique des organes génitaux féminins à Palau et la figure Dilngai.
Dilngai était un bas-relief en bois qui représentait une femme aux jambes complètement écartées et qui était installée sur la
partie frontale de la maison du conseil (mbakbai). Krâmer (1937) décrit les tatouages féminins sur le mons veneris à Lamotrek,
Palau et Pohnpei. Petit Skinner (1995) mentionne aussi les soins que les femmes prodiguent à cette partie de leur corps. Gladwin
& Sarason (1953) décrivent des tatouages à l'intérieur des cuisses.
4. Le langage reflète cette préoccupation et l'intérêt que l'on porte aux caractéristiques des organes génitaux et nous offre une
grande richesse terminologique. Certains mots désignent aussi bien des couleurs que des odeurs, comme fachaacha « couleur
rougeâtre d'organes génitaux », ou tûwéfachaacha « avoir les organes génitaux de couleur rougeâtre ». La « mauvaise odeur du
sexe des femmes » se dit pwonneng, tûwémwas signifie « sentir, avoir une odeur génitale » et nneng « sentir mauvais » (toujours
en relation avec les organes génitaux). Les femmes qui ont de grandes petites lèvres sont tûwéffir. Celles qui ont beaucoup de
poils pubiens sont dites tûwékkor, mais celles qui n'en ont pas ou peu sont pwarapwpwech. Le verbe tùwôôtow veut dire « avoir
des organes génitaux qui s'enflent beaucoup quand on les stimule » (pour les femmes). Entre tous les systèmes de numération
chuuk (classificateurs différents pour les objets plats, les objets ronds, les objets longs, les êtres vivants, etc.), on trouve un
système exclusif pour compter les vulves \fitetû ? « combien de vulves ? » ; etû, rûwétû, wùnûtû « une vulve, deux vulves, trois
vulves ».
5. Pour différencier le sexe des femmes et leurs organes génitaux du Sexe en général (de tout ce qui concerne le sexuel), j'ai
choisi de mettre un s minuscule au premier et un S majuscule au deuxième. SEXE DES FEMMES, SEXE DES SŒURS 51
besoin de comprendre la structure de la parenté elle l'est tout particulièrement dans leur vie
chuuk. affective (Hezel, 1989 ; Moral, 1996b) : rien au
On peut distinguer quatre éléments princ monde ne peut acquérir l'importance de la
ipaux dans la parenté chuuk 6 : 1) les matri- famille. L'amour de la famille fait l'objet d'une
groupes (eterekes), avec une généalogie matril idéalisation assez poussée, il s'agit d'ailleurs
inéaire, qui sont les unités essentielles d'organi d'une idéalisation qui pourrait être comparée,
sation et de fonctionnement ; 2) l'ensemble des sous certains conditions, à notre amour romant
sœurs et frères qui structure le matri-groupe ; ique (Moral, 1996b). Cet amour peut être consi
3) le partage du matériel génétique, des terres, de déré comme une manifestation, dans la vie affecla nourriture, et/ou du travail, et la reconnais tive et pratique, du rôle régulateur de la parenté sance mutuelle du lien de parenté ; et 4) cette dans cette société, de la force de la famille en tant parenté est active parce qu'elle doit être entrete que première force de fonctionnement et d'organue à travers des actions de solidarité et de par nisation 8. Beaucoup de questions sur les sociétage (nurturant behaviours, Marshall, 1977) tés micronésiennes trouvent leur réponse dans la autant que par l'absence de rapports sexuels parenté, comme c'est le cas pour la plupart de (ibid.).
sociétés océaniennes (Gailey, 1987; Moral, Le matri-groupe (eterekes) est conçu comme
1996b, sous presse). C'est pourquoi le corps ce qui rend la vie possible aux humains. Il est
des femmes doit être regardé dans cette persl'unité essentielle d'organisation de la société
pective. chuuk et pourvoit aux nécessités primaires qui
rendent possible la survie de ses membres,
comme la nourriture, l'espace et les soins. Il Les sœurs, les frères et l'inceste
est difficile d'imaginer que quelque chose pourr
La société chuuk et les sociétés micronésienait exister en dehors de lui, si ce n'est évidem
nes ne sont pas très différentes des autres sociétés ment la solitude, la faim et la mort 7. Ce groupe
du Pacifique en ce qui concerne l'importance du fournit aussi un cadre, un modèle d'orga
couple sœur/frère 9 : ce couple constitue, sans nisation et de fonctionnement dans lequel
chaque personne a son rôle, sa place dans la doute, la fondation de la famille. L'importance
hiérarchie du groupe et son identité. Les carac de ce couple se fait sentir non seulement dans la
téristiques du (son histoire, ses ancêtres, structure de la famille (dans laquelle il occupe le
ses terres, ses connaissances, etc.) et la position lieu primordial, l'axe), mais aussi dans la dicho
que l'individu occupe dans le groupe (son sexe, tomie sexuelle. Les hommes et les femmes à
son âge, sa génération relative, etc.) vont déter Chuuk sont, avant tout, des frères et des sœurs.
miner l'identité de chaque personne, ses droits, Dans le couple sœur/frère, il n'y a pas de symétrie
ses obligations et ses privilèges (ou leur absence). de la relation. Certes, il y a une complémentarité
La communauté est composée plutôt de matri- fonctionnelle, mais c'est la sœur qui joue le rôle
groupes que d'individus, ces groupes étant les référentiel par rapport au frère (Moral, 1996b,
unités irréductibles qui forment l'espace social. sous presse) 10 : une sœur l'est absolument tan
L'identité et la fonction que l'individu trouve dis que le frère l'est par rapport à sa sœur. Une
dans la communauté sont déterminées par le femme sera donc plus déterminée par sa position
groupe auquel il appartient, et il ne pourra de sœur qu'un homme ne le sera par sa
jamais agir totalement à titre d'individu indé de frère.
pendant. Le groupe sœurs/frères est l'axe d'organisa
La famille étendue est d'une importance tion de la famille et la famille est le fondement de
la vie de tout individu ainsi que la base de l'orga- considérable pour la survie de tout Chuuk, mais
6. Pour plus de détails sur la parenté chuuk, voir Goodenough (1978).
7. À ce sujet, voir la section 'To be without kin' dans Lutz (1988 : 128-134).
8. Sur la nature de « l'amour » (ttong) et la famille à Chuuk, voir Marshall (1977) et Moral (1996b). Les études sur le suicide
à Chuuk apportent un nouvel éclairage sur la nature de cet amour, voir Hezel (1984, 1985, 1989 ) et Rubinstein (1984). L'étude
de Lutz (1988) est aussi très intéressante et applicable à Chuuk.
9. Sur Chuuk voir Marshall (1981) et Moral (1996b, 1998a, 1998b et sous presse). Pour d'autres régions de la Micronésie, on
trouvera des donnés intéressantes sur les sœurs dans : Kihleng (1996), Steimle (1989) et Wilson (1995). Sur la Polynésie, on verra
les travaux de Douaire-Marsaudon (1998, 1975), Hecht (1977), Hooper & Huntsman (1975), Shore (1981), Ortner (1981),
Tcherkézoff(1993, 1999), Weiner (1976, 1992) et, sur la 'sœur sacrée', Goldman (1970), Gunson (1987) et Mead (1930). Voir
aussi Marshall (1981). Sur la nature de la relation sœur/frère, voir aussi Héritier (1996).
10.1999) fait une analyse révélatrice de cet aspect référentiel de la sœur dans la relation sœur/frère à
Samoa. 52 SOCIETE DES OCEANISTES
nisation sociale n. Cette famille existe grâce à mière caractérisation du Sexe. Pour une articula
l'entretien continu des relations entre ses memb tion plus précise, pour une description en détail
res. Ces relations se définissent par leur carac de ce qu'est le Sexe et le sexuel, l'intervention de
tère actif : l'abandon des activités familiales (de la prohibition de l'inceste est nécessaire. La force
partage, de soin mutuel et de solidarité) implique de ce tabou est telle qu'il en vient à délimiter le
l'annulation de la relation (Marshall, 1981). sexuel. Autrement dit, l'interdiction du sexuel
L'abandon des activités de solidarité implique entre parents n'est pas faite sur la base de ce qui du lien tout comme l'inceste (ibid), est défini comme sexuel, c'est plutôt le sexuel qui
qui est aussi conçu comme l'abandon des ces se définit sur la base de ce qui est interdit. Le
activités. On conçoit généralement le tabou de tabou de l'inceste est l'instrument qui met en
l'inceste comme une absence d'activité (sexuelle), œuvre l'intervention de la parenté dans la défini
mais c'est bien par une activité qu'elle se traduit tion du Sexe. Cette identification entre les orga
pratiquement, celle de s'éloigner du Sexe : la nes génitaux féminins et le Sexe, ainsi que
relation entre parents se définit par cette façon l'urgent besoin de s'en éloigner, est la base prél
d'agir. Pour être parent, il ne suffit pas de parta iminaire qui permet à l'interdiction de se dévelop
ger et de ne pas avoir de relations sexuelles, il faut per et d'articuler ainsi le sexuel.
agir en s'éloignant du Sexe. Dans ce contexte, le désir masculin joue un
Éviter l'inceste devient une affaire de première certain rôle. Il est conçu comme la première
importance parce que le danger qu'il représente manifestation du danger de l'inceste. Les hom
est insupportable pour l'ordre établi : il en est la mes chuuk ont la réputation de ne pas savoir
plus grande menace. Le tabou de l'inceste entre maîtriser leur désir sexuel et d'avoir, contrair
frère et sœur a un tel poids qu'il exerce un effet de ement aux femmes, un faible sens des responsabil
gravité autour de lui. Cet effet n'a, peut-être, rien ités (Moral, 1996b), ce qui nous permet de com
d'extraordinaire puisque ce tabou est un prin prendre la crainte des femmes envers le désir
cipe régulateur dans toutes les sociétés. Ceci ne masculin. Éviter l'inceste exige donc de bannir
nous empêche pas néanmoins de marquer son tout comportement, tout geste, toute parole,
importance dans le domaine de la sexualité, du toute allusion qui pourrait réveiller ce désir
corps et des conceptualisations des sexes. incontrôlable. Un homme ne doit jamais penser
En tant que terme référentiel de la relation la à sa sœur comme un être sexuel, comme une
plus importante de la famille, la femme (la sœur) personne ayant une vie sexuelle, pourvue de
est l'objet d'une conceptualisation complexe. désirs et à même de jouissances sexuelles, c'est-
Cette femme référentielle se trouve partagée à-dire, comme quelqu'un qui a un sexe.
entre deux identités, celle de femme (sexuelle) et Nous l'avons dit, le symbole par excellence du
celle de sœur (« femme de famille »), qui cohabi Sexe, ce sont les organes génitaux féminins. Or
tent dans le même corps mais qui ne se manifes éviter les allusions sexuelles signifie éviter les jamais en même temps. Il s'agit d'une double allusions au sexe féminin. Cette urgence de ne
identité à la façon de Doctor Jekyll et Mister pas toucher au/le sexe des femmes (dans le sens
Hyde : l'une se cache lorsque l'autre se manif réel et figuré) devient, selon l'expression de
este. Cette séparation stricte des identités fémi Michel Foucault, « une ligne de pénétration
nines hébergées par un seul corps, cet éloigne- indéfinie » qui fait irruption dans le corps des
ment de la femme sexuelle que la sœur doit femmes. La peur de l'inceste, du chaos que
opérer, est une mesure radicale pour éviter celui-ci implique, pousse à la chasse exhaustive
l'inceste. Le corps, en tant que lieu de rencontre, de la moindre allusion sexuelle pour mieux
et plus précisément l'une de ses parties (les orga l'effacer. Et, évidemment, celui qui cherche finit
nes génitaux), sont l'objet d'intérêt de cette anal toujours par trouver. Foucault nous explique ce
yse. contrôle sur le désir dans le cas de l'enfant :
« Tout au long de cet appui, le pouvoir avance,
multiplie ses relais et ses effets, cependant que sa cible Le corps des femmes, leur sexe et l'inceste s'étend, se subdivise et se ramifie, s'enfonçant dans le
réel du même pas que lui. Il s'agit en apparence d'un
À Chuuk, les organes génitaux des femmes dispositif de barrage; en fait on a aménagé, tout
représentent le Sexe. Cette identification du Sexe autour de l'enfant, des lignes de pénétration indéfi
avec les organes génitaux féminins est une nie » (1976 : 58).
11. Si le groupe sœurs/frères est le fondement de la famille et de l'organisation sociale, les sœurs occupent une place
primordiale. D'une façon plus générale, les femmes, plus que les hommes, occupent cette place. Carucci (1997), Petersen (1992)
et Thomas (1977, 1980) insistent sur le rôle référentiel de la femme grâce à sa relation avec les éléments fondamentaux de la
culture dans d'autres régions de la Micronésie, plus concrètement Marshall, Pohnpei et Namonuito respectivement. SEXE DES FEMMES, SEXE DES SŒURS 53
Le Sexe, dans la mesure où il est poursuivi, se avons dès lors besoin d'un cadre conceptuel
capable d'accueillir une définition plurielle et répand dans le corps des femmes au point de
l'envahir complètement et de la rendre excessiv flexible des femmes.
ement sexuelle. Le désir masculin à fleur de peau
ne cesse d'investir le corps des femmes et de le La pudeur du corps
remplir de signes toujours trop sexuels. Les fem
On pourrait dire que la quasi-totalité des mes chuuk sont poursuivies ad infinitum par
règles de décorum que les femmes doivent resl'éventualité que leur comportement soit qualifié
de sexuel, par le risque d'éveiller le désir de leurs pecter gravite autour de leurs organes génitaux
frères (sans aucune intention volontaire). Il est et reste toujours liée au tabou de l'inceste.
donc nécessaire d'établir un contrôle sur ce corps La pudeur et le décorum renvoient à une défi
nition de la femme combinant deux éléments : dangereux, ce corps qui, malgré lui-même, pro
voque le désir I2. (1) l'identification de la femme avec le Sexe (elle
Pour ne pas mettre en danger leur relation avec est en effet « porteuse » de ses organes génitaux)
leurs frères lors d'une allusion sexuelle, les sœurs et (2) une définition de la dichotomie sexuelle qui
prend comme principale référence le groupe tentent de passer complètement inaperçues,
d'effacer leur présence, de devenir imperceptib familial. Cette situation oblige la femme à réa
les. De nombreuses normes du comportement juster constamment sa position : elle représente
féminin sont construites sur cette base et aussi le Sexe, mais doit éviter tout comportement
bien la vie que la conceptualisation des femmes sexuel en tant que « femme de famille ». Elle doit
s'en trouvent complètement déterminées. neutraliser son identité, essentiellement sexuelle,
Les organes génitaux des femmes rappellent le pour ne provoquer ni pensées ni désirs inces
danger et l'horreur de l'inceste, mais aussi les tueux chez ses frères.
plaisirs charnels. Ils représentent à la fois la Chez les femmes, la pudeur, la honte et un
continuité du groupe (grâce à leurs capacités comportement correct s'articulent autour de
reproductrices) et l'effondrement de la famille leurs organes génitaux. La vie des femmes, leur
(comme conséquence directe d'une relation façon de se mouvoir, leur langage, les sentiments
incestueuse). Le sexe prend des dimensions très relatifs à leur corps, sont fortement déterminés
différentes, d'une part, pour la sœur ou la par cette partie de leur anatomie. Elles sont sans
« femme de famille » et, d'autre part, pour la cesse contraintes de vérifier que leur sexe répond (sexuelle) ou la femme pensée « hors de la à toutes les exigences du décorum. Elles accumul
famille » 13. Dans les deux cas, leur sexe, qui reste ent des gestes automatiques et inconscients,
la référence immuable de leur identité et de leur d'autres conscients, et prennent toutes les pré
comportement, prend corps de manière diffé cautions afin de protéger cette partie de leur
rente. corps, toujours susceptible de provoquer l'intr
Comment cette situation se concrétise-t-elle oduction du sexuel. Les organes génitaux, le Sexe,
apparaissent toujours comme recelant un risque dans la vie des femmes ? Comment est vécu le
fait d'être « porteuse » de ces organes génitaux d'inceste.
remplis de significations polarisées, dans un Être une sœur correcte, c'est être confrontée à
corps lui-même contraint par des modèles rigi une difficulté majeure : comme dit précédem
des ? Les femmes doivent assumer et contrôler ment, la femme, en tant que « porteuse » d'un
mais aussi essayer d'annuler, à l'intérieur de leur sexe, représente le Sexe. Ses efforts pour fuir toute
corps, toutes ces contradictions. Comment une allusion sexuelle sont, le plus souvent, vains ; et,
sœur peut-elle devenir asexuée puisqu'elle porte, dans une pareille situation, elle mettra tout en
dans son corps, la plus explicite des représenta œuvre pour atténuer sa présence en essayant de
tions du Sexe ? Comment nier ce sexe alors qu'il passer inaperçue. En tant que « femme de
famille » (sœur), se faire remarquer est irrévérenest l'élément essentiel de l'identité féminine et le
cieux vis-à-vis de ses frères 14 car sa seule préfoyer de valeurs positives dont toute femme tire
sence suggère celle de ses organes génitaux. sa fierté ? Pour échapper à ce paradoxe, nous
12. Foucault explique clairement ce processus dans le cas de la société bourgeoise du xixe siècle : « [Ce pouvoir] ne fixe pas de
frontières à la sexualité ; il en prolonge les formes diverses, en les poursuivant selon des lignes de pénétration indéfinie. Il n'exclut
pas, il l'inclut dans le corps comme mode de spécification des individus. Il ne cherche pas à l'esquiver ; il attire ses variétés par des
spirales où plaisir et pouvoir se renforcent; il n'établit pas de barrages ; il aménage des lieux de saturation maximale » (1976 : 65).
13. Cette double identification entre la « femme de famille » et la sœur, d'un côté, et la « femme hors famille » et la femme
sexuelle, de l'autre, apparaîtra tout au long du texte. La « femme de famille » est par excellence la sœur.
14. Il faut tenir compte du fait que la dichotomie sexuelle est définie en référence à la famille, ce qui signifie
que le comportement requis en tant que « femme de famille » n'est pas un comportement exigé dans des situations except
ionnelles, bien au contraire. Il s'agit plutôt du modèle général de « comportement correct ». Il faut aussi penser que tous les 54 SOCIÉTÉ DES OCÉANISTES
Un comportement réglementé cher des hommes, si nécessaire elles doivent faire
un détour mais, dans tous les cas, se mettre à
De toute évidence, l'allusion aux organes géni genoux ou se pencher en avant.
taux est chose facile. Ce peut être un petit geste Dans ce même ensemble, on trouve d'autres
maladroit, un mot déplacé, une jupe un peu trop exigences, lesquelles, considérées dans leur total
retroussée ou un regard trop insistant. Le risque ité, nous laissent entrevoir une logique. En effet,
de laisser apparaître involontairement leurs réduire sa taille en s'agenouillant, se maintenir
organes rend les femmes vulnérables et les éloignée, parler peu et à voix basse, essayer de
pousse à la prudence. Les précautions prises per rester assise et immobile..., sont autant de com
mettent d'imaginer la gravité d'un tel incident et portements qui servent à réduire la présence des
expliquent, par voie de conséquence, le contrôle femmes devant leurs frères. Sur certaines îles,
constant de leur comportement, que développe prononcer le nom d'une femme devant son frère
chez les femmes une pudeur à fleur de peau. est considéré comme une façon excessive d'invo
Toutes ces normes de bon comportement ont quer la présence d'une sœur.
comme but principal de ne pas éveiller des pen La distanciation physique commence à la
sées sexuelles chez leurs frères. Les femmes, pour puberté des garçons. À partir de ce moment-là,
ce faire, doivent supprimer toute allusion possi ils ne peuvent plus dormir sous le même toit que
ble à leurs organes génitaux. leurs sœurs. Comme allant de soi, frères et sœurs
Les règles du bon comportement prennent vont soigneusement éviter de se retrouver dans le
forme sur trois axes différents. Un premier qui même espace. De même, tout rapprochement
concerne directement les organes génitaux fémi physique est prohibé, même par le détour
nin ; un deuxième qui insiste sur un éloignement d'objets personnels (coussins, nattes, peignes,
du sexuel ; et un troisième qui impose la distance vêtements, etc.) qu'ils ne pourront jamais partag
physique entre les sœurs et les frères. Quelques er. Ils ne se touchent pas 16. Ils s'adressent rar
exemples serviront à l'illustrer. ement la parole et quand ils se parlent, les mots et
Selon des circonstances qui varient d'une île à le ton sont choisis avec de grandes précautions.
l'autre, une femme en présence de son frère doit Ils évitent les mots grossiers ou ayant des connot
soit se mettre à genoux, soit marcher à genoux ations sexuelles.
ou encore incliner fortement son buste en avant. La finalité de toutes ces mesures est d'empê
Ce comportement est expliqué de différentes cher un rapprochement des corps qui pourrait
manières par les Chuuks. Ils disent que c'est là déclencher le désir et, peut-être, une relation
une façon pour les femmes de manifester du incestueuse. Dans ce processus de prévention de
respect envers leurs frères. Ils disent aussi que l'inceste, les organes génitaux féminins occupent
cette posture sert à maintenir le sexe des femmes à l'évidence une position centrale. Parfois, dans
hors d'un regard direct des hommes quand ces mesures, l'allusion aux organes génitaux est
ceux-ci sont assis par terre (façon habituelle de tellement lointaine qu'elle est difficilement imag
s'asseoir), puisque le sexe des femmes et les yeux inable.
des hommes se trouvent alors à la même hauteur. L'importance de ne pas montrer les parties
Dans les îles moins traditionnelles, ce comporte génitales est indiscutable, notamment au travers
ment se cantonne à certaines occasions et à cer de l'attention que l'on accorde aux postures cor
tains lieux ; ainsi il a été conservé là où la proxi porelles et aux convenances vestimentaires. Il y a
mité physique est inévitable, comme c'est le cas toutefois d'autres exemples qui illustrent ce
pour les espaces délimités ou fermés, comme le même souci. Pendant l'accouchement, les fem
foyer, la « maison des réunions » 15, les églises et mes s'empêchent de crier parce que leurs cris, qui
tout espace de célébration. peuvent être entendus par leurs frères, font pens
Dans les îles plus traditionnelles, marcher à er à leur vagin. Toujours pour les mêmes rai
genoux ou penché en avant est exigé dans beau sons, il ne faut pas étendre ses culottes avec le
coup plus de circonstances. Ceci fait partie d'un reste du linge, car on court alors le risque que les
ensemble de gestes où la distance physique est frères les voient. Le port de pantalons est très
primordiale : les femmes ne doivent pas mal vu parce qu'ils soulignent le contour de la
hommes de mon clan sont mes frères : cela sous-entend le très grand nombre de frères devant lequel je dois me comporter
correctement.
15. Ces maisons, appelées uut ou « meeting houses », sont les lieux de réunion des personnes faisant partie d'un même
lignage.
16. Les parties du corps qu'on ne doit rigoureusement pas toucher sont la tête (surtout le visage) et les parties génitales. La
distance des corps qui s'établit entre un homme et sa sœur est aussi appliquée à l'épouse du frère. Cette femme ne peut, par
exemple, assister sa belle-sœur pendant l'accouchement parce qu'elle serait amenée à toucher et à voir le sexe de la sœur de son SEXE DES FEMMES, SEXE DES SŒURS 55
partie taboue. À la capitale, beaucoup de femmes feront d'autant plus attention à ce que personne
en portent, mais elles évitent que leurs frères les ne les voie. Pour beaucoup d'entre elles, ceci peut
voient ainsi vêtues, ce qui provoque des situa même être une raison les empêchant de se rendre
tions rocambolesques et difficiles. à l'hôpital pour un contrôle gynécologique
requis lors de complications pendant la grossesse La distance physique est un moyen simple
d'éviter les situations délicates. Mais quand ces ou l'accouchement.
distances se rétrécissent, les mesures se renfor Voir le sexe d'une femme est rare et difficile,
cent et l'on comprend alors plus clairement même pour le mari ou l'amant. L'intimité sup
qu'elles concernent des organes génitaux, posée entre les amants ne suffit pas à faire dispa
comme dans les exemples cités ci-dessus. raître la honte et l'embarras que les femmes
Cette distanciation paraît s'opposer à la soli éprouvent quand leur sexe est aperçu, mais cela
darité qui caractérise la relation sœur-frère, alors n'empêche pas les femmes de vivre leur sexualité
qu'en réalité, toutes ces mesures ont un seul but : avec une relative liberté.
sauvegarder cette relation. S'éloigner du Sexe En résumé, on peut dire que le sentiment de
préserve la relation, tout autant que s'approcher pudeur est constant chez les femmes et qu'il est,
du Sexe la met en danger. Cette activité qui généralement, en relation avec leurs organes
consiste à s'éloigner du Sexe légitime et renforce génitaux. Elles doivent être perpétuellement
conscientes et vigilantes pour qu'ils restent bien cette relation. Dans ce sens, le Sexe et le danger
qu'il représente sont bénéfiques et primordiaux à cachés et jamais dévoilés par une mauvaise pos
la mise en œuvre d'une relation caractérisée par ture ou un commentaire maladroit. Les femmes
une solidarité sans faille. ne vivent pas toujours cette situation avec la
tension que pourrait suggérer cette description,
cependant jamais ce souci ne les abandonne. La honte Ce qu'on a vu jusqu'à présent semble regrou
Tant de soucis autour de leur sexe rendent les per les « infortunes » du sexe des femmes, mais
femmes très pudiques et elles souffrent souvent d'autres caractéristiques, nettement positives,
d'un sentiment de honte très fort. La honte ter viennent rétablir cet équilibre, et c'est ce que
rible qu'engendrerait l'exposition de leurs orga nous allons aborder maintenant.
nes génitaux leur fait imaginer des situations peu
probables et prendre des précautions contre tou
tes ces situations. Afin éviter des incidents indé Le beau sexe, un beau sexe
cents, les femmes ne boivent pas d'alcool alors
que l'alcoolisme est un grand problème pour les « Nifiirifiirwaniik est une femme légendaire,
hommes de Chuuk. Une femme sous l'influence originaire des îles Mortlock qui jouissait en même
de l'alcool n'est pas consciente de ses postures ni temps qu'elle en souffrait d'une curieuse particular
de ses jupes, elle court le risque de perdre la tête ité : elle avait quatre-vingts petites lèvres. C'est
ou de s'évanouir, et ainsi de rester dans une sa mère, par son habilité, qui les lui avait modelées
position impudique. Une femme saoule « ne et de ce fait elle était la femme la mieux pourvue
peut pas prendre soin de son corps » {ese toon- parmi les femmes, celle qui avait les meilleurs et les
geni tùtûnwûnû inisin) 17. plus beaux organes génitaux d'entre toutes. Grâce
Cette honte s'aggrave dans le cas où les fem à cela, elle était la femme la plus belle, la plus
mes souffriraient de ce qui est considéré à Chuuk désirée des hommes et sa réputation atteignait les
comme un handicap important : avoir un sexe coins les plus éloignés de Chuuk.
« laid » (on verra plus tard ce que l'on entend par Toutefois, aucun homme, entre tous ceux qu'elle
là). Cette particularité s'ajoute à la pudeur pour avait attirés par ses charmes et avec lesquels elle
justifier une occultation totale du sexe. Celles qui fait l'amour, n'avait réussi à la faire jouir
comme — d'après ce qu'elle avait entendu — les pensent que leurs organes génitaux sont « laids »
17. Les Chuuks expriment cette peur de la façon suivante : « Quelques femmes, quand elles boivent, négligent leur aspect. Si
on est allongée sur le dos sur un lieu de passage, on ne sait pas si 'tes choses' sont ou ne sont pas exposées ». (Fâân ekôôchfeefin
ra wafaw ra nûkûnùkùngngaw. Ika een ka seneetà ikaan iya aramâs rafeyitto, kese chchiwen sineey ikapisekin meyi nômw ika ese
nômw). « On dit que ce n'est pas bien (boire de l'alcool) parce que c'est contre notre tradition, parce nous pensons que si
quelqu'un est saoul, c'est incorrect, on ne sait jamais comment la personne va réagir. Par exemple : si une femme est saoule, elle
est aussi négligée et si elle tombe, les gens (de Chuuk) verront sa culotte, et cela n'est pas bien ». (Siya wûrâ ngé ngngaw ngeni
éérûni, pun siya weeweeyiti ika emén a sakaw a mwâânninô, ese chchiwen ffat met epwefééri. Iwe -aweewe chék — ika ewefeefin a
sakaw a toroporop, a turunô ngé ika a pwa ââyâ underwear, iwe a ngngaw ngeni aan chôôn Chuuk repwe kûna). « ...les hommes
abuseront d'elles » (...mwâân repwene chék turunuffaser). « C'est mauvais qu'une femme boive de l'alcool parce que si elle
s'enivre, elle ne pourra pas prendre soin de son corps ». (A ngngaw ika emén feefin a wûn sakaw pun ika meyi sakaw iwe ese
toongeni tûtûmwûnû inisin. Chôôn Chuuk rafôkkun éwûchcheeyââni ewe 'xxx' (elle fait un signe pour ne pas dire le mot). SOCIETE DES OCEANISTES 56
autres femmes : il y avait tellement de petites Dans la relation sexuelle idéale, la femme
lèvres les unes derrière les autres que son clitoris atteint l'orgasme avant son partenaire. L'homme
restait inaccessible. Aucun des pénis des hommes doit mettre en œuvre tout son savoir-faire pour
qu'elle avait connus n'avait pu l'atteindre et la que jouisse sa partenaire (plutôt passive) et
faire jouir. jouir lui-même plus tard à son tour. Cet orgasme
Un jour, elle entendit parler de Wonofaat de l'île féminin est assuré par une technique sexuelle qui
d' Udot et de ses fantastiques qualités d'amant que a été traduit en anglais comme the chuukese ham
son long, très long, pénis lui concédait. Il était mer (« le marteau chuuk »), dit en langue chuuk
tellement long qu'il pouvait se déplacer sur de wechewech. Il s'agit, simplement, de frotter ou
grandes distances pendant que Wonofaat restait frapper le clitoris avec la pointe du pénis jusqu'à
assis. Nifiirifiirwaniik, fatiguée par autant de frus l'arrivée de l'orgasme.
Si c'est grâce à l'habilité masculine que la tration et résolue d'aller chercher le plaisir là où
femme arrive à l'orgasme, certaines particularitelle pourrait le trouver, partit pour l'île d'Udot à la
és des organes génitaux féminins seront indisrecherche de Wonofaat. Quand elle le rencontra et
pensables à cette réussite. Ces caractéristiques, qu'elle lui expliqua son malheur, Wonofaat releva
qui vont aussi influencer le plaisir masculin, sont sans hésitation le difficile défi que Nifiirifiirwaniik
bien définies et décrites dans la culture chuuk ; lui proposait.
elles sont aussi les critères d'une certaine beauté : Wonofaat s' exécuta. Son long, très long pénis se
la beauté génitale. fraya un chemin entre les multiples petites lèvres et
Un grand triangle pubien, des poils pubiens arriva finalement au clitoris, qu'il frotta jusqu'à
abondants et très noirs, une grande extension des que Nifiirifiirwaniik connut enfin le plaisir dont
petites lèvres (c'est-à-dire que la distance entre le elle avait été privée jusqu'alors. »
clitoris et le vagin doit être la plus longue possibCette petite légende illustre bien certains des
le), des lèvres de couleur rouge foncée et, paratouts du sexe des femmes comme la beauté, le
dessus tout, de très grandes petites lèvres, sont plaisir et l'attirance. Nous allons traiter, dans les
les caractéristiques idéales d'un beau sexe. De lignes qui suivent, de ces nombreux atouts qui
beaux organes génitaux sont réputés procurer participent de la construction de l'identité fémi
plus de plaisir aux amants que des organes laids nine.
et, surtout faciliter l'orgasme féminin. Cet
orgasme n'est pas seulement apprécié par les Le plaisir et la beauté
femmes, mais aussi recherché par les hommes,
À Chuuk, dans une certaine mesure, c'est des parce qu'il prouve leur virilité. Les hommes évi
caractéristiques du sexe des femmes que dépend teront ainsi les femmes qui auront des organes
la « réussite » d'un rapport sexuel. Évidemment, génitaux « non appropriés » ou laids, de peur de
ce concept de « rapport réussi » est plutôt relatif. mettre en péril leur virilité dans une relation avec
Pour comprendre ce que cela implique à Chuuk, une femme qui aura peine à atteindre l'orgasme.
il faut, tout d'abord, distinguer l'amour des En ce qui concerne le plaisir, un beau sexe est
époux de l'amour des amants. Il est, bien sûr, préféré pour plusieurs raisons essentielles. De
plus intéressant de s'approcher des amants pour grandes petites lèvres ifiir) faciliteront certes
avoir un aperçu de ce qu'est une relation sexuelle l'orgasme féminin, mais procureront aussi
idéale puisque ceux-ci appartiennent complète davantage de plaisir aux hommes pendant la
ment au monde du sexuel. Les époux, en revan pratique du « marteau chuuk ». Par ailleurs, à
che, appartiennent au monde de la famille et leur Chuuk, le bruit émis par les petites lèvres (chaa-
vie sexuelle n'est pas le critère essentiel de leur cha) pendant l'acte sexuel est considéré comme
étant très excitant, et plus les lèvres seront grandrelation. Dans le cas des époux, d'autres él
éments l'emportent sur l'importance du Sexe es, plus le bruit sera fort. L'abondance des poils
dont l'expression est de fait amoindrie. Il ne faut pubiens produit un frottement plus plaisant
pas oublier qu'on a défini la famille par opposi pour les deux partenaires ; le bruit de ce frott
tion au Sexe. Chez les époux, donc, le Sexe ne ement est lui aussi considéré comme très excitant.
peut apparaître que dans une expression plus D'autres attributs sont également recherchés
tempérée (Gladwin et Sarason, 1953 ; Moral, pour les lèvres : leur texture inégale et leur rugos
ité sont très valorisées car elles produisent sur le 1996b).
pénis des sensations plaisantes. En revanche, pour les amants, la réussite
sexuelle est obligée. Hors de la famille, le Sexe Il existe, évidemment, une coïncidence entre la
s'exprime avec toute sa force. Il devient pour les beauté et « l'efficacité » du sexe d'une femme. La
amants le critère par excellence. C'est dans ce d'une femme est indissociable de sa
cadre que les relations sexuelles seront analysées. beauté génitale : ainsi une belle femme est une SEXE DES FEMMES, SEXE DES SŒURS 57
femme qui a des beaux organes génitaux. Il ne que complexante pour toute femme. À Chuuk,
faut pas négliger le fait que les hommes réaffi des techniques appropriées ont été développées
rment leur virilité à travers des rapports sexuels pour pourvoir les femmes avec des petites lèvres
réussis et que cela dépend de cette beauté génit de la taille désirée. Actuellement, uniquement les
ale. Ils chercheront avant tout de « belles fem femmes des îles Mortlock, réputées et admirées à
mes ». Les femmes de Chuuk s'expriment ainsi Chuuk pour leurs grandes petites lèvres, utilisent
sur ce sujet : ces techniques. Apparemment, dans les îles du
lagon, les femmes utilisaient par le passé des « Certains disent qu'être belle ne sert à rien, mais si
techniques similaires. Si, de nos jours, cette pracela est bien, les hommes te considèrent la meilleure »
(ekkôôch raa wûrâ ese nômwot niyayééch iwe ika aa tique s'est restreinte aux îles Mortlock, la valori
ééch ewe ikeeyarenin iwe aa nampa eew ren mwââri) sation des organes génitaux bien dotés est tou
« [les hommes] disent que si le sexe d'une femme est jours importante et d'actualité dans toutes les
beau, alors c'est bien » (Raa wûrâ ika aa niyayééch ewe régions de Chuuk. Dans le lagon, les femmes faan me sen feefin, iwe aa ééch). suivent les conseils (sans manipulations particul« S'ils ont été avec une femme et qu'ils ont vu que ières) des autres, comme, par exemple, de ne pas cela est laid, puisque le fait qu'elle soit belle ne sert à mettre de culotte afin que les lèvres pendent plus rien, alors ce n'est pas bien » {Ika raa et to ren emén ngé
librement et que la force de la gravité exerce son raa kûna, ngé ese nômwot ewe niyayééch, ika meyi
influence. ngngaw ekkewe iya, ese to, meyi ngngaw)
L'application de ces techniques commence
La beauté, l'attirance sexuelle d'une femme immédiatement après la naissance de la petite
résident donc dans son sexe. En termes d'accès fille. Les Chuuks disent que la chair des enfants
est très tendre et qu'elle est, par conséquent, très au plaisir, la beauté (du visage, par exemple)
malléable. C'est là le moment idéal pour comd'une femme n'apporte rien, ce n'est pas ce qui la
mencer le traitement. Les femmes de la famille rendra plus attirante. Une observation mascul
ine typique sur la beauté ou la laideur du visage font des massages aux petites filles avec une
d'une femme est pwata ka éuchche ngeni masan ? éponge très douce appelée aux îles Mortlock
« pourquoi donnes-tu de l'importance à son farawa. Quand la fille a entre sept et dix ans, la
visage ? ». Effectivement, comme me l'a dit un deuxième partie du traitement commence. Il
informateur, « we don't make it with the face », s'agit, tout d'abord, de gonfler et d'irriter les —
alors à quoi bon se préoccuper du visage ou de la très — petites lèvres de la fillette, et ce avec divers
beauté de son corps puisque cette beauté « ne moyens : des insectes, des feuilles ou du corail.
sert à rien » {ese nômwot) ? Par contre, une L'insecte utilisé est une espèce de grande fourmi
femme bien dotée avec de grandes petites lèvres noire (niffich) qui pique et produit une inflammat
(tûwéffir) apporte plus de plaisir et un accomplis ion de la peau. Les mères posent ces fourmis sur
sement satisfaisant de l'acte sexuel. Les organes les lèvres pour qu'elles les mordent et provo
génitaux sont le principal critère de la beauté quent ainsi l'inflammation. Les feuilles qu'elles
féminine : « The woman's beauty is there », me utilisent sont celles de YAlocasia macrorrhiza
disait une de mes informatrices. D'autres critères (kkâ), une espèce de taro dont les feuilles produi
de beauté, comme avoir les cheveux longs et sent une certaine irritation de la peau, et qu'elles
noirs, la peau claire, le nez aiguisé, les sourcils frottent contre les parties génitales. Elles utili
sent le corail de la même façon. Une fois que les bien abondants et profilés, etc., passent au
second plan en regard de l'importance que l'on lèvres sont bien enflammées, elles les pincent
avec la nervure centrale d'une feuille de cocotier accorde à la beauté des organes génitaux.
pliée en deux, afin que la partie enflammée reste
suspendue ainsi pendant quelques jours. Quand Comment embellir les organes génitaux
cette technique était une pratique habituelle, la
Les femmes utilisent des techniques de trans phase suivante de ce traitement consistait, pour
formation et d'embellissement de leur corps afin les fillettes, à se réveiller les unes les autres, très
d'avoir des organes génitaux répondant à un tôt le matin, pour aller ensemble se baigner et se
idéal très précis et détaillé. On dit meyi môsow en masser soi-même dans la mer. À Chuuk, en effet,
parlant de beaux organes génitaux, ce qui signif ils disent que, juste avant le lever du soleil, la mer
ie « qu'ils contiennent quelque chose » (comme a des qualités exceptionnelles pour divers trait
quand une boîte contient quelque chose). Cela ements, dont le massage et retirement exercés sur
fait référence aux petites lèvres. Des organes les petites lèvres.
génitaux qui « ne contiennent rien » {ese mosow) D'après les témoignages des quelques femmes,
sont ceux qui ont des petites lèvres peu développ les petites lèvres soumises à ces techniques peu
ées, ce qui est considéré comme une tare vent atteindre des tailles incroyables. Dans

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