Statues archaïques d'Athènes - article ; n°1 ; vol.16, pg 485-528

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Bulletin de correspondance hellénique - Année 1892 - Volume 16 - Numéro 1 - Pages 485-528
44 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1892
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Henri Lechat
Statues archaïques d'Athènes
In: Bulletin de correspondance hellénique. Volume 16, 1892. pp. 485-528.
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Lechat Henri. Statues archaïques d'Athènes. In: Bulletin de correspondance hellénique. Volume 16, 1892. pp. 485-528.
doi : 10.3406/bch.1892.3813
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bch_0007-4217_1892_num_16_1_3813STATUES ARCHAÏQUES D'ATHÈNES.
Deuxièm e article ( 1 ) .
1) Statue d'Anténor, publiée dans les Antîke Denkmaeler^ I,
planche 53.
2) Buste de femme, de grandeur naturelle, reproduit dans les
Athen. Mittheilungen, XV, 1890, page 4.
Aucune statue, dans la collection archaïque do l'Acropole,
n'a été plus souvent examinée, décrite, et n'est mieux connue
à présent que la statue d'Anténor (2). Je me bornerai donc ici
à indiquer quels en sont les caractères essentiels, et à fixer
l'impression générale qui s'en dégage.
La statue se dresse au fond de la grande salle du Musée,
■ (1) Voir BCH, 1892, p. 177-213.
\ (2) Voir Studniczka, Jahrbuch d. arch. Inst., II, 1887, p. 135 et suiv.;
Graef, Âth. Mittheil.', XV, 1890, p. 1 el suiv.; Wolters, Ant. Denkm., l,
p. 42, et suiv.; etc. M. Wolters a joint à sa notice les dessins de quelques
fragments qui appartiennent certainement à la statue, mais n'ont pas encore
été remis en place.
Récemment, M. E. A, Gardner s'est pris à douter que la restauration due
à M. Studniczka fût légitime, et une discussion s'est élevée à ce propos. Il
s'agissait de savoir si la base où est écrit le nom d'Anténor était bien celle
de la statue, et si, par suite, la seule des figures archaïques de l'Acropole qui
eût réussi, jusqu'à ce jour, et non sans peine, à sortir de l'anonymat, ne
devait pas être condamnée à y rentrer. On trouvera le résumé de ce petit
procès dans quelques pages de M. Heberdey, Athen. Mitth.t XV, 1890,
p. 126-132, et de M. E. A.Gardner, Journ. hell. Stud., XI, 1890, p. 215-217,
La conclusion de l'affaire me paraît être que, malgré les objections, d'ail
leurs sérieuses, de M, Gardner, la statue d'Anténor reste — et très proba
blement restera toujours — la statue d'Anténor»
BULL. DE CORBESP. HELLÉNIQUE, XVI. 34 STATUES ARCHAÏQUES D'ATHÈNES * 486
entourée de la troupe de ses compagnes qu'elle domine, et de
qui elle a l'air d'être la reine; son piédestal en forme de pi
lier carré, presque trop mince pour la soutenir, semble ne
servir qu'à l'isoler dans l'espace, à quelque distance au dessus
du sol; elle se détache nettement, de la tête aux pieds, sur le
rouge foncé de la muraille unie, et le premier coup d'œil du
■visiteur l'enveloppe. tout entière. Comme elle mesure, base
comprise, 2IU<35 de hauteur, et que son piédestal l'élève encore
d'environ lm>50, ce n'est pas" dé près qu'on vient la regarder;
on reste à l'autre bout de la- salle, — et c'est lorsqu'elle est
ainsi vue d'un peu loin et d'ensemble que, certainement, elle
produit le meilleur effet et prend son vrai caractère.. Il n'en
va'
de même pour les statues voisines: plus petites et point
posées sur des piédestaux plus bas, elles invitent le spectateur
à se rapprocher d'elles, et l'on doit les soumettre à un examen
minutieux, car le détail -vaut beaucoup chez elles, et leurs
auteurs, en les travaillant, comptaient qu'elles seraient regar
dées de près. .·...'·
. Voilà une importante différence. Presque toutes les figures
.archaïques dont nous nous occupons ici ont pour, trait com*·
mun l'extrême souci du détail, la recherche du joli dans le
tput menu; plis des vêtements, frisures des cheveux, broder
ies peintes sont chez elles d'une délicatesse excessive — et
agaçante, à la longue; il faut se pencher sur ces petites cho
ses fignoléesï et je ne dispas seulement les regarder, mais les
•étudier l'une après l'autre; ainsi, l'attention est retenue tour
,& tour sur telle et telle mignardise, et l'on ne songe plus à
l'ensemble. Puis, dès qu'on recule de quelques pas afin de
'juger 'de' l'effet totaldélâ figure, ces petits détails s'effacent,
disparaissent: cependant, il est certam que ce n'est pas pour
rester hors de la portée des yeux qu'ils ont été soignés avec
tant d'amour: ; — Que maintenant ou fasse la même enquête sûr
la statue d'Anténor, on y verra que les tresses des cheveux ont
été grossièrement taillées, à angles droits, sans nul souci d'él
égance; que les oreilles .ne sont que d'informes découpages,
"expédiés avec ' un véritable 'sans façon; et que, d'une manière statues' Vàthêîîes . &8? archaïques
générale, l'exécution des détails, parfois négligée, est toujours
d'une grande' simplicité.' — En conséquence, ces détails, aii
lieu, d'attirer et de retenir sur eux l'attention, la repoussent
loin:d'eux; on ne s'occupe que de bien voir l'ensemble, et on
recule pour cela à la distance qu'il faut; on est bien sûr que
l'éloignement ne fait rien perdre à la statue, puisque les part
ies dont on ne peut juger qu'en y regardant de près ne récl
ament pas ici un examen spécial, et que quelques-unes même
s'accommodent mal d'être vues de trop près. ' .
' Un tel caractère est assez rare dans la sculpture attique, ou,
pour mieux dire, est trop opposé aux tendances habituelles do
cette sculpture, pour qu'on ne doive pas le noter en premier
lieu. Anténor, au moins dans cette œuvre-ci, a connu et pra
tiqué, jusqu'à un certain point, l'art des sacrifices intelligents,
des négligences voulues qui ne gâtent rien ;: les autres artistes
(par exemple, l'auteur de la statue 111 -IV, des Musées d'A-
thènes) travaillaient un peu en myopes, trop près du marbre;
il semble, lui, avoir su se détacher de temps en temps de son
travail, pour en juger l'effet, comme nous faisons, avec un
recul suifisant(l). . · ;
- Je trouve aussi à la statue d'Anténor quelque chose de nou
veau dans l'expression. Elle n'a point cette amabilité un peu
molle; ces airs penchés et souriants, qui sont de règle chez la
plupart de ses voisines (2). La physionomie, tout en restant
éclairée d'un Tague sourire, cherche à atteindre le calme et le
t (1) M. Studniczka (Jahrbuch d. arch. lnst.y II, 1887, p. 138, noie 9) a fait
une remarque intéressante. Il n'y a point trace, dans la statue, de mor
ceaux rapportés; elle est toute d'un seul bloc; l'avant-bras droit lui-même
n'avait point été fait à part, comme c'était la coutume. On sait qu'au con
traire quasi toutes les autres statues, même les plus petites, se composent
de deux ou trois morceaux principaux, et, de plus, ont çà et là bien des
pièces rapportées, tresses de cheveux, bouts de draperie, etc. Les artistes
semblent s'être fait un jeu de ce très délicat travail de marqueterie (voif
BCH.XIV, 1890, p. 350 et suiv.), qui demandait beaucoup de patience et
d-e derxtérité. II n'est pas surprenant qu'Anténor n'ait pas donné dans ces*
minuties: celte remarque nouvelle concorde bien avec tout le caractère de. " -Son œuvre. ...
par exemple, les statues II, et ΠΙ- IV dés Musées fî Athènes. ' y -(2) Voir, STATUES' ARCHAÏQUES- D'ATHÈNES 488
sérieux; aussi la bouche est-elle moins arquée, les yeux moins
obliques, les pommettes moins saillantes, car tous ces traits
se commandent l'un l'autre. Une égale modification, dans le
même sens, se marque dans l'attitude du corps, plus redres
sée et plus ferme. Cependant, ni le geste du bras droit tendu
en avant pour présenter l'offrande, ni celui de la main gauche
tenant relevés les plis du chiton, ni les pièces diverses du
oostume, ni leur arrangement ne s'écartent du modèle généra
lement suivi. Mais, s'il n'y a rien de changé dans les éléments
constitutifs de la figure, l'ensemble est autre,1 ou du moins
produit, une impression autre. On n'y constate pas autant de
coquetterie, de gentillesse affectée. La plupart des statues de
l'Acropole font de grands efforts pour paraître élégantes, et
leur naïve ambition^ parfois charmante, parfois comique,
souvent touchante, ne prend pas la peine de se dissimuler. Ici,
l'effort est moins visible et, en réalité, il est moindre; la f
igure paraît plus sûre d'elle-même et laisse voir une tranquille
confiance en soi. L'élégance ne manque pas, mais elle est
moins cherchée et surtout n'incline pas à la préciosité et à la
mièvrerie; elle est tempérée de je ne sais quel air de noblesse,
et de gravité majestueuse. C'est ce mélange de noblesse d'élé
gance, sans trop de sévérité d'une part, sans trop de coquett
erie d'autre part, qui donne à la statue son expression pro
pre; Et Ton remarquera combien, à ce point de vue, tout en
elle est harmonieux. Posée avec fermeté, le corps solidement
construit et drapé dans un himation aux plis plus amples
que nulle part ailleurs, la tête droite, la physionomie calme,
elle offre partout, il me semble, la même sorte de distinction
un peu fière. Elle est d'une tenue parfaite en son genre; et ce
n'est pas uniquement parce qu'elle est plus grande et plus
haut dressée que les statues voisines qu'elle a l'air, comme je
le disais, d'être leur reine.
: Tels sont les deux caractères principaux de la statue d'An-
ténor: une liberté et une franchise d'exécution qui invitent
naturellement le spectateur à considérer plutôt l'ensemble
que les détails, et» répandue sur toute la personne, une digni-
■CijJ STATUES ARCHAÏQUES D'ATHÈNES 489
té calme qui semble appartenir plutôt à une déesse - qu'à une,
femme mortelle. Ces qualités ressortent avec plus de relief
quand on compare cette figure à ses voisines qui,! celles-là,,
représentent des femmes beaucoup plus femmes, 'plus naïve
ment occupées d'elles-mêmes et préoccupées de plaire,' et pour
lesquelles leurs auteurs, par naïveté eux aussi; ont pris dans
leur travail bien des peines superflues. On voit par là que les
vêtements, la coiffure, l'attitude, les gestes ne font point toute
la statue et que sa vraie marque consiste en cet accent parti
culier que le sculpteur, peut-être à son insu, lui a donné. Par
l'extérieur, la statue d'Anténor est presque identique à la maj
orité des figures où l'on reconnaît l'influence de l'art ionien ;
l'esprit seul est différent. C'est que l'Athénien Anténor, tout
en suivant la mode étrangère qui régnait alors, n'en est pas
moins resté dans son fond un Attique, qu'il a gardé quelque
chose des sérieuses qualités de la primitive statuaire proprement
athénienne, et qu'il se rattache — peu importe ici de quelle
manière — aux maîtres plus anciens qui, vers la fin du Vil?
siècle et le commencement du VIe, taillaient sur l'Acropole le
tuf pour les groupes de Typhon ou d'Hercule et de Triton, et
le marbre de l'Hymette pour la statue du Moschophore (1). 11
était, par ses origines, de cette race d'artistes, distincte de la
race des artistes ioniens; quelque chose de leur esprit s'était
transmis jusqu'à lui, et cet esprit a passé de lui dans son œuvre.
Il y a, au Musée de l'Acropole, un buste de femme, prove
nant d'une statue de grandeur naturelle (2), qui m'a toujours
paru être apparenté de la façon la plus étroite à la statue d'Ant
énor. Je ne suis pas seul à avoir reconnu cette ressemblance;
M. Wolters(3) l'a signalée en quelques lignes, et M. Graef,
ensuite, l'a analysée avec un soin particulier dans une très mi
nutieuse étude (4). Je ne reprendrais pas à mon tour cette
11) Voir Grief, Ath. MitlheiL, XV, 1890, p. 8 et suiv. ,
(Ί) Découvert en 1887. Marbre de Paros, comme la statue d'Anténor.
(3) Ath. Mittlieil., XII, 1887, p. 264-5. " " '
(4) Ibid., XV, 1890, p. 5 et suiv. — La gravure insérée à la p. 4 de l'arti
cle de M. Graef est manquée; il faut se reporter à une photographie. · STATUES ARCHAÏQUES D-'ATHÊKÉS' - -'.«Ά, 490
» »... · · - Α$β|
comparaison, si je ne croyais qu'on en peut pousser les con-f ^
séquences plus. loin que n'a fait M. Graef. Mais,. du moins, ^
son travail 'me permettra d'être plus court ici et de ne retenir *^
que les points essentiels. : · . W*^S
*. Les deux têtes ne different qu'à la partie supérieure, et cette ^
différence tient à deux bien petits détails. D'abord les deux '^
stéphanés ne sont point pareilles et ne sont point posées de pa- ^
reille façon. Il est vrai que, si l'on accepte une subtile expli- *
cation de M. Grœf (1), elles seraient au fond beaucoup moins *
éloignées, qu'elles ne semblent l'être; mais aussi il est possi- '^
ble que M. Grœf, en cette question, ait voulu trop prouver et '^
que le plus sage soit de se résigner à une différence qui est, ^
d'ailleurs, fort peu de chose. — En second lieu, l'arrangement v A
des cheveux sur le front est loin d'être identique: dans la *'
grande statue, trois rangs superposés de boucles recroquevillées ' ''^
en coquilles de colimaçon, qui, vues de loin, donnent l'im^ ^
pression d'une masse frisée (2); sur l'autre tête, un seul rang '"*
de petites mèches aplaties, en forme de points d'interrogation *'^
renversés. I/effet n'est point du tout le même. Encore faut-il -''■**
observer, cependant, que, dans cette seconde tête, lorsque la ^
pointe de chaque mèche s'est suffisamment contournée sur elle- ' -f*j-
même, elle se relève et se présente en saillie; et il y a là un "^
rapport incontestable avec le. procédé employé pour l'autre "^
tête; c'est comme un premier essai, timide et incertain, de ce "·*9
procédé nouveau qui devait consister à représenter la cheve- '^
lure par un amas, soigneusement ordonné, de ■ coquilles hé- "^
rissées. , . s
^j
Sauf sur ces deux points,1 — et l'on vient de voir que, sur ',
l'un et l'autre, il y a moyen de faire des réserves, — la res- ^
remblance est complète entre les deux figures, non seulement 'l^
pour les détails de l'exécution, mais, ce qui est d'une plus ^
(1) Art. cité, p. 10. ^Îl
(2) Je note, en passant, qu'un arrangeaient des cheveux tout à fait pareil '-*"
se rencontre sur une petite tête d'homme,' en marbre, du Musée de I'Acro- J
de pole. Corr. (Cette hellén., tête XIII, est encore 1889, inédite; p. 147). elle a été signalée . par moi dans le Butt. ^ ARGHAÏQUES Γ>' ATHÈNES- 4fti- STATUES
portée,'
sérieusè pour le style et l'esprit. Même aspect carré des
tresses sur la poitrine; — même chevelure tombant sur le do&
en nappe : large et abondante? — même oreille exactement, et
cela vaut bien une mention spéciale, car des oreilles aussi mat
dessinées sont rares; on remarquera de. plus que, dans les
deux cas, le lobe de l'oreille est percé d'un petit trou pour
recevoir un pendant en bronze, alors que, dans presque toutes
les autres statues, il est recouvert d'une rondelle de marbre (1);
-—même forme des yeux (2), d'une obliquité à peine sensible;
même contour très doux creusé au dessous de l'arcade sourci-
lière; — même bouche, arrêtée aux commissures par un petit'
trait en virgule qui se recourbe sous la lèvre inférieure; —
surtout, même visage, beaucoup plus carré qu'ovale, joues
plates, menton large, mâchoire solide i — enfin, même cou ro-_
buste, et mêmes épaules larges et fortes.
Tant de traits communs aux deux œuvres font qu'on ne·
l'une'
peut pas les séparer de l'autre. Par plusieurs de ces
traits, elles se rattachent, toutes deux ensemble, à la série des
premières sculptures attiques, antérieures au milieu du VIe
siècle. Un observateur attentif s'aperçoit sans peine qu'elles
ont, dans la facture de là tête et l'expression de la physiono
mie, une ressemblance très marquée avec la statue du Mos-
chophore. M. Grœf(3) a fait le compte de tous les petits '
faits d'où résulte cette ressemblance. Mais une telle analyse
reste en dehors de mon sujet propre: je n'ai plus qu'à recher-;
cher quel «st, au juste, le lien qui unit les deux statues, quel*
est, pour ainsi dire, leur degré de parenté; et, de prouver-
qu'elles ont gardé l'une et l'autre des traits d'un art plus an
cien, cela ne meparaît pas être une solution suffisante! C'est
(1) Nous avons déjà observé cette particularité sur les deux statues du
groupe précédent. Néanmoins, elle reste une exception.
(2} II n'importe guère que, dans la grande statue, le globe des yeux ait
été en cristal de roche et rapporté, et que, dans l'autre, il ail été taillé à.
même le marbre. Cela ne change rien au dessin de l'œil et au contour des
paupières et des sourcils. ' - · · . . . i •<3) ArV.-cité, p. 8 et suiv. · - · < ■ ' , STATUE8 ARCHAÏQUES D'ATHÈNES
à ce point, précisément, que M. Graef s'est arrêté; il n'est pas
impossible, je crois, d'aller plus avant.
L'espèce de filiation reconnue entre nos deux. statues et
l'ancienne sculpture attique explique seulement quelques
caractères de leur physionomie et seulement une partie de
leur façon d'être. Nous avons étudié déjà d'autres figures
(celles du groupe précédent, dont l'une est la statue X
des Musées d'Athènes ) , pour lesquelles aussi la même
filiation nous a paru certaine, et elles ont, en effet plu
sieurs traits communs avec celles du présent groupe : elles
ont, comme celles-ci, les yeux à peine obliques, la bouche
à peine tendue par un sourire léger, plus de simplicité que
d'ordinaire dans l'attitude, plus de fermeté, une élégance
plus sévère. Mais, à côté de ces ressemblances intimes
entre les deux couples de statues, que de [différences exté
rieures! On serait alors presque tenté de dire qu'il y a plus
d'une manière de dériver du vieil art attique ; en réalité il
n'y en a qu'une; mais les caractères non changeants aux
quels se reconnaît cette dérivation se trouvent accompagnés
d'autres caractères qui, ceux-là, varient librement, selon les
œuvres. Donc, lorsqu'on a dit que la statue d'Anténor et le
buste de femme qui lui ressemble tant sont de même race, ont
des ascendants communs» on n'a pas dit assez, car on n'a pas
expliqué ce qu'il y a dans leur ressemblance de plus apparent,
de plus frappant. Par exemple, pour ne citer qu'un détail,
comment expliquer que ces deux têtes, qui sont les seules à
avoir des oreilles si informes, les aient si exactement pareilles?
Il ne saurait être question ici de traditions d'école; on ne sau
rait parler non plus d'incapacité, d'ignorance. Dans les deux
cas, c'est la même négligence voulue d'un artiste peu attaché
aux minuties et qui les sacrifie volontiers, surtout quand elles
doivent rester loin des regards.
Ainsi se découvre, si je ne me trompe, le secret de la re
ssemblance si exacte des deux œuvres: leurs auteurs j)nt porté
dans leur travail le même esprit ; ils n'avaient point seulement
les mêmes tendances générales, résultat de Ja même éducation ARCHAÏQUES D'ATHÈNES. 493 STATUES
artistique · reçue et des mêmes traditions subies: jusque dans!
le détail, c'est de la même manière qu'ils comprenaient leur
ouvrage, et l'on peut dire qu'ils maniaient de la même façon-
leurs outils,* le tour d'esprit et le tour de main étaient," chez
tous deux, les mêmes. Et si parfait me paraît être cet accord
que je me sens fort disposé, pour mon compte, à confondre
ces deux auteurs en un seul, et à attribuer la plus petite de
nos deux statues au mêmeAnténor, fils d'Eumarès, qui a scul
pté la grande.
J'ajoute que les deux œuvres, — autant que l'on peut les
comparer, l'une étant réduite aujourd'hui à un simple buste, — ,
ne sont point d'égale valeur, mais qu'aussi elles ne sont pas
du même temps. Cette question de date a son importance. Je
crois que la grande statue d'Anténor est parmi les plus ré
centes de la collection archaïque de l'Acropole. Les qualités
que nous lui avons reconnues, cette ampleur, cette simplicité
forte, cette dignité élégante et sobre, jointes aux qualités d'or
dre technique que révèlent certains détails de l'exécution (1),
nous attestent non seulement le mérite personnel du sculpteur,
mais aussi que ce sculpteur ne peut pas être un des plus an
ciens de l'époque archaïque ; il ne faut pas à mon avis faire
remonter cette statue plus haut que l'an 510 environ. D'âil-
leur, c'est vers cette date aussi que nous ramène l'inscription
de la base, si l'on en juge par la forme des lettres et par leur
tracé élégant (2j. Entre les nombreuses inscriptions archaïques
de l'Acropole, la plus semblable à celle-ci est l'inscription
commemorative de la victoire remportée par les Athéniens sur
les Ghalcidiens(3), et elle ne peut guère être antérieure à
(1) Remarquer commentes plis de l'himalion ont été, sur les bords, vigou
reusement évidés, et se rappeler surtout que la statue, haute de plus de 2
mètres, est sortie tout entière d'un seul bloc, et qu'aucune pièce n'en a été
faite à part et rapportée.
(2) M. Robert (Hermes, U//,p. 129 et suiv.), étudiant l'inscription en elle-
même, avant qu'on sût à quel monument elle avait rapport, l'attribuait à
l'époque de Clisthène.
(3; CIA, IV, p. 78, n» 334 a.

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