Statues de dieux « isolées » et lieux de culte : l'exemple de Rome - article ; n°1 ; vol.8, pg 81-96

De
Cahiers du Centre Gustave Glotz - Année 1997 - Volume 8 - Numéro 1 - Pages 81-96
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Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Madame Sylvia Estienne
Statues de dieux « isolées » et lieux de culte : l'exemple de
Rome
In: Cahiers du Centre Gustave Glotz, 8, 1997. pp. 81-96.
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Estienne Sylvia. Statues de dieux « isolées » et lieux de culte : l'exemple de Rome. In: Cahiers du Centre Gustave Glotz, 8,
1997. pp. 81-96.
doi : 10.3406/ccgg.1997.1434
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ccgg_1016-9008_1997_num_8_1_1434δ\
Sylvia Estienne
STATUES DE DIEUX « ISOLÉES » ET LIEUX DE CULTE
L'EXEMPLE DE ROME
L'étonnement faussement naïf d'un Ovide s'exclamant : « Comme un sot,
j'ai longtemps cru qu'il existait une statue de Vesta ; mais j'ai appris par la suite
qu'il n'y en avait aucune sous la coupole ronde de son temple : c'est le feu
perpétuel qui y est caché, mais niVesta ni le feu n'ont d'image »\ pour révé
lateur qu'il soit de la conception romaine des dieux, n'en illustre pas moins
l'évidente équation qui s'impose à tout Romain de son temps : un temple,
demeure du dieu, a avant tout pour fonction d'abriter une statue de la divi
nité titulaire, sans compter par ailleurs toutes les autres images divines qui
peuvent lui être consacrées2. Toutefois la remarque d'Ovide trahit également
la difficulté que les Anciens avaient déjà à définir les lieux de culte de façon
unitaire, comme le montrent les diverses etymologies proposées pour les dif
férents termes désignant les sanctuaires3 ; elles oscillent toutes entre un espa
ce rituellement défini et le lieu de résidence de la divinité, matérialisé soit par
un édifice, soit par sa représentation figurée. S'il peut sembler légitime a prior
i de voir dans la présence de statues de dieux un des principaux indicateurs
de lieux de culte, bien que souvent insuffisant en pratique pour permettre une
identification4, la place des représentations divines dans la définition de l'e
space sacré reste une question sous-jacente. Aussi ne s'agira-t-il pas ici d'ana
lyser comment les multiples statues (ou fragments le plus souvent) de dieux
1 Fast., 6, 295 sqq.
2 Cf. la distinction faite par Tibère, dans son refus des honneurs divins, entre les simulacra des
dieux et les ornamenta aedium, parmi lesquelles il autorise qu'on place ses statues ou portraits
(statuas atque imagines), Suét., Tib., 26 ; cf. Serv., ad Georg., 3, 16 : « et enim sacratus numini locus
est, cuius simulacrum in medio collocatur : alia enim tantum ad ornatum pertinent ». Le temple de Vesta
abritait d'ailleurs la plus fameuse des statues divines, le Palladium.
3 Cf. les deux etymologies quelque peu fantaisistes proposées pour templum et delubrum,
synonyme vieilli du terme courant désignant le temple, aedes : Macr., Sai., 3, 4, 1 : « Varrò libro
octavo Rerum divinarum delubrum ait alios aestimare in quo praeter aedem sit area adsumpta deum causa,
ut est in Circo Flaminio Iovis Statoris, alios in quo loco dei simulacrum dedicatum sit ; et adiecit, sicut
locum in quo figèrent candelam candelabrum appellatum, ita in quo deum ponerent nominatum delu
brum », contredite par cette autre, Prob., App. gramm.,4, 202 : « Inter templa et delubra hoc intere
st, quod templa ubi simulacra sint désignât, delubra vero aream cum porticibus désignât ».
4 Comme c'est le cas pour un temple de Diane Planciana sur le Quirinal, récemment identif
ié par S. Panciera, dans RPAA, 43, 1970-1971, 125-134, identification permise moins par la pré
sence d'une statue fragmentaire de Diane, encore non publiée, que par la découverte d'une nouv
elle inscription (AE, 1971, 32) ; ce sont essentiellement les documents épigraphiques mentionn
ant l'existence d'un aedituus Dianae Plancianae qui attestent à coup sûr un sanctuaire, sans doute
privé, que la seule mention connue jusqu'alors d'une statua Planci ne laissait guère deviner.
Cahiers Glotz, VIII, 1997, p. 81-96 82 Sylvia Estienne
conservées par des fouilles pluriséculaires peuvent servir à la reconstitution de
la géographie religieuse de la ville de Rome, œuvre titanesque s'il en est, mais
plutôt de vérifier la légitimité d'une telle démarche, ou plus exactement d'en
préciser les présupposés, en se demandant à quelles conditions la présence
avérée d'une statue de dieu implique nécessairement un lieu de culte.
Pour ce faire, nous voudrions envisager plus particulièrement une catégo
rie certes empirique, mais représentant un corpus relativement limité, celle
des statues de dieux que l'on pourrait qualifier d'« isolées ». Il s'agit des sta
tues qui, du témoignage des Anciens eux-mêmes, sont mentionnées en marge
des grands sanctuaires publics, ou du moins se situent hors de l'écrin « natur
el » du temple en tant qu'édifice, à l'air libre, et qui, à l'instar de la statue de
Vertumne5 sur le viens Tuscus, semblent pouvoir constituer à elles seules un lieu
de culte. Si la notion résiste mal à un examen poussé, elle permet cependant
de mieux comprendre, à partir essentiellement de sources littéraires et icono
graphiques, à quelles conditions on peut parler de lieux de culte et d'en pré
ciser la typologie, de poser la question de la valeur intrinsèque d'une statue
de dieu et son rôle dans l'espace sacré.
Un rapide dépouillement des statues traditionnellement recensées comme
telles par les divers ouvrages de référence sur la topographie romaine6 nous
amène d'abord à préciser les modalités qui ont présidé à la sélection des
exemples. La documentation étant de façon générale déjà assez ténue, il est
difficile de prendre en compte, sinon dans un souci d'exhaustivité, un cer
tain nombre de cas où la définition de « statue isolée » n'est finalement
qu'une interprétation facilior. Les catalogues régionnaires, datables du IVe s.
ap. J.-O, nous ont ainsi conservé un certain nombre de toponymes réduits
au seul nom d'une divinité accolée d'une épithète, dont on peut supposer
qu'il s'agit d'un lieu de culte, sans pouvoir néanmoins assurer qu'il s'agit à
proprement parler d'une statue isolée7. Dans la regio XII par exemple, entre
la porta Capena et Vaedes Bonae Deae Subsaxanae, sont mentionnées une
Fortuna Mammosa et une Isis Athenodoria8 généralement interprétées comme
des statues, la première, sur la foi de son épithète évocatrice, comme une sta
tue du type de l'Artémis d'Ephèse ou de la Fortuna Muliebris9, la seconde
par le rapprochement avec un pied, fragment d'une statue colossale, trouvé
par Visconti sur la via Appia, non loin des thermes de Caracalla, en face de
5 Cf. Prop., 4, 2, 5 : « haec mea turba iuuat, nec tempio laetor eburno ».
6 Essentiellement H.Jordan - Ch. Hiilsen, Topographie des Stadt Rom in Altertum, I, 1-3, H,
Berlin, 1878 -1907 ( désormais abrégé en Jordan - Hiilsen) ; S.B. Platner - Th. Ashby, A topo-
grafical Dictionnary of Ancient Rom, Oxford, 1929 ( désormais abrégé en Platner - Ashby) ; G.
Lugli, Roma antica, il centro monumentale, Rome, 1946 ( désormais abrégé en Lugli) ; G. Lugli,
Fontes ad topographiam veteris urbis Romae pertinentes, t. I-VII, Rome, 1952-1969 ( désormais
abrégé en Fontes) ; LJr. Richardson, A new topographical dictionnary of Ancient Rome, Baltimore-
Londres, 1992 (abrégé en Richardson) ; E.M. Steinby, Lexicon topographicum urbis Romae, seul
ement I— II publiés, Rome, 1994-95 ( désormais abrégé en Lex Rom).
7 Cf. F. Coarelli, // Foro Boario, Rome, 1988, p. 197-198, à propos d'Hercules Oliuarius.
8 Jordan - Hiilsen, II, p. 560, 1.3, p. 197 ;Valentini-Zucchetti, I, p. 137 et 180.
9 Pour Fortuna Mammosa, voir en dernier lieu Lex Rom, I, p. 272, bibliographie ad loc. de dieux « isolées » et lieux de culte à Rome 83 Statues
S. Cesareo10. En l'absence d'autres témoignages antiques, ce type d'attestation
reste trop hypothétique pour être exploitable, mais a le mérite de souligner
l'étroite marge de manœuvre que nous nous sommes fixée dans notre enquêt
e, dans la mesure où l'hypothèse de travail dont nous partons, celle de statues
de dieux constituant des lieux de culte à part entière, suppose une typologie
précise des lieux de culte, depuis les aedes publics jusqu'aux sacella, qui est loin
d'être établie.
Une première ébauche de corpus définie, nous nous proposons d'envisager
les données ainsi retenues selon quatre critères : tout d'abord celui de la te
rminologie employée pour désigner et décrire ces statues ; puis, à partir de
l'examen des données littéraires, iconographiques, voire archéologiques, celui
du contexte architectural et topographique immédiat (présence d'un autel,
d'une base, d'un enclos ; liaison avec un autre sanctuaire ou un lieu public),
pour enfin envisager celui des rites, lorsqu'ils sont attestés, avant de tenter de
préciser le statut de ces images divines, à travers les problèmes de dédicaces et
de consécration.
1 . La terminologie. Le premier critère de définition des statues de dieux iso
lées, et plus généralement des statues cultuelles, est de toute évidence celui du
vocabulaire employé pour les désigner, mais d'emblée la variété des termes et
de la valeur qu'on peut leur attribuer pose plus de problèmes qu'elle n'en
résout. Quatre termes en effet peuvent désigner des statues : simulacrum,
signum, statua et imago, mais l'une des manières les plus courantes de les signa
ler est encore d'utiliser le nom propre de la divinité, ce qui, on l'a vu dans les
cas de la Fortuna Mammosa et de Y Isis Athenodoria, débouche directement sur
le problème même de l'identification comme statue dite « isolée ».
Les diverses études consacrées au vocabulaire de l'image et de la statuaire11
ont permis d'en souligner la complexité, tout en faisant apparaître quelques
constantes qui, à défaut d'être systématiques, n'en sont pas moins révélatrices.
On constate en effet que les termes de signum et simulacrum sont réservés aux
représentations de dieux et d'empereurs divinisés et ont donc une connotat
ion religieuse, qui reste à préciser, tandis que statua et imago désignent géné
ralement des statues en pied, le plus souvent honorifiques, et des portraits
d'hommes, vivants ou morts. Cependant l'usage est loin d'être systématique
10 Voir en dernier lieu M. Malaise, Inventaire préliminaire des documents égyptiens découverts en
Italie, Leiden, 1972 {EPRO, 21) p. 222-224 : là encore l'épithète de la déesse a été interprétée
comme un indice en faveur de l'identification comme statue, Athenodoria étant rapproché du
nom du fameux sculpteur du Laocoon, Athénodore. Les éléments rassemblés par M. Malaise
tendent d'ailleurs plutôt à identifier notre Isis comme la mention d'un temple dédié à Isis
Pelagia et doté d'un aedituus (cf. C/L,VI, 8707) ; l'ensemble du dossier reste cependant très
hypothétique. Cf. Lex. Rom., III, p. 112.
11 Voir P. Gros, Aurea templa, Rome, 1976, p. 160-162 ; R. Daut, Imago. Untersuchungen zum
Bildbegriff der Rômer, Heidelberg, 1975 ; G. Lahusen, Statuae et imagines, dans Festschrift fiir U.
Hausmann, p. 101-112 ; id., Untersuchungen zur Ehrenstatue in Rom. Literarische und epigraphische
Zeugnisse, 1983 ; sur le vocabulaire grec, mieux étudié et semble-t-il plus clair, voir en dernier
lieu C. Rolley, La sculpture grecque, I, Paris, 1994, p. 22-53, avec bibliographie antérieure. Sylvia Estienne 84
et souffre beaucoup d'exceptions, en fonction du contexte. Les analyses
détaillées de R. Daut sur le vocabulaire de Cicéron, de Varron et des poètes
augustéens en particulier ont souligné la diversité de l'usage littéraire de ces
mots, où la précision le dispute au souci de variation rhétorique, si bien
qu'une même statue de dieu peut dans un texte de Cicéron être appelée simu
lacrum, puis signum, tandis que le terme statua pourra être employé pour dési
gner la même statue en tant qu'œuvre d'art12.
A cet égard le passage que Pline, au livre XXXIV de son Histoire naturelle,
consacre aux statues de bronze est assez exemplaire : après quelques remarques
préliminaires sur l'usage du bronze dans l'artisanat d'art, Pline aborde la ques
tion de la statuaire : « La technique du bronze s'étendit ensuite, communé
ment et partout, à la représentation des dieux {effigies deorum). ]e trouve qu'à
Rome la première statue (simulacrum) faite en bronze fut consacrée à Cérès
sur le pécule de Spurius Cassius, que son père avait fait mourir pour avoir
aspiré à la royauté. Puis (de la représentation) des dieux, elle s'étendit aux sta
tues et portraits (statuas atque imagines) des hommes sous diverses formes »13.
Suit alors un long développement sur les statues honorifiques et leur typolog
ie14, qui n'est que l'illustration de la dernière phrase et où Pline utilise
presque systématiquement le mot statua, en alternance parfois avec celui d'ef
figies ; ce n'est qu'au paragraphe 33 qu'il revient à son propos général, celui
de l'utilisation du bronze pour la statuaire : « Que la statuaire (en bronze) soit
en Italie aussi un art familier et ancien en témoignent l'Hercule consacré par
Evandre au Forum Boarium (...) ainsi que le Janus geminus dédié par le roi
Numa (...). Et pour ce qui est des statues (signa) dites 'toscanes' dispersées à
travers le monde, il n'est pas douteux qu'elles aient été faites en Étrurie. Je
penserais que celles-ci ne représentaient que des dieux, si Metrodorus
Scepsius ne nous accusait pas d'avoir réduit Volsinies pour ses deux milles sta
tues (statuarum). Il me semble étonnant qu'alors que la statuaire (en bronze) a
une origine si ancienne en Italie, on ait préféré dédier des statues (simulacra)
en bois ou de terre cuite dans les sanctuaires, jusqu'à la conquête de l'Asie
d'où est venue la luxuria »15. Les commentateurs n'ont pas manqué de souli
gner les contradictions de Pline, qui cherche à concilier deux arguments
« nationalistes », pour justifier d'une part l'ancienneté de la technique du
bronze en Italie et d'autre part le schéma traditionnel d'une religion romaine
originelle au caractère fruste, dont quelques idoles archaïques de bois ou d'ar
gile conserveraient le souvenir ; néanmoins la logique interne de la pensée de
12 Daut, o.c.,p. 32-40.
13 Pline, 34, 15 : Transiti deinde ars uulgo ubique ad effigies deorum. Romae simulacrum ex aerefac-
tum Cereri primum reperto ex peculio Sp. Cassi, quem regnum adfectantem pater ipsius interemerit.
Transiti et a dus ad hominum statuas atque imagines multis modis.
14 Ibid., 16-30.
1533-34 : Fuisse autem statuariam artem familiarem Italiae quoque et uetustam indicant
Hercules ab Euandro sacratus (. . .) in Foro Boario (. . .), praeterea Ianus geminus a Numa rege dicatus
(...). Signa quoque Tuscanica per terras dispersa, quin in Etruria factitata sint non est dubium. Deorum
tantum putarem ea fuisse, ni Metrodorus Scepsius (...) propter MM statuarum Volsinios expugnatos obi-
ceret. Mirum mihi uidetur, cum statuarum origo tam uetus Italiae sit, lignea potius aut fictilia deorum
simulacra in delubris dicata usque ad deuictam Asiam, unde luxuria. de dieux « isolées » et lieux de culte à Rome 85 Statues
Pline s'articule autour de la distinction qu'il fait entre les représentations
divines et les représentations humaines et l'idée énoncée au paragraphe 15,
que les des dieux ont précédé celles des hommes, distinction
qu'il abandonnera par la suite, en organisant son exposé sur la statuaire sui
vant une liste d'artistes plus ou moins célèbres ; si l'embarras de Pline est
visible dans sa tentative de retracer l'évolution de l'art de la statuaire de bronz
e, son utilisation des termes désignant les statues n'en est que plus rigoureus
e et révélatrice : les images divines consacrées sont désignées soit par simula
crum, soit par leur nom propre, soit encore par le terme plus générique de
signa, tandis que le terme de statua est réservé aux images honorifiques et à la
conception technique de la statue, d'où la perplexité avouée de Pline devant
les statuae deVolsinies.
Dans ce contexte, il est d'autant plus troublant de noter deux exceptions a
priori à cette règle : d'une part au paragraphe 26 où, parlant des statues honor
ifiques érigées sur les rostres, Pline qualifie de simulacra les statues de
Pythagore et d'Alcibiade élevées aux angles du comitium lors d'une des
guerres samnites, sur la foi d'un oracle de la Pythie de Delphes16 ; d'autre part
il qualifie de statuas trois représentations de Sibylles situées près des Rostres et
restaurées à l'époque augustéenne, mais qu'il tient pour être parmi les plus
anciennes de Rome et fait remonter à l'époque royale17. On identifie géné
ralement ces statues avec les Tria Fata connues par le témoignage tardif de
Procope18, et que C.Vermeule a récemment tenté d'identifier avec les Fatis
vitricibus d'un aureus de Dioclétien des années 284-86 19. La première excep
tion peut se résoudre, me semble-t-il, par la comparaison avec un passage de
la vie de Numa de Plutarque, relatant le même épisode, où les statues
d'Alcibiade et de Pythagore sont qualifiées d'eiKOvaç χαλκάς, c'est-à-dire
l'équivalent de statuas ; le terme simulacra dans le texte de Pline n'est d'ailleurs
employé que pour rapporter les paroles de la Pythie, tandis que le mot statuas
est sous-entendu pour le reste de la phrase : souci de variation rhétorique ou
emploi du terme simulacrum dans un sens plus figuré que technique (il s'agit
alors moins de portraits d'individus précis que de représentations idéales du
courage et de la sagesse), l'exception confirme plutôt la règle dans ce cas. En
revanche la présence des trois Sibylles incarnant les destins de Rome20, à
proximité d'autres symboles du même type, comme la louve, la statue d'Attius
Navius, le ficus Ruminalis, s'inscrit dans le développement de Pline comme
16 Ibid., 26 : Inuenio et Pythagorae etAkibiadi in cornibus comitii positas, cum bello Samniti Apollo
Pythius iussisset fortissimo Graiae gentis et alteri sapientissimo simulacra celebri loco dicari. Sur l'érec
tion de ces deux statues symboliques, voir F. Coarelli, II foro romano, II, periodo repubblicano e
augusteo, Rome, 1985, 119-122.
17 Ibid., 22 : Equidem et Sibyllae (sous-entendu statuas) iuxta rostra esse non mirar, très sint licet :
una quam Sextus Pacuuius Taurus aed.pl. restituit ; duae quas M. Messala Primas putarem has et Atti
Naui, positas aetate Tarquini Prisci, ni regum antecedentium essent in Capitolio.
18 Procop., Bell. Goth., 1, 25, 9. Le toponyme est d'ailleurs attesté à l'époque tardive
(Cyprian., Epist., 21) et l'église de S. Adriano est parfois située, à l'époque médiévale, in tribus
fatis, cf. Lugli, 87.
19 The Cuit images of imperial Rome, Rome, 1987, 69, pi. XXXII, fig. 52.
20 Sur les trois destins de Rome, voir Dumézil, La religion romaine archaïque, Paris, 19742, p. 497-98. 86 Sylvia Estienne
relevant d'un usage honorifique et politique assez généralisé. Doit-on voir
dans le terme employé l'indice que ces statues n'étaient pas considérées, du
moins pas encore, comme des statues de dieux à valeur cultuelle, mais seul
ement comme des statues auxquelles leur emplacement, dans des lieux publics
signifiants, confère une valeur sinon « sacrée », du moins symbolique ? Le dos
sier est trop pauvre pour être probant, mais il a le mérite d'attirer notre atten
tion sur cette zone très particulière, entre les rostres et la curie, dans le vois
inage immédiat du comitium, où sont concentrés un grand nombre de statues
fortement liées à la représentation de la cité par elle-même21.
Si l'on examine sous cet angle les diverses attestations de statues de dieux
isolées que nous avons cru pouvoir rassembler, selon des critères très lâches
encore, on en arrive à la constatation relativement logique que la moitié
d'entre elles sont désignées par le seul nom de la divinité, quatre par le terme
de signum (Aesculapius, Liber Pater in Capitolio, Pudicitia Patricia, Vortumnus),
cinq par celui de simulacrum (Angerona, Apollo Sandaliarius, Iuppiter
Tragœdus, le colosse de Néron devenu Sol, Stata Mater), tandis que certaines
cumulent les deux appellations, signum et simulacrum (Cloacina, Diuus
Augustus) ; deux enfin sont concurremment appelées statua et signum
(Hercules tunicatus et Marsyas), qui se trouvent toutes deux ... iuxta rostra22.
Nous aurons l'occasion de revenir sur ces deux cas plus avant, néanmoins on
peut déjà noter qu'il y a une ambiguïté dans leur dénomination, qui peut
certes être rapportée à une analyse plus fine du contexte et des sources, mais
qui, a priori, me semble assez significative. Plus simple est le cas de la statue
du Diuus Iulius sur l'île tiberine, qui se tourna d'elle-même vers l'Orient,
présageant ainsi la chute de Néron et l'avènement de Vespasien23 : appelée sta
tua et inconnue par ailleurs, nous pouvons l'écarter comme étant probable
ment une statue honorifique ou votive, peut-être placée dans l'enceinte du
temple d'Aesculapius ; dans le même ordre d'idée, le signum d'Aesculapius
auprès duquel est placée une statua du médecin d'Auguste, Antonius Musa24,
ne me semble pas devoir être comptabilisé parmi les statues dites isolées, mais
appartient très certainement au sanctuaire de l'île tiberine, s'il n'en est pas
précisément la statue de culte25. Quant à la statue du Diuus Augustus dédiée
21 voir F. Coarelli, o.c, 28-122.
22 Sur l'Hercule tunicatus, voir Pline, NH, 34, 93 : In mentione statuarum est et una non praete-
reunda, quamquam auctoris incerti, iuxta rostra, Herculi tunicati, sola eo habitu Romae, toma jade sen-
tiensqtie suprema tunicae. In hac très sunt tituli : L. Luculli imperatoris de manubiis, alter : pupillum
Luculli filium ex SC dedicasse, tertius :T. Septimium Sabinum aed. cur. ex priuato in publicum resti
tuisse. Tot certaminum tantaeque dignationis simulacrum id fuit ! Pour les sources sur Marsyas, voir
F. Coarelli, o.c, 91-93 : à la vérité la statue du Silène est tantôt appelée simulacrum (Servius, ad
Aen, III, 20 ; le mythographe du Vatican, 3, 2, 1 qui reprend le même passage que Servius),
signum (Porphyr., ad Hor. Sat., 1, 6, 115-117), statua (Pseudo-Acron., ad loc), soit beaucoup plus
simplement par son seul nom (Hor., o.c. supra).
23 Tac, Hist, I, 86 ; Suét., Vesp, 5, 7 ; Plut., Othon, 4, 8.
24 Suét., Aug, 59 : Medico Antonio Musae cuius opera ex ancipiti morbo conualuerat statuam aere
conlato iuxta signum Aesculapi statuerunt.
25 Selon Jordan - Hiilsen, I, 3, 635, n. 32, il n'est pas sûr que la statue de Musa soit dans le
temple ; Platner - Ashby : renvoi à l'art. Aesculapius aedes, 3, où ils proposent d'y voir une sta
tue à côté du temple, ou ailleurs dans Rome ; Richardson : renvoi à Aesculapius aedes, 4, sans Statues de dieux « isolées » et lieux de culte à Rome 87
par Livie et Tibère en 22 ap. J.-C. près du théâtre de Marcellus, sa qualifica
tion d'effigies par Tacite n'a guère de poids face aux témoignages des Fastes
Prénestins (signum) et des Actes des Arvales (simulacrum)26, qui confirment
encore une fois que ces deux termes, ressentis comme équivalents, ont une
forte connotation religieuse et peuvent, sous réserve d'indices corroborants,
signaler sinon des lieux de culte, du moins des idoles consacrées.
Faut-il essayer d'aller plus loin et distinguer les simulacra plus particulièr
ement comme des statues de culte ? P. Gros, à propos de la distinction entre
statue de culte et statue votive à l'intérieur des sanctuaires27, soulignait déjà
que malgré une présomption en faveur de simulacrum pour désigner la statue
de culte, trop d'incertitudes pesaient sur la valeur exacte de ces deux mots
pour en tirer des conclusions valables. Il en va de même pour les statues
divines hors des temples : ainsi la statue d'Angerona, qui semble être abritée
dans le sacellum d'une autre divinité,Volupia28 est-elle dite simulacrum et c'est
à elle que s'adressent les sacrifices des Angeronalia ou Divalla du 21
décembre29 : doit-on imaginer qu'elle est la seule statue de fait dans cette cha
pelle ? QueVolupia et Angerona ne font qu'une seule et même divinité ? Que
le terme de simulacrum n'est employé que pour signaler l'ancienneté de la sta
tue ? L'enquête paraît assez désespérée, et si les quelques exemples dont nous
nous occupons ne peuvent constituer un échantillonnage valable, étant donné
leur nombre limité et la pauvreté des sources à leur égard, ils ne font qu'illus
trer une fois de plus l'impasse à laquelle mène l'enquête. Tout au plus peut-
on constater que le terme simulacrum, plus rare, connote souvent une idée
d'ancienneté et donc de plus grande vénérabilité30, idée que les exemples
d'Angerona, Cloacina, Stata Mater pourraient illustrer, mais que la mention
du simulacrum du Diuus Augustus vient infirmer.
précision ; M. Besnier, L'ile Tiberine dans l'Antiquité, Paris, 1902, 196-97, opte pour la même
prudence. La présence d'une statue d'homme dédiée dans un sanctuaire public, par le Sénat,
comme c'est ici le cas, bien que relativement rare, n'a rien d'anormal ( voir G. Lahusen, o.c, 33
sqq.) et l'absence de précision à propos de la statue d'Aesculapius, dont le seul temple public à
l'époque est celui de l'île tiberine, m'incite plutôt à penser qu'il s'agit de la statue de culte.
26 Fast. Praen., à la date du 23 avril, voir Insc. It., XIII, 2, 477 ; Act. am, le 24 mai 38 ap. J.-
C, voir CiL,VI, 2028 = 324344.
27 P. Gros, o.c, 161-162, notamment les n. 48 et 49.
28 Macr., Sat., I, 10, 7-9 : XII (kal. Ian.) veroferiae sunt diuae Angeroniae, cui pontifices in sacello
Volupiae sacrum faciunt. (...). Masurius adicit simulacrum huius deae ore obligato atque signato in ara propterea collocatum, quod qui suos dolores anxietatesque dissimulant perueniant patientae bene
ficio ad maximam uoluptatem. Iulius Modestus ideo sacri/cari huic deae dicit quod populus Romanus
morbo qui angina dicitur praemisso uoto sit liberatus.
29 voir H.H. Scullard, Festivals and ceremonies of the Roman Republic, Londres, 1981, 209-210 ;
F. Coarelli, U Foro Romano, I, il periodo arcaico, Rome, 1983, 257-258.
30 Pour l'analyse des sources littéraires, voir Daut, o.c. ; un rapide survol des attestations du
terme simulacrum dans les indices du C/L, VI ouvre peut-être une voie à explorer : sur la cin
quantaine d'inscriptions signalant la dédicace, ou l'existence, d'une statue de dieu, seulement 6
utilisent le terme de simulacrum, dont 3 sont tardives (IV- Ve s. ap.J.-C.) : CIL, VI, 1196 (arc de
triomphe en l'honneur d'Arcadius, Honorius et Théodose à l'occasion de leur triomphe sur les
Gètes en 405 ; des images {simulacra) des empereurs sont placés sur l'arc) ; CIL, VI, 526 (= 1664),
qui commémore la réfection d'un simulacrum Minerbae après un incendie par le préfet de la Ville \
\
Sylvia Estienne
Cependant le cas relativement atypique des Dei consentes pose d'autres
problèmes, car si leur aspect cultuel peut sembler établi, ils semblent être la
pierre de touche de ce que nous venons de voir. On pourrait hésiter à les
classer parmi les statues de dieux isolées, non pas tant parce qu'ils sont
douze que parce qu'ils semblent constituer une aedes au dire deVarron31,
bien que l'ensemble des autres témoignages ne permettent pas de se faire
une idée très précise de cet édifice. La mention la plus ancienne de ces
douze dieux est due encore une fois àVarron qui dans ses Res rusticae les
oppose à douze divinités agraires : « et puisque, comme on dit, les dieux
aident ceux qui agissent, j'invoquerai d'abord, non pas, comme Homère et
Ennius, les Muses, mais les douze Dei consentes, et non pas ceux de la ville,
dont les images (imagines) dorées se dressent près du Forum, six de sexe mas
culin et six également de sexe féminin, mais les douze dieux qui président
le plus aux travaux des champs »32. Cependant les lieux n'ont été identifiés
avec le portique qui se trouve près du temple de Vespasien, sous le
Tabularium, au bord du Cliuus Capitolinus que grâce à l'inscription tardi
ve deVettius Praetextatus, préfet de la Ville en 367 ap. J.-C, qui a restauré
les « sacrosancta simulacra »33. L'interprétation du bâtiment, essentiellement
d'époque flavienne dans son aspect actuel, reste problématique et on ne sait
guère où étaient placées les douze statues qui semblent constituer l'élément
essentiel de ce sanctuaire et dont, bien évidemment, il ne reste aucune
trace : faut-il les restituer deux à deux dans les pièces du fond du portique34,
qui sont cependant au nombre de huit, et où d'autres ont voulu voir des
boutiques ou des bureaux, liés à l'administration du Trésor, officiellement
situé dans le temple de Saturne voisin ? Ou bien admettre que les statues
étaient installées, suivant un arrangement difficile à reconstituer, sur la ter
rasse devant le portique35 ? Reste que nous avons affaire à un monument
atypique, qui n'était sans doute pas celui que Varron avait sous les yeux ;
peut-on supposer que ces douze statues, commémorant peut-être le lectis-
Anicius Acilius Aginatius dans la zone du Forum (?), en 472/3 (?) (voir l'hypothèse d'A.
Fraschetti, L'atrium Minervae in epoca tardoantica, dans Opusc. Instituti Romani Finlandiae, 1, 1980,
33-40) ; C/L,VI, 102, célèbre dédicace des sacrosancta simulacra des Dei consentes restaurés par
Vettius Praetextatus, préfet de la Ville en 367 ap. J.-C. Les 3 autres inscriptions, plus anciennes,
relèvent du domaine privé semble-t-il, mais deux font expressément référence à une restaura
tion (C/L,VI, 67 ; 597=30801), la troisième pourrait être également une redédicace d'une sta
tue d'Apollon (C/L,VI, 408 = 30759). Faut-il voir dans le terme de simulacrum l'indice d'une
statue considérée comme ancienne et restaurée avec soin ?
31 LL, 8, 71 : Cur appellant omnes aedem Deum Consentium et non Deorum Consentium ?
32 RR, 1, 1,4 : Et quoniam, ut aiunt, deifacientes adiuuant, prius inuocabo eos, nec, ut Homerus et
Ennius, Musas, sed duodecim deos consentis ; neque tamen eos urbanos, quorum imagines ad forum aura-
tae stant, sex mares etfeminae totidem, sed illos XII deos, qui maxime agricolarum duces sunt.
33 CIL, VI, 102 : [deorum cjonsentium sacrosancta simulacra cum omni lo[ci totius adomatiojne cultu
in f[ormam antiquam restituto] [VJettius Praetextatus v.c. pra[efectus u]rbi [reposuit] curante Longeio
[...v.c. c]onsul[ari] , l'inscription se trouvait sur l'architrave du portique.
34 F. Coarelli, Guide archéologique de Rome, Paris (trad, franc.), 1994, 52.
35 Sur l'interprétation des lieux, voir en dernier lieu G. Nieddu, dans BdA, 37-38, Suppl.,
1986, 37-52. Statues de dieux « isolées » et lieux de culte à Rome
terne de 217 av. J.-C.36, n'ont reçu que progressivement un écrin architect
ural, fait d'aménagements successifs et qui pourrait expliquer l'aspect peu
habituel des lieux ? Il me semble néanmoins que nous avons là un bon
exemple des problèmes posés par des statues de dieux dans une certaine
mesure « isolées », et les divers termes employés pour les désigner ne nous
avancent guère ; R. Daut consacre un long développement au terme utilisé
parVarron, imagines, qui semble contredire l'usage normal du mot, d'autant
plus que l'aspect cultuel de ces statues est attesté par Varron lui-même, et
confirmé par l'inscription de Vettius Praetextatus, bien que beaucoup plus tar
dive ; il y voit notamment la marque de la méfiance dont Varron fait preuve
à l'égard de la figuration des dieux et de sa théorie de l'aniconisme primitif
de la religion romaine s'opposant à une forme trop hellénisée des dieux37. Cet
exemple montre, me semble-t-il, qu'il ne faut pas trop surinterpréter le voca
bulaire désignant les statues, tant pour en dégager une connotation cultuelle
que pour y chercher une valeur non religieuse.
2. Le contexte architectural et topographique. Si l'étude du vocabulaire ne suffit
pas à constituer un indice valable pour signaler des statues comme lieu de
culte, peut-être faut-il renverser la perspective et examiner les cas de statues
isolées constituant, en apparence du moins, des lieux de culte. Certaines en
effet des statues de dieux « isolées » sont explicitement signalées comme des
lieux de culte : outre le cas un peu particulier de la statue d'Angerona, in sacel
lo ou in ara Volupiae, on peut ajouter à la liste celui de Cloacina, signalé
comme sacrum par Plaute38 et documenté par une représentation monétaire
de 42 av. J.-C.39, celui deVertumne, dont un commentateur d'Horace signa
le le sacellum40, ainsi que celui de Vara ou du templum où se trouvait le signum
de la Pudicitia Patricia, situé au Forum Boarium41, et sur l'existence duquel
on a beaucoup discuté42. Si les termes employés ne laissent guère de doute sur
le fait que ces statues sont au centre du lieu de culte, reste à en préciser les
modalités et à définir la place des statues dans ce type de lieu de culte, afin de
voir si les éléments ainsi dégagés peuvent servir à mieux cerner les autres cas
de statues isolées, moins bien documentées.
36 Liv., 22, 10, 8. Cf. Ennius, dans ses Annales, fr. 45, où apparaît la même liste. Voir Dumézil,
o. c, p.460-461, M. Nouilhan, Les lectistemes républicains, dans Entre hommes et dieux, Lire les poly-
théismes, n°2, p. 27-41. Il me semble néanmoins qu'on puisse exclure l'hypothèse d'un lieu de
type puluinar, dans la mesure où Varron précise que les statues des dieux sont debout {stani) et
que le terme étant attesté par ailleurs, il l'aurait sans doute employé au lieu de celui à'aedes.
37 Voir Varron, ap. Augustin, CD, 4, 31 = fragment 18 , Cardauns. Cf. Plut., Numa, 8. Daut,
o.c, 75-98.
38 Plaute, Cure, 471 : apud Cloacinae sacrum.
39 RRC, n.494, 42 a-c, 43 a ; G. Fuchs, Architekturdarstellungen auf romischen Mûnzen der
Republik und derfriihen Kaiserzeit, 1969, 31-32, taf. 4, 45-46 (monnaies de L. Mussidius Longus).
40 Porphyr, ad Hor. Epist., 1, 20, 1 : qui in vico Turano sacellum habuit.
41 Fest, 282 L. : Pudicitia signum in Foro Bouario est, ubi Aemiliana aedis est Herculis. Earn quidam
Fortunae esse existimant. item via Latina ad miliarium MI Fortunae muliebris nefas est attingi, nisi ab
ea quae semel nupsit. Cf. Paul, 283 L ; Liv., 10, 23, 3-5 ; Prop, Π, 6, 25-26 ; Juv., 6, 308-315.
42 Voir en dernier lieu J. Champeaux, Fortuna, I, Rome, 1982, 356, n. 117.

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