Sur trois grandes stèles hellénistiques de Délos et de Thasos - article ; n°1 ; vol.78, pg 258-281

De
Bulletin de correspondance hellénique - Année 1954 - Volume 78 - Numéro 1 - Pages 258-281
24 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1954
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Charles Picard
Sur trois grandes stèles hellénistiques de Délos et de Thasos
In: Bulletin de correspondance hellénique. Volume 78, 1954. pp. 258-281.
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Picard Charles. Sur trois grandes stèles hellénistiques de Délos et de Thasos. In: Bulletin de correspondance hellénique.
Volume 78, 1954. pp. 258-281.
doi : 10.3406/bch.1954.4561
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bch_0007-4217_1954_num_78_1_4561SUR TROIS GRANDES STÈLES HELLÉNISTIQUES
DE DÉLOS ET DE THASOS
(Planches IX-XII)
La sculpture funéraire reste par trop inédite à Délos comme à Thasos,
au moins dans son ensemble, malgré des publications de détail ; le fait
a été assez souvent regretté (1).
Le nombre est relativement important des stèles trouvées à Délos
même, p. ex. — Celles des divers musées d'Europe qui ont reçu, il y a plus
ou moins longtemps, quelque dépôt des documents de cette série, riches ou
moindres (2), resteront toujours difficiles à reconnaître stylistiquement :
leurs dossiers d'étude sont grevés d'incertitude originelle ; en effet, des
analogies embarrassantes existent entre les stèles proprement rhénéo-
déliennes et celles des nécropoles d'autres îles : parmi les Cyclades, notam
ment. Le lot des monuments dont la provenance est sûrement délienne est
donc particulièrement précieux.
Ces stèles étaient restées jusqu'en 1900 encore assez rares, dans les
musées-magasins de Délos ou de Myconos.
Mais leur nombre a beaucoup grandi, par suite des fouilles de l'École
française à Délos, de 1904 à 1914, notamment.
(1) Pour Thasos, l'exploration de la nécropole reste en partie à faire : elle s'étendait assez
loin à l'Ouest-Sud-Ouest, comme on sait depuis Th. Bent, Classical review, I, 1887, p. 210 sqq. ;
il avait encore constaté des alignements de grandes tombes de marbre, rayonnant à partir
de la Porte dite de Zeus. De son côté, A. Conze, Reise auf den Insein des Ihrak. Meeres, avait dû
voir par là le monument funéraire surmonté par les statues de deux frères, qu'il a signalé, /. /.,
p. 19, et que nul n'a retrouvé depuis lors. Sur les recherches en cours, cf. Lilly B. Ghali-Kahil,
BCH, 78, 1954, I, p. 225 sqq. — Pour Délos, en dernier lieu, cf., p. ex., Actes du deuxième Congrès
international d'épigraphie grecque et latine, Paris, 1952 (1953), p. 253 : « II ne semble pas que
personne ait été chargé de s'occuper des épitaphes de Rhénée, avec ou sans décoration sculpturale,
que l'on ne peut pas séparer de l'épigraphie délienne ; elles nous fournissent non seulement des
accroissements à la prosopographie, mais, par les ethniques, des contributions à l'étude des
étrangers à Délos. On sait que des séries de ces stèles se trouvent dans maint musée d'Europe,
et, par exemple, à Corfou ». On se reportera pour une meilleure information à la longue note de
P. Roussel, Délos colonie athénienne, 1916, p. 26, n. 1.
(2) J'ai consacré beaucoup de temps à les étudier ici et là, de 1910 à 1914. SUR TROIS GRANDES STÈLES HELLÉNISTIQUES DE DÉLOS ET DE THASOS 259
En 1906, une série fut découverte, par exemple, réunie assez signifî-
cativement au Quartier dit des Compétaliastes. Ce n'est pas seulement
d'ailleurs, dans cette région, qu'ont été recueillis des documents funéraires.
Il y en avait eu, comme on sait, dans la Maison dite « de Kerdon », appelée
à tort ainsi à cause de l'une des stèles trouvées là, vraisemblablement dans
une officine de sculpteur (1). D'autres nous sont venues d'un atelier de
marbrier découvert dans les dépendances de l'Agora des Italiens (2).
Depuis lors, chaque année ou presque a augmenté le butin.
Le nombre des documents funéraires sûrement déliens ou qui peuvent
être rattachés, plus ou moins sûrement, à la production sculpturale de
l'île pose un problème qui intéresse l'histoire politique et religieuse de la
ville. A l'époque où ont été décorées ces stèles et les autres monuments
funéraires (3) que nous connaissons, observait-on encore la loi sacrée qui
interdisait d'ensevelir les morts dans l'île ; et les σήματα trouvés à Délos
étaient-ils toujours destinés à la Nécropole de Rhénée ?
Pour celles des stèles qui sont inachevées ou sans inscription, le fait
est encore vraisemblable, quoique discuté (4).
On peut admettre, que, travaillées dans les ateliers déliens, les stèles
de volume moyen devaient être ensuite transportées à Rhénée, lors des
inhumations. Les stèles inscrites et achevées sont actuellement d'ailleurs,
les plus nombreuses à Délos, et, même en tenant compte de l'existence
(1) Pour la maison délienne dite de Kerdon, cf. en dernier lieu, R. Vallois, L'architecture
hellénique et hellénistique à Délos, 1944, p. 205 sqq. (cf. p. 211 sqq. : date initiale : me s. av. J.-C).
On a trouvé là comme ailleurs de la sculpture inachevée : A. Jardé, BCH, 29, 1905, p. 46-54,
ce qui prouve bien l'existence d'ateliers locaux, et ne devrait pas être perdu de vue.
(2) E. Lapalus, Explorai, archéol. Délos, 19, 1939, V Agora des Italiens, p. 61-64, magasins 103,
106.
(3) II y a aussi des « banquets funéraires » dans le lot : à Délos, certains montrent, ainsi que
d'autres à Thasos, un style libéré des formules traditionnelles et sensible à l'influence du relief
pittoresque alexandrin.
(4) P. Roussel, Délos colonie athénienne, p. 26, n. 1, écrivait au sujet des stèles funéraires
trouvées à Délos : « L'hypothèse selon laquelle elles proviennent d'ateliers de sculpteurs ne soutient
pas l'examen ; elles ont été apportées de Rhénée pour servir de matériaux de construction » ;
cf. Délos, II, p. 55 et n. 3 ; dans BCH., 32, 1908, p. 442, n. 69, est mentionné que la morte a été
ensevelie « εν γόχ 'Ρηναίςε ». — C'est à propos de la maison dite de Kerdon, et d'une des conclu
sions d'A. Jardé (BCH, 29, 1905, p. 54), qu'avait ainsi protesté P. Roussel. Mais il semble que
le point de vue d'A. Jardé ait été, pourtant, le plus défendable. La question mérite aujourd'hui
un nouvel examen, plus approfondi. — Dans la maison dite « de Kerdon », p. ex. — maison
qu'il faut dater des parages de 270 av. J.-C, semble-t-il — , une statue de femme inachevée avait
été trouvée, en même temps que la stèle (achevée) du navigateur Kerdon (stèle dite du naufragé) ;
cf. pour la statue de femme, BCH, 29, 1905, p. 50, flg. 9 ; pour la stèle de Kerdôn, ibid., pi. 13.
« Déchue » (R. Vallois, Varchilecl... à Délos, 1944, p. 211-212), ou non, la maison dite de Kerdôn a
donc bien abrité un atelier de sculpteur. Il y a bien d'autres statues inachevées à Délos, d'ailleurs,
depuis la période des Kouroi ; on en trouve surtout à l'époque classique et hellénistique, où les
reliefs en cours d'exécution ne manquent pas, faits sur place parfois pour des sanctuaires de
l'île (p. ex. BCH, 55, 1931, p. 11 sqq., pi. I) ; on verra ici même un buste de statue de Rhénée
inachevé (pi. II). Les ateliers de sculpteurs déliens correspondent donc, et pendant un temps
prolongé, à une réalité dont on ne saurait nullement être surpris. Ne fallait-il pas répondre, assez
vite au besoin, à la commande des habitants et des pèlerins dévots des Létoïdes ? ' CH. PICARD 260
très probable d'ateliers de praticiens, leur présence dans l'île ne s'explique
pas facilement.
Peut-on croire qu'elles aient été abandonnées au moment où elles
allaient passer le chenal ? Doit-on estimer qu'on les aurait, plus tard,
rapportées toutes de l'île voisine comme pierre à bâtir ? C'est vers cette
solution qu'inclinait P. Roussel (1). Mais elle se heurte à une sérieuse
objection : c'est qu'on n'a nulle part, à ma connaissance, trouvé à Délos,
de stèle funéraire, martelée ou non, qui fût utilisée en remploi dans un mur ;
pas même dans la célèbre « enceinte de Triarius », dont la confection très
rapide, exécutée en hâte manu militari, eût eu grand avantage à employer
de tels matériaux « de fortune ». Il est vrai que quelques rares pièces de
sculpture funéraire délienne ont bien été découvertes — en tout cas sporad
iquement — parmi des constructions, de basse époque le plus souvent, en bor
dure de la côte Ouest de l'île, pour la plupart, donc du côté de Rhénée.
Mais la vie insulaire s'était resserrée, à la fin, de ce côté ; d'ailleurs, il faut
faire acception du respect qu'on devait garder pour les morts indigènes,
respect familial et religieux. Il n'est pas impossible, ainsi, que le problème,
assez difficile et complexe, ne puisse pas recevoir de solution actuelle, et
qu'il faille en réserver la reprise, en attendant les fouilles à venir.
Jusqu'ici, les monuments de sculpture funéraire découverts à Délos,
s'intègrent aisément dans la série déjà longue des stèles dites « de Rhénée ».
On assignait autrefois cette provenance commune à toutes les sculptures
tombales de la région des Cyclades, conservées principalement dans les
dépôts de Myconos et de Syra. Mais l'étude que j'ai poursuivie jusqu'ici de
ce matériel hétéroclite permet déjà de savoir que certaines pièces du lot
provenaient de Délos même.
Les stèles dites « de Rhénée » forment actuellement un lot important
au Musée d'Athènes (2). J'en commençai dès 1911-1912 le dépouillement.
Il y en avait aussi à recenser à Myconos, à Syra, et surtout à Corfou, Zante ;
je les ai vues et notées ; d'autres avaient été apportées à Égine, quand, après
les guerres d'indépendance, on a concentré là, d'abord, les antiquités
grecques. J'ai catalogué le matériel existant, pour ces divers endroits (3),
sans que je puisse considérer la tâche comme achevée ; je me suis occupé
aussi très récemment des documents du Musée de Marseille, et de ceux
qui ont été transférés en Angleterre (4). Enfin, j'ai examiné les dossiers
de YExpédition de Morée, à ce sujet.
En attendant la reprise de ces travaux, on peut constater que les
marbres trouvés à Délos même sont assez importants en quantité ; d'autre
part, ils correspondent, en général, à certains types « cycladiques ». Il est
fâcheux que l'étude entreprise et terminée, d'autre part, par le regretté
(1) Ci-dessus, p. 259, n. 4.
(2) P. Roussel ne l'ignorait pas, en 1916 ; cf. Délos colonie athénienne, p. 26, n. 1. Cf. déjà,
pour les documents d'Athènes et de Syra, Le Bas-Reinach, Monum. figurés, pi. 113-117.
(3) P. Roussel, /. /.
(4) Oxford et Cambridge ; Autres, çà et là, dans les collections privées, les «country houses». SUR TROIS GRANDES STÈLES HELLÉNISTIQUES DE DÉLOS ET DE THASOS 261
E. Pfuhl, sur les stèles de style ionien, n'ait pas jusqu'ici vu le jour. Le
matériel de comparaison eût été, en bien des cas, intéressant à la fois
pour Délos et pour Thasos.
Je détache d'abord (pi. IX) de mes dossiers d'étude un grand relief
délien, jusqu'à présent d'un genre assez isolé dans notre documentation,
et qui, toutefois, peut être comparé, comme on verra, à un relief thasien
de Vienne (Autriche), récemment rappelé à l'attention (1). Son utilisation
n'est pas facile à déterminer. S'élevait-il directement sur une tombe ?
Mais il n'y a pas de tenons de fixation à la base (2). On pourrait supposer
dès lors, peut-être, qu'il se trouvait encastré au fond d'un naïskos. En
tout cas, il rappelle plus ou moins certains monuments du Céramique
d'Athènes. — Parfois aussi, on a pu constater, en Grèce, un dispositif
beaucoup plus rare, où la stèle funéraire surmontait le toit d'un grand
sarcophage, étant placée parallèlement au grand côté. Il y aurait intérêt
à ce que des fouilles complémentaires fussent entreprises dans les nécropoles
de Thasos, de Rhénée, pour vérifier et compléter de telles remarques prél
iminaires, qui, à ma connaissance, n'ont pas été présentées ailleurs : elles
pourraient être multipliées et précisées.
Les stèles funéraires déliennes, celles de Délos ou de Rhénée, sont en
marbre. C'est le cas pour le document de la pi. IX.
La technique du relief en pôros stuqué, qui n'est pas inconnu à Délos (3),
n'a jamais été appliquée à ma connaissance dans l'île cycladique pour les
stèles, alors qu'elle l'était à Alexandrie (4).
Mais, à toutes époques, le marbre a été peint en Grèce, comme l'était
le stuc. Il y aura lieu d'établir les modes de la polychromie, pour les stèles
funéraires déliennes ; elle s'étendait à toutes les parties du relief : sujet
central, et cadre architectonique. Le choix et la disposition des couleurs
se conforment aux traditions générales des ateliers déliens classiques,
puis hellénistiques. Sur la stèle du naufrage de Kerdon (5), par exemple,
on voit nettement que le fond du tableau, mer et ciel, était peint en bleu.
Il est probable que la polychromie contribuait pour une part plus ou moins
(1) Par Mr Fr. Eichler ; cf. : Griech. Grabmaler in Wien, Jahrb. der kunsihistorischen Samm~
lungen in Wien, NF. 13, 1944, p. 24 sqq.
(2) Les quelques tombes hellénistiques fouillées par l'éphore Stavropoulos à Rhénée mont
rent en général des stèles hautes et minces, qui portent à la base un fort tenon d'attache : elles
étaient ainsi disposées isolément sur le sema. Tantôt elles se dressaient verticalement au-dessus
d'une simple base, massive et cubique ; tantôt, elles formaient, en quelque manière, la cou
verture d'une sorte d'urne évasée, de kalpis, en marbre. Les débris d'une urne de ce type ont
été trouvés en 1906, je crois, à Délos, dans les parages de l'Agora des Gompétaliastes, avec divers
fragments de stèles. Si l'hypothèse d'une nécropole gréco-romaine, à Délos même, devait être un
jour envisagée, voire vérifiée, je crois que c'est du côté de l'Agora des Compétaliastes que les
recherches à venir pourraient la déterminer. Mais son existence reste problématique.
(3) Sur la variété des techniques d'importation alexandrine ou locales, à Délos, à partir
de l'époque hellénistique, cf. l'excellente étude de J. Marcadé, BCH, 76, 1952, p. 98-135 :
p. 106 sqq., notamment.
(4) E. Pfuhl, Alhen. MM., 26, 1901, p. 260.
(5) Ci-dessus, p. 259, n. 4. CH. PICARD 262
large aux effets que recherchaient alors certains sculpteurs de l'île, d'obé
dience alexandrine, pour la mise en place de quelques éléments du « pay
sage » et la présentation en valeur des accessoires.
Le décor architectonique a été fort variable à Délos. Sur les stèles, le
naïskos, avec ses antes, son entablement, n'est pas toujours indiqué ; on
voit que les stèles attiques étaient souvent couronnées d'un fronton classi
que, avec acrotères (1). Il faut noter la fréquence instructive à Délos d'arcs
en plein cintre, soutenant l'entablement ; dans un cas, à ma connaissance
unique, l'arc est inscrit entre les rampants du fronton.
Selon la composition des sujets, on peut distinguer deux tendances
distinctes : l'une consistait à donner aux personnages des attitudes évo-
catrices de la statuaire contemporaine. On doit à cette mode les nombreux
types de figures drapées qui utilisent, p. ex., le type de la Cléopatra d'une
maison du Quartier du théâtre, épouse de Dioscouridès (138 av. J.-C.) (2).
Il y a là une disposition de tendance ionienne et cycladique, car on a noté
un même usage dans les régions de Madytos, de Smyrne, ailleurs encore,
où sont fréquents les motifs de la statuaire honorifique dits de la « Pudi-
citia » (3). On peut signaler comme aussi usuel le type de l'homme drapé,
la main engagée dans son manteau, et vu de face (4). Notons que sur la
grande stèle délienne hellénistique précisément étudiée ici, on retrouve
un souvenir non douteux de la pose de la Tychè d'Antioche, selon le chef-
d'œuvre d'Eutychidès de Sicyone (5). L'autre disposition visait au contraire
à éviter, à renouveler les motifs traditionnels, hérités des maîtres attiques
ou autres, et déjà banalisés ; elle s'efforça ainsi, dès lors, de donner à la
scène un caractère pittoresque, plus ou moins réaliste : elle dénote, de
la sorte, l'influence active des « reliefs pittoresques » alexandrins.
Malheureusement, ce louable effort d'invention et de renouvellement
n'a guère été secondé, en règle, à Délos, par un sens très habile de la pers
pective et des proportions des figures.
Autre caractère des sculptures funéraires hellénistiques : elles manif
estent, sinon de la « Raumpoesie », du moins un meilleur sens spatial.
Le cadre s'élargit. Les personnages se meuvent plus à l'aise entre les paras-
tades du naïskos. On remarque aussi que le fronton s'élève. Au lieu des
compositions resserrées de la stèle attique, dont les figures obturaient tout
le champ, on voit apparaître ainsi ce qu'on appelle volontiers, en Allemagne,
des « Raumbilder ». La scène funéraire s'amplifie sur un plus vaste front
d'horizon, surface et profondeur (6).
(1) Cf. C. Weickert, Festgabe fur Arnold von Salis, 1951, p. 147-150, pour les origines.
(2) J. Chamonard, Explor.archéol. Délos, VIII, 1922, p. 217 sqq. (cf. p. 219, fig. 95). A Délos
même, le type est proche de celui de la Dea Roma, de l'Etablissement des Poseidoniastes de
Bérytos, signée par Ménandros, fils de Mêlas (Expl. archéol. Délos, t. 6, 1921).
(3) W. Amelung, Die Basis des Praxiteles, p. 82 ; cf. Cal. Berlin, Beschreibung, not 767-774.
(4) Ils peuvent être associés : cf. ci-après.
(5) Cf. ci-après, p. 268. Pour la Tychè d'Antioche, cf. G. Lippold, Handb. d. ArchaeoL, 1951,
Die gr. Plaslik, p. 296 et la bibliographie des notes.
(6) On peut bénéficier, en ce sens déjà, d'utiles remarques, dues à E. Pfuhl, /. l. (ci-dessus, SUR TROIS GRANDES STÈLES HELLÉNISTIQUES DE DÉLOS ET DE THASOS 263
ψψ% "3,
Fig. 1. — Fragment d'un trapézophore délien.
Illustration non autorisée à la diffusion
Fig. 2. — Reconstitution du trapézophore délien (G. Bakalakis). 264 CH. PICARD
La grande stèle ici commentée, A. 3186, a été trouvée à l'Agora des
Italiens, dans un local qu'on est bien en droit de considérer, quoiqu'il ait
été dit parfois, comme un atelier de sculpteur (1).
Le marbre est un marbre blanc des îles. La hauteur atteint 1 m. 63 ;
la largeur 0 m. 85 ; l'épaisseur de la dalle sculptée est de 0 m. 37, relativ
ement forte, comme on voit. Le monument a subi une brisure, en haut à
droite. Il ne portait pas d'inscription.
Peut-être cette grande dalle de marbre, épaisse, était-elle logée (cf.
ci-dessus), au fond d'un naïskos ; nous n'avons aucun renseignement là
dessus d'après les circonstances de la découverte. A la base, une plinthe,
saillante d'environ 0 m. 20, forme une sorte de gradin, ce qui serait un
argument pour la présence possible de l'encadrement architectonique.
A gauche, grave et tendue, un peu dans la pose de la « Suppliante
« Barberini », déjà, ou de la silhouette qui décorait un trapézophore
délien (2), reconstitué partiellement et étudié en dernier lieu fort soigneu
sement par M. G. Bakalakis (fig. 1-2), fort comparable, d'autre part, à la
Tychè d'Antioche, à l'Ourania de Francfort-sur-le-Mein, siège une femme
matronale, mais encore jeune ; elle est montrée de profil, assise sur une
chaise à haut dossier, sorte de fauteuil ; les jambes sont croisées, les pieds
soutenus par un haut tabouret que décore symboliquement la feuille de
lierre dionysiaque, signe d'initiation, en principe, donc nullement négli
geable.
Uhimalion enveloppe entièrement cette femme pieuse, à la mode de
l'Ourania signalée ici même : il est posé en voile sur la tête, recouvre les deux
bras et ne laisse à nu que la main gauche. On n'aperçoit même pas les
chevilles, le bord inférieur du chilon. Le bras droit, soutenant le poids du
corps, est ramené en arrière, motif déjà utilisé au temps de la Suppliante
Barberini ; la main, de ce côté, pend apposée sur le bord du siège, près du
dossier. La main gauche, d'autre part, appuyée sur les genoux, semble
avoir joué avec un éventail, lui aussi en grande feuille de lierre.
La posture, dans l'ensemble, et le type sévère, mais avenant, rappellent
aussi certaines figures de la Nécropole de Myrina. Le visage, très beau,
était tourné — la tête étant relevée très légèrement — vers le partenaire :
un personnage masculin, en colloque avec la dame assise. Celle-ci a, comme
on voit, des cheveux arrangés sans façon, divisés simplement sur le front
en deux bandeaux ondulés.
Au sommet de la tête, le pan de Vhimalion formant voile dessinait un
pli transversal, peu marqué, assez inattendu, qui va de la nuque au front,
comme un « pli d'armoire » (3).
p. 261, n. 4). Il a apporté lui-même une ingénieuse explication du changement apporté ici et
là à la composition du bas-relief : cf. l. /., p. 372.
(1) Et. Lapalus, Explor. arch. Délos: V Agora des Italiens, ci-dessus, p. 259, n. 2.
(2) Ελληνικά τραπεζόφορα, University of Mississipi and Johns Hopkins Studies in archae-
logy, n° 30, Thessalonique, Grèce, 1948, p. 7 sqq., et fig. 1-2, 3-4, pi. I.
(3) II y en a de plus marqués sur le vêtement même des dieux, dans la Gigantomachie perga-
ménienne, où la fantaisie de ce détail réaliste est encore accusée. TROIS GRANDES STELES HELLENISTIQUES DE DÉLOS ET DE THASOS 265 SUR
Trône ou chaise, le siège mérite, on le verra, une attention très spéciale.
D'abord le haut dossier a été cintré ici légèrement, par une convention
curieuse, et il semble figuré en perspective. Les types comparables ne sont
pas nombreux (1).
Le siège proprement dit avait été aménagé avec une grosse étoffe
formant tapis, qu'on ne discerne plus qu'à peine, mais dont on voit nette
ment, du moins, les franges, retombant sur le côté présenté aux vues, vers
le bas. Il s'agit d'un dessus de meuble, du type de ceux que l'on fabriquait
pour l'usage courant. Le Musée du Vatican conserve un fragment de
mappula (2), de même série : il est décoré de trois groupes de « gros fils »
formant une sorte d'« ajouré » et exécuté par tissage ; il y a, à la suite, de
longues franges, comme sur la chaise d'apparat délienne.
Une abondance exceptionnelle de petits sphinx — monstres funé
raires — constituait la décoration des accessoires du meuble. Le bras
visible du fauteuil était soutenu, à l'accoudoir, par un sphinx, tandis
que deux autres encore, plus petits, ornaient les pieds, d'un aspect assez
lourd, interrompant par deux fois l'appui massif du siège, orné aussi de
séries de moulures « en tores », empilées les unes au-dessus des autres.
Le caractère aristocratique du siège-trône est encore accentué par cette
présence ; elle correspond au luxe relatif de l'étoffe, sans doute ouatinée,
qui garnissait le siège, se terminant de chaque côté par les franges laineuses
enchevêtrées. Un dessin un peu inexact a été donné par Mr W. Deonna,
Explor. arch. Délos, 18, 1938, p. 11, fig. 9, sans commentaire.
Nous reviendrons ci-après sur le décor sculptural essentiel du siège
(les sphinx), et sur l'instruction qu'on en peut tirer, après étude des deux
stèles funéraires thasiennes dont il sera question ci-après.
Il faut seulement encore ici noter la hauteur de l'escabeau, d'un type
assez traditionnel dans l'ensemble, mais marqué expressivement du signe
dionysiaque par la feuille de lierre (3).
En face de la femme assise, un homme avait été présenté debout.
Les deux personnages conversaient, ce que marque le mouvement redressé
de la tête, pour la femme, et son attitude attentive. L'homme était vu
(1) On pourrait rapprocher, en tout cas, la stèle anciennement cataloguée n° 1257, à Délos :
document assez médiocre.
(2) R. N. Soler Villabella, Bollett. comun. Roma, 65, 1937, fasc. 1-4, p. 73 sqq. ; p. 80, fig. 3 :
Musée du Vatican, inv. 1277 ; cf. aussi les autres documents signalés là même.
(3) L'adjonction de la feuille de lierre aux escabeaux accompagnant des sièges, des trônes,
est assez fréquente, et il y en a eu des exemples multiples, même à Thasos. — Cf. à Délos, p. ex.,
pour le trône de marbre trouvé dans le lieu de culte dit « Synagogue » où l'on vénérait Hypsistos ;
Sv. Risom, Mél. Holleaux, 1913, pi. 12, et p. 257 sqq. On a marqué la ressemblance certaine avec le
trône du prêtre de Dionysos Eleuthereus au théâtre d'Athènes, donc dans un lieu-saint dionysiaque.
Cf. en dernier lieu W. Deonna, Explor. arch. Délos, 18, 1938, Le mobilier délien, p. 6-8 et fig. 5.
Le trône de la « Synagogue » délienne est supposé dérivé d'un original en bronze (tabouret aussi ?) ;
l'imitation en marbre aurait été importée ; ce serait une œuvre attique (W. Deonna, l. l., p. 8,
p. 11, pour les tabourets à feuilles de lierre, qui débutent dès l'époque archaïque ; ils sont toujours
plus ou moins en rapport avec le culte de Dionysos, semble-t-il). 266 CH. PICARD
de face, à droite, un peu en arrière de la dame assise ; celle-ci paraît en
figure de premier plan, approchée de la majesté divine. On a — en divers
cas — beaucoup abusé de l'expression « servante, servant » pour certaines
figures accessoires des monuments funéraires grecs ; il est ici évident que
la question n'intervient pas : le colloque se tenait à égalité de droits sociaux.
La tête de l'homme manque. Elle était, semble-t-il, tournée de trois
quarts ou de profil et devait regarder en direction de la dame assise.
L'homme portait, sur un chitôn à courtes manches, un himation qui lui
entoure la taille, et dont un pan, ramené sur l'épaule gauche, est maintenu
par la main droite à hauteur de la poitrine. Le bras gauche pend, immobile,
le long du corps. L'épaule gauche et la main droite ont subi des mutilations.
Il est intéressant d'observer que la stèle — ainsi que la plupart des
autres sculptures trouvées dans les ateliers de l'Agora des Italiens (1) — ,
est restée inachevée. Ici le fait apparaît à l'évidence : sous le siège de la
femme, à droite, le marbre n'a pas été ravalé, et la représentation des franges
s'arrête brusquement ; les traces du ciseau ne seraient pas restées ainsi
marquées, comme on voit, si le travail avait été mené à terme. Le pied
gauche de l'homme est d'autre part, seulement dégrossi. Le pied droit de la
femme, d'un modelé très sommaire, paraît presque informe. Cela contraste
avec le travail un peu sec, mais fin et nerveux, des parties terminées ; on
comparerait facilement p. ex. la tête de la dame, qui n'est pas sans charme
délicat.
Avant de passer à l'étude des deux grands monuments funéraires
thasiens qui sont comparables mutatis mutandis, nous marquerons encore
brièvement, sous quelques aspects, l'intérêt de la stèle délienne.
Elle porte, d'abord, un signe bachique : la feuille de lierre du tabouret,
amplifiée par l'éventail qu'on pourrait appeler « kissomorphe ». Or à ce
titre, elle nous renseigne discrètement sur la propagande baccho-éleusi-
nienne, qui, à Délos, a dû s'exercer favorablement à partir de l'époque
hellénistique, sous l'influence alexandrine peut-être (2). Il est assez intéres
sant de comparer, en Occident, l'élégant relief funéraire du Musée des
Thermes exhumé sur la Via Statilia, à Rome, où une jeune morte — pré
sentée en Ariadne, cette fois, avec la couronne bachique — reprend
l'attitude de la dame délienne au tabouret ; mais elle joue plus explicitement
avec un bouc dionysiaque. Le relief est en quelque sorte inversé, quoique
l'attitude reste très proche. L'œuvre tendrait à prouver qu'à l'époque du
principat d'Hadrien, les modèles néo-classiques n'avaient pas perdu leur
faveur en Occident (3).
(1) Et. Lapalus, ci-dessus, p. 259, n. 2, qui ne mentionne qu'une] partie infime du matériel
retrouvé. Cf. aussi, d'autre part, ci-dessus, p. 259, n. 4, pour la statue de femme inachevée
recueillie dans l'atelier de la Maison dite de Kerdôn.
(2) Cf. J. Marcadé, BCH, l. L (ci-dessus, p. 261, n. 3).
(3) G. Bendinelli, Not. scavi, 1923, p. 349-356, avec pi. ; haut. 1 m. 64 ; J. Cultrera, Bulleil.
comun. Roma, 1924, p. 44-64. — J'ai reproduit la stèle dans sa Sculpt. ant., II, p. 432, p. 435
{fig. 171), en signalant les analogies de ce document italien (en marbre de Luna), avec les œuvres

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