Sur un diplôme de Louis IV pour Saint-Pierre de Gand. - article ; n°2 ; vol.148, pg 427-438

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Bibliothèque de l'école des chartes - Année 1990 - Volume 148 - Numéro 2 - Pages 427-438
12 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : lundi 1 janvier 1990
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Adriaan Verhulst
Sur un diplôme de Louis IV pour Saint-Pierre de Gand.
In: Bibliothèque de l'école des chartes. 1990, tome 148, livraison 2. pp. 427-438.
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Verhulst Adriaan. Sur un diplôme de Louis IV pour Saint-Pierre de Gand. In: Bibliothèque de l'école des chartes. 1990, tome
148, livraison 2. pp. 427-438.
doi : 10.3406/bec.1990.450584
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bec_0373-6237_1990_num_148_2_450584MELANGES
SUR UN DIPLOME DE LOUIS IV POUR SAINT-PIERRE DE GAND
par
Adriaan VERHULST
Les problèmes que posent en matière de diplomatique les chartes de l'abbaye
de Saint-Pierre-au-Mont-Blandin à Gand aux Xe, XIe, XIIe, voire XIIIe siècles sont
innombrables. Depuis la fin du XIXe siècle, de très nombreuses études leur ont été
consacrées1. En 1928, Otto Oppermann, professeur de diplomatique à l'Univers
ité d'Utrecht, présenta, dans un livre resté célèbre, une explication globale des
falsifications fabriquées dans l'abbaye gantoise 2. Ce livre hypercritique et contro
versé provoqua une nouvelle vague d'études de détail3, qui ne prit pas fin avec
1 . Henri Pirenne, Note sur un manuscrit de Vabbaye de Saint-Pierre de Gand, dans Bullet
in de la Commission royale d'histoire [désormais cité B. C. R. H.], t. 64, 1895, p. 107-153 ;
Guillaume des Marez, Notice sur un diplôme d'Amulf le Vieux, comte de Flandre, précédé
d'un rapport de Léon Vanderkindere, ibid., t. 65, 1896, p. 208-252; Maurice Prou,
Examen d'un diplôme de Charles le Chauve pour Saint-Pierre de Gand, ibid., t. 84, 1920,
p. 59-63. Je remercie Georges Declercq, mon assistant à l'Université de Gand, qui a relu
cet article et m'a suggéré quelques corrections.
2. Otto Oppermann, Die älteren Urkunden des Klosters Blandinium und die Anfänge der
Stadt Gent, Utrecht, 1928 (Bijdragen van het Instituut voor Middeleeuwsche Geschiedenis der
Rijksuniversiteit te Utrecht).
3. Fernand Vercauteren, Etude critique sur un diplôme original d'Henri Ier roi de France
pour l'abbaye de Saint-Pierre-au-Mont-Blandin à Gand (1038, après le 20 juillet), dans
B. C. R. H., t. 101, 1936, p. 187-213; Etienne Sabbe, Etude critique sur le diplôme
d'Arnoul 1er comte de Flandre pour Vabbaye de Saint-Pierre à Gand (941, juillet 8), dans
Etudes d'histoire dédiées à la mémoire de Henri Pirenne, Bruxelles, 1937, p. 299-330; Jan
Dhondt, La donation d'Elftrude à Saint-Pierre de Gand, dans B. C. R. H., t. 105, 1940,
p. 1 17-164 ; Maurits Gysseling-Anton C. F. Koch, Het « Fragment » van het tiende-eeuwse Liber
traditionum van de Sint-Pietersabdij te Gent, ibid., t. 113, 1948, p. 253-312 ; Adriaan Verhulst,
Kritisch onderzoek over enkele aantekeningen uit het Liber Traditionum der Sint-Pietersabdij
te Gent, ibid., t. 119, 1954, p. 143-181; A. C. F. Koch, De dateringen in het « Liber
traditionum sancti Pétri Blandiniensis » van omstreeks 1035, ibid., t. 123, 1958, p. 137-190 ;
Dom Nicolas Huyghebaert, Quelques chartes épiscopales fausses pour Saint-Pierre-au-Mont-
Blandin à Gand forgées aux XIIe et XIIIe siècles, ibid., t. 148, 1982, p. 1-90; id., L'usur-
Bibliothèque de l'École des chartes, t. 148, 1990. 428 ADRIAAN VERHULST
la tentative courageuse menée par Anton C. F. Koch en 1950 pour donner
une réponse d'ensemble aux critiques d'Oppermann4. Depuis lors en effet, Koch
lui-même et d'autres érudits ont continué à étudier le dossier diplomatique de Saint-
Pierre5. Son intérêt est considérable, non seulement du point de vue diplomat
ique, mais aussi pour l'histoire du comté de Flandre pendant les premiers siècles
de son existence et pour celle des origines de la ville de Gand, destinée à dévenir,
après Paris, la ville la plus importante et la plus peuplée de tout l'Occident au nord
des Alpes. Ce sont précisément mes propres recherches sur l'histoire gantoise6 qui
m'ont amené à m'occuper de plusieurs chartes, vraies, fausses ou interpolées,
conservées dans le chartrier de Saint-Pierre comme dans celui de Saint-Bavon, sa
grande rivale aux Xe-XIe siècles 7. Cette rivalité est du reste l'une des causes des
nombreux problèmes diplomatiques que posent ces chartes, tout comme les pré
tentions des deux abbayes, surtout celles de Saint-Pierre, vis-à-vis des droits ecclé
siastiques, fonciers et autres dans la ville de Gand elle-même, qu'elles détenaient
ou réclamaient en vertu de titres divers, parfois peu fondés et souvent dépassés
par le développement foudroyant de la ville.
De ces rapports difficiles avec la ville, le diplôme du 20 août 950 du roi de France
Louis IV pour l'abbaye de Saint-Pierre à Gand et plus particulièrement les pro
blèmes diplomatiques qu'il soulève sont une illustration indirecte, si du moins l'on
accepte les conclusions de l'étude délicate qui va suivre 8.
pation du domaine de Tamise : note sur le faux diplôme de Charles le Chauve pour Saint-
Pierre de Gand (870), dans Revue bénédictine, t. 92, 1982, p. 82-104; id., La translation
de sainte Amelberge à Gand, dans Analecta Bollandiana, t. 100, 1982, p. 443-458.
4. A. C. F. Koch, Diplomatische Studie over de 10e en 11e eeuwse originelen uit de Gentse
Sint-Pietersabdij, dans M. Gysseling-A. C. F. Koch, Diplomata Belgica ante annum 1100
scripta, t. I, Bruxelles, 1950, p. 85-122.
5. A. C. F. Koch, Oorkondenboek van Holland en Zeeland tot 1299, t. I, Eind van de
7' eeuw tot 1222, La Haye, 1970, nos 1, 30, 31, 33, 35, 36, 37, 38, 39, 41, 43, 45,
46, 49, 50, 52, 53, 56, 57, 58, 59, 60, 62, 65, 77, 78; id., Vikingen in Vlaanderen?
Een X'-eeuwse lijst met persoonsnamen uit Snellegem (bij Brugge), dans Feestbundel Maurits
Gysseling, Louvain, 1984, p. 199-200; A. Verhulst, Kritische Studie over de oorkonde van
Lodewijk IV van Overzee koning van Frankrijk voor de Sint-Pietersabdij te Gent (20 augustus
950), dans B. C. R. H., t. 150, 1984, p. 272-327; id., Note sur deux chartes de Lothaire
roi de France pour l'abbaye de Saint-Bavon à Gand, ibid., t. 155, 1989, p. 1-23. Voir
aussi Jean Dufour, Etat et comparaison des actes faux ou falsifiés intitulés au nom des
Carolingiens français (840-987), dans Fälschungen im Mittelalter, t. IV, Diplomatische
Fälschungen (II), Hannovre, 1988 (M. G. H. Schriften, XXXIII-4), p. 198-200.
6. Voir en dernier lieu A. Verhulst-G. Declercq, Gand entre les abbayes et la fortification
comtale, dans Gand, apologie d'une ville rebelle, éd. par J. Decavele, Anvers, 1989, p. 37-59,
avec bibliographie critique, p. 431-435.
7. Je me permets de renvoyer à mes articles cités ci-dessus, n. 5.
8. Le texte qui suit est une version française abrégée et quelque peu modifiée de mon
étude Kritische Studie... MÉLANGES 429
Le diplôme en question, édité en 1914 par Maurice Prou et Philippe Lauer9,
étudié en dernier lieu par Etienne Sabbe 10, n'est pas conservé en original11. Les
copies retrouvées, très nombreuses, qu'ont utilisées Prou et Lauer appartiennent
à deux traditions bien distinctes, que je propose de désigner par les chiffres I et
II. Entre les traditions I et II, les différences sont grandes : chacune de ces deux
traditions, en effet, se caractérise par quelques passages qui ne se trouvent pas dans
l'autre, bien que les copies des deux traditions remontent directement ou indirecte
ment au même original. Celui-ci a disparu au XVIIIe siècle, mais certaines copies
permettent d'en connaître des fragments d'écriture et certains éléments diplomat
iques importants du point de vue de l'authenticité.
L'état le plus ancien (B) de la tradition I, dont dérivent deux copies seulement
(/et V), est conservé dans le célèbre Liber traditionum de l'abbaye de Saint-Pierre,
composé vers 1035 12. Il contient trois passages qui manquent dans tous les états
de la tradition II. Ils peuvent être considérés comme des interpolations que l'auteur
du Liber traditionum, transcrivant apparemment l'original, a insérées dans le texte
de celui-ci. Ces passages sont reproduits ci-après entre crochets brisés :
— villam que dicitur Tem(p)seca cum omnibus appendiciis {suis et aecclesiam
in Buokholte et terrant in Bulsele) ;
— villam que vocatur Dulciacus, ecclesiam scilicet cum manso in dominicatu
9. M. Prou-Philippe Lauer, Recueil des actes de Louis IV roi de France (936-954), Paris,
1914 (Chartes et diplômes relatifs à l'histoire de France), n° XXXVI, p. 82-86.
10. E. Sabbe, Etude sur le diplôme de Louis IV roi de France pour l'abbaye de Saint-Pierre
à Gand (950, août 20), dans Mélanges Charles Braibant, Bruxelles, 1959, p. 419-430. Cette
étude se limite principalement à l'analyse du formulaire du diplôme. L'auteur y réfute point
par point les arguments auxquels O. Oppermann, Die älteren Urkunden..., p. 65-69, fit appel
pour rejeter la véracité du diplôme royal. E. Sabbe s'est contenté de l'édition de Prou-Lauer,
sans étudier à nouveau les états de la tradition de l'acte, ce qui a été l'objet principal de
mon étude.
11. A. Verhulst, Kritische Studie..., p. 316-326. Le tableau de la tradition manuscrite est
rappelé ci-dessous en appendice.
n° 63, 12. Arnold Fayen, Liber traditionum Sancti Pétri Blandiniensis, Gand, 1906,
p. 59-61. Sur ce document, voir plusieurs études citées plus haut, n. 3, ainsi que l'impor
tante étude d'A. C. F. Koch, Diplomatische Studie..., citée ci-dessus n. 4. Sur l'abbé Wichard
ou Guichard, peut-être le principal auteur de ce document, voir plus particulièrement
A. C. F. Koch, Diplomatische Studie..., p. 89-106; A. Verhulst, L'activité et la calligraphie
du scriptorium de l'abbaye de Saint-Pierre-au-Mont-Blandin à Gand à l'époque de l'abbé
Wichard ft 1058), dans Scriptorium, t. 11, 1957, p. 37-49; Maurice Coens, « Vtriusque
linguae peritus », dans Analecta Bollandiana, t. 76, 1958, p. 118-150. 430 ADRIAAN VERHULST
{et villulam Niella cum ecclesia) ac cum omnibus sibi adjacentibus pratis
(et) pascuis ;
— velut quondam (tempore sancti patris Amandi) monachi substituerentur.
Si la dernière interpolation n'a pas de portée juridique, les deux premières ont
été expliquées avant moi de manière convaincante par A. C. F. Koch, E. Sabbe
et Dom Nicolas Huyghebaert, et leur contenu ne nous retiendra pas 13. Il suffît de
relever qu'elles manquent dans tous les états de la tradition II du diplôme du roi
Louis IV.
À part les trois copies citées ci-dessus, toutes les autres copies de la charte royale,
sans exception — elles sont au nombre de vingt-sept! — , renferment, de leur côté,
outre quelques variantes sans grande importance, trois autres passages, placés ci-
dessous entre crochets brisés, et qui manquent dans la tradition I. Ce sont :
— cenobium... olim constructum fuisse, quod antiquitus vocabatur Blandin{us,
nunc vero vocitatur Johannis monasterium) penitus modo haberi destructum.
— Sunt autem memorate res {scilicet mansure que sunt) in portu Gandavo {site)
a flumine Scaldo. . .
— ... cum mansionario ac majore nomine Fulberto aliisque mancipiis {numéro
XII).
Bien que les plus anciens états de la tradition II ne remontent pas au-delà de
la fin du XIVe siècle 14 — ils se trouvent principalement dans quelques cartulaires
bien connus du XVe siècle15 — , ils dérivent directement de l'original ou d'un
pseudo-original. C'est également le cas de certaines copies moins anciennes, qui
font même connaître certains de ses caractères externes, tels que l'écriture, le mono
gramme, les traces du sceau 16.
Puisque la tradition II est totalement indépendante de la tradition I, la seule expli
cation possible de cette dualité consiste à supposer, soit que l'original lui-même
a été interpolé, soit qu'un pseudo-original a été fabriqué à une date nécessairement
13. A. C. F. Koch, Diplomatische Studie..., p. 99-100; E. Sabbe, Étude critique sur le
diplôme d'Arnoul Ier..., p. 324-325; id., Etude sur le diplôme de Louis IV..., p. 429;
Dom N. Huyghebaert, L'usurpation de Tamise..., p. 100-102. Pour plus de détails,
v. A. Verhulst, Kritische Studie..., p. 279-281.
14. La copie /, faite le 23 mai 1399 d'après l'original, est la plus ancienne de la tradi
tion II. En fait, il ne s'agit pas d'une véritable copie, mais de la correction, d'après l'original,
du témoin / de la tradition I, conservée dans le Liber antiquus : A. Verhulst, Kritische
studie..., p. 275 et n. 12.
15. Copie C dans un petit cartulaire du milieu du XVe siècle, Arch. Etat Gand, Fonds
St. Pierre, I, n° 14 (= Stein 1500), fol. 21-v : dans la marge de cette copie une annotation
renvoie à une cote archivistique au dos de l'original; copie H dans le Parvus liber privilegio-
rum de la fin du XVe siècle, Arch. État Gand, Fonds St. Pierre, II, n° 24 (= Stein 1505),
fol. 39-40v, d'après laquelle ont été faites plusieurs des copies de la tradition II.
16. Copies D, E, G. MELANGES 431
postérieure au Liber traditionum, qui a été fait vers 1035. Il est très improbable,
en effet, que l'auteur du Liber traditionum, ayant sous les yeux l'original interpolé
ou un pseudo-original, ait, en le copiant, omis volontairement ou oublié les trois
passages caractéristiques de la tradition II. L'un de ces passages au moins, celui
qui ajoute le nom de Johannis monasterium à celui de l'abbaye de Saint-Pierre,
peut être reconnu comme une interpolation lorsqu'on le compare, dans son cont
exte, non seulement avec le passage correspondant de la tradition I, mais aussi
avec le passage, presque identique, d'un diplôme du roi Lothaire de 977 pour
l'abbaye de Maroeuil 17. L'interpolation du nom Johannis monasterium dans la tra
dition II a très probablement été inspirée par une fausse charte épiscopale fabri
quée par Fauteur du Liber traditionum de Saint-Pierre 18, qui l'a insérée juste avant
sa transcription du diplôme de Louis IV. La fabrication de cette fausse charte de
l'évêque de Noyon-Tournai Transmar, datée de 947 et connue sous le nom
de preceptum, plus particulièrement l'invention à cette occasion de l'expression
Johannis monasterium 19, ont eu pour but de justifier par des antécédents histo-
17. Démonstration détaillée dans A. Verhulst, Kritische Studie..., p. 286-291, à laquelle
est empruntée la comparaison suivante :
Tradition I Maroeuil 977 Tradition II
{Liber tradit. n° 63) (Halphen-Lot, Actes de
Lothaire n° 41)
... nobis retulit dolendo ... nobis retulit dolendo .'.. nobis retulit dolendo
quoddam monasterium a quoddam cenobium a quoddam cenobium a bea
beatissimo Amando presule venerabili Fulberto presule tissimo Amando presule
sub regulari monachorum sub regulari canonicorum sub regulari monachorum
norma nobiliter secus norma nobiliter secus norma nobiliter secus
castrum castrum
Gandavum supra Scaldi Attrebatum super Satis Gandavum supra Scaldi
fluenta olim constructum fluenta olim constructum fluenta olim constructum
fuisse quod antiquitus fuisse, quod est situm in fuisse quod antiquitus
vocabatur vocabatur
Blandinium, penitus modo villa que dicitur Mareolum, Blandin(us, nunc vero
nuncvero penitus destructum vocitatur Johannis monast
haberi destructum... erium), penitus modo
haberi destructum...
18. Liber traditionum, éd. A. Fayen, n° 62, p. 54-48; édition partielle et comment
aire : A. C. F. Koch, Oorkondenboek van Holland..., n° 33. Au sujet de cette charte, su
rnommée preceptum d'après le titre que lui a donné l'auteur du Liber traditionum, voir
aussi : 0. Oppermann, Die älteren Urkunden..., p. 14-16; E. Sabbe, Etude critique sur
le diplôme d'Arnoul l"..., p. 316 et n. 7; A. C. F. Koch, De dateringen..., p. 164;
Dom N. Huyghebaert, Quelques chartes épiscopales fausses..., p. 3-6 et 10-11.
19. La démonstration que l'expression Johannis monasterium ne remonte pas, comme le
pensait A. C. F. Koch, Diplomatische Studie..., p. 118-119, à une tradition plus ancienne,
est fournie dans A. Verhulst, Kritische p. 283-286. Cette démonstration s'appuie
sur l'apparition de cette expression dans un remaniement du XIIe siècle d'un passage du
Sermo de adventu sanctorum Wandregisili, Ansberti et Vulframni in Blandinium, source ADRIAAN VERHULST 432
riques les droits que l'abbaye de Saint-Pierre acquit, au plus tard en 964, sur la
plus ancienne église urbaine de Gand, Saint- Jean 20.
Le deuxième passage caractéristique de la tradition II, (scilicet mansure que suni),
peut être reconnu comme une interpolation, en raison de la construction grammat
icale incohérente à laquelle son insertion a donné lieu et après comparaison avec
la structure des enumerations de biens dans d'autres diplômes contemporains de
Louis IV21. D'autre part, le contenu de cette interpolation peut être rapproché du
même contexte urbain qui marque l'interpolation portant sur Johannis monasterium.
Son but apparent, en effet, est d'expliciter les « biens » (res), situés à Gand même,
entre l'Escaut et la Lys, que le diplôme royal confirmait en 950 à l'abbaye de façon
tout à fait vague. La précision (scilicet mansure que suni) vise plus particulièrement
la nature et le statut de ces biens. C'étaient des tenures urbaines, qualifiées de
mansiones ou mansioniles dans quelques chartes sincères délivrées vers la même
époque en faveur de l'abbaye Saint-Pierre, notamment par le comte de Flandre
en 941 et par le roi de France en 964 et en 1038 22. L'emploi du mot mansura,
inconnu par ailleurs de la chancellerie de Louis IV dont est probablement issu
le diplôme, est plus tardif que mansio ou mansionilis pour désigner des tenures
urbaines, notamment à Gand 23. Son insertion dans l'original ou un pseudo-original
du diplôme de Louis IV, insertion qu'il faut situer après 1035, comme il a été démont
ré, n'a eu de sens, d'autre part, qu'avant le rachat par les bourgeois de Gand du
cens foncier qu'ils devaient sur leurs tenures urbaines à l'abbaye de Saint-Pierre.
Or, ce rachat a eu lieu vraisemblablement entre 1038 et 112024.
Les deux interpolations de la tradition II reconnues jusqu'à présent comme
telles, celle qui ajoute le nom de Johannis monasterium et celle qui qualifie de
mansure les biens gantois de l'abbaye, ont probablement eu pour cause des diff
icultés de même nature. On pense tout naturellement à la possibilité que certains
du Xe siècle, ainsi que l'ont prouvé l'édition et l'étude critique de cette source par
Dom N. Huyghebaert, Une translation de reliques à Gand en 944, Bruxelles, 1978 (Commiss
ion royale d'histoire, série in-8°), p. LXV et p. 19, n. 5. Ce même érudit est d'avis que
l'expression Johannis monasterium dans cette source narrative a été précisément empruntée
au faux preceptum de l'évêque Transmar.
20. Sur les rapports de l'église urbaine de Saint-Jean avec les abbayes gantoises de Saint-
Pierre et de Saint-Bavon : A. Verhulst, Saint Bavon et les origines de Gand, dans Revue
du Nord, t. 69, 1986, p. 455-467, spécialement p. 460-463, et Note sur deux chartes de
Lothaire..., p. 19-20.
21. Démonstration détaillée dans A. Verhulst, Kritische Studie..., p. 291-293.
22. L'édition la plus récente de ces trois diplômes se trouve dans M. Gysseling-
A. C. F. Koch, Diplomata Belgica..., nos 53, 60 et 92.
23. Références dans A. Verhulst, Kritische Studie..., p. 295-296, avec renvoi à
F. Blockmans, Het Gentsche Stadspatriciaat tot omstreeks 1302, Anvers-La Haye, 1938
(Rijksuniversiteit te Gent, Werken uitgeven door de Faculteit van de Wijsbegeerte en
Letteren, 85), p. 80-83 et 99-118 en ce qui concerne la situation à Gand.
24. F. Blockmans, op. cit. MÉLANGES 433
droits de l'abbaye à Gand même, ecclésiastiques d'une part, fonciers de l'autre,
aient été contestés par le clergé et la bourgeoisie d'une ville en pleine expansion25.
Ce contexte permet aussi de penser que les deux interpolations sont contempor
aines, leur terminus a quo se situant aux environs de l'année 1035, leur terminus
ad quem vers la fin du XIe ou le début du XIIe siècle. Malheureusement, l'histoire
de Gand à cette époque, faute de sources contemporaines, est très mal connue.
On peut cependant dater de cette époque quelques faits qui n'ont peut-être pas
été sans relation avec nos deux interpolations : la création de nouvelles paroisses
urbaines au détriment de l'église Saint- Jean, la construction de la première enceinte
de la ville, le rachat du cens foncier dû par les tenures urbaines26.
Cette conclusion provisoire a été formulée à dessein ici, après l'étude et l'identifi
cation comme interpolations de deux des trois passages caractéristiques de la
tradition II. Le troisième passage, limité à deux mots {numéro XIT), ne se rapporte
pas en effet à des droits de l'abbaye à Gand même; il n'est probablement même
pas une interpolation. Cette précision du nombre de serfs attachés au chef-manse
du domaine de Snellegem, aux environs de Bruges, a vraisemblablement figuré dans
l'original du diplôme royal27. L'auteur du Liber traditionum, principal représent
ant de la tradition I, l'aurait délibérément omise, à mon avis, lors de la transcrip
tion du diplôme, parce qu'elle n'avait plus de sens à ce moment. La présence de
cette précision dans l'original et son omission vers 1035 par l'auteur du Liber trad
itionum s'expliquent facilement par l'histoire, riche en péripéties, du domaine de
Snellegem entre 950 et 1035 environ28.
L'étude des différences entre les traditions I et II du texte du diplôme de
Louis IV a permis de reconstituer le texte de l'original perdu, défait de ses interpo
lations ultérieures. Il reste maintenant à en déterminer le degré de sincérité. Il faut
d'autre part se prononcer définitivement sur l'existence éventuelle d'un pseudoo
riginal, comprenant deux interpolations relatives à la ville de Gand (Johannis
monasterium et mansure) et fabriqué après la confection du Liber traditionum.
La critique interne de l'acte, qui aidera à résoudre ces deux questions, consiste
principalement en la comparaison de la liste des biens énumérés et confirmés par
le roi comme propriétés de l'abbaye de Saint-Pierre, avec celle de la célèbre charte
25. C'est encore le cas au XIIe siècle : Dom N. Huyghebaert, Note sur l'origine de la plu
ralité des curés dans l'ancien comté de Flandre, dans Revue d'histoire ecclésiastique, t. 64,
1969, p. 403-417.
26. F. Blockmans, Stadspatriciaat..., p. 118-138; Gand, apologie d'une ville rebelle...,
p. 59-61.
27. Pour plus de détails, A. Verhulst, Kritische Studie..., p. 296-301.
28. Ibid. et E. Sabbe, Étude critique sur le diplôme d'Arnoul I"..., p. 311-314. 434 ADRIAAN VERHULST
du 8 juillet 941 du comte Arnoul Ier pour la même abbaye29. Le diplôme de
Louis IV de 950 est en effet avant tout une confirmation de la charte comtale de
941 30. Il entérine d'autre part une nouvelle étape dans la restauration de l'abbaye
comme abbaye bénédictine dans le cadre de la réforme de Gérard de Brogne,
puisque certains biens, acquis par l'abbaye depuis 941, sont cités pour la première
fois dans le diplôme de 950. C'est le cas notamment du petit domaine de
Gunzigehem, aujourd'hui Goizegem dans la commune de Zwijnaarde, immédiate
ment au sud de la ville de Gand. Son absence dans la grande charte comtale de
941 et son apparition en 950 dans le diplôme du roi Louis IV s'expliquent par
la politique d'acquisitions menée par l'abbaye entre la Lys et l'Escaut, aux abords
méridionaux de la ville, pour y arrondir son domaine 31. Un deuxième élément nou
veau, ajouté par l'acte royal à son modèle comtal de 941, consiste à préciser le
contenu du chef-manse, à Snellegem, que le comte Arnoul Ier avait donné en 941
à l'abbaye de Saint-Pierre comme gage de sa promesse de lui laisser après sa mort
la moitié de son domaine à cet endroit32.
Le troisième élément des biens fonciers de Saint-Pierre que l'acte royal de 950
ajoute à la liste de 941, ou pour lesquels il est plus explicite, concerne le contenu
du domaine de Douchy en Hainaut. L'acte royal mentionne explicitement l'église
et le manse dominical du domaine, alors que la charte comtale de 941 se limitait
à « villam... Dulciaca cum appendiciis suis ». La possibilité d'une interpolation n'est
pas à écarter complètement. C'est, en effet, un cas assez fréquent lors d'un déve
loppement du contenu d'un bien dans une confirmation ultérieure. Ici cependant
une interpolation serait explicable seulement en admettant qu'elle aurait été intro
duite dans l'original dès avant sa transcription vers 1035 dans le Liber traditionum.
C'est en effet la seule de toutes les interpolations possibles à figurer aussi bien dans
le Liber traditionum, c'est-à-dire la tradition I, que dans la tradition II. Il nous paraît
cependant possible de montrer que ce passage se trouvait bien déjà dans l'or
iginal :ii. À part ces trois éléments, où le diplôme royal s'écarte dans une mesure
plus ou moins importante, mais de manière explicable, de son modèle, seules
29. Diplomata Belgica..., n° 53; Ê. Sabbe, op. cit. ; pour les caractères externes des enu
merations de biens dans diverses chartes impériales et royales du Xe-XIe siècle en faveur
des deux abbayes gantoises : Dietrich Lohrmann, Formen der Enumeratio bonorum in Bischofs-,
Papst- und Herrscherurkunden (9.-12. Jh.), dans Archiv für Diplomatik, t. 26, 1980, p. 281-311,
spécialement p. 291-292.
30. Cela ressort de l'exposé du diplôme royal et de la reproduction par celui-ci de la plus
grande partie du dispositif de l'acte comtal. Sur l'étendue des emprunts, voir l'édition dans
A. Verhulst, Kritische Studie..., p. 319-326.
31. A. Verhulst, op. cit., p. 298 et 304-305.
32. La précision est donnée en ces termes : (mansum unum) presentialiter cum mansiona-
rio ac majore nomine Fulberto aliisque mancipiis numéro XII. Sur les péripéties de l'acquisi
tion par Saint-Pierre du domaine de Snellegem : A. Verhulst, op. cit., p. 298-301.
33. Ibid., p. 306-309. MÉLANGES 435
quelques menues variantes peuvent être notées entre la donation de 941 et sa
confirmation par le roi en 950 34. Elles ne jettent pas davantage la suspicion sur
la sincérité de l'acte de Louis IV.
Le diplôme royal de 950, par la critique externe qui va clôturer maintenant son
examen, peut être reconnu, malgré sa disparition, non seulement comme un acte
original et sincère, mais encore comme un produit de la chancellerie royale, ce qui
ôte tout son poids à l'hypothèse de la confection d'un pseudo-original.
L'examen diplomatique du formulaire du diplôme royal a été fait en 1959 par
E. Sabbe de manière satisfaisante et pratiquement complète, et l'on ne peut que
suivre ses conclusions en faveur de l'authenticité 35. Son étude n'a toutefois pas
envisagé la possibilité de l'existence d'un pseudo-original. J'ai dû laisser l'hypo
thèse ouverte jusqu'à présent, parce que toutes les copies de la tradition II, dont
les principales ont été faites sur un document qui se présentait comme un original,
comprennent deux interpolations, Johannis monasterium et mansure, que ne cont
ient pas la tradition I, notamment la plus ancienne copie de l'acte, figurant dans
le Liber traditionum composé vers 1035, et qui a été apparemment faite d'après
un original. En dernière analyse, ou l'on a élaboré un pseudo-original, ou l'on a
interpolé les deux passages nouveaux dans l'original lui-même. L'hypothèse, de la
fabrication, après 1035, d'un pseudo-original ne peut être écartée définitivement
que si les quelques minces différences entre la tradition I et la tradition II ne
fournissent pas d'arguments en faveur de son existence, en trahissant un falsif
icateur du XIe siècle. Une série de petites variantes, emploi de synonymes, omis
sion de certains mots, inversion de l'ordre de certains termes, peuvent être attr
ibuées sans difficulté au copiste du Liber traditionum 36. Il en va autrement de trois
toponymes : deux ne posent pas de problème, puisqu'ils ne diffèrent que d'une
seule lettre et puisque les formes employées par la tradition I d'une part, par la
tradition II de l'autre, appartiennent aussi bien au Xe qu'au XIe siècle 37. Mais dans
34. Voir ci-dessous, n. 36.
35. E. Sabbe, Etude sur le diplôme de Louis IV...
36. Il s'agit des variantes suivantes (les notes signalées entre parenthèses sont celles de
l'édition dans A. Verhulst, Kritische Studie..., p. 319-326) : cenobium : monasterium B
(note m) ; eo reddidit jure : reddidit B (note s) ; cenobio : loco B (note t) ; molendinum unum
B : molendino uno (note l); et : omis B (notes c" et d"); prescriptis : predictis B
(note /"); itaque : omis B (note />"); illis : omis B (note x"}; ac totius : totiusque B y"); subter earn : earn subter B (note 6'"); anno XV régnante : régnante XV anno B
(note m"'); rege glorioso : glorioso rege B (note o'").
37. Temseca : Tempseca (note w' de l'édition citée); Merena : Merona (note h").
Cf. M. Gysseling, Toponymvich Woordenboek van België, Nederland, Luxemburg, Noord-Frankrijk
en West-Duitsland (voor 1226), s. 1., 1960, p. 954 et 690.

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