Destin d'une île à sucre : l'économie et le peuplement de Maurice - article ; n°338 ; vol.63, pg 255-273

De
Publié par

Annales de Géographie - Année 1954 - Volume 63 - Numéro 338 - Pages 255-273
19 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1954
Lecture(s) : 70
Nombre de pages : 22
Voir plus Voir moins

Charles Robequain
Destin d'une île à sucre : l'économie et le peuplement de
Maurice
In: Annales de Géographie. 1954, t. 63, n°338. pp. 255-273.
Citer ce document / Cite this document :
Robequain Charles. Destin d'une île à sucre : l'économie et le peuplement de Maurice. In: Annales de Géographie. 1954, t. 63,
n°338. pp. 255-273.
doi : 10.3406/geo.1954.15509
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/geo_0003-4010_1954_num_63_338_15509255
DESTIN D'UNE ILE A SUCRE :
L'ÉCONOMIE ET LE PEUPLEMENT DE MAURICE
(Pl. X-XI.)
A 150 kilomètres de la Réunion, d'où elle est parfois visible, entièrement
volcanique comme elle, comme elle aussi terre de colonisation française ,et
de canne à sucre, Maurice ne lui ressemble pas en tous points, quels que
soient les liens de parenté et de culture qui unissent les deux îles, souvent
encore appelées sœurs. La nature et l'histoire rendent compte de leur origi
nalité1.
I. — Les conditions naturelles
II y a longtemps qu'a été reconnue la constitution volcanique de Maur
ice. C'est depuis 1950 seulement que deux études2, conduites indépe
ndamment l'une de l'autre, en ont précisé les traits. Il semble que, sur cette
longue ride des Mascareignes, l'activité volcanique se soit déplacée, au cours
d'une période à la chronologie encore incertaine, du Nord vers le Sud. En
effet, elle ne persiste plus que dans le Sud-Est de la Réunion, où le massif de
la Fournaise continue à dégager des fumerolles et à vomir des laves : des
coulées sont encore descendues vers la mer de mars à juin 1953. Dans le
Nord de cette île, le massif du Piton des Neiges n'est déjà plus que la ruine
d'un grand édifice volcanique aujourd'hui éteint : ruine imposante,, magnif
ique quand son sommet plane sur les strates nuageuses de l'alizé, à plus de
3 000 m. ; mais il est déjà profondément évidé par trois cirques (Salazie,
Cilaos, Mafatte) dans l'élaboration desquels l'érosion semble avoir eu plus
de part que les effondrements d'explosion ou les affaissements magmatiques.
Maurice présente les^ témoignages d'au moins trois phases éruptives,
dont les dernières sont peut-être contemporaines des plus anciennes du
Piton des Neiges, dont la première remonte peut-être au Crétacé. Celle-ci
ne se traduit plus dans le relief actuel que par des montagnes-chicots au
profil parfois fantastique ; leurs parois souvent nues ou maigrement boisées
offrent un empilement de couches parallèles et peu inclinées, généralement
vers la mer : surtout basalte à olivine, compact et résistant, parfois traversé
de dômes intrusifs de trachyte. Rarement absentes de l'horizon, où qu'on se
trouve dans l'île, elles se dressent surtout à sa périphérie, formant des massifs
plus ou moins étendus. Les principaux (fig. 2) sont : dans le Nord, celui du
Pouce et du Pieterboth (813 m.), donnant un amer commode au navigateur
qui cherche la rade de Port-Louis ; dans l'Est, les échines des montagnes
Blanche, Lagrave et Bourbon ; au Sud-Ouest, la montagne de la Rivière
1. Voir P. de Sornay, Isle de France-Ile Maurice, Port-Louis, 1950.
2. E. S. W. Simpson, The Geology and Mineral Resources of Mauritius (Colonial Geology
and Mineral Resources, Londres, vol. I, n° 3, 1950, p. 217-238 ; carte et coupes sommaires). —
M. de Chazal et J. de Baissac, Étude sur la géologie de l'Ile Maurice (Proceedings of the Royal
Society of Arts and Sciences of Mauritius, vol. I, part. 1, 1950, p. 53-72, carte h. t.). 256 ANNALES DE GÉOGRAPHIE
Noire qui porte le point culminant de l'île (824 m.). Ailleurs surgissent encore
des rochers isolés au profil tourmenté, comme ceux du Corps-de-Garde et
des Mamelles, entre la grande route de Port-Louis à Curepipe et la côte Ouest
(pi. X, A).
Ces montagnes-témoins, façonnées par une longue érosion, ont leurs basses
pentes plus ou moins enfouies sous l'épaisseur des coulées ultérieures. Les
géologues cités plus haut s'accordent à reconnaître dans ces dernières les
émissions de deux phases au moins, mais relativement rapprochées, l'une
moyenne, l'autre récente, se plaçant entre la fin du Tertiaire et la fin du
Pleistocene. Les coulées de la phase récente couvriraient plus du tiers de
l'île. L'ensemble des nappes moyennes et récentes trahit un volcanisme
de type nettement hawaïen : il s'agit de basaltes doléritiques bleuâtres, très
vésicules souvent ; ils recèlent des cavernes résultant de l'éclatement de
poches gazeuses (steamholes), des galeries dont l'une, à Petite- Rivière, a les
dimensions d'un tunnel de chemin de fer, son cours sinueux s'étendant sur
800 m. environ, à faible profondeur ; la structure cordée des laves est encore
parfois bien visible.
Ces amas de laves forment une lourde intumescence qui atteint environ
650 m. dans le centre de l'île, sculptée en larges ondulations, la pente s'accen-
tuant aux approches des côtes, surtout au Sud et à l'Ouest. La perméabilité
explique la bonne conservation relative du relief originel : en particulier de
petits puys, dont certains recèlent encore des lacs, tel le Trou-aux-Cerfs qui
domine Curepipe ; ils s'alignent du NNE au SSO, jalonnant dans l'île la
principale ligne de partage des eaux. L'hydrographie reste typiquement
rayonnante. Reaucoup de cours d'eau, refoulés par les coulées les plus récentes,
s'y incrustent à la base des massifs anciens : ainsi, sur le versant Sud du massif
du Pouce, la grande Rivière du Nord-Ouest a été visiblement repoussée par
les laves issues du volcan Bar-le-Duc ; de même que, dans le Sud-Est, la
Rivière des Créoles a reculé devant celles émises par le cratère de Curepipe
Point jusqu'au pied de la montagne Lagrave. Les fissures de rétractation de
la lave et l'intercalation assez fréquente de tufs parmi les basaltes expliquent
le profil irrégulier des rivières de l'île, le grand nombre de petites chutes et
de cascades, comme celle de Chamarel dans le massif de la Montagne Noire
(pi. X, B).
Il y a beaucoup de longues pentes à faible inclinaison, mais peu de véri
tables plaines dans Maurice, même aux approches de la mer. Sans doute les
plages de sable corallien, d'une splendide blancheur, abondent, alors qu'elles
sont si rares à la Réunion dont les torrents charrient jusqu'à l'Océan des
masses de galets mêlés à d'énormes blocs. Mais la frange alluviale reste
presque toujours très étroite : elle s'élargit quelque peu dans le Sud-Ouest,
au débouché de la rivière Tamarin et de la rivière Noire. C'est à l'Est que la
côte est le plus accidentée ; mais partout elle offre les témoignages d'une
submersion récente. Les rias abondent, la plus caractéristique étant sans
doute la baie du Cap dans le Sud-Ouest, profondément encaissée dans les
laves et que la route périphérique doit remonter en un long détour. Le 1
1

«- оз _
111
02 s^ О -03 s
Illustration non autorisée à la diffusion
s-г S
• аз ^ к; Œî S "* О) -S "" -IT
СП з ей "^ '3, Cd
О "S '** с С оз H vir о třes W С- ce" "" г to ETE -ш
S о X ^ ^ о le, с аз X О 3 г_ g nuel
Щ ^ S s" а аз" CS, i .Г" в.
s^ I § s
p è -
со
Ф > С >> с .2
ANN. DE GÉOG. LXIIIe ANNÉE.
1 6 ANNALES DE GÉOGRAPHIE 258
ressac souligne la présence d'un récif -barrière à une distance plus ou moins
grande de la côte : parfois à 700 ou 800 m. seulement, le chenal intermédiaire
étant alors presque à sec à marée basse. Il s'éloigne à plus de 5 km. devant la
baie de Grand-Port, au Sud-Est. Il s'interrompt au débouché des principales
rivières et, sur la côte méridionale, assez longuement à l'Est de Souillac.
Le plateau continental, de profondeur inférieure à 100 m., a lui-même
une largeur très variable : il s'étend surtout dans le Nord, englobant cinq
îlots inhabités, dont l'île Ronde et l'île aux Serpents, provenant sans doute
d'éruptions sous-marines ou très proches du niveau marin.
Le relief de Maurice, beaucoup moins vigoureux que celui de la Réunion,
est cependant assez marqué pour introduire dans cette île une très sensible
variété climatique. Sur le littoral, la température moyenne est d'environ 23°
à 24° pour l'année entière ; elle oscille de 20° à 26° de la saison « fraîche » à la
saison chaude ; on observe exceptionnellement moins de 10°. Mais à Cure-
pipe, vers 500 m., si l'on peut noter 29° au milieu d'une journée d'été, le
thermomètre tombe parfois à 7° en hiver.
La pluie est beaucoup plus inégale selon les régions (fig. 1). Les alizés
soufflent d'une direction moyenne ESE, fournissant ainsi à Mahébourg et
ses environs une moyenne annuelle de 1 m. 50 à 2 m. Les précipitations
augmentent à mesure que les vents s'élèvent vers le centre de l'île, atte
ignant 4 à 5 m. à Midlands, au Sud-Est de Curepipe. Elles décroissent rapid
ement le long des versants sous le vent. Sur les côtes Nord-Est et Ouest, depuis
Flacq jusqu'au Morne-Brabant, la moyenne reste au-dessous de 1 m. 25 ; elle
atteint à peine 1 m. à Pamplemousses (Port-Louis). Les contrastes restent
cependant beaucoup moins marqués qu'à la Réunion.
Bien que les alizés soient plus constants en hiver (ne vaudrait-il pas mieux
dire : parce qu'ils le sont?), ces pluies sont surtout des pluies d'été, de
novembre à la fin d'avril, le maximum se plaçant en février-mars. C'est en
effet la saison des cyclones dans cette partie de l'océan Indien, apportant à
Maurice des précipitations plus ou moins abondantes selon leur trajectoire,
leur vitesse de propagation, la profondeur de la dépression atmosphérique.
Depuis 1880, le plus terrible fut celui de 1892, le baromètre étant tombé à
710 mm. à Port-Louis : il fit 1 200 morts et 4 000 blessés. En 1945, l'île vit
passer sur elle ou à proximité trois cyclones : au milieu de janvier, au début
de février, le 8 avril. C'était une année exceptionnelle. D'après les calculs
serrés des compagnies d'assurances, la moyenne de fréquence des cyclones
destructeurs serait" d'un tous les quatre ans. Il n'y en a pas eu depuis 1947
cependant.
L'hiver reste particulièrement humide sur les hautes terres du centre,
où persiste souvent alors un crachin glacial, bouchant tout horizon : on
dénombre environ 230 jours de pluie vers 600 m. d'altitude, où l'humidité
relative moyenne atteint près de 90 p. 100, les variations restant d'ailleurs
très rapides au cours d'une même journée.
A 20° de latitude Sud, l'île peut aussi connaître des sécheresses perni
cieuses. Entre 1895 et 1914, la moyenne annuelle des pluies relevées dans ÉCONOMIE ET PEUPLEMENT DE MAURICE 259
toutes les stations était de 1 m. 595 : le maximum, 2 m. 254, tombait en 1908 ;
1897, avec 779 mm., et 1914 (969 mm.) étaient des années d'exceptionnel
déficit.
De cette sécheresse on rendait, dès le xvne siècle, le déboisement respons
able. L'exploitation forcenée des bois incorruptibles ou précieux et, plus
encore, les défrichements agricoles n'ont laissé que de menus lambeaux de
la. forêt qui devait couvrir l'île entière lors des premiers débarquements
européens. Ils. ont été constitués en réserve par le gouvernement à partir
de 1880. On ne les trouve guère que sur les massifs de laves anciennes, et
surtout dans celui de la Rivière-Noire. Ne subsistent plus que de très rares
spécimens d'ébéniers (Biospyros melanida) et d'autres arbres au bois dur
et coloré, appelés par les créoles bois noirs, bois de natte (les sapotacées
Mimusops), bois puant (Faetidia mauritiana)1. Dans le massif de la Rivière-
Noire, les comptages de Vaughan ne donnent à l'hectare que 114 arbres de
10 cm. et plus de diamètre, dont 11 de 40 cm. au moins. Sur les hautes terres
du bombement central, au Sud de Curepipe, la route de la Mare des Vacoas
ne traverse qu'une pauvre forêt aux arbres bas et tordus, chargés de lichens et
de mousses, infiniment triste sous le voile du crachin.
La plupart des bois utilisés aujourd'hui dans l'île — il faut en outre en
importer — proviennent d'essences exotiques récemment introduites ou
multipliées : eucalyptus, pins, filaos. Ces derniers sont souvent plantés dans
la zone des « pas géométriques », réservée au domaine public selon l'ancienne
réglementation française, le long de la côte.
Depuis les débuts du peuplement humain, la faune s'est elle-même cons
idérablement appauvrie. Sans doute l'île ne nourrissait aucun mammifère,
en dehors des chauves-souris frugivores. Mais les premiers Blancs qui
débarquent s'émerveillent de l'abondance des tortues géantes, formant
parfois des bancs compacts, de ces grands oiseaux sans ailes et sans méfiance
aucune, tels que le dodo, proche parent de l'aepiornix malgache. On en fit
d'énormes carnages. Comme dans tant de petites îles, la colonisation entraîna
le pullullement d'espèces délibérément ou fortuitement introduites: ainsi,
dès le xvne siècle, les rats, grands ravageurs de récoltes ; puis la mangouste
de l'Inde, qui devait les combattre, mais gui, malheureusement, était aussi
friande de volaille. Il a fallu lutter encore contre les singes importés de Ceylan
(Cercopithecus saboeus), qui aiment trop la canne à sucre ; combattre la
multiplication des sauterelles avec l'oiseau Minah (ou Martin) originaire de
l'Inde. En face du dodo, et comme lui « crénelé en barre de gueules et d'ar
gent », le cerf mérite de figurer dans les armes de Maurice. Introduit proba
blement de Java par les Hollandais, il est devenu le malheureux objet d'un
des passe-temps les plus goûtés des riches Mauriciens. Les cerfs vivent en
liberté dans les taillis plus ou moins clairs qui se conservent sur les sols
pauvres. La chasse n'est permise que pendant trois mois de l'année pour
1. R. E. Vaughan et P. O. Wiehe, Stvdies on the Vegetation of Mauritius, a Preliminary
Survey of the Plant Communities (Journal of Ecology, XXV, 1937, p. 189-343 ; XXIX, 1941,
p. 127-160 ; XXXIV, 1947, p. 126-136). 260 ANNALES DE GÉOGRAPHIE
assurer le maintien du troupeau au chiffre jugé raisonnable. Des dizaines
de rabatteurs refoulent les bêtes sur les équipes de tireurs échelonnés le long
des layons ; le cerf devient alors viande courante dans les restaurants de
Port-Louis. Il y aurait près de 10 000 cerfs dans l'île, vivant surtout dans les
forêts du Centre et du Sud-Ouest.
IL — L'agriculture : souveraineté de la canne a sucre
Maurice est l'un des meilleurs types de ces nombreuses îles intertropi
cales de la zone des cyclones où s'exprime, dans les paysages, le peuplement,
l'économie, la domination de la canne à sucre1. Les Hollandais, premiers
Européens à s'établir ici, introduisirent la plante de Java vers 1640. Les
boutures en furent sans doute mises en terre sur la côte orientale, dans les
quartiers de Ferney et de Flacq. A la fin du xvne siècle arrive un médecin
qui avait appris la fabrication du sucre à Surinam. Cependant, ce n'est
qu'après le départ des Hollandais et l'établissement des Français, à partir
de 1744, que les sucreries vont se multiplier sous l'impulsion de La Bour
donnais. Un frère de ce dernier, Ribretière de la Villebague, en a une à
Pamplemousses, non loin de la baie de Port-Louis: vers 1755, on comptera
114 moulins, mus par un manège de boeufs, par le vent ou par l'eau. Cet essor
est bientôt coupé. La culture souffre des dégâts causés par les cyclones, les
rats, les insectes divers ; les sols s'épuisent, les rendements baissent malgré
l'introduction de nouvelles variétés. Vers 1770, on ne fabrique guère plus de
sucre que de tafia (arak). A la fin de la période française, vers 1810, la canne
n'occupe que 10 p. 100 de la superficie cultivée, qui représenterait elle-même
18 p. 100 de la superficie totale (1 865 km2). Par suite du blocus britannique,
l'île n'a pas pu profiter de la ruine des plantations de Saint-Domingue : sa
production de sucre n'atteint que 467 t. en 1812.
C'est après 1815, sous le régime anglais, que la culture va s'étendre :
extension d'ailleurs interrompue d'arrêts ou de reculs temporaires, dus
aux circonstances locales : cyclones, épizooties décimant les animaux de
travail, pénurie de main-d'œuvre, maladies de la canne (le borer est arrivé
de Ceylan en 1848), ravages causés par les rats et les sauterelles (Nomodacris
septemfasciata) ; mais aussi à la conjoncture internationale : concurrence
des autres producteurs de canne et du sucre de betterave, embarras causés
par les deux guerres mondiales, soutien plus ou moins efficace du produit
mauricien sur le marché britannique qui dispose aussi des sucres de la
Jamaïque et d'autres Antilles. L'île commence cependant, en 1862, à vendre
à l'Inde, qui restera son principal débouché jusqu'en 1911 ; puis la Grande-
Bretagne prendra la moitié de la production, et, après 1914, la presque tota-
1. P. de Sornay, La canne à sucre à Vile Maurice, Paris, 1920. — G. A. Northcoombes,
The evolution of sugarcane culture in Mauritius, Port-Louis, 1937. Nombreux articles et notes
dans la Revue agricole de Vile Maurice. — R. Coste, Esquisse agricole de Vîle Maurice (U Agro
nomie tropicale, 1er août 1950, p. 366-383). — Rapports du Président de la Chambre d'Agri
culture de l'île Maurice (annuels). ET PEUPLEMENT DE MAURICE 201 ÉCONOMIE
lité (sauf en 1929). Dans ces dernières années on a pu écouler au Canada une
petite part du tonnage disponible1.
On ne retracera pas ici ces fluctuations, déjà précisées dans un article
de cette revue jusqu'en 1931 2. Dans l'ensemble, le développement de la
production est remarquable de 1814 à 1863 : la moyenne annuelle est de
129 000 t. de sucre de 1859 à 1863. Puis vient une période de stagnation et
même de déclin jusqu'à la fin du siècle, suivie par un nouvel essor depuis
1896. Le chiffre de 200 000 t. sera dépassé avant 1910. Après les dépressions
des deux guerres mondiales, le cap des 300 000 est franchi en 1946, celui des
400 000 en 1949, celui des 500 000 en 1953. Si l'on se limite à l'examen des
moyennes décennales, on observe une progression à peu près continue depuis
1812, mais de rapidité très variable : elle augmente particulièrement de 1820
à 1830, de 1850 à 1860, de 1890 à 1900 et enfin depuis 1930.
Cet accroissement de la production sucrière traduit celui des superficies
cultivées, mais aussi des rendements au champ et à l'usine. Ce n'est que la
moindre superficie de l'île qui, par son sol ou son climat, ou pour ces deux
causes conjointes, est interdite à la culture rémunératrice et irremplaçable
de la canne. Elle s'arrête généralement devant les massifs de volcanique
ancien dont les pentes trop escarpées, le relief trop rugueux ne portent que
des placages discontinus de sol mince, ravagé par le ruissellement. Son
domaine d'élection, ce sont les coulées de laves moyennes et surtout récentes
qui, submergeant presque entièrement le volcanique ancien, s'étalent jus
qu'à la mer. Cependant le climat est encore ici un facteur limitatif. La canne
mûrit en treize à quinze mois dans les régions littorales ; il lui faut vingt à
vingt-deux mois sur les hautes terres du bombement central, trop fraîches
au-dessus de 400 m. d'altitude, outre qu'ici les pluies trop fréquentes, le
haut degré d'hygrométrie favorisent la végétation foliacée aux dépens de la
richesse en sucre.
La répartition des sucreries (fig. 2), anciennes et actuelles, s'accorde à
celle de la plante. Sans doute, dès le xvnie siècle, la canne s'était risquée
sur les hautes terres centrales de Moka et de Plaines Wilhems, mais elle y
était surtout cultivée pour la fabrication de l'arak (tafia) ou comme fourrage.
Après les conquêtes du xixe siècle et du xxe, c'est toujours au-dessous de
200 m. que se trouvent au moins les deux tiers de la superficie réservée à la
canne3. Elle s'étale souvent jusqu'à quelques mètres seulement de la mer,
soit qu'elle pousse jusqu'aux plages de sable blanc, soit que, comme sur
la côte Sud, elle atteigne la crête des petites falaises basaltiques. La genèse
des sols à canne a été l'objet d'études persévérantes4. Ils sont assez variés,
1. En 1951, le sucre de Maurice représentait 21,4 p. 100 de tout le sucre (canne et betterave)
produit par l'ensemble du Pioyaume-Uni et de ses dépendances (Dominions non compris/.
2. P. Cacbet, La canne à sucre à Vile Maurice {Annales de Géographie, XLII, 1933, p. 516-
528).
3. Elle est rare au-dessus de 350 m., et on l'a même vue refluer au xxe siècle du district de
Plaines Wilhems.
4. P. Malais. Dontiéss essentielles ь-и.г 'es sols de Vile Maurice [Revue agricole de Vile Maurice,
XXV, n» 5, bepl.-oct. i'J46, p. 192-1'Jii, carte h. texte).
1 8 * 262 ANNALES DE GÉOGRAPHIE
bien que tous volcaniques, suivant l'âge de l'émission, la nature de la lave,
l'ancienneté du déboisement, les conditions topographiques et climatiques.
Les meilleurs dérivent des basaltes récents : leur vésiculation très poussée
permet une infiltration rapide de l'eau et ralentit ainsi l'appauvrissement
par décomposition chimique. La proportion de sesquioxyde de fer est de 20
à 25 p. 100 en général ; la couleur varie du brun au rouge. L'épaisseur des
sols est très inégale, autour d'une moyenne de 20 à 25 cm. Les terres cult
ivables sont presque toujours truffées de blocs plus ou moins volumineux,
parfois énormes, de basalte : leur décomposition lente contribue sans doute à
entretenir la fertilité, favorise le drainage, mais elle exige un travail d'épier-
rage pénible et très coûteux, autrefois accompli presque entièrement à la
main. Très caractéristiques des paysages agricoles de Maurice sont les tas ou
les murailles de pierres rouges, bleuâtres sur les cassures fraîches, qui couvrent
souvent une grande partie de la superficie des champs.
Là plupart des sols à canne de Maurice sont déjà transformés par un
usage ancien de la fumure. L'importation du guano du Pérou commença
dès 1843 et il fut adopté sur la plupart des plantations. Quand l'apport
américain eut cessé, après 1889, on en reçut encore un peu d'Afrique du
Sud, d'Australie, de petites îles plus ou moins voisines, comme les Seychelles,
Saint-Brandon, Juan de Nova. A partir de 1840, on fit venir du nitrate de
potasse de l'Inde. On utilise tout l'engrais organique que peut fournir un
élevage modeste. Depuis le début du siècle, tous les résidus de l'usine, en par
ticulier la bagasse, qui servait auparavant de combustible, sont restitués au
champ. L'île importe chaque année 25 000 à 30 000 t. d'engrais chimiques
azotés. Depuis 1941, des essais de rejuvenation des sols épuisés, par incorpo
ration de basalte broyé, sont conduits rationnellement. Il est sans doute peu
de terres à canne, s'il y en a, où la fertilisation ait été étudiée aussi méthodi
quement qu'à Maurice. Depuis 1948, on utilise le procédé du diagnostic
foliaire par colorimétrie photoélectrique, mis au point par le Mauricien Pierre
Halais, pour un dosage des engrais très précis et s'adaptant à la grande
variété des cas. -
Cette culture scientifique s'appuie sur une organisation remarquable de
l'administration et de la technique agricoles. C'est au Réduit, entre Port-
Louis et Curepipe, qu'a été fondée en 1893 la Station Agronomique parti
culièrement illustrée par l'action de son directeur Ph. Bonâme ; là aussi que
le Collège d'Agriculture, créé en 1923, forme les spécialistes, agronomes,
ingénieurs, chimistes, travaillant dans l'île, très appréciés aussi à l'étranger.
L'augmentation des rendements doit beaucoup à la sélection des variétés.
On sait que cette opération est plus difficile que pour la betterave. Au cours
de sa reproduction, la canne subit des variations considérables et très rapides.
Les essais de fixation des caractères désirés — précocité, richesse en sucre,
résistance aux grande vents, etc. — sont fréquemment décevants. Jusqu'en
1789, l'espèce la plus courante à Maurice fut la canne de Tahiti (Otahiti),
dite encore canne blanche de Maurice. De nouvelles variétés furent import
ées de Batavia entre 1845 et 1850. Elles s'épuisèrent vite et, de 1863 à 1891, ÉCONOMIE ET PEUPLEMENT DE MAURICE. 263
durent être sans cesse relayées par d'autres, de provenances très diverses :
Java, Queensland, Nouvelle-Calédonie, etc. La station du Réduit se mit aussi
à pratiquer la sélection au départ de graines. Vers 1820, l'une des meilleures
productrices fut une canne de Barbade. Puis se répandirent les variétés de
Java, issues des séries de Pasourouan, comme la fameuse P. O. J. 2878. C'est
une variété dérivée de cette dernière qui couvre encore aujourd'hui près
de 90 p. 100 de la superficie plantée : de croissance rapide, résistante aux
cyclones et à la sécheresse, elle ne donne son plein rendement qu'à la deuxième
coupe.
Les modes de culture se sont beaucoup perfectionnés depuis le début
du xixe siècle, tous les champs étant alors travaillés à la pioche ou, quand
le sol était trop rocheux, à la gratte, cette petite lame au manche très court,
encore employée aujourd'hui dans les « hauts » de la Réunion. Plus de la
moitié des terres ont été épierrées à la main. Des essais de labour à la charrue
avaient été faits dès 1817 ; mais cet instrument ne se répandit guère qu'à
partir de 1910 : 7 850 ha. étaient ainsi labourés en 1914. Des charrues à
disques, traînées par des bœufs, furent introduites aussi pour les binages et
les sarclages ; d'autres pour la plantation et l'enfouissement. Après la pre
mière guerre mondiale, les difficultés de main-d'œuvre ont hâté la mécanisat
ion. Le nombre des travailleurs agricoles était passé de 98 042 en 1881 à
72 029 en 1931 (soit de 31,6 p. 100 à 18,3 p. 100 de la population totale).
Le premier tracteur était introduit en 1920, on en compte 238 en 1952. Dans
tous les grands domaines, les labours et les billonnages se font aujourd'hui
au tracteur ; celui-ci, remorquant une houe, est encore utilisé, au début de
la pousse, pour l'entretien des interlignes. L'épierrage, depuis 1940, a été très
souvent confié à de puissants bulldozers : un conducteur expérimenté arrive
à déterrer des blocs de plusieurs tonnes, sans recours à l'explosif. Le rooter,
sorte de sous-soleuse, est utilisé pour l'extirpation des souches et des roches
de moindres dimensions. Des sociétés font ces gros travaux à façon. On a
pu ainsi livrer à la canne des terrains réputés incultivables. On estimait en
1952 que le dérochage mécanique pouvait encore gagner de 7 000 à 10 000 ha.,
soit 35 000 à 50 000 t. de sucre, avec les rendements actuels.
Les travaux de la canne se succèdent d'un bout à l'autre de l'année. La
date de la plantation varie beaucoup suivant la région, les irrégularités climat
iques, la sorte cultivée. L'irrigation ne profite qu'à un modeste pourcentage
des champs (surtout dans le Sud-Ouest). Elle serait pourtant précieuse, étant
donné la variabilité des pluies quant à leur abondance totale et à leur répart
ition au cours de l'année. Quelques domaines sucriers disposent de barrages-
réservoirs qui alimentent aussi les chaudières de l'usine ; mais les principaux,
établis sur les hautes terres centrales (Mare des Vacoas), sont surtout destinés
au ravitaillement des agglomérations en eau potable. Les nappes souterr
aines, au-dessous des laves perméables, sont d'un accès difficile et d'un
rendement incertain. Les plantations de canne ont lieu d'avril à décembre ; la
coupe commence vers la mi-juillet et elle est terminée généralement avant
la Noël : elle se fait encore à la main. Les assolements et les cultures interca-

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.