Les techniques de production fourragère dans les pays de la zone tempérée - article ; n°397 ; vol.73, pg 257-282

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Annales de Géographie - Année 1964 - Volume 73 - Numéro 397 - Pages 257-282
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 1964
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Armand Frémont
Les techniques de production fourragère dans les pays de la
zone tempérée
In: Annales de Géographie. 1964, t. 73, n°397. pp. 257-282.
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Frémont Armand. Les techniques de production fourragère dans les pays de la zone tempérée . In: Annales de Géographie.
1964, t. 73, n°397. pp. 257-282.
doi : 10.3406/geo.1964.16628
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/geo_0003-4010_1964_num_73_397_16628ANNALES DE
GÉOGRAPHIE
№ З97. - LXXIIP année Mai- Juin 1964
Les techniques de production fourragère
dans les pays de la zone tempérée
par A. Frémont
L'amélioration des systèmes d'élevage se fonde sur les progrès de deux
techniques : la sélection des animaux et la production fourragère 1. Le degré
de sélection du bétail est très inégal dans le monde; mais ces inégalités qui
dépendent de facteurs assez simples (la valeur des techniques traditionnelles,
l'efficacité de la recherche zootechnique et de sa vulgarisation) se répartissent
sans difficulté de classement entre de petits pays tempérés à haut niveau de
recherche et où la vulgarisation est généralisée depuis longtemps (Belgique,
Pays-Bas, Danemark, Suisse), de grands États où des systèmes de sélec
tion assez médiocres côtoient encore les techniques les plus perfectionnées
(États-Unis, France, Grande-Bretagne, Allemagne de l'Ouest, etc.), enfin la
masse des pays sous-développés où les efforts de sélection ne représentent
que des tentatives isolées.
L'étude de la production fourragère demande plus d'attention. Car la
variété des conditions naturelles, l'ancienneté des efforts d'amélioration, la
1. M. L. Hédin, directeur du Laboratoire des Plantes fourragères à Rouen (Institut National
de la Recherche Agronomique) nous fait profiter de sa riche expérience et met a notre disposition
les multiples publications qu'il a patiemment rassemblées. Cet essai lui doit beaucoup et nous lui
exprimons ici toute notre reconnaissance ainsi qu'à M. P. Brunet dont les conseils ont
beaucoup aidé.
Ann. de Géog. — lxxiii» année. 17 258 ANNALES DE GÉOGRAPHIE
multiplicité des facteurs économiques qui interviennent dans ce domaine
s'ajoutent aux efforts de la recherche et de la vulgarisation pour composer
une gamme de systèmes variée et complexe. Celle-ci s'épanouit complètement
à l'intérieur de la zone tempérée. En effet, l'élevage dont la production
fourragère est l'infrastructure, trouve son développement maximum dans
les pays à haut niveau de vie alimentaire,- parmi les grands consommateurs
de protéines animales des civilisations industrielles. On pourra donc y saisir
toute la gamme des techniques qui, à partir des traditions anciennes conser
vées dans les régions les moins évoluées, ont contribué à l'élaboration de
systèmes de production de plus en plus perfectionnés.
Cette étude, néanmoins, n'aborde qu'un aspect des problèmes de l'élevage :
l'infrastructure fourragère. L'orientation commerciale de cette activité, la
spécialisation relative entre les différents produits (lait frais, produits laitiers,
viande), enfin les débouchés et les marchés constituent une autre donnée qui
serait nécessaire à une classification complète des systèmes d'élevage. Il est
cependant impossible de ne pas en tenir compte dans une étude qui est
limitée à la production fourragère. Car le niveau des prix de commerciali
sation et les coûts de la main-d'œuvre conditionnent l'intensité et la product
ivité économiques des systèmes fourragers et, par conséquent, sont le levier
principal de leur évolution. Les techniques doivent suivre une double tena
dance : l'augmentation des besoins en produits animaux et la diminution di
la main-d'œuvre agricole. La première impose l'intensification qui doit se
traduire par la production d'un nombre accru d'unités fourragères (U.
à l'ha, permettant, par unité de surface, une augmentation des rendements*
en kg de lait ou de viande. La seconde tendance entraîne la recherche de la
productivité maximum, la réduction des temps de travail nécessaires à la
production et à l'utilisation du fourrage. Néanmoins, même à l'intérieur des
pays développés de la zone tempérée, l'évolution est très inégale selon les
contraintes des conditions naturelles, la force des traditions et la vigueur
des systèmes économiques. La gamme des sytèmes de production fourragère
s'étend donc des types les plus archaïques aux plus perfectionnés г.
I. LES TECHNIQUES ANCIENNES
Jusqu'à une date récente, les agronomes négligèrent l'étude de la pro
duction fourragère. En France, les problèmes de l'alimentation du bétail
n'intéressent de nombreux techniciens et chercheurs que depuis 1945. Dans
les pays anglo-saxons et Scandinaves, des études sur ces questions furent
entreprises plus tôt, mais elles étaient encore fort peu nombreuses avant 1914.
Jusqu'à l'aube du xxe siècle, par conséquent, les techniques fourragères
furent conçues à partir des pratiques anciennes, améliorées lentement par
1. Ouvrages fondamentaux sur l'ensemble de la question : P. Veyret, Géographie de l'él
evage, Paris, Gallimard, 1951, 254 p. — R. Dumont, Économie agricole dans le monde, Paris,
Dalloz, 1954, 598 p. — P. George, Précis de géographie rurale, Paris, P.U.F., 1963, 360 p. LA PRODUCTION FOURRAGÈRE 259
l'expérience des paysans ou plus rapidement par quelques initiatives de
chercheurs isolés. Ces techniques anciennes plongent donc toutes leurs racines
dans les plus vieilles pratiques agricoles ; elles se fondent sur l'utilisation
plus ou moins poussée et plus ou moins équilibrée de ces trois parties clas
siques des vieux terroirs : l'espace labouré, le pacage et le pré. Ces systèmes
anciens sont peu avares de main-d'œuvre. Par contre, ils diffèrent profon
dément par l'inégalité de leurs rendements : ceux-ci sont à la mesure des
possibilités naturelles, mais, avec plus de netteté encore, de l'intensité de la
demande en produits animaux sur les marchés de consommation. Parmi les
systèmes anciens, la coupure la plus franche oppose les systèmes où la pro
duction fourragère est associée à d'autres cultures et ceux qui sont nettement
spécialisés.
I. Les systèmes associés aux cultures
L'association des cultures alimentaires et de l'élevage dans un même
système d'exploitation représente le type le plus courant de la zone tempérée,
surtout dans les économies les moins évoluées. Celui-ci offre en effet le double
avantage d'une gamme de produits étendue, dont la variété fut précieuse dans
les systèmes d'autoconsommation, et d'tTn équilibre technologique entre ce
qui est demandé au sol et ce qui lui est restitué sous forme d'engrais animal.
De nombreux auteurs ont souligné l'importance fondamentale du cycle de la
matière organique : production fourragère ; charge en bétail ; fumure. De
cet enchaînement dépend pour une large part l'intensité du système de pro
duction dans son ensemble.
a. Système extensif : La production fourragère
DES PACAGES ET DE LA JACHÈRE
A une production fourragère médiocre, correspondent naturellement de
maigres charges en bétail, des rendements animaux peu élevés, mais aussi
de faibles rendements pour les autres cultures, privées d'un apport suffisant
de fumier. Ainsi se présentait, sous des formes fort variées, le système le
plus courant de l'Europe occidentale, avant la « révolution agricole ». Les
travaux des géographes et des historiens l'attestent, en effet 1 : partout, la
même dualité entre un espace cultivé, livré périodiquement à la jachère, et
des pacages plus ou moins étendus, que ceux-ci se nomment bois, landes,
steppes ou garrigues. Dans les meilleurs des cas (par exemple dans les pays
du centre du Bassin Parisien), la plus grande partie des terroirs peut être
labourée. Mais, de toute façon, les troupeaux doivent se contenter de la
production fourragère d'espaces « au repos » (jachères) ou de médiocre
qualité (pacages). L'élevage reste au stade de la cueillette. Sur les jachères
1. Par exemple, ceux du Colloque de Nancy : Géographie et histoire agraire (Annales de l'Est,
mémoire n° 21, Nancy, 1959, 452 p.). ANNALES DE GÉOGRAPHIE 260
se développent surtout des plantes vivaces mais de médiocre qualité four
ragère, des « mauvaises herbes » plus que de bonnes espèces. Dans les pacages,
jamais ou rarement labourés, domine une formation subnaturelle, dont le
fonds est constitué par la flore du sous-bois, de la lande ou de la garrigue,
mais que dégradent, au profit des espèces les plus coriaces, des troupeaux
dont la liberté n'est limitée que par la surveillance d'un berger... Variées certes,
mais rarement pâturées au bon moment (souvent trop tôt ou trop tard dans
le cycle végétatif), ligneuses pour la plupart, les espèces des pacages ont de
médiocres qualités fourragères : elles assurent l'entretien d'animaux rustiques
mais non de gros producteurs de viande ou de lait ; elles sont donc plus
favorables aux petites espèces (porcs, moutons, volailles) qu'aux bovins.
Ce type de production est-il seulement historique et, pour le retrouver,
faut-il remonter à des formes primitives d'exploitation ? Dans des systèmes
anciens aussi variés que ceux.de PArdenne ou des Hautes terres du Massif
Central, du centre du Bassin Parisien ou des communautés slaves des
Balkans, des pays celtes ou du Bocage normand, l'élevage constitue une
production marginale, au même titre que la consommation de protéines
animales dans les régimes alimentaires correspondants1. Du point de vue
technique, ce système s'accompagne d'une ignorance à peu près complète
en matière de sélection des espèces fourragères. Maintenant on ne le retrouve
donc que dans des conditions de consommation et de connaissances analogues.
Il se limite, en Europe, à quelques reliques dont la plus remarquable est
constituée par les espaces secs du domaine méditerranéen où alternent les
terres à céréales et les pacages à moutons. Mais, hors du domaine tempéré,
et notamment en Afrique, il règne encore sur de vastes étendues où « la révo
lution agricole » n'a pas pénétré 2.
b. Système intensif : La première révolution fourragère,
LES PRAIRIES ARTIFICIELLES
Rompant un cycle de médiocrité, la sélection de plantes fourragères à
haut rendement et leur introduction dans les assolements constituent vra
iment une révolution. Des prairies artificielles à base de légumineuses (luzerne,
sainfoin, trèfle) et des plantes sarclées (raves, betteraves fourragères), subs
tituées à la jachère, permettent une augmentation considérable des charges
en bétail tout en étendant l'espace cultivé : pour avoir de bonnes fumures,
il n'est plus nécessaire de disposer de larges espaces incultes pour le bétail,
puisque celui-ci est nourri sur les cultures. Les jachères disparaissent, les
incultes reculent, tous les rendements augmentent. Ainsi s'impose un nouveau
système d'exploitation : la polyculture intensive associée à l'élevage {mixed-
farming).
1. Cf. Colloque de Nancy, op. cit.
2. Cf. La comparaison de G. Sautter de terroirs africains avec d'anciens terroirs européens :
G. Sautter, A propos de quelques terroirs d'Afrique Occidentale. Essai comparatif (Études
rurales, n° 4, 1962, p. 24-87). PRODUCTION FOURRAGÈRE 261 LA
Ces pratiques agricoles n'étaient pas inconnues de l'Italie du Nord
médiévale. Mais elles se répandent comme une révolution au xviii6 et au
xixe siècle, en Flandre et en Angleterre d'abord, en Normandie, en Bretagne,
dans le Bassin Parisien, puis, de proche en proche et malgré des résistances,
à la plus grande partie des plaines et plateaux de l'Europe occidentale, des
U. S. A. et du Canada nord-oriental, de la Pampa argentine 1. L'Ukraine
l'adopte au xxe siècle, et même des systèmes purement fourragers comme
ceux du Corn-belt américain en sont dérivés. Cependant, pendant deux siècles,
les agronomes ont encouragé l'extension des cultures fourragères plus pour
les progrès dont profitait l'ensemble du système et notamment la production
de céréales, que pour l'élevage en lui-même : les plus belles étables, selon
leur formule, permettaient de récolter les meilleurs blés.
En Normandie, l'exemple du Pays de Caux permet de mesurer l'excellence
des rendements qui sont obtenus par ce système (fig. I) 2. A côté du blé, de
la betterave sucrière, et du lin en bordure de la côte, intervient dans le
rythme normal de l'assolement, ou même intercalé entre deux cultures
annuelles (cultures dérobées), tout un arsenal fourrager, à base de bette
rave fourragère, de trèfle violet et de trèfle incarnat, qui permet l'al
imentation de troupeaux importants de bovins à viande et à lait. Ainsi,
actuellement, tandis que les rendements en blé oscillent entre 40 et 60 qx à
l'ha3, l'ha de cultures fourragères fournit de 5 000 à 8 000 U.F., permettant
des charges de l'ordre de 2 U.G.B. par ha S.F.P.4. Des exploitations dont
les revenus principaux se fondent sur le blé, la betterave sucrière et le lin
peuvent encore alimenter des étables importantes avec des charges globales
comprises entre 0,5 et 1 U.G.B. par ha S.A.U. Même en tenant compte des
progrès considérables réalisés depuis la mise en place du système, celui-ci
est infiniment supérieur à la vieille association des pacages et des labours
dont les rendements fourragers ne devaient jamais dépasser 1 000 U.F. par ha.
Cependant, malgré ses rendements exceptionnels après une période
d'extension maximum au xixe siècle, ce système ne dépasse pas le domaine
tempéré, dont une partie d'ailleurs lui échappe. Il se heurte aux régions
sèches de la frange méditerranéenne et ne pénètre pratiquement pas dans le
monde tropical. Ce système riche reste l'apanage de pays riches.
1. Sur l'exemple historique de l'Angleterre, cf. Lord Ernle, Histoire rurale de l'Angleterre
(traduction Cl. Journot), Paris, 1952, 611 p.).
2. A. Frémont, L'exploitation du sol et les productions agricoles dans la partie occidentale du
Pays de Caux (Études Normandes, 1957, p. 157-184). — L. Hédin, J. M. Lefebvre et
M. Philippart, Recherches sur les assolements fourragers et la production prairiale en Normandie
(Annales de l'Amélioration des plantes, n° 2, 1954, p. 247-306).
3. Rendements de la majorité des exploitations depuis 5 ans.
4. U.G.B. : Unité de gros bétail. Équivalent animal d'une vache laitière de 600 kg, produisant
3 000 litres de lait par an.
U.F. : Unité fourragère. Équivalent calorique d'un kg d'orge.
S.A.U. : Surface agricole utile. Elle comprend les terres labourables, les prairies et les pacages,
à l'exclusion des bois, des terres incultes et des espaces bâtis.
S.F.P. : Surface fourragère principale. Elle comprend la totalité des surfaces fourragères à
l'exception des fourrages en cultures dérobées.
U.T.H. : Unité de travailleur homme. Quantité de travail fourni par un homme adulte et
valide ou cours d'une année (300 jours de travail effectif). 262 ANNALES DE GÉOGRAPHIE
Produisant beaucoup, il exige beaucoup des sols, du climat et des hommes.
Les prairies artificielles et les racines sont des plantes exigeantes qui
demandent des sols profonds, meubles, bien travaillés, une bonne alimentation
en eau (notamment la betterave et le trèfle), des teneurs suffisantes en carbo
nate de calcium (notamment la luzerne et le sainfoin). De plus, la production
de viande et de lait constitue, pour le sol, une « exportation » de matières
10 г
о
3 4 5 6 7 в 9 10 1000 U.F. 1 2
SYSTÈMES TRADITIONNELS SYSTÈMES MODERNES
Céréale au Prairie artificielle Herbe non cultivée
ou temporaire plante sarclée
— Quelques types de rendements fourragers. Fig.
(Exemples pris en Normandie.)
Systèmes modernes.
1. Maïs. — 2. Prairie rénovée, en luzerne-dactyle (2e année après le labour) à Saint- Vaast-
sur-Seulles (Calvados), 1955 (d'après Bulletin technique des Ingénieurs des Services agricoles,
n° spécial, déc. 1956, p. 953). — ■ 3. Prairie rénovée, en ray-grass anglais-trèfle blanc, à Mézidon
(Calvados), 1956 (d'après article cité). — 4. Herbage en rotation à fort rendement (d'après
Voisin, op. cit., p. 405). — 5. Herbage en rotation à bon rendement (d'après Voisin, op. cit.,
p. 405).
Systèmes traditionnels.
6. Betterave fourragère. — 7. Prairies artificielles, type cauchois (trèfle violet). — 8. Prairie
permanente de grande qualité [Le Pin au Haras (d'après Delcure, Hédin, Kerguelen,
Fourrages, 1, I960)]. — 9. Prairie permanente dégradée à Saint-Vaast-sur-Seulles, Calvados
(d'après Bulletin des Ingénieurs des Services agricoles, article cité). — 10. Pacage.
azotées que ne compensent pas toujours les apports de fumier et la fixation
d'azote par les racines des légumineuses. Dans le Pays de Gaux, le taux de
matière organique des sols serait passé en 50 ans, selon M. Hédin, de 2,5
à 2 p. 100. Que dire alors de l'agriculture « minière » du Corn-belt américain?
Dans ces conditions, les limites du système ne seraient-elles pas naturelles ?
Il prédomine, en effet, dans des régions aux sols riches et assez humides
(limons des plateaux, tchernoziums) et évite au contraire ceux où le printemps
et l'été, saisons d'intense croissance fourragère, sont trop secs. Mais ces
limites restent dictées par des plantes de pays tempérés, parce que c'est
dans cette zone que se sont développés les systèmes économiques qui ont LA PRODUCTION FOURRAGÈRE 263
provoqué la révolution fourragère. La sélection d'espèces équivalentes pour
les régions sèches du domaine méditerranéen ou tropical ne fait que commenc
er. Les réussites américaines dans le Sud des États-Unis et à Porto- Rico,
les suggestions de R. Dumont en Afrique Noire ou en Algérie prouvent qu'avec
des sorghos verts, des cactus inermes, une sélection de graminées et de légu
mineuses adaptées aux conditions climatiques (et dans ce domaine, les
progrès sont considérables), techniquement l'expérience peut être étendue hors
du domaine tempéré. Tout dépend des besoins et de l'initiative des hommes.
jÈn Europe ce n'est pas par hasard que les premières régions à adopter ces
techniques furent celles où se développèrent les premiers grands foyers
urbains (Italie du Nord, Flandre, Grande-Bretagne). Même si les ouvriers
des premiers temps de la révolution industrielle n'étaient que de faibles
consommateurs de produits animaux, leur accumulation dans les villes cons
titue une concentration de besoins que ne pouvaient plus satisfaire les vieux
systèmes extensifs, tout juste capables de fournir un complément de viande
ou de lait aux travailleurs agricoles. Ainsi dans la zone tempérée et grâce
aux cultures fourragères, le produit de l'élevage est-il devenu commercia-
lisable par grandes masses, sans nuire à la production céréalière, alors qu'il
est resté une denrée marginale pour les populations rurales à régime alimen-
taire céréalier de la Méditerranée et des pays tropicaux.
FËxigeant, le système qui associe les cultures fourragères aux céréales et
aux cultures industrielles l'est aussi en main-d'œuvre. Aux nombreux travaux
de culture, s'ajoutent en effet ceux d'un élevage qui ne peut plus se contenter
de la simple surveillance des troupeaux : la prairie artificielle est une matière
trop riche pour être gaspillée et sa consommation doit être rationnée pour
éviter les accidents de météorisation. Son utilisation s'accompagne donc de
techniques de garde et de rationnement variées qui vont de l'enclos bocager
(Bretagne) à l'emploi du « tière » (Pays de Gaux) et à la stabulation plus ou
moins complète (France de l'Est), en attendant la ronce artificielle. De toute
façon, que l'animal soit au pâturage ou à l'étable, des manipulations et des
déplacements nombreux sont nécessaires, soit pour le transport du fourrage
(cas de l'élevage à l'étable), soit autour des animaux (élevage au « tière »,/
déplacement de clôtures). Sur une ferme cauchoise de 30 à 40 ha, en plus du
personnel de culture, un vacher est employé à temps complet pour le soin
des bovins ; il doit même être aidé chaque jour pour la traite et en hiver pour
le transport du fourrage lorsque les vaches restent à l'étable. Avant la mécan
isation de l'agriculture, ce système de production hautement intensif n'est
réalisable que dans les campagnes fortement peuplées. C'est donc très log
iquement qu'il se développe au xvine et au xixe siècles en même temps que
croissent les densités rurales, et ce, tout particulièrement dans les régions
de grande vitalité (en France, par exemple : Flandre, Bretagne, Haute-
Normandie, Alsace, etc). Mais, plus tard, même dans des exploitations
mécanisées, ce système exige encore beaucoup de main-d'œuvre. Là où la
productivité du travail devient plus précieuse que l'intensité du rendement,
il se transforme profondément : la spécialisation se substitue à la polyculture. ANNALES DE GÉOGRAPHIE 264
2. Les systèmes herbagers
Dans les économies anciennes, tranchant sur la médiocrité des pacages,
des landes, des marais ou des bois, quelques parcelles, parfois des étendues
considérables d'herbe véritable prenaient une valeur éminente : prés des fonds
alluviaux bien humectés ou prairies montagnardes d'été, ensoleillées, sur des
sols encore nourris de l'eau de fonte des neiges. Les paysans apprécièrent
vite ces prairies naturelles, composées de mélanges complexes de graminées,
de légumineuses et de plantes adventices où dominent les bonnes espèces
fourragères (ray-grass, dactyle, fléole des prés, trèfle blanc, etc.). Dans le
Beauvaisis du Sud,. P. Goubert remarque qu'au x vu e siècle, les prés le long
des rivières et des ruisseaux valent toujours trois fois plus cher que les labours ;
les 9/10 de ces prés appartiennent, non pas à des paysans, mais déjà à des
bourgeois ou à des ecclésiastiques г. En effet, soit comme prés de fauche, soit
comme pâturages d'été, ces prairies naturelles furent synonymes de richesse,
et objets de toutes les convoitises. Elles permettaient un accroissement du
cheptel, et par conséquent de la fumure ; grâce à elles la production de
subsistance était intensifiée et des quantités non négligeables de viande, de
beurre ou de fromage pouvaient être commercialisées, source de profits
importants alors que ces produits représentaient des denrées de luxe. Prés
et alpages furent les premiers noyaux; de la spécialisation herbagère.
La prairie constitue en effet, par rapport aux cultures fourragères, un
[autre système de production susceptible de répondre à des besoins importants.
Car elle peut s'étendre sur de nombreux terroirs, dans des conditions certes
moins bonnes que dans les zones d'élection, alpages ou fonds alluviaux, mais
avec des rendements encore très convenables. Gomme elle est permanente
(ou, au moins, de longue durée), des clôtures peuvent la ceindre, résolvant les
principaux problèmes de garde pour les animaux. Ainsi, l'extension des
prairies représente-t-elle une solution simple pour répondre à des besoins de
masse en produits animaux. Mais parce qu'il exclut peu à peu les labours,
le système herbager rompt avec les traditions et s'oppose au mixed-farming.
Il ne se substitue donc à celui-ci que dans des conditions bien précises.
Les exigences en eau de la prairie sont connues. La croissance de l'herbe
Fs/effectue d'avril à septembre. Fauchages et pâturages interrompent plusieurs
fois le cycle végétatif. Les bonnes espèces fourragères doivent répondre à ces
crises, et leurs besoins s'en trouvent encore accrus. Pour être adaptée à la
fragmentation du cycle végétatif de la prairie, l'alimentation en eau doit donc
se caractériser par l'abondance certes, mais encore plus par la régularité, la
continuité et la fréquence des précipitations. Les sécheresses marquées repr
ésentent l'obstacle le plus redoutable. Les conditions climatiques sont donc
favorables à la croissance de l'herbe sur l'ensemble des façades océaniques
1. P. Goubert, Beauvais et le Beauvaisis de 1600 à 1730. Contribution à l'histoire sociale
de la France au XVII9 siècle, Paris, 1960, 653 p. LA PRODUCTION FOURRAGÈRE 265
exposées aux dépressions cycloniques d'Ouest : ces régions sont limitées en
Amérique du Nord par la barrière des Rocheuses, mais l'Europe occidentale
en offre une gamme variée sur le front du littoral atlantique, des Asturiesj
à la Norvège, et sur la façade occidentale des grands massifs montagneux ;
dans l'hémisphère SudJ^NouvelIe-Zélande bénéficie_de conditions analogues
Mais pour s'imposer, la prairie ne doit pas seulement être productive et
rentable, encore doit-elle l'être plus que les cultures céréalières, et ceci assez
nettement pour rompre l'unité des systèmes anciens et pour concurrencer
sérieusement le mixed-farming. Exceptionnellement, des crises sur le prix
des céréales (notamment à la fin du xixe siècle) créent des déséquilibres
passagers et c'est alors que les surfaces en herbe s'étendent le plus, même
dans des régions à vocation culturale. Mais pour que s'impose complètement
le système herbager, il faut des conditions plus durables et celles-ci existent
dans deux types de situation, confondues d'ailleurs le plus souvent.
Simplification et spécialisation, l'exploitation de la prairie demande
moins de soins, et par conséquent moins de main-d'œuvre, que le mixed-
farming (dans une proportion variant de 30 à 75 p. 100). La rareté de la
main-d'œuvre entraînant des salaires élevés constitue donc, surtout avant la
mécanisation, un facteur favorable à la spécialisation. Celle-ci s'effectue
souvent dans des régions faiblement peuplées (comme la Nouvelle-Zélande)
ou en voie de dépeuplement par dénatalité ou émigration (en France, la
plupart des massifs montagneux, la Basse-Normandie...). Inversement, le
dépeuplement peut s'accentuer sous l'effet de la spécialisation.
Lorsque les conditions naturelles sont nettement défavorables aux labours,
les disparités deviennent encore plus flagrantes. Sur les sols les plus difficiles
à travailler, pour des raisons pédologiques (les argiles notamment), ou topo-
graphiques (les plus fortes pentes), la production herbagère, même médiocre,
a de fortes chances d'être plus productive et plus rentable que celle des labours
qui doivent, pour de faibles rendements, mobiliser des efforts considérables.
Au contraire, sur les bonnes terres de cultures, l'extension de l'herbe reste
limitée aux périodes de crise et ne se manifeste que par quelques taches qui
peuvent toujours être remises en question.
Ainsi, tandis que le mixed-farming ne fait que prolonger les systèmes
précédents qu'il intensifie brusquement, la spécialisation herbagère s'effectue
au prix d'une véritable crise affectant à la fois les rapports économiques, les
paysages et la démographie. Cette rupture brutale impose la recherche d'un
nouvel équilibre qui ne se trouve pas aisément. Sur le plan des rendements,
les résultats sont très inégaux, et l'exploitation de la prairie peut vite devenir
extensive.
a. Système intensif : La prairie entretenue
La tradition consacre aux prairies le maximum de soins. Les prés du Sud
du Beauvaisis, enclos de « vifves haies » et entourés de fossés, sont au

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