Témoignage : la vie et la mort d'Éloi Machoro - article ; n°1 ; vol.92, pg 129-139

De
Journal de la Société des océanistes - Année 1991 - Volume 92 - Numéro 1 - Pages 129-139
11 pages
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Publié le : mardi 1 janvier 1991
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René Guiart
Témoignage : la vie et la mort d'Éloi Machoro
In: Journal de la Société des océanistes. 92-93, 1991-1-2. pp. 129-139.
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Guiart René. Témoignage : la vie et la mort d'Éloi Machoro. In: Journal de la Société des océanistes. 92-93, 1991-1-2. pp. 129-
139.
doi : 10.3406/jso.1991.2905
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/jso_0300-953X_1991_num_92_1_2905vie et la mort d'un héros kanak : Eloi Machoro La
par René GUIART
Ce texte est extrait d'un long manuscrit de René gardes du corps. En tout trois voitures. Les camar
Guiart, décrivant et analysant la prise de conscience ades étaient armés jusqu'aux dents. Nos deux Mi
nistres6 avaient tout à craindre d'une embuscade. et les actions qui ont mobilisé la jeune génération
Eloi était la bête noire de l'extrême-droite locale... canaque au cours des dernières années, actions auxq
Sans tirer un seul coup de feu, il avait désarmé la uelles il a participé au tout premier plan. René Guiart,
totalité des européens de Thio. Les grandes gueules ayant rejoint le camp du peuple de sa mère, José
aux formules : « Nous y sommes, nous y restons ! », phine Pawe Soaat, isola i Wahnyamala, constam
étaient devenus intelligents et avaient rendu les armes. ment vitupéré, dénoncé, sinon condamné à mort par
Il avait ainsi réalisé ce qu'aucun gouvernement V extrême-droite coloniale, témoigne des événements
n'avait osé. Nous tous, à côté, nous n'étions que de et les commente à chaud, mettant en évidence les pâles reflets. La lutte pour la libération de Kanaky 7 contradictions quotidiennes d'un mouvement de déco avait trouvé son véritable dirigeant. Son ombre coulonisation qui est loin d'avoir encore gagné la partie. vrait le pays. Malheureusement, cela ne plaisait pas L'évolution des choses a cependant rarement pris en à tout le monde. faute l'auteur par manque de lucidité. L'amitié per Eloi Machoro n'avait pas particulièrement aqp-
sonnelle qui le liait à Eloi Machoro, dont il a été le précié l'ordre de lever les barrages donné8 par le
compagnon de lutte, lui permet de décrire les derniers Bureau politique du FLNKS. Au point de menacer
jours et les données de la réflexion du héros canaque Yeiwene Yeiwene, venu en hélicoptère de la Gen
allant vers un destin au sens eschylien du mot. Les darmerie imposer le respect de la décision prise.
notes explicatives sont de Jean Guiart. L'entretien faillit mal tourner pour Yeiwene, prié
de ne plus remettre les pieds à Thio. Eloi savait que (J.G.)
nous n'avions pas assez d'atouts en mains pour
obtenir de la part de la France des garanties qui
puissent être stables. Ce que nous avions obtenu
Au réveil ' j'apprends qu'Eloi Machoro 2 avait pouvait très bien être retourné par la droite, habile
passé les barrages 3, venant de Poindimié par la dans l'art et la manière d'effacer ces acquis. Elle
transversale4. L'après-midi il serait sur Oundjo et n'aurait nulle difficulté. Il suffisait de provoquer le
s'arrêterait le soir pour nous voir. Il était en compag maintien d'une situation critique jusqu'aux pro
nie d'André Gopéa, du Maire de Poya 5, et de ses chaines élections de mars 1985.
1. Mardi 18 décembre 1984.
2. Né à Nakety, dans la Commune de Canala, au sud-est de la Nouvelle-Calédonie, formé au Petit Séminaire à
Canala, puis au Grand Séminaire de Païta, par la suite maître dans l'Enseignement Catholique avant d'entrer dans la
vie politique : Conseiller Territorial Union Calédonienne, puis Secrétaire Général de ce Parti à la suite de l'assassinat
de son prédécesseur Pierre Declercq.
3. Les barrages européens à Bourail, Koné et Koumac.
4. La route transversale Tiwaka-Koné, entièrement bordée de villages mélanésiens et traversant l'île d'est en ouest.
5. Arrêté depuis et maintenu en prison sans raisons. La sœur d'Eloi, Françoise Machoro a été, elle aussi, jetée dans
ce véritable cul-de-basse-fosse qu'est la prison, archaïque au possible, du Camp Est à Nouméa, et condamnée à plus
d'un an de prison, alors que l'instruction pour l'assassinat de son frère piétinait et que les assassins des frères de
Jean-Marie Tjibaou ont fait l'objet d'un non-lieu...
6. Ministres de la Sécurité et de l'Intérieur du Gouvernement Provisoire de Kanaky, proclamé le 20 novembre 1984.
7. Kanaky, de Kanak, francisation de kanaka, homme, terme de la langue hawaïenne passé dans le « pidgin english »
usité sur les navires baleiniers et dans les mouillages fréquentés par ces derniers. Le terme « kanak », avec cette
orthographe, utilisé officiellement au milieu du siècle dernier, s'était transformé en « canaque » en même temps que
l'usage de la lettre k devenait moins fréquent de par la consonnance « boche » qu'on lui trouvait, bien à tort. Comme
les indépendantistes camerounais revendiquant le « Kamerun », les indépendantistes mélanésiens s'appliqueront à eux-
mêmes la désignation de Kanaks, un moment refusée à force de s'entendre dire pendant un siècle : « sales canaques ! »,
forme française du « bloody kanakas ! » anglo-saxon.
8. À la demande du Haut Commissaire Edgard Pisani, Délégué Général du Gouvernement, se présentant comme
offrant une ouverture vers l'indépendance sous condition que revienne le calme. 130 SOCIÉTÉ DES OCÉANISTES
Les socialistes avouaient eux-mêmes qu'ils avaient réduire le peuple kanak à n'être qu'une minorité
toutes les chances de perdre les élections législa sans importance. Pour ne pas en arriver là, il fallait
tives. Chantant partout qu'une situation irréversible lutter maintenant, continuer à pousser nos pions,
avait été créée, Jean-Marie Tjibaou9 induisait en prendre le contrôle de tout l'intérieur à l'exemple de
fait ses gens en erreur. En face, la droite s'orga Thio. Partout l'ordre FLNKS devait régner.
nisait pour résister et reprendre l'initiative. Nous Voilà le discours que tenait Eloi, là où il passait.
démobiliser maintenant revenait à neutraliser à court Il faisait souffler le vent de la révolte contre le Gou
terme les effets bénéfiques du 18 novembre 1984. Il vernement Provisoire de Kanaky, contre la stratégie
était évident que tant que les Caldoches 10 se sen tortueuse d'Edgard Pisani. Son but : refaire ailleurs
tiraient les plus forts, ils feraient capoter tout projet ce qui avait été fait à Thio, faire de la Nouvelle-
susceptible de leur faire perdre une miette de ce Calédonie le pays de Kanaky. Saisir l'occasion pour
pouvoir, source de profits juteux. Leur force leur forcer le destin en mobilisant le peuple pour un
venait de leur armement, de la puissance née de leur dernier effort, afin de l'amener à l'indépendance.
argent, de leur emprise totale sur Nouméa où étaient C'était là l'espérance et la foi d'Eloi Machoro.
concentrées toutes les structures du pouvoir écono En tout cas, lui ne renoncerait pas, il irait jus
mique et politique. Jamais ils ne lâcheraient le mor qu'au bout. Il venait nous dire de lutter avec lui,
ceau avec tous ces atouts en mains. En face, nous jusqu'à la victoire finale ou jusqu'à la mort s'il le
n'avions que notre volonté et la confiance erronée fallait. Le discours était prenant. Il décrivait son
de nos leaders dans les moyens de la politique poli expérience de Thio. Tous, nous écoutions en silence
ticienne. et respect celui qui parlait. Son analyse semblait
À l'opposé, Machoro avait une conscience aiguë logique. Tous étaient d'accord avec lui. Il allait
de ces différents paramètres. Il savait qu'à moins conquérir la Nouvelle-Calédonie... lui, mais pas eux
d'infliger une défaite retentissante à ses adversaires, et c'était là le hic !
rien de stable pour le peuple kanak ne pourrait Il se retrouvait en face de la force d'inertie de
jamais être mis en place. Seul un choc tétanique beaucoup de militants, de leur absence de format
pouvait réveiller les Caldoches de leur rêve de puis ion politique, de leur manque de pratique du ter
sance et de gloire. Sinon il n'y aurait pas moyen de rain. S'il était Secrétaire Général de l'Union Calé
vivre. L'esprit, non pas tant revanchard que raciste, donienne 12, ceux qui avaient donné les ordres étaient
des Européens locaux, leur ferait employer tous les les représentants officiels du FLNKS. Qu'ils aient
moyens pour effacer la réalité kanak de la carte. raison ou tort, pour tous, leurs directives devaient
L'appui provisoire de l'actuel Gouvernement11, être respectées dans leur sens profond, ce qui signi
appui d'ailleurs limité, était l'arbre cachant la forêt. fiait : plus d'actions. Eloi Machoro se retrouvait
Le FLNKS bâtirait sur du vide des structures de seul, face à sa parole, face à sa seule volonté. Nous
pouvoir dont la seule réalité serait liée à la volonté étions très peu à pouvoir le suivre, surtout si cela
du futur Gouvernement Chirac. C'est-à-dire rien ! devait être un baroud d'honneur. Trop de facteurs Négocier avec un Gouvernement à l'agonie était jouaient contre lui, qui auraient pu être sa chance. aberrant. Les seules garanties à en attendre étaient On pouvait imaginer que leur conjugaison puisse proportionnelles à sa longévité. Dans quelques mois, provoquer une neutralisation réciproque. Machoro le Gouvernement de droite allait être notre seul pourrait-il forcer le destin, comme d'autres en d'auinterlocuteur. Il serait alors indispensable, en face tres temps, alors que tout se liguait contre lui? de lui, de se trouver en position de force. Si cette Avait-il encore toutes ses chances, tout en sachant condition n'était pas remplie, d'une façon ou d'une
que sa défaite serait sa mort et qu'il lui fallait en autre, nous finirions par être balayés. Il ne fallait
assumer les risques? pas s'attendre à des cadeaux. La droite ferait tout
Eloi Machoro agissait dans la véritable logique son possible pour nous empêcher d'exister, pour
9. Jean-Marie Tjibaou était un adepte du discours traditionnel, accumulant les affirmations symboliques et pouvant
recouvrir sans gêne des réalités fluctuantes. Ce discours pouvait être insuffisant dans une phase historique où les
adversaires ne sont plus des partenaires à l'ancienne, mais la fraction des Européens se révélant raciste et sans scrupules,
ou les maîtres de ces monstres froids que sont les États modernes.
10. Crase de « Calédo-chose », terme dérogatoire à la mode d'avant-guerre, utilisé par Mme Simone Lenormand à
l'époque de la gestation difficile de l'Union Calédonienne, époque où circulèrent des tracts injurieux contre elle. Le terme
s'est curieusement peu à peu popularisé au point d'être revendiqué par ceux qu'il désignait, sans qu'ils aient conscience
de son origine.
11. Le Gouvernement socialiste, représenté en Nouvelle-Calédonie par le Haut Commissaire Edgard Pisani.
12. Union Calédonienne : formation politique fondée dans les années cinquante par les associations catholiques
(UICALO : Union des Indigènes Calédoniens Amis de l'ordre dans le Liberté) et protestantes (AICLF : Association
des Indigènes Calédoniens et Loyaltiens Français), alors officiellement anti-communistes sous l'influence des missionn
aires, et dont Thistoire politique commence avec une collaboration interne avec les éléments représentant les classes
moyennes et le petit colonat européen. La lutte pour le pouvoir à l'intérieur de l'Union Calédonienne, longtemps
majoritaire, se terminera par le départ de la plus grande partie des Européens, qui se retrouveront, après diverses
péripéties, presque tous au RPCR, tandis qu'une part des éléments mélanésiens jeunes, en majorité protestants, fondaient
des mouvements autonomistes, puis indépendantistes parallèles, le Parti de Libération Kanak (PALIKA), l'Union
Progressiste Mélanésienne (UPM), le Front Uni de Libération Kanak (FULK), l'UC restant par contre majoritairement
catholique. MISCELLANÉES 131
du FLNKS 13. Tout en évitant de provoquer une électoral encouru du fait d'un lâchage trop évident
guerre civile, il avait donné la preuve qu'une prise des caldoches. C'est la raison pour laquelle Machoro
de contrôle pacifique d'une commune pouvait être voulait forcer le Gouvernement à prendre ce risque,
réalisée. Il était engagé dans une course de vitesse tout en lui fournissant des justifications éclatantes,
avec ceux qui chercheraient à gommer les acquis La réussite d'une réédition de l'opération de Thio 15
indépendantistes sur le terrain et voulait forcer la dépendait de la réaction des blancs et de la rapidité
chance en profitant de la présence d'un Gouver- d'exécution.
nement de gauche, pariant que ce dernier n'irait pas Depuis le massacre, planifié à partir de Nouméa
jusqu'à engager l'armée pour sauver l'establishment et Temala, de dix Kanaks à Hienghène 16, un fac-
caldoche. teur de danger nouveau était venu s'ajouter. Pas
L'important pour la Métropole était que les inté- question de se laisser trouer la peau ! Machoro avait
rets de la France fussent préservés. Comment mieux choisi la commune de La Foa pour rééditer son
garantir la base d'expérimentation atomique de exploit. L'analyse de plusieurs paramètres justifiait
Mururoa qu'en installant en Nouvelle-Calédonie une ce choix. Il comptait bien réussir dans les fermes
indépendance protégée par la France ? Une indé- isolées et là où il était intéressant d'agir, la démons-
pendance à même de neutraliser les efforts des pays tration de force devant être suffisamment convain-
du Pacifique pour une dénucléarisation de la région, cante pour annihiler toute velléité de résistance. Pour
Alors que laisser s'installer en Nouvelle-Calédonie Eloi, la reddition « spontanée » des fermes d'alen-
une zone de turbulence politique, risquant de faire tour déterminerait la neutralisation du village 17. Il
tache d'huile, pouvait poser un problème majeur 14. était nécessaire, pour que les neutralisations
Maintenir une force de répression permanente en s'effectuent en même temps, de couvrir le périmètre
Nouvelle-Calédonie, avec une communauté caldo- de la commune de militants décidés, mais discipli-
che persuadée que tout lui était dû, finirait par coû- nés, de façon à éviter tout affrontement. Inutile
ter trop cher, ce coût devenant inversement pro- d'obliger stupidement les colons à résister. Seule
portionnel à l'intérêt réel de la présence française, l'efficacité comptait.
Le véritable problème, vu de Paris, était le risque Après La Foa, viendrait le tour de Bouloupa-
13. Front de Libération Nationale Kanak Socialiste. Le mot « socialiste » est là pour choquer les Européens locaux
qui vomissent tout ce qui se dit tel. Mais la prise de conscience nationale a fait surgir ce qui se veut une bourgeoisie
nationale parfaitement classique et qui n'a aucune idée systématique ou théorique de ce que sera l'avenir de son pays
dans une économie qu'elle sait mondialisée et hors de son contrôle. L'indépendance économique de la Nouvelle-
Calédonie est une illusion, caressée au seul plan verbal, à différents moments, aussi bien par des leaders européens
coloniaux que par certains Mélanésiens. Même les autorités représentant la France ont imaginé parfois une dose,
illusoire, d'autarcie. Tout est importé d'Australie, d'Europe ou des USA, dans ce Territoire de la République où le coût
de la vie s'établit au double de celui de la Métropole.
14. C'est ce que craignait l'Australie, paniquant à l'idée d'une Nouvelle-Calédonie secouée de troubles constants qui
pourraient servir de prétexte à une intervention soviétique. Les Australiens voulaient par dessus tout que les pouvoirs
publics français se décident à organiser une décolonisation pacifique permettant la stabilisation politique d'un pays qui
les intéresse parce qu'il constitue, stratégiquement, leur frontière nord-est.
15. Contrairement aux affirmations de la droite calédonienne, cherchant à persuader la droite française de l'existence
d'un complot, les événements de Thio n'ont pas été prémédités, pas plus que ceux de Canala le 24 septembre 1981,
après l'assassinat de Pierre Declercq. Tout s'est enclenché spontanément après le boycott actif réussi de la consultation
électorale du 18 novembre 1984, l'intention étant de lutter contre la répression, d'obtenir que les prisonniers soient
relâchés (André Gopéa, Simon Naacuwe, le maire UPM de Ponérihouen, et d'autres) et de se protéger contre un retour
en force de la Gendarmerie Mobile ou des milices armées caldoches. Les diverses actions, dont le désarmement des
Européens surarmés de la vallée (on trouva huit fusils automatiques chez l'un d'eux), étaient fondamentalement de
défensives et pacifiques. Elles ne correspondaient à aucun plan mûri à l'avance. Elles avaient le très grand désavantage
de faire perdre la face au Gouvernement Socialiste, lequel n'avait rien su prévoir, et de ne déboucher sur aucune issue
visible, les pouvoirs publics ne se révélant pas plus capables de trouver une solution réelle que de tenir la promesse
d'une avancée fondamentale vers l'indépendance. Les décrets Pisani de novembre 1985 en portent témoignage, puisqu'en
retrait sur la situation antérieure (menaces d'impôts fonciers sur les terres canaques, redistribution des terres liées à des
projets de développement approuvés alors qu'il n'y avait pas de marché possible pour la production agricole canaque).
16. Dont quatre frères de Jean-Marie Tjibaou, par un commando d'Européens de Hienghène, soutenus par des
éléments venus de Temala et deux membres du Front Calédonien venus de Nouméa et repartis en hélicoptère, pour
être présents à leur travail à l'usine de la SLN le Lundi matin. Ils ont agi à partir de la vallée de la Fwaténawe, sur
le versant ouest de l'île, vallée communiquant avec celle de Hienghène. Les membres de ce commando, chauffés
préalablement au whisky sans lequel les activistes calédoniens ne feraient rien, étaient allés jusqu'à achever les blessés
Canaques. Cette action d'éclat a fait l'objet d'un jugement de non-lieu, heureusement contesté par le Procureur Général
sur instructions de la Chancellerie, mais assurant la liberté provisoire aux massacreurs, et donc l'impunité possible qui
leur avait été promise, et créant, de ce fait, un danger mortel pour les communautés canaques, en même temps que,
pour les jeunes, la tentation peut-être irrésistible de prendre les devants. Un des assassins européens est par la suite
tombé sous les balles d'une de ses victimes, qui avait survécu par miracle.
17. Village que dans le plan de Machoro il n'était pas question de vouloir prendre d'assaut, comme on l'en a accusé
à tort, ce qui aurait été de la folie pure. Il s'agissait, une fois de plus, de désarmer des colons surarmés et de faire
ainsi la démonstration de l'existence du problème, tout en affirmant une suprématie politique sur le terrain. Aucun
Européen n'a été molesté à Thio du fait de Machoro, qui avait imaginé de désarmer les blancs les uns après les autres,
en entourant chaque maison, tour à tour, des deux cents hommes dont la présence massive rendait toute résistance inutile
et évitait tout drame sanglant à cette occasion. 132 SOCIÉTÉ DES OCÉANISTES
ris 18, en fonction de l'évolution de la situation. rabattait sur le viol imaginaire de femmes wallis-
Machoro ne s'inquiétait pas tant des réactions ca siennes, aucune blanche n'ayant accepté de se faire
ldoches que de celles du Gouvernement. La commune passer pour une femme violée 24. Drôle de pouvoir
de Boulouparis était en quelque sorte sous haute que celui de certains médias qui peuvent ainsi trans
surveillance. Peu auparavant, l'ancien Maire de Thio, former le camp des assassins en celui des victimes !
Roger Galliot 19, avait projeté une reconquête de Les Caldoches s'acharnaient sur Machoro. Les colons
Thio20 à partir de Boulouparis. Il avait, pour ce montaient embuscades sur embuscades, pour le coin
faire, réuni pendant plusieurs jours, à la ferme de cer, sans résultats. La Gendarmerie le suivait à la
son beau-frère Tuai, deux ou trois cents Caldoches trace, justement inquiète de ses activités. En un cer
et sympathisants. Pendant quelques jours, sous la tain sens, il avait la baraka, tout le monde venait
surveillance des Kanaks, ils avaient monté des plans derrière sans parvenir à le précéder.
insensés, s'excitant mutuellement, puis se querel Eloi Machoro et ses compagnons repartirent le
lant, pour finir par abandonner provisoirement. soir même. Au dernier moment, ils changèrent d'it
Néanmoins, l'habitation Tuai restait surveillée, inéraire pour remonter la route transversale. Bien
même si Galliot ne faisait pas le poids. D'autres à leur en prit, car on apprit plus tard que de petits
Nouméa auraient pu reprendre l'idée de couper la malins s'étaient planqués à l'entrée de la route de
route que faisait faire Machoro de façon à aboutir Karaji à Poya pour les coincer. Partout où il était
à la Tontouta21. Au moins le bulldozer de l'en passé, Machoro laissait les tribus en ebullition. Tous
treprise Galliot, que le Maire Galliot avait fait achet en parlaient. Immanquablement, le bruit de ses voya
er par la commune de Thio, servait à quelque chose. ges parviendrait aux oreilles des Renseignements
Il avait déjà permis de tracer une route reliant la Généraux. Ces derniers allaient s'apercevoir que les
tribu côtière de Borendi au village22 de Thio, ce interventions d'Eloi ne correspondaient pas à la po
qu'aucune mairie de droite n'avait réalisé jusqu'à litique avouée de collaboration avec le Haut-
présent. À Thio. le FLNKS avait utilisé les engins Commissaire Edgard Pisani qui était celle du
municipaux ou ceux de la SLN pour améliorer les FLNKS. De ce point de départ, il leur resterait à
routes des tribus. Les réservoirs de mazout de la déterminer au nom de qui Machoro agissait. Pour
Société le Nickel avaient été employés à bon escient. l'application de sa politique, Pisani devait savoir
Après l'embuscade de Hienghène, qui avait coûté exactement si l'action engagée par Eloi concernait
la vie à dix Kanaks, Machoro avait protégé les l'ensemble du FLNKS ou restait l'œuvre d'un isolé.
européens désarmés de Thio contre toute tentative De très fortes présomptions tendent à confirmer
de représailles. Pourtant la presse de droite en avait que Pisani reçut toutes assurances, de la part de
fait un criminel en puissance. Le Journal-tambour 23 Jean-Marie Tjibaou et Yeiwene Yeiwene, quant à la
de Nouméa, ne pouvant l'accuser d'assassinat, se non participation du FLNKS à l'action projetée et
18. Le nom de Boulouparis se termine par un s à la suite de la demande présentée, avant guerre, par la Commission
Municipale de ce village. Boulouparis est une commune constituée de grandes propriétés d'élevage européennes et d'une
majorité de Mélanésiens descendants des insurgés de 1878.
19. Ex-gérant des affaires minières de l'ancien Député Union Calédonienne Maurice Lenormand.
20. Thio, vallée montagneuse étroite, où mène une route à une voie facile à barrer, comporte depuis près d'un siècle
le principal bassin minier de nickel exploité par la Société le Nickel (IMETAL), dans des conditions de mépris complet
des groupes mélanésiens majoritaires : moins de 40 emplois canaques sur plus de 600 membres du personnel de la mine,
le roulage du minerai couvrant les villages mélanésiens de poussière rouge vingt-quatre heures sur vingt-quatre, et cela
pendant un demi-siècle, jusqu'à l'établissement tardif d'une route goudronnée. Ces villages sont peuplés pour moitié de
descendants de réfugiés de la répression de l'insurrection de 1878, venus se placer sous la protection de la Mission des
Pères de la Société de Marie. La plupart des noms de personnes citées au cours des événements à Thio de la fin 1984
et du début 1985 proviennent ainsi de l'autre versant de l'île, où elles voudraient retrouver leurs anciennes terres. D'où
les projets de Machoro concernant La Foa. Les revendications propres des gens de Thio concernent à la fois le retour
de leurs anciennes terres et la conquête de la majorité des emplois à la mine.
21. Machoro avait fait tracer des routes dans la montagne pour aller de Thio à Oui Point et Koindé, reprenant
des anciens sentiers canaques. Une route en direction de la Tontouta touchait à la fois aux terres revendiquées par des
clans réfugiés à Thio et Borendi, et ainsi à une recolonisation canaque de la haute vallée de la Ouenghi, mais aussi
aux principales réserves inexploitées de minerai à haute teneur (9 % de métal contenu) de la Société le Nickel, et par
le lieu de la jonction probable avec la route territoriale, l'aérodrome international de la Tontouta, le seul point
véritablement affecté d'une valeur stratégique en Nouvelle-Calédonie. Il y avait là de quoi effrayer beaucoup de gens
et donner lieu à bien des théories imaginatives. Les difficultés du terrain font dire qu'il s'agissait d'une œuvre de longue
haleine — il fallait empierrer, réaliser les ouvrages — et que cette route ressortissait, du moins provisoirement, d'une
forme d'utopie.
22. Dans le parler caldoche, le « village » est européen ; la « tribu » est en fait le village mélanésien.
23. Le Journal «Les Nouvelles Calédoniennes», seul quotidien de Nouméa, constamment anti-canaque et ant
iindépendantiste, depuis racheté par le Groupe Hersant.
24. La pruderie des Mélanésiens de la Grande Terre a été décrite par Maurice Leenhardt (Gens de la Grande Terre,
Gallimard, 1938). En un siècle de domination coloniale, on ne connaît pas un seul cas de viol d'Européenne par un
Mélanésien, malgré le grand nombre de cas à l'inverse. Les accusations portées contre eux à Thio, tout à fait à tort,
sont ressenties comme injurieuses par les Canaques, ce qui n'arrange rien. Les activistes européens surexcités ont fini
par inventer le viol d'une femme de Gendarme, qui aurait été soigneusement caché, de façon maintenir en vie leur thèse
des brutalités canaques à Thio, à défaut de morts inexistants. Les viols de Tahitiennes ont été démentis officiellement,
après enquête sur place, par l'Église Évangélique de Polynésie Française. MISCELLANÉES 133
quant à leur condamnation d'une telle action. Pour barrage comme dans du beurre. Dans la tribu, cha
ces théoriciens de la politique politicienne locale, cun vaquait à ses occupations. Les femmes prépar
aient le café à la maison commune, près du preEloi devenait un adversaire. Deux stratégies se fai
saient face : l'une de lutte sur le terrain, l'autre de mier barrage de contrôle. Ils seront tous surpris. La
négociations feutrées. Dans le contexte du moment, veille, un Gendarme les avait prévenus que les blancs
elles ne pouvaient co-exister. L'une devait l'emport risquaient de faire une descente sur la tribu, qui
er sur l'autre. devait rester mobilisée au cas où. Il ne pouvait citer
Le Délégué du Gouvernement prévint ses deux ses sources... Mais il avait oublié de préciser que les
interlocuteurs qu'il serait peut-être amené à prendre blancs en question seraient en uniforme et venus
spécialement pour les arrêter. L'histoire n'avait été des mesures pour neutraliser Eloi Machoro afin de
prévenir le déroulement d'une guerre civile. À eux racontée que dans le but d'en attirer le plus grand
nombre dans les filets préparés. La guerre psychode contrôler leurs troupes dans le cas de figure invo
qué. Trop d'intérêts réciproques étaient en jeu. Le logique battait son plein. Le plus drôle fut que les
Gouvernement leur assurait par sa voix la garantie gens présents à la maison commune crurent que les
d'une prochaine accession de la Nouvelle-Calédonie Mobiles venaient pour les protéger. Le jeune Pré
à l'indépendance, après, naturellement, le temps sident du Conseil des Anciens s'avança vers eux la
nécessaire à la mise en place des structures indi main tendue, leur demandant comment ils allaient.
spensables à la future gestion de Kanaky : « À cause Un Mobile prit la main... pour lui passer les men
de cela, si Machoro nous y oblige... » Les trois ottes, celui là et trois autres passèrent trois mois
hommes se séparèrent sur une poignée de main. Le à la prison du Camp Est...
sort d'Eloi Machoro était scellé... s'il allait trop ... Trois heures après, on voit de Netchaot le
loin. convoi remonter sur Bopope. Là haut, un accro
chage a eu lieu. Ils repartent pour réprimer. Lors
de leur premier passage, le convoi 26 était passé sans Vendredi 28 décembre 1984.
problèmes au milieu de la tribu. Mais les Mobiles
4 heures 30. Nous savons que notre tour viendra. du dernier camion avaient insulté les Kanaks qui
Peu à peu, tous les barrages sont enlevés par les les regardaient paisiblement et avaient lancé, pro
Gendarmes Mobiles : opérations en général sans bablement de leur propre chef, des grenades lacr
casse, quelques arrestations, des fusils saisis, des ymogènes sur eux. Peu de temps après, un hélicop
maisons fouillées, du mobilier détruit, mais pas tère avait survolé la tribu en rase-mottes, effrayant
d'affrontement armé. Les à-côtés racistes et l'excès les femmes. Un garçon avait tiré sur l'appareil pour
de zèle de certains Mobiles ne peuvent être évités. l'obliger à partir. Malheureusement sa balle avait
Pourtant ce n'est pas la revanche souhaitée par les atteint une pièce essentielle du rotor, ce qui faillit
colons. Disons que c'est supportable. Le principal provoquer un arrêt de rotation des pales. Lorsque
est de ne pas se faire arrêter. les Mobiles vinrent punir la tribu de Bopope de
Depuis hier après-midi, le téléphone ne marche ce geste, ils brisèrent les portes des maisons, cas
plus 25. Notre tour approche. De toutes façons, pas sèrent le mobilier et la vaisselle, volèrent l'argent
question de résister. Les barrages ne sont plus que trouvé de-ci de-là, frappèrent les vieux et les vieilles
des branchages jetés sur la route, la discipline s'est femmes et menacèrent tellement que le coupable
finit par se livrer... relâchée, les militants sont retournés dans les tribus,
bref le fruit est mûr pour tomber. Voilà où nous en À Bako, au barrage que je venais de quitter, l'ex-
sommes cette nuit-là, perchés sur les crêtes à scruter président du Comité de lutte local s'était avancé
la nuit calme. Soudain, à Pouembout, des phares vers les VBRG rugissant et dans le tintamarre avait
trouent la nuit, un, deux, trois, plusieurs véhicules... fait un appel au dialogue : « Arrêtez, arrêtez, on
un convoi. Les mobiles ! peut dialoguer, on peut dialoguer ! » II n'avait pas
fini sa phrase que le VBRG avait déjà défoncé le Je réveille toute l'équipe qui dort à poings fer
més. Heureusement j'étais réveillé. Je tends le walkie- barrage et que devant lui défilaient les camions remp
talkie à un camarade pour qu'il appelle Koniambo lis de Mobiles. Offusqué par leur manque de court
en langue Paici et prévienne de l'arrivée des Mob oisie et réalisant la précarité de sa position, il se
iles. On appelle, on appelle, pas de réponse. Ils transforma en courant d'air en disparaissant du côté
doivent être en train de dormir. Tant pis pour eux, des bananiers.
prévenons les barrages à Baco même ! Sur les bar À l'autre barrage, les camarades n'eurent que le
rages, pas de réponse. Tout le monde dort et le temps de prendre la poudre d'escampette, protégés
temps qui passe, qui passe. Cinq heures déjà ! Il par un jeune qui se sacrifia en affrontant les mob
faut faire quelque chose. À six ce sera la iles armés de sa seule fronde. Il fut d'ailleurs rat
charge et l'encerclement... trapé et copieusement tabassé avant d'être relâché,
car il n'avait pas lancé un seul caillou. Du côté du ... À Koniambo, les Mobiles rentreront dans le
25. Les activistes accusaient des fonctionnaires du Haut-Commissaire de prévenir les tribus intéressées des opérations
de police et en particulier d'avoir averti Machoro d'une opération héliportée sur Thio comportant des éléments du
GIGN.
26. Un deuxième convoi, lui aussi avec véhicules blindés, venu de la côte est pour faire sa jonction avec le premier
convoi remontant du sud. 134 SOCIÉTÉ DES OCÉANISTES
terrain plat jouxtant les maisons de la tribu, non Blancs étaient dans les villages, les Kanaks autour,
loin de la maison du vieux Fessard 27, deux Pumas ceux que le temps qui passe avantageait étaient les
avaient atterri, crachant de leurs flancs des éléments Blancs. Alors, pour le bon peuple de Koné, mieux
de l'ELI 28. Ils partirent au pas de course, le doigt valait revenir à la normale en acceptant avec
sur la gâchette, cerner la maison du vieux 29. Peine soulagement la directive de lever les barrages. Toute
la région était désorganisée par cette démobilisation- perdue, les oiseaux s'étaient envolés...
... Les finirent par redescendre à Bako, soulagement. Nous n'étions plus en position de pren
la nuit venue, en ramenant les fusils évacués au dre l'initiative sur le terrain. Rien à faire qu'à atten
petit matin. Pour nous il était important de conseret voir. Nous étions réduits à l'état de fugitifs
ver une puissance de feu après le départ des Mob lorsque nous apprîmes la nouvelle de la mort d'un
iles. La confiscation des fusils laissaient les Kanaks jeune colon à Boulouparis. Le journal-tambour
sans défense en face des colons surarmés. Les Gen accusait les hommes de Machoro...
darmes venaient nous neutraliser, mais ne pré
voyaient pas d'assurer notre protection par la suite. Jeudi 10 janvier 1985.
Il nous fallait avoir la possibilité de nous défendre
Boulouparis, 12 heures 15 environ. À la ferme ou d'organiser une équipe de protection en cas
d'agression de colons racistes. Tuai, centre de rassemblement des volontaires du
Les vieux nous apprirent que les colons avaient Maire de Thio Galliot, deux guetteurs kanaks s'a
suivi les Mobiles jusque dans la tribu, mais pprochent des habitations. Peu de temps auparavant,
rebroussé chemin à la vue d'un groupe de femmes. ils ont été intrigués par un va-et-vient entre la mai
Des coups de feu avaient été tirés en direction de son et un hangar. Du matériel y a été entreposé,
la tribu par Éric Devillers 30, rendu furieux par l'état éveillant la curiosité de nos guetteurs. Leur inten
de sa maison, mais les Gendarmes l'avaient dé tion est de pénétrer dans le hangar pour y vérifier
sarmé rapidement. la nature du matériel entreposé. En accomplissant
Pour tout le monde les choses rentraient dans cette reconnaissance, ils outrepassent leurs consignes,
l'ordre, ce qui signifiait pour nous la menace per mais trop d'échos font état d'une seconde tentative
manente d'arrestation et les inconvénients de vivre contre la vallée de Thio pour ne pas justifier la
cachés, s'installer dans les habitudes du maquis tri volonté de savoir.
bal : ne pas dormir au même endroit, le choisir au Prudemment, ils se glissent de buisson en buis
dernier moment, ne pas circuler sur la route, ne pas son, espérant ne pas être remarqués, sans savoir
que le fils Tuai a noté un mouvement du côté des rester groupés pour éviter le coup de filet, surtout
se méfier des bruits prétendant que les ordres d'ar hangars et a prévenu son père. Tous deux, armés
restation avaient été annulés. d'un fusil, s'approchent de l'endroit suspect, igno
La situation que nous vivions avait été une des rant la présence d'un Kanak qui les regarde venir.
raisons de notre désaccord vis-à-vis du mot d'ordre Il les voit pointer son fusil en direction de son cama
de levée des barrages. Notre inquiétude portait sur rade dont il devine la position sans le voir. Un coup
de feu claque, troublant le calme de ce début d'après- le devenir des militants dont l'investissement dans
l'action suivant le boycott des élections du 18 no midi. Le deuxième homme pense que son camarade
vembre 1984 aurait pu entraîner l'arrestation. Nos est touché, peut-être mort. Il doit se défendre, ven
leaders n'avaient obtenu aucune garantie nous ger son ami. Le fils Tuai est dans la ligne de mire
concernant. Nous en étions réduits au chacun pour de sa lunette. Il appuie sur sa gâchette, le coup
soi. Je dois dire que nous étions quelques-uns à ne part. Le jeune Tuai s'écroule, atteint d'une balle en
pas apprécier de devoir nous cacher, alors que nos pleine tête.
hommes politiques se promenaient pratiquement en Les deux guetteurs parvinrent à s'enfuir indemnes.
toute sécurité à travers toute la Nouvelle-Caléd Derrière eux, ils laissaient un mort. Ce mort était
onie31. Dure condition que celle du militant ob la condamnation d'Eloi Machoro, l'excuse néces
scur ! saire pour que le Gouvernement puisse se débar
Tout autour de nous, la démobilisation jouait à rasser de lui de façon expéditive, la faute atten
plein. Les gens avaient soif d'un retour sécurisant due qui ferait passer le leader kanak pour un band
à la normale. Pour eux, les positions étaient figées it sanguinaire. Ce mort arrangeait beaucoup de
sans évolution envisageable en notre faveur. Les monde : l'establishment caldoche, le Gouvernement,
27. Fessard Wabealo, diacre de la paroisse protestante locale et employé du Service des Eaux et Forêts, chez qui
logeait l'auteur. Fessard sera licencié de son emploi par un Ministre RPCR et sera heureux de voir le licenciement annulé
et remplacé par la mise à la retraite qu'il dût se résoudre à demander, les Européens de Koné ayant fait savoir, sous
l'impulsion d'un entrepreneur pied-noir, qu'il serait abattu s'il se rendait à son travail.
28. Élément Héliporté de la Gendarmerie Mobile, envoyé pour cueillir l'auteur au saut du lit.
29. Le « vieux », terme de respect chez les mélanésiens, n'est pas synonyme de personne âgée.
30. Membre d'une famille ayant été propriétaire, entre les deux versants de l'île, de la plus grande partie des vallées
montagneuses entre Houaïlou et Touho, de ce fait responsable des plus grandes et dernières spoliations foncières et
cordialement détestée par les mélanésiens. Des Devillers ont été à l'origine d'un grand nombre d'actions éprouvées
comme des provocations par les Canaques au cours des dernières années. Ils ont perdu en même temps la plus grande
partie de leurs anciens domaines, rachetés par les pouvoirs publics pour être rendus aux Mélanésiens.
31. Une amnistie concernant les événements de Nouvelle-Calédonie, à l'exception des crimes de sang, sera votée par
l'Assemblée Nationale, sur la proposition d'Edgard Pisani, mais en novembre 1985. MISCELLANÉES 135
d'autres encore. Le couperet allait pouvoir tomber. tiste USTKE ; 19 heures 30 environ, incendie de la
Pendant ce temps, Machoro, planqué dans une pompe à essence d'un vietnamien sympathisant de
maison à La Foa, continuait à préparer son opé l'Union Calédonienne ; 19 heures 45 environ, incen
ration, inconscient des nuages qui tout d'un coup die de la Pharmacie de Maurice Lenormand,
s'accumulaient sur sa tête. Commissaire Général de l'Uion Calédonienne.
Dès l'annonce de la nouvelle à Nouméa, le Front Toute la nuit l'émeute allait gronder aux alen
Calédonien 32 et le Front National appellent à manif tours du Haut Commissariat, dont les abords imméd
iats avaient été dégagés par les VBRG. Environ ester devant le Haut Commissariat. À 17 heures,
ils sont à peu près deux cent cinquante à trois cents deux mille personnes, éclatées en groupes mobiles,
devant un cordon de CRS. Ils hurlent leur haine de tiendraient tête aux CRS qui désormais tiraient à la
Pisani, coupable de favoriser les indépendantistes, grenade offensive en tir tendu. Surprise désagréable
coupable avec le Gouvernement qu'il représente de pour les Caldoches, procédure normale pour les CRS
vouloir mettre leur univers en cause, de saborder la dont les blessés commençaient à s'accumuler.
« Caledonian way of life ». Ce Pisani haï dont ils En réalité, les CRS semblaient pris en sandwich
entre les manifestants qui les auraient volontiers croient qu'il les rend si faibles et rend les Kanaks
si forts. « Ces enculés de Kanaks, à balayer d'une réduits en charpie, et les ordres de Pisani, dont le
bonne rafale si seulement les CRS 33 ne les proté souci majeur était d'éviter de donner prétexte à cer
geaient pas. Ces fils de pute, ils viennent de tuer tains pour transformer cette émeute en quelque chose
l'un des nôtres ! » de plus dangereux. Le syndrome algérien planait
À 18 heures, le feu est mis à la maison de ma sur les murs du Haut Commissariat. Pour l'instant,
quoique le Maire de Nouméa Roger Laroque coumère par des individus qui y ont pénétré de force
avec des cartons de bouteilles remplis d'essence, rut les rues toute la nuit pour encourager les manif
devant le nez des CRS, massés sur l'autre côté du estants, le RPCR n'avait pas engagé ses troupes,
trottoir et qui n'ont pas d'ordres pour intervenir. comprenant le danger d'être entraîné malgré lui dans
La maison est livrée à la foule qui la pille. Les une situation sans issue. Jusqu'à présent le parti
collaborateurs du Haut Commissaire espèrent que factieux restait le FLNKS. Il ne s'agissait pas de
ce don à la fureur de deux cents individus les cal permuter les rôles inconsidérément. La réaction du
mera. Avant de mettre le feu à la maison, certaines RPCR viendrait en son temps et en son heure.
personnes mettront des objets de côté, qu'ils revien À La Foa, Machoro avait établi son quartier
dront prendre à la nuit. Des gens proches du Front général sur une ancienne propriété européenne
National fouilleront dans mes papiers, y cherchant récupérée par un membre de la tribu de Oui Point.
des informations compromettantes. Le peu qu'ils Depuis près de deux semaines, il s'était établi là
trouveront sera publié dans « Combat », le journal avec une trentaine de ses hommes, tous armés. Léga
lement, il était dans son droit, pas plus et pas moins de ce parti, aujourd'hui disparu, et dont la qualité
rédactionnelle se situait bien en dessous de « Mi que tous les colons qui ruminaient de sanglantes
nute ». Le numéro d'immatriculation de la voiture vengeances sur leurs stations d'élevage. Son projet
transportant l'essence et le nom d'un des incen n'avait pas reçu de commencement d'exécution. Eloi
diaires seront plus tard communiqués à la police réfléchissait au choix du moment pour agir et à
dont l'enquête, bien entendu, n'aboutira pas. l'opportunité de maintenir son plan. Cela faisait
L'incendie de la maison de ma mère décupla la trop longtemps qu'il s'était fixé dans ce lieu. Il allait
fureur des manifestants. Leur nombre grossissait au lui falloir bouger.
fur et à mesure que la nuit tombait. Débuté par des Il possédait tous les éléments d'information néces
échanges d'injures, l'affrontement avec les CRS se saires à l'exécution de son projet. Les stations d'éle
poursuivait par le jet d'objets divers, auquel répond vage visées avait été surveillées, les habitudes de
ait l'envoi de grenades lacrymogènes. Le cycle habi leurs occupants, leur nombre, leur armement, leur
tuel des charges successives s'engageait, faisant à implication dans les milices européennes armées, le
chaque fois avancer un barrage provisoire, ponctué moyen le plus sûr de les neutraliser, tout avait été
d'incendies de bâtiments abritant les outils de tra noté et analysé. Eloi était prêt. Pourtant il demeur
vail de sympathisants indépendantistes : 19 heures, ait l'arme au pied, hésitant sur le moment de l'ac
incendie du local abritant le Syndicat tion.
32. Mouvement de l'extrême-droite calédonienne, qui comporte en réalité essentiellement des membres du RPCR
agissant ainsi ouvertement, en conjonction constante avec ce dernier, mais sans mettre en cause officiellement sa
responsabilité. Il constitue l'aide activiste que le RPCR met constamment en avant pour faire croire à sa propre
modération. Certains exploitants miniers comme les Montagnat y jouent un rôle de premier plan, prêtant leurs hél
icoptères privés pour des opérations en marge de la légalité telle qu'elle est conçue en Métropole. Leurs troupes, sur
le terrain, avaient imaginé d'exploiter le blanc comme symbole, peignant leurs voitures et même un hélicoptère en blanc.
33. Contrairement aux Gendarmes Mobiles, exclusivement employés contre les Mélanésiens au cours de la période
Pisani et de celle qui a suivi, les CRS, que leur statut maintient dans un rôle urbain, ont été amenés à protéger les
Mélanésiens de Nouméa contre les brutalités caldoches. Très recherchés par les filles européennes cherchant à se faire
épouser et quitter le pays, les CRS étaient attaqués le soir par des groupes d'Européens et ont eu des blessés, les filles
les fréquentant faisant d'ailleurs l'objet de menaces. Si les Gendarmes Mobiles sont ressentis par les Mélanésiens comme
une troupe d'occupation, la présence des CRS était constamment dénoncée dans la presse locale européenne au moyen
d'articles passablement injurieux, le Directeur du principal Journal leur reprochant l'enlèvement de sa fille par un CRS,
alors qu'il espérait mieux pour elle, lui ayant installé un Cabinet de soins esthétiques. 136 SOCIÉTÉ DES OCÉANISTES
Face à la décision à prendre, sachant l'incapacité balles de 7,5 mm, munitions de guerre. Le sort de
des autres régions à le suivre, son opération de Machoro avait été décidé en haut lieu.
prise de contrôle de La Foa ressemblant de plus en Eloi est encerclé, coincé comme un rat, sans espoir
plus à une opération-suicide, il hésitait. Sans le sou de pouvoir manœuvrer, sans moyen de communic
tien sur le terrain d'autres communes pour fixer et ation avec l'extérieur. Il est déjà mort, mais il ne
disperser les Gendarmes Mobiles, il se retrouverait le sait pas. À l'intérieur de La Bachèlerie, ils sont
isolé par rapport aux forces de répression coloniales une trentaine à veiller toute la nuit. Ils ont confiance
qui n'auraient aucun mal à se concentrer sur l'ob en leur chef. Demain ils ne mourront pas.
jectif qu'il leur offrait et le détruire. Après sa tour 5 heures du matin. La brume se lève dans cette
née dans les tribus, il ne pouvait plus se faire d'i vallée encaissée qui mène aux tribus de Oui-Point
llusions. Derrière les bonnes paroles, il avait pu se et de Koindé. La trêve est finie. Pendant la nuit,
rendre compte de ce que les structures du FLNKS Machoro avait pressenti que quelque chose de grave
ne bougeraient pas dans leur ensemble, faute d'un s'était passé. L'attitude des forces de l'ordre, leur
déplacement, l'absence d'une volonté de discussion encadrement militant et expérimenté.
Il lui restait la possibilité de réduire son ambition de leur part, comme si son sort était déjà réglé,
à des opérations ponctuelles rapides pour désarmer l'inquiètent. Pourtant il n'a rien entrepris sur La
certaines stations d'élevage, ou alors d'abandonner Foa. Alors à quoi correspond ce déploiement de
force sans même une tentative pour maintenir le en se repliant sur ses positions de départ à Thio.
Mais il lui fallait partir car il s'était fait repérer par contact. Quelque chose de mauvais se prépare, il le
les habitants de la station voisine de La Pèlerie. La sent. Avec ses hommes, il discute d'une reddition.
présence de Machoro à La Foa était devenue un De toute façon, rien d'autre à faire. La façon les
secret de polichinelle, que certain «cibiste » de droite choses s'annoncent sent son coup fourré à plein
traduisit par ces mots : « Le poisson est dans la nez. Malgré tout, il veut discuter, négocier sa red
nasse». La Pèlerie connaissait un va-et-vient sus dition dans l'honneur. Il n'est pas dit qu'Eloi
pect de gens venus s'assurer de la présence de Machoro se rendra comme n'importe quel pékin !
Machoro en personne sur les lieux où il était signalé. Soudain, dehors, une voix brise le silence du matin,
Le propriétaire de La Pèlerie et les colons de La un officier parle avec l'aide d'un mégaphone. Sa
Foa pensaient à se défendre, les autres supputaient voix claque sèche :
les chances de liquider Machoro sur ce terrain acci « Rendez-vous, vous n'avez aucune chance. Vous
denté. êtes cernés, rendez-vous ! »
Les événements allaient les dispenser d'agir. La Dans La Bachèlerie, tous se regardent, une pointe
mort du fils Tuai, l'émeute de Nouméa, sonnaient d'inquiétude au creux de l'estomac. Les visages sont
graves, l'angoisse est là, présente. Eloi a compris. comme un avertissement pour un Gouvernement
qui n'aimait pas les vagues, le Parlement et les médias Peut-être se souvient-il de ses paroles dites au vieux
se faisant l'écho des événements. Il fallait lâcher du Fessard lors de leur dernière rencontre à Bako :
lest, offrir une pâture à la droite et aux caldoches. « Adieu, vieux ! Si l'on se revoit ce ne sera pas sur
Ce quelque chose serait Machoro, ce leader kanak cette terre. »
qui refusait de respecter les accords FLNKS-Pisani. À nouveau, dehors, la voix sèche claque :
Le seul capable, en entraînant une grande partie « Rendez-vous, sortez désarmés les uns après les
des Kanaks, de foutre en l'air la mise en place autres... Sortez, c'est la dernière sommation ! »
apparente de l'indépendance-association, leurre pro Dans la maison, on entendrait voler une mouche.
pre à appâter le FLNKS légitimiste. Cet Eloi Tous se tournent vers Machoro, le chef. Mainte
Machoro devenait un obstacle. nant Eloi sait, avec certitude... Peut-être y a-t-il un
moyen de sauver ses hommes. Il les fixe en un regard
circulaire, leur parle pour la dernière fois : « On va
Samedi 12 janvier 1985. leur montrer comment savent mourir des Kanaks ! »
La porte s'ouvre. Il sort dehors accompagné de Depuis vendredi après-midi, une opération de bou son ami et fidèle compagnon Marcel Nonnaro 34. clage de La Bachèlerie est mise en place par la Ils s'avancent, l'arme à la bretelle, dans le petit Gendarmerie. Prévenu, Eloi a refusé de partir, tout matin froid. Tous deux dépassent les grands arbres en laissant trois de ses gars le quitter avant le bou qui ombragent La Bachèlerie, jusqu'à atteindre la clage définif de la station, ce qu'ils feront sans pro route bordée par une petite barrière de fil de fer blèmes. Il croit toujours à sa chance et pense s'en barbelé. Ils s'arrêtent là, sans deviner les silhouettes sortir en négociant l'abandon de ses armes en des Gendarmes planqués. Indécis, ils fixent les alenéchange de la liberté pour lui et ses hommes. tours. Eloi sent le piège comme une bête. Il doit En attendant, les deux camps s'observent. Du faire quelque chose. Il s'agite, va et vient le long de côté des Gendarmes le Capitaine Saffray, celui-là la barrière, criant aux Gendarmes dissimulés : même que Machoro avait neutralisé quelque temps
auparavant à Thio, vérifiait une dernière fois l'étan- « Je veux parler au Sous-Préfet ! Vous n'avez pas
chéité du bouclage. Au milieu des Gendarmes de le droit de nous arrêter... Vous entendez ! Appelez
l'Élément Héliporté, il y avait des tireurs d'élite du le Sous-Préfet, je veux le voir personnellement. Je
ne discuterai qu'avec lui ! » GIGN, dotés du fusil de guerre FR FI, armés de
34. Descendant de réfugiés de la répression de l'insurrection de 1878 établis à Nakety, Canala, près du clan des
Machoro. MISCELLANÉES 137
Le dialogue de sourds se poursuit. Nul ne répond kanak. Nous cherchions le pourquoi de ce meurtre,
aux exigences de Machoro. Seul, de temps en temps, commis par ceux qui avaient tant fait espérer de
le mégaphone brise le silence : « Rendez-vous ! leur compréhension, de leur action. Comment
Rendez- vous ! Rendez- vous !... » Pas une seule fois comprendre ? Deux jours avant, Machoro avait
Machoro ou Nonnaro n'épauleront leurs armes, envoyé des émissaires à Canala afin de téléphoner
contrairement aux allégations de la Gendarmerie. à Burck 35, afin qu'un contact soit pris avec Pisani.
À 6 heures, un ordre tombe de Nouméa : «Tir Le Haut-Commissaire n'avait aucune raison de le
de neutralisation sur la personne d'Eloi Machoro et considérer comme responsable de la mort du jeune
de Marcel Nonnaro ». Cela, c'est la version officielle Tuai. Mais Eloi avait eu le tort de ne pas être assez
pour camoufler l'ordre véritable : exécition de malléable aux désirs du Gouvernement Français. Si
Machoro et Nonnaro. Les tireurs du GIGN sont ce dernier intervenait contre Machoro, ce n'était
prêts. L'un d'eux appuie son arme sur l'épaule d'un sûrement pas pour le mettre bêtement en prison au
collègue. Des armes et des balles faites pour tuer. Camp Est, et se retrouver avec la prison cernée par
Distance : 130 mètres. Deux coups de feu se suc les Caldoches voulant sa peau. On préféra faire d'une
cèdent, prolongés par l'écho. Eloi s'écroule, touché pierre deux coups : calmer les Caldoches en leur
au sternum, pas cliniquement mort, mais déjà sans donnant un os à ronger, de façon à permettre au
espoir. Marcel, lui, tombe foudroyé. Ils ont été assas RPCR de contrôler ses troupes et se retrouver en
sinés, de la même façon que leurs frères de Hien- position d'exiger le retour au calme. En même temps
ghène. Une exécution. on se débarrassait d'un indépendantiste par trop
Les compagnons d'Eloi, atterrés, restent figés. L'un indépendant, ce qui permettait de brider le FLNKS.
d'eux a tenté une sortie pour ramener le corps de À ces bonnes raisons il faut ajouter un facteur subj
Marcel Nonnaro, le plus proche. Une balle s'écra- ectif. Pisani avait eu peur et en rendait responsable
sant sur le montant de la porte l'en a dissuadé. La Machoro. Au-dessus, planait la Raison d'État, entre
porte s'est refermée. des mains qui pouvaient être implacables.
Dehors, le silence remplit l'espace. Seuls les deux Pisani avait obtenu toutes garanties du FLNKS
corps cassés, étendus à terre, trahissent Fanormalité de pouvoir contrôler ses troupes en cas de neutral
de la situation. Brutalement, la voix sèche, str isation d'Eloi. Le Haut-Commissaire était donc sûr
idente, se fait à nouveau entendre : « Rendez- vous... que l'élimination du Secrétaire Général de l'Union
Dernière sommation, je répète, dernière sommat Calédonienne, au lieu de faire des vagues, calmerait
ion. Sortez les mains sur la tête ! » la tempête qui secouait les loyalistes. Les trois re
Le silence se reconstitue... un temps. La porte sponsables au courant du projet de neutralisation de
s'ouvre prudemment, quelqu'un crie de l'intérieur : Machoro n'ont pas su que le véritable projet était
«Nous nous rendons... Nous allons sortir... Nous de le faire assassiner, mais la garantie qu'ils don
nous rendons ». Un à un, ils sortent les mains sur nèrent de contrôler leurs gens contribua certain
la tête, s'avancent dans le matin. Tout autour, les ement à la décision de Pisani. Tout était donc en
Mobiles, le doigt sur la gâchette, se démasquent des place avant les événements de Boulouparis, la mort
broussailles. Ils prennent en charge les Kanaks, vain de Tuai ne servant qu'à précipiter les choses.
cus d'on ne sait quelle bataille. Un Mobile, devant Canala est en effervescence. Le fils, le frère,
le corps d'Eloi Machoro, sortira sa « bulle » : « II l'oncle est mort. Le compagnon, le leader, l'ami est
voulait la guerre, il l'a eue ! » tombé sous les balles, exécuté froidement. Le sang
Très vite, le sort des prisonniers passe un seuil appelle le sang. Il faut se battre, venger les morts
critique. Les coups commencent à pleuvoir. Les pour vivre et mourir libre. Seulement, voilà, sur
Mobiles tentent, par des moyens spécifiques, de leur place il n'y a plus de chef capable de galvaniser ces
faire signer des aveux tendant à prouver que ce sont énergies pour les transformer en actions efficaces
eux qui avaient tiré les premiers. Pas un d'entre eux sur le terrain36. Les volontés se heurtent à l'inca
ne signera. pacité de réaliser, la haine devient cendres avant
La responsabilité de cette exécution incombera même d'avoir brûlé.
au Gouvernement. Il devra assumer cette assassinat À Thio, l'inquiétude règne quant à la réaction
qui est aussi une erreur. Car pour nous, le peuple des Kanaks. Pour l'instant, dans les tribus, le
kanak, Eloi n'est pas mort. Il est entré dans la peuple est assommé par la nouvelle. Les bruits les
légende. Étrangement il meurt tout près de l'endroit plus fous circulent. On dit que des colons étaient
où Ataï, un des principaux chefs de l'insurrection présents, que ce sont eux qui ont tiré. On dit que...,
de 1878, tomba sous les coups des Canala, alors on dit que... Toutes ces rumeurs contribuent à miner
alliés des soldats français. L'histoire rejoint l'his la capacité de mobilisation. À trop vouloir con
toire. Le sang de Machoro efface celui d'Ataï, et naître le coupable, on retarde la vengeance.
complète la réconciliation entre frères alors enne Sur ces entrefaites, Yeiwene Yeiwene, Ministre
mis. des Finances de Kanaky, débarque pour tenter de
L'annonce de la mort de Machoro nous boule prendre la situation en mains. Il doit à tout prix
versa tous. Un silence pesant tomba sur le pays désamorcer la bombe ainsi jetée par Pisani dans le
35. François Burck, ancien prêtre comme Jean-Marie Tjibaou, fils d'un Européen et d'une femme de Canala, élu
de l'Union Calédonienne à l'Assemblée Territoriale.
36. La plupart des colons de Canala avaient quitté la région depuis déjà cinq ans et leurs terres avaient été reprises
par les Mélanésiens.

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