Travailleurs, recruteurs et planteurs dans l'Archipel Bismarck de 1885 à 1914 - article ; n°64 ; vol.35, pg 159-173

De
Journal de la Société des océanistes - Année 1979 - Volume 35 - Numéro 64 - Pages 159-173
Workers, recruiters and planters in the Bismarck Archipelago from 1885 to 1914.
For some years Pacific history specialists have been carrying out a critical re-examination of facts relating to work in European plantations at the end of the 19th and beginning of the 20th century. The very notions of black-birding, indentured labour and labour trade have been questioned in an outbreak of systematic doubt which combines ethical, humanitarian and economic arguments. Paying particular attention to the different problems surrounding this subject, the author analyses in his turn documents from archives and accounts of survivors. In the area of the Bismarck Archipelago alone he shows that neither at the time of their recruitment nor during their period of work had Melanesian workers entered into freely negotiated contracts and that it is impossible to imagine a convergence of their interests with those of their employers. The economic conditions under which the plantations were operated prove that it could hardly be otherwise, and that present arguments for or against the immoral nature of the system studied are irrelevant. Finally, he points out that ethnographic literature is almost silent on this subject, as if repercussions on Melanesian populations had been unimportant.
Travailleurs, recruteurs et planteurs dans l'Archipel Bismarck de 1885 à 1914.
Depuis plusieurs années les spécialistes de l'histoire du Pacifique ont entrepris un ré-examen critique des faits relatifs au travail dans les plantations européennes à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle. Les notions mêmes de black-birding, indentured labour et labour trade ont été remises en cause dans un élan de doute systématique qui mêle arguments éthiques, humanitaires et économiques. S'attachant à distinguer les divers problèmes qui se posent à ce sujet, l'auteur analyse à son tour les documents d'archives et les témoignages des survivants. Dans le cadre du seul Archipel Bismarck il montre que ni au moment de leur recrutement ni pendant leur période de travail les ouvriers mélanésiens n'ont vu leur sort réglé par des contrats librement négociés et qu'il est impossible de supposer une convergence de leurs intérêts avec ceux de leurs employeurs. L'état des conditions économiques dans lesquelles fonctionnaient les plantations prouve qu'il ne pouvait guère en être autrement et que les polémiques actuelles pour ou contre le caractère immoral du système considéré sont, par conséquent, sans pertinence. Pour terminer il fait remarquer que la littérature ethnographique est presque muette sur le sujet, comme si le retentissement sur les populations mélanésiennes en avait été négligeable.
15 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : lundi 1 janvier 1979
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Michel Panoff
Travailleurs, recruteurs et planteurs dans l'Archipel Bismarck de
1885 à 1914
In: Journal de la Société des océanistes. N°64, Tome 35, 1979. pp. 159-173.
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Panoff Michel. Travailleurs, recruteurs et planteurs dans l'Archipel Bismarck de 1885 à 1914. In: Journal de la Société des
océanistes. N°64, Tome 35, 1979. pp. 159-173.
doi : 10.3406/jso.1979.3003
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/jso_0300-953X_1979_num_35_64_3003Abstract
Workers, recruiters and planters in the Bismarck Archipelago from 1885 to 1914.
For some years Pacific history specialists have been carrying out a critical re-examination of facts
relating to work in European plantations at the end of the 19th and beginning of the 20th century. The
very notions of black-birding, indentured labour and labour trade have been questioned in an outbreak
of systematic doubt which combines ethical, humanitarian and economic arguments. Paying particular
attention to the different problems surrounding this subject, the author analyses in his turn documents
from archives and accounts of survivors. In the area of the Bismarck Archipelago alone he shows that
neither at the time of their recruitment nor during their period of work had Melanesian workers entered
into freely negotiated contracts and that it is impossible to imagine a convergence of their interests with
those of their employers. The economic conditions under which the plantations were operated prove
that it could hardly be otherwise, and that present arguments for or against the immoral nature of the
system studied are irrelevant. Finally, he points out that ethnographic literature is almost silent on this
subject, as if repercussions on Melanesian populations had been unimportant.
Résumé
Travailleurs, recruteurs et planteurs dans l'Archipel Bismarck de 1885 à 1914.
Depuis plusieurs années les spécialistes de l'histoire du Pacifique ont entrepris un ré-examen critique
des faits relatifs au travail dans les plantations européennes à la fin du XIXe siècle et au début du XXe
siècle. Les notions mêmes de black-birding, indentured labour et labour trade ont été remises en cause
dans un élan de doute systématique qui mêle arguments éthiques, humanitaires et économiques.
S'attachant à distinguer les divers problèmes qui se posent à ce sujet, l'auteur analyse à son tour les
documents d'archives et les témoignages des survivants. Dans le cadre du seul Archipel Bismarck il
montre que ni au moment de leur recrutement ni pendant leur période de travail les ouvriers
mélanésiens n'ont vu leur sort réglé par des contrats librement négociés et qu'il est impossible de
supposer une convergence de leurs intérêts avec ceux de leurs employeurs. L'état des conditions
économiques dans lesquelles fonctionnaient les plantations prouve qu'il ne pouvait guère en être
autrement et que les polémiques actuelles pour ou contre le caractère immoral du système considéré
sont, par conséquent, sans pertinence. Pour terminer il fait remarquer que la littérature ethnographique
est presque muette sur le sujet, comme si le retentissement sur les populations mélanésiennes en avait
été négligeable.recruteurs et planteurs Travailleurs,
dans l'Archipel Bismarck de 1885 à 1914
par
Michel PANOFF*
II ne coûte pas grand chose de partir en guerre avec des nées » (FlRTH 1976 : 52). De même : « enlève
formules générales contre l'esclavage et autres choses semb ments de vive force et manœuvres frauduleuses lables, et de déverser sur une telle infamie un courroux étaient rares » dans le recrutement des travailmoral supérieur. Malheureusement on n'énonce là rien d'autre leurs de l'Archipel Bismarck pour les Samoa dès que ce que tout le monde sait, c'est-à-dire que ces inst
itutions antiques ne correspondent plus à nos conditions avant 1900 (MELEISEA 1976 : 131). Et encore :
actuelles et aux sentiments que déterminent en nous ces « pour comprendre le commerce ayant pour objet conditions. Mais cela ne nous apprend rien sur la façon la main-d'œuvre (labour trade) il est essentiel dont ces institutions sont nées, sur les causes pour les de reconnaître que les insulaires n'étaient pas des quelles elles ont subsisté et sur le rôle qu'elles ont joué
victimes passives » {op. cit., 132). Et enfin : dans l'histoire.
« hostilité et violence régnèrent aussi longtemps Engels. que recruteurs et recrues se comportèrent de
manière incompréhensible les uns aux autres et
qu'ils n'eurent pas découvert qu'une collabora
L'histoire est-elle donc condamnée à se répé tion était possible dans leur intérêt mutuel »
ter? Après les polémiques acharnées qui ont vu (HOWE 1978 : 35). Pareilles citations pourraient
des spécialistes notoires soutenir que les mas être multipliées sans grand effort. Bien que s'y
sacres d'Indiens pendant la « Conquête » et la enchevêtrent plusieurs idées qui doivent être
dépopulation de l'Amérique latine étaient, pour soigneusement distinguées, la tendance générale
l'essentiel, des mensonges ou des outrances au n'en est pas moins claire. Mais il y a plus : issue
service d'une propagande anti-hispanique orga d'enquêtes consacrées au transport de Mélanés
nisée, allons-nous connaître une version océa iens en Australie et à Fidji, la réhabilitation du
nienne de la leyenda negra (« légende noire ») à recrutement de main-d'œuvre s'est étendue
propos du recrutement de main-d'œuvre au ensuite aux cas de la Nouvelle-Guinée allemande
XIXe siècle? Certes, nous n'en sommes pas d'avant 1899 et des Samoa, et il existe mainte
encore là; nous en restons même assez loin. nant parmi les historiens du Pacifique un mouve
Mais il est clair que, depuis une douzaine d'an ment d'opinion diffus qui considère le blackbirding
nées, les recherches historiques qui se proposent (« traite des noirs ») comme une pratique excep
une réévaluation, combien légitime, des témoi tionnelle et sans rapport structurel avec l'écono
mie de plantation à la fin du XIXe siècle et au gnages de l'époque, aboutissent, quelles que soient
les intentions des chercheurs, à mettre en doute début du XXe.
l'inégalité du rapport de forces entre colonisateur Ces indications préalables suffisent a faire sent
et colonisé. En bref, le recrutement de la main- ir quel est l'enjeu global de la discussion. Elles
d'œuvre mélanésienne pour les plantations euro suffisent également à montrer qu'une grande con
péennes finit par être vu comme une libre négo fusion règne dans le choix des arguments utilisés
ciation entre acheteur et vendeur de force de tra et dans les conclusions à tirer de cette « relec
vail. Ainsi peut-on lire par exemple, sur la base ture » des données historiques. Il y a, tout en
semble, querelle de mots et querelle d'idées. Ce des travaux les plus récents, que les « recrues
n'étaient pas arrachées contre leur gré a des n'est pas la même chose, en effet, d'établir scien
communautés insulaires sans défense » et qu'il tifiquement le caractère limité du blackbirding
s'agissait d'une opération « exigeant le consente et d'affirmer que l'embauchage des travailleurs
mélanésiens reposait sur la liberté du consente- ment plein et entier de toutes les parties concer-
* Centre National de la Recherche Scientifique, Paris. 160 SOCIÉTÉ DES OCÉANISTES
ment comme dans la théorie pure du Droit des de sourds, et c'est donc lui que nous étudierons
contrats. Pareillement, ce sont deux choses bien ici par priorité.
différentes de poser que les Mélanésiens n'étaient
pas des victimes passives, et de dire que, après
Avant toute chose il faut avoir conscience des une première période d'incompréhension mutuelle,
difficultés que rencontre immédiatement une telle ils ont reconnu la convergence de leurs intérêts
avec ceux des employeurs blancs. Dans l'un et étude. En voici les principales et qui sont inhé
rentes aux documents dont nous disposons. Prel'autre exemple on a manifestement affaire à un
mière difficulté : pour désigner les travailleurs clinamen lourd de conséquences. Il faut donc
s'imposer un minimum de rigueur avant de pro qu'elle recense chaque année dans les plantations
clamer que les travaux historiques récents ont européennes l'Administration allemande n'emploie
pas toujours les mêmes termes et il arrive, de surradicalement changé notre vision du recrute
ment de main-d'œuvre en Mélanésie. C'est pour croît, que leurs sens respectifs varient avec le
quoi nous commencerons ici par distinguer les temps ou avec les fonctionnaires chargés de faire
la synthèse statistique. Ainsi les divers recensemultiples problèmes qui se trouvent insidieus
ments parlent-ils tantôt d'hommes « de couleur » ement mêlés dans la manière actuelle d'interroger
les documents d'archives. En reprenant à notre (farbige), entendant par là toute la main-d'œuvre
non-européenne et donc aussi les coolies chinois tour les témoignages de l'époque auxquels nous
et javanais, tantôt d' « indigènes » (Eingeborene), ajouterons les récits qui nous ont été faits entre
ce qui regroupe les travailleurs originaires de 1966 et 1977 par les survivants de cette généra
Nouvelle-Guinée proprement dite (Kaiser Wil- tion d'ouvriers agricoles1, nous nous efforcerons
de répondre aux questions suivantes : helmsland) et les insulaires de l'Archipel Bis
marck, tantôt de « Mélanésiens », ce qui exclut
parfois les « Papous » de la grande île. On ima1° les recrues partaient-elles contre leur gré?
2° les communautés mélanésiennes étaient-elles gine la vigilance que peut requérir aujourd'hui
l'interprétation d'un découpage aussi hétérogène désarmées face aux recruteurs?
3° les pratiques de blackbirding, mot dont on a et la nécessité d'aller souvent au-delà de ces agré
gats pour atteindre les dénombrements élémentbeaucoup usé naguère, se ramènent-elles à la
traite négrière qui sévissait sur les côtes aires effectués au niveau du district (Bezirk) ou
de la plantation. Or, nous ne sommes pas au bout d'Afrique aux fins d'approvisionner les colo
nies du Nouveau Monde? et dans la négative de nos peines, car ici apparaît une autre difficulté :
les différents postes administratifs ne procèdent pourquoi s'évertuer à démontrer que cette
pas tous de la même manière sur l'ensemble du activité était moins inhumaine que le mot ne
territoire. À une date aussi tardive que le 4 octobre le ferait imaginer?
4° que faut-il entendre par « passivité » des vie^ 1913, soit 14 ans après l'établissement du Pro
tectorat et presque 30 ans après l'octroi de la times mélanésiennes face aux recruteurs et
aux employeurs? d'où sort donc cette notion charte impériale à la Neu- Guinea Kompagnie, le
qui, selon les recherches les plus récentes, gouverneur Hahl devait avouer à son Ministre que
« les données numériques (sur la proportion de ne correspondrait à aucune réalité historique?
travailleurs recrutés par rapport à la population 5° en quoi y avait-il convergence d'intérêts entre
Mélanésiens et recruteurs ou planteurs? totale de chaque district) n'ont pas été organisées
de la même façon dans les diverses antennes admin
Le simple énoncé de ces questions montre bien istratives, de sorte qu'il est impossible d'en pré
senter la synthèse dans un tableau unique » que la révision actuellement en cours vise princ
(RKA 2313, Bobine G-8496). En troisième lieu, ipalement, sous le nom d'idées reçues, les juge
ments moraux et les émotions humanitaires que pendant la période 1885-1899 au moins, les
registres officiels consignant le recrutement, le le recrutement de main-d'œuvre n'a cessé, depuis
rapatriement et la mortalité des ouvriers employés ses origines, de susciter dans tous les secteurs de
en Nouvelle-Guinée proprement dite ont été très l'opinion. Mais l'aspect économique du système
mal tenus et les indications qu'ils fournissent ne n'est pas abordé en tant que tel, même s'il pro
cure parfois des arguments de choix pour démont sont donc pas à prendre pour argent comptant.
Entre plusieurs autres témoignages, celui de Blum rer l'inanité de certaines indignations ver
tueuses — au prix d'une confusion non négli (1900 : 47) est particulièrement accablant : « Un
geable dans le débat. Cet aspect trop longtemps désordre chaotique ne tarda pas à s'introduire
dans les listes de travailleurs que tenaient les négligé nous paraît essentiel au contraire, tout
centres de transit de Stephansort (Bogadjim) et spécialement si l'on désire éviter les dialogues
1. Les informations recueillies auprès des survivants des premières campagnes de recrutement font partie des matériaux
rassemblés au cours de 4 missions ethnographiques effectuées en Nouvelle-Bretagne entre 1966 et 1977. Ces missions ont
été financées par le C.N.R.S. et par l'Australian National University (Institute of Advanced Studies). Les archives allemandes
dont il est fait usage ici ont été consultées à la Library of Australia. L'auteur exprime toute sa gratitude au person
nel de cette institution pour l'aide et les conseils qu'il lui a prodigués dans ses recherches. Ses remerciements vont aussi
a Peter Biskup, Stewart Firth, Hugh Laracy et Dorothy Shineberg pour divers renseignements sur le sujet traité dans cet
article, enfin à Bernard Juillerat pour ses encouragements et sa patience. RECRUTEURS ET PLANTEURS DANS L'ARCHIPEL BISMARCK 161 TRAVAILLEURS,
Her m i t Ç\>St Matthias
©Tab a r
QLihir
HEUMECKLEMBURG feTa n ga (Nile Irlande) matanai
NEUPOMMERN KAISER (Nile Bretagne)
Kieta
Wl LHELHSLAND Bougainville
(Nile Guinée)
250 km
L'ARCHIPEL BISMARCK À L'ÉPOQUE ALLEMANDE
de Friedrich-Wilhelmshafen (Madang). Quiconque NGK, créée sur le modèle de celles qui opérèrent
en Inde et en Indonésie aux XVIIe et XVIIIe siècles. a eu un de ces registres une seule fois entre les
mains est épouvanté de la désinvolture avec la De ce fait, la NGK se trouva juge et partie pen
dant une quinzaine d'années, puisqu'elle était quelle sont tenues les dites listes. Il s'y trouve
des noms qui sont marqués deux ou trois fois d'un tout à la fois le principal employeur du Protecto
trait rouge, indiquant « décédé » et donnant ainsi rat et l'autorité officielle chargée de réglementer
et contrôler le recrutement de main-d'œuvre, de le ton de toutes ces pages, mais des années plus
faire respecter des conditions de travail détermitard les hommes qui les portent apparaissent à
nées et d'enquêter sur les abus qui étaient commnouveau sur une plantation, pleins d'allant et de
is. Comment l'esprit de son personnel d'encabonne santé ». Quelle qu'ait pu être l'incidence
drement pouvait bien concilier les impératifs de de cette comptabilisation anarchique, il a été déf
initivement établi par ailleurs que la mortalité rentabilité avec l'obligation de protéger les inté
rêts des indigènes, voilà un mystère qui s'appaparmi les travailleurs mélanésiens comme parmi
rente aux grands mystères théologiques et dont le personnel européen fut simplement effarante
nous ne nous occuperons pas ici, préférant nous en Nouvelle-Guinée proprement dite (Kaiser
en tenir aux actes que révèlent les documents his- • Wilhelmland), ce qui détermina du reste la fe
toriques. Ce qui apparaît très clairement, c'est rmeture de plusieurs stations. C'est là une raison
que ni tensions ni même conflits ne manquèrent supplémentaire de ne pas considérer les travail
et que, pour sortir de cette contradiction, il fallut leurs peu nombreux qui furent employés dans la
grande île, leur cas ne pouvant être généralisé attendre que la Compagnie renonce en 1899 à sa ses' d'administration et et leur situation dramatique risquant de passer charte, transfère charges
de souveraineté au Gouvernement impérial et pour un moyen polémique de rendre plus sombre
un tableau qui l'est déjà bien assez. En définitive, devienne réellement une entreprise comme les
seuls les hommes recrutés dans l'Archipel Bi autres. Dès lors, les exigences des planteurs, les
protestations des missionnaires, les avertisssmarck et y travaillant ensuite pendant la durée
ements des médecins-inspecteurs de la main- de leur contrat sont recensés de manière satis
d'œuvre et les conceptions économiques de l'Adfaisante ou, au pire, figurent dans des archives
suffisamment complètes et variées pour permettre ministration coloniale allaient s'affronter quasi
tous les recoupements nécessaires. Comme c'est ment au grand jour. Au fil des années, il en est
aussi l'unique région dont nous ayons une con résulté des mesures très variées qui, à chaque
naissance de première main, nous lui consacre fois, traduisent le rapport des forces au sein de
rons la présente étude. la société coloniale. Toutes ces mesures n'ont
On sait que l'administration des territoires pas été appliquées et, quand elles l'ont été, ce
acquis par l'Allemagne en 1884 fut confiée, fut souvent au prix d'assouplissements tacites.
l'année suivante, à une compagnie à charte, la Mais, telles quelles, elles n'en prouvent pas moins 162 SOCIETE DES OCEANISTES
que l'obtention et le contrôle d'une force de tra Pour retracer complètement le mouvement des
effectifs employés dans les plantations et se faire vail toujours plus grande étaient devenus le pro
une idée précise de l'impact correspondant sur blème vital du Protectorat, en même temps
qu'elles font sentir « en creux » les résistances les communautés autochtones comme sur le fonc
opposées par la population mélanésienne au déve tionnement des entreprises européennes, il fau
drait prolonger notre tableau au-delà de 1906- loppement de l'économie de plantation.
1907 et considérer les chiffres des années qui Les chiffres officiels permettent de suivre l'am
plification du phénomène et la montée des préoc vont jusqu'à l'invasion >de la Nouvelle-Bretagne
cupations correspondantes. par les troupes australiennes en 1914. Ce n'est
En dépit des imperfections évidentes du tableau malheureusement pas possible, les rapports offi
ci-dessus qui souffre notamment de mettre bout ciels ne séparant plus, pour cette dernière période,
à bout des séries non homogènes, l'évolution géné l'Archipel Bismarck du Kaiser Wilhelmsland et
rale est on ne peut plus claire : le nombre des donnant seulement des résultats globaux. On
Mélanésiens recrutés dans l'Archipel Bismarck trouve bien, il est vrai, des recensements de
et y travaillant comme ouvriers de plantation a main-d'œuvre par firmes, mais toutes les firmes
été multiplié par 35 en l'espace de 24 ans. Dans ne sont pas prises en compte chaque année de
cette croissance continue des effectifs on relève sorte qu'une totalisation est exclue, et la plus
néanmoins deux moments de régression : l'année importante d'entre elles, la NGK, ne distingue
pas entre ses différentes plantations qui sont 1898-99 et l'année 1905. L'épidémie de variole
réparties sur l'ensemble du Protectorat. Il fout qui fit rage de 1895 à 1897 (The Age du 22 jan
vier 1897, Deutsches Kolonialblatt 1899 : 91, donc se contenter de chiffres qui ne sont pas com
parables à ceux des 24 années précédentes. La Rascher 1909 : 202-203) et celle de dysenterie
tendance qu'ils indiquent reste malgré tout suffqui sévit de 1902 à 1904 (AR 1901-1902 : 111)
isamment éloquente : de 8.275 en 1907-1908 en donnent l'explication, moins par la mortalité
(JB : 8) le nombre des travailleurs noirs employés qu'elles provoquèrent dans les rangs des travail
leurs, que par la brutale dépopulation qu'elles par les diverses plantations est passé à 17.529 en
entraînèrent dans les zones de recrutement. Nous 1914 (Preuss 1916), ce dernier chiffre pouvant
reviendrons plus loin sur ces événements car ils être valablement rapproché de celui de l'année
éclairent un aspect décisif de l'histoire de la colo 1884, soit 150 environ, puisque toutes les planta
nisation allemande dans l'Archipel. tions du Protectorat étaient alors concentrées
OUVRIERS ORIGINAIRES DE L'ARCHIPEL BISMARCK ET Y TRAVAILLANT CHEZ LES PLAN
TEURS
Année 1884 150 environ Remarque 1, Source : Blum (1900 : 117)
1885 . 250
1886 . 270
1887 . 320
1888 . 370
1889 . 420
1890 . 550
1891 . 739
1892 .1040
1893 .1150
1894 .1380
1895 .1600
1896 .1819
1897 .1813
1898 .1908
1898-99 1600 environ Remarque 2, Source JB 162
1899-1900 2000 »JB 172
1900-1901 2445(recensement incomplet), Source JB 243
1901-1902 3323 Source JB : 85
1903 3435JB : 323
1903-1904 3865 Source JB : 200
1904 3954ibid.
1905 3504 Source JB : 49
1906-1907 5284AR : 263
Remarque 1 : Pendant toute la période 1884-1898 les effectifs indiqués correspondent a une moyenne calculée au milieu
de l'année civile. La main-d'œuvre au service des Mission* (Mission du Sacré Cœur, Mi^ion Méthodiste) n'est pas
comptée.
Remarque 2 : Pendant la période 1898-1907 c'est tantôt l'effectif présent au 1er janvier, tantôt la moyenne calculée entre
le 1er avril et le 31 mars de l'année suivante que retiennent les Rapports Annuels de l'Administration allemande (Jahres-
berichte iiber die Entwicklung der Schutzgebiete), cités ici sous le sigle JB. Les travailleurs employés par les Missions
pour la mise en valeur de leurs plantations sont désormais pris en compte, quoique ce ne soit pas toujours dit expressé
ment dans les statistiques officielles. RECRUTEURS ET PLANTEURS DANS L'ARCHIPEL BISMARCK 163 TRAVAILLEURS,
ajoute les 3.047 travailleurs de même origine qui dans l'Archipel Bismarck Autrement dit, la force
de travail utilisée par les planteurs a crû 120 fois furent envoyés à Samoa pendant cette période et
le nombre estimé de ceux qui partirent avant environ du début à la fin de l'ère allemande, dou
blant encore dans les dernières années. Un rythme l'établissement du protectorat, c'est un total de
plus de 20.000 Mélanésiens qui furent soustraits aussi rapide implique nécessairement un déplace
à leurs communautés traditionnelles en l'espace ment du centre de gravité non seulement des com
de 20 ans. Au cours de la décennie précédant la munautés mélanésiennes, mais de la société colo
niale elle-même, les planteurs et leur personnel, guerre le rythme de recrutement se précipita
européen d'encadrement succédant aux aventur puisque le bilan de l'année 1907 s'établit à
iers et aux praticiens du commerce de traite dans 2.865 recrues (AR : 348). Par la suite, les rap
les premiers rôles. Le phénomène est particulièr ports publiés par le Gouvernement ne donnent
ement net dans l'Archipel Bismarck où l'économie plus que des chiffres globaux pour l'ensemble du
de plantation a connu son plus grand développe Protectorat, nous empêchant ainsi de mesurer
ment et qui est resté la principale zone de recru l'intensification de la recherche de main-d'œuvre
tement de main-d'œuvre pendant les trois décen a l'intérieur de l'Archipel Bismarck. Il faut se
nies considérées (qu'on songe par exemple qu'en contenter de savoir, par exemple, que 7.542 tra
1906 encore 33 % des travailleurs employés par vailleurs furent embauchés en 1911 et 9.268 en
tous les planteurs du Protectorat étaient origi 1912 dans la totalité des districts ouverts au
naires de la seule île de Nouvelle-Irlande !). Tel recrutement (AR : 531 et 618 respectivement).
est le premier enseignement à tirer de ces statis Compte tenu de la tendance générale qui appa- -
tiques. raît ici et des résultats enregistrés entre 1887
Il est d'autres données chiffrées qui apportent et 1903, il est raisonnable S'estimer a 50.000,
une lumière complémentaire : le nombre des pour le moins, le total des habitants de V Archipel
recrues passées par les centres officiels de transit Bismarck qui furent jetés dans V économie de plant
(Arbeiterdepot) avant leur prise en charge par ation pendant les 30 ans que dura le Protectorat
un employeur. Mais les documents d'archives que allemand.
nous avons dépouillés ne vont pas aussi loin dans Ces chiffres absolus ont l'intérêt de faire sentir
le détail que ceux qui recensent, année par année, l'importance du phénomène et la rapidité du pro
les travailleurs présents dans les plantations. cessus ; par dessus tout ils nous aident à imaginer
Aussi bien dans les publications gouvernement la profonde mutation qu'a subie l'économie colo
ales que dans les rapports et correspondances niale dans la région. Mais ils ne disent que peu
internes à l'Administration, on trouve plutôt les de choses de ses répercussions sur les sociétés
effectifs cumulés des Mélanésiens recrutés pen mélanésiennes concernées. Or nous avons la
dant une période déterminée que les résultats chance de disposer d'enquêtes officielles desti
nées à mesurer l'impact du recrutement de main- annuels des campagnes d'embauché. Il y a des
exceptions pour certaines années ou pour cer d'œuvre sur les structures démographiques des
taines firmes, la NGK par exemple, mais elles ne diverses îles et les risques de dépopulation qui
pouvaient en résulter. Dès le début du XXe siècle permettent aucune généralisation. En consé
quence, nous ne pourrons retracer, pas à pas, les recensements effectués dans les villages par
l'évolution numérique du recrutement comme des médecins ou des officiers de marine à l'occa
nous l'avons fait pour les quantités de main- sion d'une tournée administrative faisaient appar
d'œuvre employée à un moment donné. Sous ces aître une proportion considérable d'habitants
réserves, on retiendra que l'Archipel Bismarck absents pour raison de travail. C'est ainsi que
fournit en 1883, année bénie pour les recruteurs Friederici (1912 : 164) explorant l'île de Nou
au dire de tous les témoins, un total de 2.500 re veau-Hanovre rapporte que 500-600 adultes sur
crues à destination du Queensland, de Fidji et de une population de 6.300 personnes étaient absents
Samoa (Schnee 1904 : 59). Les chiffres pour les dans de lointaines plantations en juillet 1906. De
trois années suivantes ne sont malheureusement même, le recensement effectué en mai 1913 aux
pas connus, mais il est généralement admis que Iles Witu dénombre 274 absents au service des
les planteurs de Samoa reçurent une moyenne planteurs contre 1.480 adultes présents, soit une
annuelle de 200 travailleurs de même origine, proportion de 18,50% (DKB 1914 : 94-95), et de
tandis que les colonies britanniques étaient obli tels exemples pourraient être multipliés pour la
gées d'y renoncer totalement, les autorités all plupart des villages situés à l'intérieur des zones
emandes ayant décidé, aussitôt le protectorat pro de recrutement. Mais c'est surtout le processus
clamé en 1885, de réserver les ressources de cumulatif de cette émigration de main-d'œuvre
main-d'œuvre au développement de leurs nouv qui a de l'importance si l'on veut comprendre
elles possessions. Ensuite, pour la période comment les communautés traditionnelles ont pu
1887-1903 les rapports officiels donnent la réca en être transformées et c'est lui qui préoccupa
les autorités allemandes. Pressé par les planteurs pitulation que voici : 14.402 individus furent
d'introduire un régime de travail forcé qui procurrecrutés à travers l'Archipel Bismarck pour tra
erait toute la main-d'œuvre nécessaire aux entrevailler dans les diverses plantations dudit archi
pel (Gouverneur Hahl au Ministre, le 4 septembre prises européennes en pleine croissance, le Gou
verneur Hahl fit prospecter les ressources du 1904, RKA 2309, Bobine G. 8495). Si l'on y 164 SOCIÉTÉ DES OCEANISTES
Protectorat et prévoir leur épuisement éventuel fournissait un millier de travailleurs environ
district par district. Le 4 octobre 1913, il était chaque année entre 1910 et 1914, elle représente
amené à conclure que le projet de mobilisation un cas assez différent, d'abord parce que 75 %
quasi-militaire de la force de travail mélanésienne des recrues étaient employées dans des planta
n'apporterait aucun remède à la pénurie dont se tions peu éloignées de leurs villages d'origine
plaignaient les employeurs. Et voici les raisons (DKB 1911 : 385) et ne subissaient donc pas un
qu'il en donnait au Ministère : « En ce qui con total déracinement, ensuite parce que le recrute
cerne le Nord-Ouest de la Nouvelle-Poméranie ment s'effectuait le plus souvent par voie de terre,
[Nouvelle-Bretagne actuelle] dont la population ce qui impliquait de meilleures relations avec les
côtière compte 4.000 habitants environ, il est villageois.
apparu que tout jeune homme célibataire, ou Comment s'opérait donc le recrutement de
presque, est présentement en service chez les main-d'œuvre dans la pratique? Des auteurs
Blancs ou l'a déjà été. Aux Iles Witu, d'après un comme Firth (1976) ont cru pouvoir distinguer
deux systèmes différents correspondant aux deux recensement de 1911, vivaient 1.356 indigènes
au total, dont 634 du sexe masculin. Parmi eux périodes de l'histoire du Protectorat. Le premier,
149 étaient partis avec les recruteurs, c'est-à- en vigueur du temps que la NGK administrait le
dire l'intégralité de la jeunesse masculine. Dans pays en vertu de sa charte, serait caractérisé par
le district de Kieta [Bougainville] le pourcentage le libéralisme économique et par des pratiques
des individus recrutés s'élève à 35 % environ, relevant purement et simplement du « commerce
soit un peu plus que toute la population mascul de main-d'œuvre » {labour trade) tel qu'il est
ine en état de travailler. Celle-ci est estimée à connu dans l'ensemble du Pacifique. Le second fut
2.510 personnes de moins de 50 ans. Dans le dis mis en œuvre quand l'Administration impériale
trict de Namatanai [Nouvelle-Irlande] le nombre prit elle-même en charge le Protectorat et aurait
des hommes qui n'ont pas encore travaillé 3 années été inspiré par un dirigisme qui ne s'embarrass
ou davantage chez les Blancs est insignifiant. (...) ait guère d'obtenir le consentement des Méla
Dans le district de Kàvieng [Nouvelle -Irlande] le nésiens à l'embauche. Cette présentation est, à
pourcentage des hommes recrutés au-dessus de coup sûr, des plus séduisantes et elle s'appuie
14 ans d'âge s'établit à 30,05 % de toute la popul sur des réalités institutionnelles et juridiques dont
ation masculine. Si l'on en défalque le nombre l'importance ne saurait être négligée. Mais il faut
des vieillards et des chefs de famille, le pourcen se demander si elle n'est pas viciée par ce qui fait
tage s'élève alors à 70,13 %. (...) Dans le district précisément sa force : la référence privilégiée aux
de M anus on recense à la fin de 1912 une popul changements administratifs pendant les 30 années
ation de 6.120 personnes réparties entre 40 vi considérées et la créance qui est donnée à ces
llages et îles. Parmi elles se trouvaient 490 jeunes pour expliquer toute une gamme de
gens non mariés, d'un âge compris entre 18 et pratiques. Ce formalisme qui s'attache à des faits
24 ans. Dans ce nombre il y en avait 240 qui indéniables sur un certain plan conduit, tôt ou
avaient déjà été ouvriers » (RKA 2313, Bobine tard, à des conclusions erronées sur un autre plan.
G. 8496). Ces chiffres sont éloquents ; la décision Pour commencer, voyons ce qui permet de pos
de renoncer à une politique d'embauché obliga tuler le passage d'un régime de libre entreprise
toire ne l'est pas moins. Il reste peut-être à à un régime dirigiste dans le domaine qui nous
préciser, pour une meilleure intelligence du rap occupe, bien que la durée du contrat de travail,
port de Hahl et des effets du recrutement sur les trois ans, soit restée la même de 1885 à 1914.
populations mélanésiennes, que seules les régions Certes, en 1899, les fonctions de direction écono
accessibles par voie de mer et considérées off mique de la NGK et celles d'administration poli
iciellement comme pacifiées étaient régulièrement tique du Protectorat furent séparées, mais en
visitées par les agents chargés d'embaucher des fait ce furent souvent les mêmes hommes qui les
travailleurs. Étaient donc épargnées les ethnies exercèrent tour à tour : même Boluminski, consi
montagnardes dont l'approche aurait nécessité déré comme l'incarnation du pouvoir d'État dans
une expédition d'un ou deux jours de marche son district de Kavieng, fut d'abord au service de
(intérieur de la Nouvelle-Bretagne et de Boug la NGK; même le gouverneur Hahl, parfois tenu
pour la « bête noire » des planteurs, termina sa ainville) et les populations de côtes où n'allaient
presque jamais patrouiller ni les bateaux de guerre carrière avec un siège au Conseil de la NGK. Si
ni ceux de l'Administration coloniale (Sud et nous nous tournons maintenant vers les textes
Ouest de la Nouvelle-Bretagne). Par contre les officiels réglementant le recrutement et les con
recruteurs revenaient sans cesse pressurer les ditions de travail de la main-d'œuvre mélanés
ressources de main-d'œuvre de Buka et des ienne, nous aurons bien de la peine à trouver des
petites îles au Nord-Ouest de Buka que les balei différences radicales entre l'Ordonnance de 1888
niers et autres aventuriers de tout poil avaient édictée par la NGK et celles que le Gouverne
déjà écumées dans les années 1865, ainsi que de ment impérial devait publier successivement en
la Nouvelle-Irlande (Neumecklemburg), terrain 1901 et 1909. Qu'il s'agisse de l'habilitation
de chasse favori que l'achèvement d'une bonne octroyée aux agents recruteurs, de l'examen
route de 200 km en 1904 rendit encore plus médical des recrues, des formalités imposées à
la signature du contrat d'embauché, du con- attrayant. Quant à la Péninsule de la Gazelle qui RECRUTEURS ET PLANTEURS DANS L'ARCHIPEL BISMARCK 165 TRAVAILLEURS,
trôle que devaient exercer les centres de transit une idée de la confiance mutuelle qui pouvait
ou des obligations incombant aux employeurs empreindre les relations entre colonisateurs et
lors du rapatriement des travailleurs ayant ter colonisés. Avec une moyenne de presque 2 vic
miné leur contrat, c'est plutôt la continuité qui times chaque année les records modernes d'in
nous frappe aujourd'hui. Une répression plus sécurité à New York ou Philadelphie sont larg
sévère de certains abus fut inscrite, il est vrai, ement battus. Or, tous ces meurtres ont été com
dans les textes de la seconde période, mais l'es mis soit dans des plantations soit dans des zones
prit de cette moralisation apparaît déjà pendant de recrutement intensif : Bougainville, péninsule
la première période. Pour que la comparaison de la Gazelle, Nissan, Nouvelle-Irlande, Manus,
entre les deux ne soit pas faussée il importe St-Matthias, Duke of York et Hermit, la seule
d'ajouter que le gouverneur Hahl et ses collabo exception étant la disparition de deux Chinois
après échouage de leur bateau dans les eaux de rateurs immédiats veillèrent personnellement à
garantir les conditions d'une existence décente à Jacquinot Bay. Qui plus est, dans la majorité des
la main-d'œuvre des plantations, fixant notam cas il s'agissait de populations qui avaient déjà
ment des rations alimentaires plus généreuses été en contact avec les Blancs une dizaine d'an
que par le passé (Ordonnance du 4 mars 1909 et nées avant le tout début de la période considérée.
explications données au Ministre par Hahl dans La corrélation est donc extrêmement frappante
son rapport du 28 octobre 1909, RKA 2312, et l'on se remémore aussitôt la phrase débonn
Bobine G. 8496). On sait par ailleurs que les aire de Howe (1978) citée plus haut. Si c'est
motifs de cette sollicitude étaient moins human vraiment faute de se comprendre les uns les
itaires que d'ordre économique — maintenir en autres que recruteurs et recrues sombrèrent dans
bon état le principal facteur de production — et la violence, il faut croire que cette incompréhens
que l'Administration coloniale entendait ainsi ion mutuelle était particulièrement profonde
défendre les intérêts à long terme des entre dans les secteurs ouverts en premier au recru
prises européennes contre la cupidité irréfléchie tement pour que des homicides s'y produisent
des planteurs eux-mêmes (Hahl, ibid, et note du pendant deux ou trois décennies. A moins que,
Chef de District Klug du 26 septembre 1912 au tout au contraire, les deux parties en présence,
gouverneur, RKA 2313, Bobine G. 8496). Dans se connaissant depuis plus longtemps, aient par
cette mesure il est sans doute permis de parler faitement compris de quoi il retournait et se
d'un penchant dirigiste ou paternaliste en matière soient affrontées sur des intérêts inconciliables?
de main-d'œuvre. De même, l'Ordonnance guber- Les statistiques officielles du recrutement effec
tué dans l'Archipel Bismarck et à destination natoriale du 3 septembre 1912 (RKA, id.) inter
disant à titre temporaire tout recrutement dans des plantations situées dans ledit archipel nous
certaines régions de Nouvelle- Bretagne (Neu- fournissent un autre indice qui va dans le même
sens. Sous la rubrique « travailleurs disparus ou pommern) marque une opposition aux pratiques
en fuite » elles font apparaître un total de habituelles de la libre entreprise. Mais, somme
483 recrues pour la période 1887-1903, soit toute, ce ne sont jamais là que des dispositions
3,35 % des 14.402 individus embauchés entre ces conservatoires que pourrait prendre n'importe
quel gestionnaire du capitalisme sans entrer en deux dates (RKA 2309, Bobine G. 8495). Quand
on sait avec quelle sévérité étaient punies les contradiction avec le régime qu'il sert. Il n'en va
pas de même de l'établissement, en 1907, d'un tentatives de « désertion » ou de « rupture de
impôt de capitation qui, devant être payé en contrat » (prison, travaux forcés en sus de l'iné
Marks, allait contraindre les Mélanésiens à s'emvitable bastonnade), on doit s'étonner qu'une
baucher dans les plantations comme l'avaient fait proportion pareille de la main-d'œuvre mélané
espérer des précédents africains (pour le Congo sienne ait néanmoins pris le risque de se sous
par exemple, voir Coquery-Vidrovitch 1972). Sur traire aux obligations du contrat de travail.
ce point Firth a indéniablement raison au plan Comment l'expliquer, sinon en supposant que la
formel : un système vigoureusement incitatif est convergence d'intérêts entre ouvriers et plan
substitué par les pouvoirs publics à un système de teurs n'était pas toujours évidente, à l'encontre
de ce qu'imaginent nos modernes optimistes? contrats librement négociés... si tant est que la
Cette supposition est confirmée par divers témoiliberté contractuelle ait réellement existé dans la
période antérieure. C'est bien tout le problème. gnages d'Européens. Ainsi, le 29 novembre 1899,
deux jeunes gens de Mochlon, village de Wide Bay
en Nouvelle-Bretagne, sont embauchés pour ser
vir à Herbertshôhe (Kokopo), mais ils prennent
la fuite peu de temps après et réussissent à De 1878 à 1903, soit en 26 ans, les Méla
nésiens de l'Archipel Bismarck assassinèrent rentrer chez eux en traversant le territoire de
46 Blancs et 9 de leurs auxiliaires chinois, japo tribus hostiles (Gott will es 1900 : 335-338). Le
nais et philippins (Schnee 1904 : 80-85). Rap 21 mars 1900, dix jeunes gens du même village
porté au total de la population européenne qui viennent en pirogue à Herbertshôhe avec l'inten
comprenait 49 personnes en 1885, 103 en 1890, tion de signer un contrat de travail; quelques
147 en 1895 et 191 en 1898 (Blum 1900 : 155), jours plus tard, ils s'en retournent, ayant vu de
le chiffre des victimes de la même race donne près les conditions de vie dans la station et refu- 166 SOCIÉTÉ DES OCÉANISTES
sant de devenir ouvriers (ibid.). Ce ne sont que leur contrat (déclaration du gouverneur Hahl de
vant le Conseil Économique, le 26 juin 1903, deux exemples, mais ils sont instructifs car ils se
placent avant l'introduction de l'impôt de capita citée par Gott will es 1905 : 180). Dans ces com
tion dans le Protectorat. De toute manière, il munautés où chacun connaît chacun et dont cer
n'est pas de voyageur de l'époque, missionnaire, taines vivaient aux portes mêmes des plantations,
peut-on sérieusement douter que la triste réalité médecin, officier ou commerçant, qui ne raconte
ait fini par se savoir universellement et qu'elle ait une expérience semblable dont il a fait les frais,
affecté la décision de se laisser embaucher? l'employé mélanésien décampant au moment où
Quoi qu'il en soit de la réponse à cette questsa présence serait indispensable. Il suffit de
ion, il ne semble pas que le recrutement des lire les mémoires et autres journaux de route.
Mélanésiens ait jamais été chose facile au cours Voilà, incidemment, qui fait justice de l'argument
des trois décennies considérées. En témoigne le rebattu selon lequel les jeunes gens qui s'embar
montant de la commission que les employeurs quaient sur les bateaux recruteurs ne pouvaient,
acceptaient de payer aux agents recruteurs. Cette d'aucune façon, être perdants puisqu'ils recher
somme a certes varié avec le temps, comme elle chaient à tout prix une chose : l'aventure. Qu'ils
pouvait différer d'un employeur à l'autre; de aient désiré « voir du pays », comme nombre
plus, nos sources indiquent des chiffres qui ne d'entre eux le désirent encore aujourd'hui, est
sont pas toujours calculés de la même manière. hors de doute, mais on n'a pas le droit d'en infé
Mais il reste que les valeurs moyennes qui s'en rer qu'ils étaient universellement disposés à fe
dégagent sont suffisamment significatives. Ainsi rmer les yeux sur tout le reste pour satisfaire cette
aspiration, d'autant moins que la possession d'une Blum (1900 : 164) donne-t-il pour l'année 1889
bonne pirogue et l'enthousiasme de camarades un prix par recrue qui équivaut à trois années de
du même village leur permettaient d'arriver aussi salaire d'ouvrier; bien qu'il ne le précise pas, il
bien à leurs fins. ^ y inclut certainement les frais de transport et de
Car elles n'avaient pas de quoi galvaniser les rapatriement du travailleur embauché. De son
candidats au voyage, les nouvelles qui parvenaient côté, Friederici (1912 : 135-136) discutant du
des plantations aux villageois. Nous avons déjà coût de la main-d'œuvre en 1908, année de son
évoqué ailleurs (Panoff 1970) les rumeurs extra voyage scientifique dans l'Archipel Bismarck, écrit
ordinaires qui circulèrent à travers le pays Maenge tout uniment : « J'ai calculé qu'un travailleur java
en Nouvelle-Bretagne à la veille de la guerre de nais coûte à son maître (à Java même) 450 Marks
1914-18 ainsi que les phantasmes collectifs qui en 3 ans, alors qu'un Mélanésien coûte au sien,
leur correspondaient. En fait de prospectus tou à l'intérieur de l'Archipel Bismarck, 600 Marks
ristique ce n'étaient que fables de Barbe-Bleue : pour la même période de contrat. La différence
actes sadiques de dépeçage et d'éviscération com entre les deux ne tient pas au salaire, car le
mis par les planteurs sur la personne de leurs Mélanésien gagne bien moins que le Javanais ;
ouvriers. Quant à la perspective d'avoir à coha elle résulte des frais de recrutement, de trans
biter sur le compound des plantations avec les port et des impôts que «l'employeur doit payer ».
membres d'autres ethnies, elle continuait de trou La comparaison est on ne peut plus frappante,
bler, voire d'inquiéter les Maenge encore dix ans surtout si l'on sait que les manœuvres javanais
plus tard (Panoff 1969). Mais voici plus grave et qui furent employés en Nouvelle-Guinée étaient
beaucoup plus général : de 1887 à 1903 le nombre payés de 5 à 10 fois plus que leurs homologues
des décès survenus en cours de contrat représente autochtones. Enfin, en 1914 la seule opération
18,16% de tous les travailleurs recrutés dans de recrutement stricto sensu dans l'Archipel Bi
l'Archipel Bismarck et employés par les planteurs smarck était facturée à l'employeur de 80 à
dudit archipel, pourcentage qui s'élève même à 90 Marks par recrue, prix qui pouvait même aller
jusqu'à 120 Marks, soit la valeur d'un an à 40,33 % des recrues expédiées dans le Nord de la
18 mois de salaire au taux « ouvrier » (Preuss Nouvelle-Irlande (Rapport Hahl du 4 septembre
1916 : 557). Non seulement des frais pareils gre1904, RKA 2309, Bobine G. 8495). Pendant la
même période le taux de mortalité fut de 25,56 % vaient sérieusement le budget des planteurs
des Mélanésiens envoyés à Samoa (ibid.) et il ne comme l'ont noté plusieurs contemporains, mais
régressa qu'à 16% dans les 9 années suivantes leur prise en compte aux divers moments de la
(1904-1912) malgré l'amélioration de la surveil vie économique locale donnait, dit le Provincial
lance médicale et des conditions d'hygiène (Rap du Sacré-Cœur, « une forte impression de com
port Hahl du 16 novembre 1913, RKA 2313, merce d'esclaves, à ceci près que les boys n'étaient
Bobine G. 8496). Pour certaines années et pour embauchés généralement que pour trois ans »
certaines zones de recrutement les chiffres pou (Linckens 1905 : 178).
Il est clai*. cependant que les recruteurs" n$, vaient être plus catastrophiques encore, ce qui a
toute chance d'être décisif si l'on cherche à ima volaient pas l'argent qui leur était ainsi payé;;
giner l'impact immédiat de ces faits sur l'opinion au contraire, ils ne ménageaient aucun effort?
publique mélanésienne : tel est le cas, par ni ne reculaient devant aucun moyen pour arri-,
exemple, des 1.500 travailleurs recrutés dans la ver à leurs fins, ce qui pose^ pour de bon, le pro»4
péninsule de la Gazelle entre 1896 et 1898 et blême de la liberté contractuelle dont certains
auteurs veulent faire aujourd'hui la pierre de dont 700, soit 46,66 %, moururent avant la fin de

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