Un millier de légendes aux îles Wallis et Futuna et divers centres d'intérêt de la tradition orale - article ; n°38 ; vol.29, pg 69-100

De
Journal de la Société des océanistes - Année 1973 - Volume 29 - Numéro 38 - Pages 69-100
32 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : lundi 1 janvier 1973
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Raymond Mayer
Un millier de légendes aux îles Wallis et Futuna et divers
centres d'intérêt de la tradition orale
In: Journal de la Société des océanistes. N°38, Tome 29, 1973. pp. 69-100.
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Mayer Raymond. Un millier de légendes aux îles Wallis et Futuna et divers centres d'intérêt de la tradition orale. In: Journal de
la Société des océanistes. N°38, Tome 29, 1973. pp. 69-100.
doi : 10.3406/jso.1973.2413
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/jso_0300-953X_1973_num_29_38_2413iscella nées M
Un et divers millier centres de légendes d'intérêt aux de îles la Wallis tradition et Futuna orale.
« A chaque fois que meurt un vieillard,
c'est une bibliothèque qui s'en va. »
(à propos des conteurs africains)
Dès que Ton parle des îles Wallis et Futuna, il semble que Ton reprenne
avec résignation la complainte de ses prédécesseurs : aucune opération ethno
graphique rationnelle et d'envergure n'est venue jusqu'à présent valider la sin
gularité du patrimoine de ces deux terroirs polynésiens. Ce constat d'insou
ciance ethnologique est d'autant plus accablant que ce Territoire français
d'outre-mer est en passe de se mettre à l'unisson avec son d'ac
cueil : la banlieue de Nouméa en Nouvelle-Calédonie, qui, comme chacun sait,
est elle-même au diapason occidental.
L'auteur de cette communication n'a d'autre but que de proposer un pre
mier bilan culturel de ses deux années de séjour à Wallis, du 8 octobre 1969
au 16 septembre 1971. L'exposé s'en articulera autour d'une recherche parti
culière — 200 légendes de Wallis et Futuna 1 — et de quelques pistes de
recherche qui, partant de ces îles, passent finalement par la National Library
de Canberra, le Bishop Museum de Honolulu, et l'Anthropology Department de
l'Université d'Auckland. Cette série de miscellanées, présentée ici à l'état
embryonnaire, respectera l'ordre des questions suivant :
1 — La classification des tissus à Wallis.
2 — Les danses wallisiennes.
3 — Le répertoriage des chants wallisiens.
4 — La musique religieuse récente.
5 — Un point de terminologie musicale wallisienne.
6 — Étude sur le passage du Capitaine Wallis à Uvéa en 1767.
7 — Contribution linguistique : néologismes wallisiens.
8 — Les carnets de route de l'ethnologue E. G. Burrows au Bishop Museum
9 — Essai : la fin de l'âge d'or et le début de l'âge du nickel (analyse de
quelques traits de mentalité).
10 — Les archives locales de Wallis et Futuna.
11.— Enregistrements (légendes, cérémonie de kava 1971, danses, chants).
12 — Art oratoire. Art épistolaire. Jeux.
1. 200 légendes de Wallis et Futuna. 3 fascicules. Ronéo. Wallis 1971. Textes établis par Ray
mond Maver. En français.
69 SOCIÉTÉ DES OCÉANISTES
I. LÉGENDES DE WALLIS ET FUTUNA.
A. L'analyse de l'univers mythique tant wallisien que futunien n'a été réa
lisée que très marginalement2. Même la simple analyse descriptive de cet uni
vers fait défaut à l'heure actuelle : par exemple, a-t-il jamais été clair que des
dizaines de légendes wallisiennes (entendez également futuniennes) comport
aient des répliques chantées ou scandées ? Je ne parle pas du chant de la
grande pirogue du Lomipeau, connu sur toute l'étendue de l'île par suite de la
scolarisation peut-être3, et qui raconte en soi une légende, mais de légendes
dont le narrateur interrompt le récit pour chanter les paroles ou les réparties
de certains personnages du récit.
Parmi 25 exemples enregistrés et transcrits, voici, dans leur version walli-
sienije et une traduction française en regard, deux de ces passages chantés en
cours de récit. Le premier est tiré d'une légende dont on peut trouver un texte
français au n° 135 des 200 légendes de Wallis et Futuna, et dont le person
nage principal^ Vaikuasolo, est une petite fille en butte à la voracité du démon
Taligafetoho ! Elle implore ses parents qui s'appellent l'un et l'autre Fuaigogo
de lui jeter les cordes qui vont lui permettre de remonter dans la demeure famil
iale :
Fuaigogo mo Fuaigogo Fuaigogo et Fuaigogo
Tukutuku ifo maea e ono, Descendez les six cordes .
Ke avatu ai Vaikuasolo, Pour que vous revienne Vaikuasolo,
Kua ovi mai Taliga-fetoho. (Car) voici qu'il est proche, Taligafetoho I
Lev deuxième exemple, extrait de l'histoire de Pipiki4 — héros célèbre
de guerres qui opposèrent les districts de Wallis entre eux — montre dans
un chant unique placé au cours du récit, l'intervention de deux personnages
à la fois. Pipiki est interrogé par le frère d'un wallisien nommé Puleletoga :
Pipiki, Pipiki, pei tala mai Pipiki, Pipiki, dis-moi donc :
Toku tokolua nee he mai .Mon frère est-il perdu (mort)
Nee he i tona loto mamahi. Quelque part parce qu'il a du chagrin?
Mooni, mooni, hina kau tala C'est vrai, c'est vrai, je te dis
Nee he age heni ia te tagata Qu'il est passé par là,- l'homme
Ko Puleletoga o toho te vaka. Appelé Puleletoga, pour tirer la pirogue (à la mer).
Pea fenei leva tana tala Puis il se dit à lui-même :
Nofola te fenua ote tagata « Au revoir la terre des hommes,
Kau alu au o hakau maka. Je m'en vais devenir une pierre du récif. » 5
2. Les échantillons recueillis en 1932 par l'ethnologue E. G. Burrows signalent, sans rendre
compte de son ampleur, le système narratif wallisien et futunien. Néanmoins, on peut trouver des
textes de récits bilingues ou en anglais dans :
Ethnology of Uvea (Wallis island). Honolulu 1937. Bernice P. Bishop Museum, bulletin 145. Tales :
pp. 161-169. of Futuna. Honolulu 1936. Bernice P. Bishop Museum bulletin 138. Tales : pp. 224-230.
Songs of Uvea and Futuna. Honolulu 1945. Bernice P. Bishop Museum, bulletin 183. Songs in tales :
pp. 66-69.
3. Dans Songs of Uvea and Futuna (p. 61), Burrows avoue ne pas avoir trouvé de chant racon
tant la légende du Lomipeau. Or j'ai recueilli un chant racontant cette légende, et connu de tous
les élèves fréquentant l'internat de Malaetoli-Béthanie (Wallis). Ce chant, qui aurait été composé à
Mua, est néanmoins connu maintenant sur tous les rivages de l'île. La scolarisation en internat a
peut-être été. à l'origine d'un brassage des diverses productions culturelles de l'île.
4. 200 légendes de Wallis et Futuna, o.c, n° 67.
5. Ce texte pose un problème exégétique complexe. Dans le texte recueilli, c'est le frère de Pule-
70 MISCELLANEES
II faudrait longuement analyser la composition de ces nombreux chants de
légendes, car il saute aux yeux qu'au sein d'un récit en prose, nous avons
affaire à une véritable versification! Rimes en o dans le premier cas cité,
Rimes en (a)i et en a dans le second cas : notre catégorie de « rimes plates »
ne semble pas toutefois devoir rendre compte de toute composition dans ce
genre de création musicale populaire, comme le prouvent à la fois la rigueur
et le parallélisme du deuxième chant cité. Il serait intéressant de déterminer
la valeur des rimes sur une assiette de textes suffisamment large. En tout cas,
on retrouve sur le plan musical ces finesses : dans le premier chant dont le
texte est donné ici, c'est un seul schéma mélodique qui sert immuablement
de support à chaque vers, alors que dans le deuxième chant, la mélodie se
moule sur l'étendue d'une strophe.
B. Ce n'est sans doute pas la plus singulière des découvertes faites pen
dant ce séjour de deux ans sur l'île Wallis ! Il m'a en effet été possible, dans
le cadre de la Coopération à l'Enseignement (qui constituait la raison de ma
présence dans l'île), d'élaborer avec des élèves de 12 à 16 ans, un répertoire
de plus de 1.000 titres ou schémas de légendes wallisiennes et futuniennes !
Quelles que soient les limites d'une telle investigation a partir de scolaires
provenant de l'une et l'autre îles, elle a permis d'un coup d'établir un constat
d'existence.. Il était prouvé que quelque chose existait, monde inconnu non seu
lement aux étrangers du lointain, mais même aux européens séjournant sur
place, et quelque chose de quantitativement énorme qui est en train de se
perdre suivant le processus général d'uniformisation au rythme des paliers de
modernisation.
D'ailleurs, la constitution de ce répertoire n'a pas été sans mal. D'abord,
« c'est par hasard que le 3 juillet 1970 un nom, un seul, celui de Pekalo, m'a
mis la puce à l'oreille et m'a soudain entrouvert un arrière-monde que j'igno
rais comme beaucoup d'autres encore à l'heure actuelle. La nuit tombait
— l'heure des démons ! — et le moment précisément propice aux récits de
légendes à Wallis : les filles de Sixième de Béthanie6 n'échappent pas à la
règle générale ; elles se racontaient donc allègrement entre elles, sur le gazon,
en attendant le signal de l'étude, des légendes qu'elles scandaient de gros
éclats de rire. Alerté par le rire, ranimé périodiquement par le seul nom de
Pekalo, je ne devais pas tarder à me faire raconter cette légende (...) Il m'a
fallu savoir ensuite si c'était une histoire singulière ou un élément d'un
ensemble aussi abondant que complexe. Il m'a fallu alors vaincre le mutisme
des filles : la moitié d'entre elles affirmaient le 4 juillet ne pas avoir d'his
toires à raconter. Saisies par une psychose d'émulation réciproque, elles dres
saient un inventaire de 340 titres le 21 août, 616 le 22 août. Ce chiffre
dépassa le millier en novembre. »7
letoga qui interroge Pipiki : il ne devrait donc pas dire « toku tokolua » mais « toku tehina ».
Suivant une autre version du récit, à laquelle fait écho l'excellente explication de M. Soakimi Seo,
c'est la sœur de Puleletoga qui interroge Pipiki; et dans ce cas, « hina » devient « Hina » (i.e.
littéralement « Blanche »), héroïne célèbre de bien des légendes wallisiennes, devenant ici la sœur
de Puleletoga.
6. Béthanie : pensionnat de filles sis à Malaetoli (Wallis). École primaire et secondaire. Cette
école accueille filles de tous les villages de Wallis et de Futuna.
7. 200 légendes de Wallis et Futuna, o. c, 1er fascicule, p. 4.
71 SOCIETE DES OCÉANISTES
C'est un an après le premier enregistrement en wallisien de dix textes
présentés par ces adolescentes que je pus obtenir — presque familialement —
des versions d'adultes. Des élèves, je pus en effet passer aux parents
d'élèves et aux grands-parents. C'est ainsi que j'appris même qu'un « vieux »8
racontait encore le passage des premiers (?) découvreurs européens en 1767
à Uvéa ! Malheureusement il ne me fut pas possible de recueillir ce témoignage
oral peut-être bicentenaire, car ce narrateur se trouvait absent de l'île Wallis
au moment de mon propre départ, le moment où l'obstacle non négligeable
de la langue commençait à être levé, bref le moment où le plus intéressant
ne faisait que commencer ; car il faut se rappeler que les personnes d'âge mûr
ne pratiquent pas le français, ce qui dans la circonstance peut être considéré
comme une garantie d'authenticité. Néanmoins, six récits d'adultes recueillis
sur bande magnétique ont pu être suivie de discussions elles aussi enregistrées.
Ces discussions me renseignèrent sur des éléments intervenant fréquemment
dans les récits, sur le mode de transmission de ces récits, et les altérations
qu'ils peuvent subir. À ce propos, je me suis trouvé finalement en présence
de deux thèses : un narrateur disait reproduire scrupuleusement les histoires
entendues d'un autre plus âgé, tandis qu'on m'affirmait ailleurs que
le don propre du narrateur apportait certaines nuances ou même intégrait de
nouvelles séquences au récit entendu des générations antérieures. Suivant cette
dernière source d'information, on se livrait même à l'intérieur du cercle famil
ial à une sorte de concours : à qui raconterait la plus belle histoire !
Ces détails méthodologiques, malgré leur développement, ont leur impor
tance parce qu'ils montrent qu'il ne suffit pas de se présenter avec un appar
eil enregistreur pour collecter des récits d'une manière tayloriste, mais il faut
encore être admis dans les familles et apprendre une langue à la phonétique
simple certes, mais au vocabulaire complexe dès lors qu'il s'agit de qualifier
des réalités de l'environnement local. Entre-temps, sur la première base de
travail, 200 légendes de Wallis et Futuna furent ronéotypées en trois fasci
cules9- à partir de récits ou travaux d'adolescents provenant de tous les
horizons des deux îles. Cela a permis de dresser en première approximation,
un tableau (ci-après) des différentes catégories de récits relevant de la tradition
orale de ces deux microcosmes.
Ce tableau ainsi que le contenu des fascicules sus-mentionnés auquel il se
réfère, appellent quelques commentaires d'ensemble, essentiellement prospect
ifs, indépendamment de toute critique détaillée de chacun des textes fournis.
a) II se trouve que nous sommes en présence d'un répertoire sui generis
d'une centaine de noms, exclus de l'usage courant, et réservés aux person
nages des contes et des légendes : Hina, Mêle, Sione, Siaki, Sinilau, le dieu
mythique Tagaloa, etc.. Et il se trouve que ces mêmes noms constituent les
bases de rapprochement avec les- légendes d'autres îles polynésiennes, voire
non polynésiennes. Il reste à savoir si ces noms sont contemporains des cane
vas de légendes ou antérieurs à eux. Dans les récits wallisiens et futuniens,
les allusions aux autres îles du voisinage (Toga et Samoa notamment)
8. Il s'agit d'un homme appelé Aliano, et habitant à Vaitupu.
9. 200 légendes de Wallis et Futuna. Voir note 1.
72 MISCELLANÉES
CLASSIFICATION EMPIRIQUE DES LÉGENDES DE WALLIS ET FUTUNA
MYTHES LÉGENDES LÉGENDES de démons cosmogoniques de personnages
Hommes : Personnages : Drames :
Wallis Futuna Taligafetoho Tagaloa
• Hina = Sina Kaivela Kakahu
• Mêle = Mêle Kauivaefitu
• Sione = Tioni
Thèmes : ou Femmes : Sione — Création
• Siaki = Tiaki Finelasi • d'îlots • Sinilau = Tinilau Pipisega (démons voleurs) de' • autres noms tirés Lona (ogresse) • de rochers etc.. plantes, • de sources
• de puits Animaux et monstres :
— première apparition et in Farces : Uluvalu (= 8 têtes)
troduction de • Pasikaka lion
• plantes • Pasikole chat — cocotier
— fruit à pain
Thèmes de la dérision : Choses : (mei) — taro — les « hape » — rochers : Fatupipi
• animaux = les estropiés — fruits : Foi hoi
— cochon — les « tea » Foi mei
= les albinos - râle d'eau (?) Âmes des défunts : — les surnoms : (veka) (très courant) — oiseaux... Pitofele r
Mamala-vale Toute personne décédée de— Transformation d'oiseaux vient un « démon ».
LÉGENDES CONTES HISTOIRES RÉELLES DE MÉTAMORPHOSE d'animaux (Talatuku) en humains ou en plantes
• bénitier à partir de : Anciennes
(foi gaegae) — lézard • invasion de tongiens • bernard-l'ermite (pili, moko) (Kauulufonuafekai) (foi uga) — mille-pattes • chat • Lomipeau lutte entre districts (kaiolaola) (pusi) — noix de coco, caillou (Pipild) — bénitier
• • coq oiseaux (moa tagata) : (foi gaegae)
— cochon kiu, veka. — chienne • poule - poule (?) (moa) — anguille l'homme-requin (tuna) • poulpe, pieuvre
Récentes (feke) • pou et lente • Épaves
(kutu mo liha) • Les soldats américains
• rat pendant la guerre du
(kuma) Pacifique (1942-45)
73 SOCIETE- DES OCÉANISTES
témoignent de communications ancestrales que ne reflètent plus les délimita
tions politiques et économiques actuelles de ces îles. La mise en relation de
ces textes avec ceux du monde polynésien devrait permettre d'établir des
sphères culturelles et leur différenciation à l'intérieur de ce monde au même
titre qu'une comparaison des termes de base fondant une linguistique. proto
polynésienne.
b) L'étude de ces noms de « héros » mythiques se révèle intéressante en
soi, car ils sont souvent signifiants et significatifs. Ainsi les noms à significa
tion humoristique forment le lot commun des légendes a personnages humains
ou démoniaques : par exemple dans la légende de Fuaigogo précédemment
citée, l'appellation du démon Taliga-fetoho signifie « Oreille-fendue » ! « Kaui-
vae-fitu »10 est un à « sept doigts de pied »! « Pitofele »n est un
« nombril mal cicatrisé ». « Uluvalu »12 est un monstre à « huit têtes ».
Wallis aussi a ses centaures et ses Cerbères ! Le registre floral de même four
nit des noms à la fabulation : Mohokoi, Lagakali, Mapa, Lauhigano, Laupua
sont autant de plantes wallisiennes. On pourrait s'interroger en outre sur la
présence de paires de personnages à noms similaires ou symétriques : le père
Fuaigogo et la mère Fuaigogo13, les parents Mokukue14, Inainalei et Inaina-
kula, Mamala-vale et Mamala-poto...
c) L'étude de ces registres de création montrera peut-être la place d'autres
stéréotypes de la tradition orale mythique. J'ai été frappé d'entendre par
exemple tous les élèves commencer leurs récits par l'introduction taku fagona
(= mon histoire) et l'achever par une formule du genre : Pea osi leva te
fagona aia (= c'est ainsi que se termine cette histoire). La denudation des
structures se trouvera facilitée par la consultation de brouillons de premier
jet ayant présidé à certaines version de textes ronéotypés, et la superposition
de ces versions. Quoi qu'il en soit, ce qui a peut-être été fait pour d'autres
îles sur ce chapitre, n'a pas été vérifié . à Wallis et Futuna.
d) Par rapport aux traditions généalogiques recueillies par le P. Henquel15,
et aux échantillons de contes et mythes présentés par l'ethnologue E. G. Bur
rows16, la datation de ce travail de fixation de la tradition orale représente
une, voire deux générations de plus ! Certains récits à caractère historique
consignés dans les 200 légendes de Wallis et Futuna recoupent la tradition
fixée par le premier, tandis que les contes d'animaux doués de parole me per
mirent de dissiper des doutes préalables quant à l'authenticité polynésienne
en général et wallisienne en particulier des premiers contes d'animaux dont
j'eus connaissance. D'autre part la lacune signalée par Burrows — les légendes
de Hina à Wallis17 — a été positivement et amplement comblée. Il conviendra
d'élucider ultérieurement les troublantes coïncidences de certains schémas
10. Op. cit.; id.. Texte n° 107 (2e fascicule).
11. Op. cit., Texte n° 101 (2e
12. Op. cit., Textes n° 47, 56 (1er fascicule), n° 120 (2e fascicule).
13. Op. cit., Texte n° 135 (3e fascicule).
14. Op. cit., n° 3 (1er
15. Henquel Joseph, Talanoa ki Uvea nei. Wallis, Presses de la Mission, après 1910, 63 p.
16. Voir les ouvrages cités en note 2.
17. Songs of Uvea and Futuna, o. c, p. 67. « In Uvea I found no tales about Sina, though I
suspect that a less hasty collection would reveal them. »
74 MISCELLANÉES
wallisiens avec les schémas occidentaux de Barbe-bleue, Cendrillon, des contes
de nains, etc.. Les wallisiens quant à eux opèrent la distinction entre \efagona
— légende qui ne se veut aucunement un récit vrai — et le tala-tuku fondé sur
une histoire véridique18. Mais même si les récits ne présentent pas tous un
intérêt historique, il est acquis qu'ils présentent toujours un intérêt « litté
raire » et ethnologique. Cela est d'autant plus important maintenant que l'i
nvasion des media occidentaux risque de court-circuiter à jamais la tradition
orale. Dans une île cousine de Wallis, à Ouvéa Lalo (du groupe des Loyautés),
j'ai retrouvé même chez des enfants cette propension à la fabulation « sérieuse »,
car l'imprégnation massive de l'àudio-visuel européen et de la culture dont il
est le support n'a pas encore joué, malgré la proximité géographique de la
Nouvelle-Calédonie.
é) Les rapports entre Wallis et Futuna risquent dès à présent de jeter un
certain flou sur les singularités de chaque domaine propre. A plusieurs reprises,
des légendes de Futuna m'ont été rapportées par des wallisiens. Rien d'éton
nant à cela, de par le tissu de liens matrimoniaux qui s'établissent entre les
deux îles. Une élève m'a précisé en une circonstance que le récit futunien
qu'elle me rapportait fut introduit à Wallis à la faveur d'un voyage paternel.
Or les légendes font état de personnages proprement futuniens (Nimo, Velio-
le-Toa,...) et apportent des détails exclusifs, par exemple il est fait mention
de tremblements de terre sur cette île effectivement sujette a des secousses
telluriques19, ce qui n'apparaît pas, du moins à ma connaissance, dans celles
de Wallis. Mais il ne serait pas étonnant qu'à court terme on assiste à des phé
nomènes d'osmose entre les deux univers mythiques.
Ainsi ces 1.000 titres, ces 200 textes déjà ronéotypés et près de 150 autres
textes originaux inédits, d'une part, et les enregistrements de récits d'adoles
cents et d'adultes, outre les éléments musicaux intégrés à ces légendes, d'autre
part, se prêtent déjà à un travail de recension et de décryptage de longue
haleine. Mais maintenant que les dimensions de cet univers mythique sont con
nues, l'urgence du rassemblement et de la fixation méthodiques de toutes les
richesses de la tradition orale n'en devient que plus manifeste.
II. AUTRES POINTS D'ETUDE DE LA TRADITION ORALE.
Ce centre d'intérêt des contes et légendes de Wallis et Futuna m'a çà et
là conduit à d'autres observations remarquables, remarquables non par l'équa
tion personnelle de l'observateur, qui les abordait sans point de vue spécialisé,
mais par la qualité des « choses » observées. C'est ainsi que tour à tour j'en
suis venu à noter l'existence d'une terminologie assez complexe relative aux
tissus, à clarifier par la pratique les identités remarquables de la danse walli-
sienne, à m'intéresser au journal de la découverte de l'île, etc.
18. 200 légendes de Wallis et Futuna, o.c, 1er fascicule, p. 6.
19. Op. cit., ibid., Texte n° 82 (2e fascicule).
75 SOCIETE DES OCÉANISTES
1. La classification des tissus à Wallis.
A-t-il jamais été remarqué que la langue wallisienne a créé pour les
tissus des noms aussi différenciés que ceux de la mode vestimentaire occident
ale ? En particulier, les couleurs et les alliances de couleurs répondent à une
classification rigoureuse. Il y aurait un travail de nomenclature exhaustive à
réaliser dont voici quelques directions.
Alain Gerbault s'est-il douté qu'il allait jouer un rôle d'agent publicitaire
lors de son passage à Wallis en 1926? En effet, c'est son nom, wallisianisé,
le selepo, qui caractérise aujourd'hui, à l'image du paréo que portait Gerbault
en venant de Tahiti20, le tissu à deux couleurs, dont l'une est le blanc. Il
suffit ainsi de donner la complémentaire pour obtenir une référence précise.
Ex. : selepo uui = blanc + bleu legalega = blanc + jaune
selepo kula = blanc + rouge.
La tradition s'accorde d'ailleurs à se souvenir que les couleurs du pagne
original de Gerbault furent le blanc et le rouge ! Par contre, les distinctions
entre le selepo et le nusesio ou encore entre le puleloto et le heinaka — des
tissus minces — lui semblent plus subtiles. La matière des tissus a suscité des
néologismes d'origines diverses, comme le suggèrent les échantillons suivants :
silika = soie (de l'anglais : silk)
nilo = nylon (décalque du mot français)
momole = velours.
Comme en français, on fait précéder la couleur par la matière, et on dira
par exemple pour un tissu en velours violet : kie momole hualotuma 21 ou pour
un morceau d'étoffe22 en soie rose : moi kie silika hualisi23. D'autres expres
sions et idiomes relatifs à la façon du tissu sont présentés comme il suit :
Couleur :
kie lanu = tissu uni {lanu = couleur)
kie pulepule = tissu multicolore
Dessin :
kie matohitohi = tissu rayé
kie tamie = étoffe à carreaux (du français : damier)
kie mosimosi — tissu tacheté, poucheté {rnosi = point)
Compositions :
kie pulei lafi = tissu comportant des dessins de coquillages ou autres,
comme ceux des tapa.
20. Suivant une autre source d'information, Gerbault aurait apporté et distribué ce genre de paréo.
21. hualotuma : pour cette couleur, cf. Rotuma.
22. morceau d'étoffe : moi kie en wallisien, pouvant constituer le pagne wallisien appelé plus
couramment vala ou manu.
23. hualisi : pour cette couleur, cf. le lys.
7b MISCELLANEES
kie pulei tahisi = tissu affichant noms tahitiens, ou gens au bord de
mer {tahisi = Tahiti).
kiefalani = tissu du drapeau français ! {falani — français).
En ce qui concerne les couleurs, nous retrouvons toute notre gamme, et
leurs valeurs claires ou foncées, et jusqu'au rouge cardinal qui a donné en
wallisien : kaletinale ! Ces quelques indications sommaires ainsi qu'une liste de
mots qui demande à être décryptée suffisent à montrer que la langue walli-
sienne emprunte nos catégories sans toutefois s'y superposer. En effet comme
on l'a vu, selepo et nusesio signalent, dans ce qui nous apparaît comme bario
lage, une finesse de catégorie dans l'alliance des couleurs, et de manière géné
rale on reste surpris sur le seul exemple de l'étoffe servant de pagne, de trou
ver une telle variété de distinguos. En outre, si le tissu n'a que cent ans
d'existence à Wallis, la différenciation des tissus dans le langage est elle aussi
la création du dernier siècle, et pourrait être considérées comme un proto
type de l'évolution de la langue.
2. Les danses wallisiennes.
Elles constituent un phénomène social qui dépasse la simple analyse music
ale et esthétique. Tandis que les légendes demandent une pénétration dans
l'intériorité du pays, les danses semblent plus extérieures et d'un abord plus
facile, et pourtant si le nombre de spectateurs extra-territoriaux augmente au
fil des ans, le nombre des descriptions et des études ne paraît pas suivre la
même progression.
A. Il y a une réalité capitale dont on ne mesure pas assez les consé
quences : la création des textes de danses est actuelle et permanente.
A chaque fête, les textes sont neufs. Autrement dit, ils viennent et dispa
raissent ! Or ces textes de danses ne sont pas créés artificiellement pour des
étrangers-à-1'île, puisqu'à ce jour, le tourisme est inexistant sur ces deux
mondes-en-soi dotés de communications rarissimes et dépourvus d'infrastruc
ture d'accueil de classe internationale.
Composés dans la langue vernaculaire, les textes de danse pourraient être
soumis à une authentique analyse littéraire. A titre d'exemple, voici un échant
illon d'un texte circonstancié en présentation bilingue24; il s'agit de la danse
des jeunes filles pour la réception de Monseigneur Darmancier à la paroisse
de Hahake, le 13 mai 1962.
1 Fokifa kua telefoni mai 1 Un jour, on nous télé phone
Sii logo fakafiafia lahi Une grande et joyeuse nouvelle :
Patele Mikaele amanaki Le Père Michel va
Fakahoko ki te tuulaga lahi Obtenir une grande charge
R. Tou fakafiafia he, ki sii folau R. Réjouissons-nous car, à ce voyage,
He kua hake ko Moseniolo Darmancier. Vient d'arriver Monseigneur Darmancier.
2 Pea e matou fakamalo 2 Et nous remercions
Moseniolo Pasilino Monseigneur (de) Basinopolis (Mgr Poncet),
Ko tau e fia siau nofo Combien d'années êtes-vous resté
O fakamafola Evaselio. À propager l'Évangile.
24. Ce texte est tiré de la documentation du R. P. François Jaupitre, en poste à Malaetoli.
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